Sommaire de l'article
A la lecture du dossier de Viciss sur le Darvo, ses mots sont venus faire écho à un vécu personnel récent dont les effets ont profondément chamboulé ma vie, altéré ma santé mentale et même mon travail. Je me suis mise à écrire ce texte en parallèle de ma lecture de son dossier. Si vous lisez ceci, c’est que j’ai finalement décidé de le publier.

Il s’agit là d’un témoignage personnel, aucunement « pour régler des comptes », convaincre, prouver, et encore moins pour susciter du soutien. Du soutien, j’ai le privilège immense d’en avoir ; et à l’heure actuelle, je vais bien.
J’écris ce témoignage pour donner à voir que certaines violences ne se limitent pas à l’acte initial, mais se déploient dans le temps, à travers le déni, le silence, la disqualification et l’ostracisation. Et que ces mécanismes quand ils s’exercent dans un cadre familial sont souvent invisibilisés, normalisés, voire entièrement inversés.
Ce témoignage est un vécu singulier, situé, mais qui s’inscrit dans des dynamiques plus vastes et largement documentées: le rejet de la parole des victimes de violences intrafamiliales, le recours au DARVO (Deny, Attack, Reverse Victim and Offender), la psychiatrisation comme outil de disqualification et, dans mon cas, leur articulation probable à la transmisogynie.
J’écris ce témoignage dans l’espoir de sortir d’une confusion si souvent entretenue qui consiste à réduire de telles situations à de simples conflits entre personnes, à des malentendus, à des fragilités individuelles, alors qu’il s’agit bien de mécanismes de pouvoir, de tentative de maintien du statut quo, d’un rappel à l’ordre social.
En ce sens, le DARVO que je vais décrire ne renvoie pas tant à mon histoire personnelle comme phénomène isolé, singulier, mais bien à des dynamiques récurrentes, structurelles, particulièrement présentes dans les récits de violences sexuelles et sexistes.
C’est en cela que ce DARVO n’est pas le mien.
C’est pour cela que je veux témoigner.
Cette étrange VHS encombrante
Quand j’étais enfant, autour de mes 8 ans, j’ai été agressée sexuellement par un membre de ma famille, que j’appellerai « X ».
A l’époque, je n’ai pas compris. Le souvenir ne s’est pas effacé en tant que tel, pas d’amnésie traumatique, il s’est plutôt comme encodé d’une étrange manière dans ma mémoire, comme une VHS de piètre qualité, sans couleur, qu’on laisse traîner quelque part mais qu’on ne souhaite pas visionner.
Je n’en ai parlé à personne. Je me revois enfant après cet évènement, me souvenant qu’il ne fallait pas que j’en parle. Était-ce une consigne que X m’avait donnée ? Ou une règle que je m’étais moi-même imposée ? Je n’en sais rien.
Une seule fois, adolescente, j’ai dérogé cette règle. Lors d’un échange en présence de mes parents, X se vantait de sa première « expérience » avec une fille. Sans réfléchir, j’ai pris alors la parole et j’ai dit spontanément : « non, la première fois c’était avec moi ». X est devenu rouge de colère, m’a foudroyé du regard, affirmant que je racontais n’importe quoi.
Je n’ai pas insisté, j’étais moi-même surprise de ce que je venais de dire et de sa réaction. Je me suis dit en mon fort intérieur « s’il réagit ainsi, c’est que ça doit être vrai : je dois dire n’importe quoi ». Mon étrange VHS a dès lors été jetée derrière la bibliothèque de mon histoire personnelle, comme la séquence d’un film qui ne fera pas partie du montage final.
Je n’en ai plus jamais parlé.
Je précise que par la suite, X n’a pas été ouvertement malveillant avec moi, pas plus en tout cas qu’on ne le trouverait dans tout relation familiale classique. J’ai d’ailleurs pu plus ou moins construire un lien avec lui une fois adulte.
Affaire classée donc.
Jusqu’à ma trentaine.
L’étrange VHS retrouve sa place dans le final cut
Un soir, en échangeant avec Viciss autour d’anecdotes d’enfance, voilà que je lui partage cette étrange VHS. Je lui en parle sans émotion, comme si j’évoquais un fait banal sans véritable lien avec moi, comme si je parlais de quelqu’un d’autre.
Puis, je croise le regard de Viciss. Choquée. Quelque chose ne va pas.
Elle vient comme me tendre un miroir de ce que je viens de décrire.
Je ne veux pas restaurer cette VHS, je ne veux pas la replacer dans mon armoire personnelle. Cette VHS qui reprend des couleurs, retrouve une bande son, de la texture émotionnelle. C’est insupportable.
Quelque chose se fissure en moi. Je suis prise d’un vertige. Je panique. Comme pour me raccrocher à une prise pour empêcher ma chute, je nie, j’atténue, je rejette. Rire nerveux. Il doit y avoir malentendu.
Je refuse de nommer cette VHS « agression sexuelle ». Un combat se fait rage en moi entre mon esprit qui tente de minimiser, et mon corps qui me tient un tout autre discours.
Trop tard. Quelque chose s’est déverrouillé.
Des souvenirs d’enfance sont revenus ou se sont reconnectés à la VHS : l’état de sidération après les faits, cet état de zombie, comme coupé de moi-même, mes pensées d’alors et mes questionnements («suis-je adulte maintenant ? », « vais-je-attraper le sida ? »).
Suite à cet échange avec Viciss, j’ai été dans un état flottant, sans émotion, comme absente de moi-même. Exactement comme l’enfant que j’étais après les faits. Dissociation intense pendant plusieurs jours. Je redeviens zombie.
La dissociation est un mécanisme de survie face à un stress insupportable, elle génère un état qui peut paraître contre-intuitif : absence d’émotions, déconnexion de soi, impression d’irréalité.
Le refus d’en savoir davantage
Durant cette période, j’ai eu un suivi psychologique. Pas forcément pour cette raison initialement, mais j’ai logiquement mené un travail sur tout cela. Du moins, j’ai tenté, notamment en explorant ces souvenirs difficiles. Plusieurs tentatives ont échoué, cela pouvait déclencher de vives émotions, crises d’angoisse. On ne pousse pas davantage, on n’insiste pas quand le psychisme dit stop.
Je me rends compte à quel point mon propre esprit possède des zones qui me sont quasiment interdites.
Durant ce travail, même si cela peut paraître étrange, je n’en voulais pas à X. Car à l’époque des faits, bien que plus âgé que moi, il était mineur. Je ne pouvais me résoudre à accabler l’ado qu’il était, à réduire X à cet évènement, et ce même si je prenais davantage conscience que d’autres comportements inquiétants de sa part avait jalonné mon enfance et mon adolescence : mises en scène terrifiantes et traumatisantes alors que j’étais toute petite, mensonges et manipulations, jeux anxiogènes répétés, etc.
J’ai voulu croire à ce moment que je pourrais travailler sur moi, sans avoir besoin d’en parler à ma famille. Je croyais que tout cela n’était qu’une question de gestion personnelle : c’est du passé, c’était durant l’enfance, X a changé entre temps. De plus, j’avais bien réussi à maintenir des relations avec lui jusqu’ici, jusqu’à ma trentaine, pourquoi ça devrait changer ?
En somme, je travaillais à maintenir une sorte de statu quo.
J’ai même été plus loin que ça, en tentant d’invalider ce souvenir. Et si c’était un « faux souvenir » ? J’en ai beaucoup parlé à ma psychologue, je voulais qu’elle me dise : oui, tout pousse à croire que c’est un faux souvenir. Ça aurait été plus simple pour moi. Sauf que rien ne collait en ce sens, ni mes réactions involontaires, ni mes PTSD, ni mes crises dissociatives.
C’est le plus inconfortable je crois, ne pas pouvoir accéder à des preuves extérieures, matérielles. C’est une lutte intérieure déchirante. Je ne cherchais pas à confirmer ce souvenir, mais à l’invalider coûte que coûte. Cependant, toutes mes entreprises en ce sens ne fonctionnaient pas. « Le corps se souvient », je ne sais plus qui m’a dit ça, ni où je l’ai entendu, mais oui, certaines choses ne peuvent s’inventer, comme des sensations qu’une enfant de 8 ans n’est pas sensée connaître.
J’ai fait quelques séances d’EMDR, une technique thérapeutique permettant entre autres de réparer des traumas, en les reconnectant, permettre de les digérer en quelque sorte. Lors d’une séance, alors que je me revoyais dans ma chambre d’enfance, une crise d’angoisse majeure inattendue m’a fait perdre pied. C’est l’une des expériences psychologiques les plus étranges que j’ai jamais vécu. Je suis devenue comme spectatrice de moi-même. J’étais redevenu l’enfant que j’étais avec ses propres émotions et pensées. Cette enfant était terrifiée, un état de terreur que je n’imaginais pas possible. Elle voulait fuir, mais ne pouvait pas. Elle ne pouvait pas bouger. Mais surtout, elle refusait de croiser son regard, persuadée qu’elle allait disparaître définitivement si elle faisait cela. Le regard de qui ? De X. Je ne crois pas, je ne sais pas. La psychologue tente de me ramener, elle me demande de la regarder, je ne veux pas. C’est le moi-enfant qui est à la barre, pas moi, qui ne peut qu’observer ce qui se passe sans parvenir à agir, comme si j’étais dédoublée.
Finalement, je reprends les rênes, l’enfant s’estompe. Encore maintenant, je le remarque en écrivant, je parle de cette enfant à la troisième personne. J’ai du mal à rendre compte de cette expérience autrement.
Qu’est-ce qui s’est-il passé ?
J’étais sûre d’une chose : je n’irais pas plus loin. J’ignore le pourquoi de ce phénomène que j’ai vécu, à quoi cela correspond, ni même si cela correspond à quelque chose de précis, c’en était juste terrifiant. Et je ne veux pas en savoir plus. J’ai arrêté là. J’ai choisi de ne pas aller plus loin. Par nécessité de survie psychique. Encore aujourd’hui, je me refuse à continuer l’exploration. J’essaye de me rassurer en me disant que c’était juste une énorme crise d’angoisse généré par l’ensemble des émotions que j’ai subi ces derniers temps. Suis-je en train de me mentir ? Possible. Mais je m’en contente. J’ai déjà suffisamment à faire avec ce souvenir de mes 8 ans, l’idée qu’il y en ait peut-être d’autres, je ne peux juste pas.
Depuis, il m’arrive parfois de faire des crises d’angoisses soudaines du même ordre, comme si l’enfant terrifiée que j’étais refaisait surface et prenait les rennes. C’est moins intense que lors de l’EMDR, mais cela reste fort, très déstabilisant. Viciss a pu me voir flancher lors de certains triggers. J’ai appris à identifier ces triggers, et à défaut de comprendre, je veille à ne pas les rencontrer, à faire attention pour ne pas tomber dessus.
En parler à ma famille
Vers mes 37 ans, j’ai réalisé une émission avec Meta-Choc. La discussion portait sur mon enfance, puis sur l’homophobie, puis sur « ce membre de ma famille » dont je parlais [c’est dans la troisième de l’émission]. Et là, sans l’avoir prémédité, j’ai dit que c’était aussi la personne qui m’avait agressée sexuellement enfant. Je suis restée vague, j’ai anonymisé, je ne suis pas entrée dans les détails. J’ai beaucoup pleuré. Au montage, je n’ai pas demandé que ce passage soit coupé. j’aurais pu. Je ne le regrette pas, car d’une certaine manière cela faisait partie de mon processus de reconstruction.
Le premier épisode de l’émission :
Un gros regret tout de même, je n’en avais pas encore parlé à ma famille, à mes parents, et je ne voulais pas qu’ils le découvrent par l’émission. Il fallait que je leur en parle, sans trop tarder.
Quelques mois plus tard, l’été 2023, je leur confie ce souvenir de mes 8 ans et d’autres éléments de mon enfance que j’avais tû jusqu’ici.
Je n’attendais pas d’eux qu’ils agissent. Je ne voulais pas justice, je n’en ai jamais voulu. Je voulais juste qu’ils entendent, et qu’ils m’aident à maintenir une distance temporaire avec X, le temps que je puisse digérer tout cela.
Au début, ils semblaient me croire. Puis quelque chose a basculé.
Ils se sont mis sur la défensive. Ils réagissaient comme s’ils étaient directement accusés, alors que je ne les accusais de rien. Je cherchais à les rassurer, à éviter qu’ils culpabilisent. Mon père est subtilement devenu plus froid, distant.
Fin août – début septembre 2023, je suis en session de tournage des Autoritaires 5 qui a lieu chez mes parents. Je repasse seule chez eux pour ranger mes affaires. La maison est vide. Ils ne sont pas là. Ils ne reviennent pas.
J’apprends alors via une autre personne de ma famille que X, qui a été mis au courant, affirme que tout ce que je dis n’est que mensonge, que tout cela relève “de la folie”, et que mes parents, apparemment, le croient.
Mon cœur fait un bond. Je refuse de croire dans un premier temps que mes parents, soudainement, pensent que j’ai tout inventé, ou que je serais « folle » pour reprendre le terme de X.
Pourtant, la maison familiale dans laquelle je suis est vide. Personne. Je décide d’attendre. Mes parents ne reviennent pas. Idée absurde: est-ce qu’ils m’évitent volontairement ? Je n’y crois pas. Je finis par partir.
Impossible de les contacter par la suite. Au bout d’une semaine, je parviens finalement à leur parler au téléphone. Ils me disent qu’ « ils s’inquiètent pour moi ». Ca vire en une sorte d’interrogatoire de police de leur part, avec des questions du type « pourquoi ça n’est que maintenant que tu en parles ? Pourtant jusqu’ici tu parvenais à fréquenter X sans problème, c’est étrange ?» Ils déforment mes propos, le sujet se déplace vers une remise en cause d’autres pans de mon enfance, y compris mes épisodes de harcèlement scolaire, jusqu’à me dire finalement : « Tu as réécrit ta vie. » Il me parle d’un pouvoir de « nuisance» qui s’exercerait sur la famille, contre eux.
Si vous avez lu le dossier de Viciss sur le DARVO, vous reconnaissez sans doute le mouvement : Deny. Attack. Reverse victim and offender.
Il ne s’agit plus de discuter du contenu de ce que j’ai révélé, mais de s’en éloigner en allant sur d’autres pans de mon vécu personnel, afin de me disqualifier, de me faire porter le rôle de la menace, pendant qu’eux deviennent victimes de ce pouvoir « de nuisance » (ce sont leurs mots).
Je suis sidérée. Nouvelles dissociations. Mon cerveau ne parvient plus à gérer émotionnellement ce qui se passe.
Je dois mettre de la distance pour me préserver. Je laisse une porte ouverte, espérant qu’ils reviendront sur leur attitude, dans le cas contraire je les recontacterai plus tard quand j’aurais moi-même digéré ce qui venait de se passer.
Il n’y aura aucun retours de leur part. Silence complet. J’essaye finalement de reprendre contact avec eux. Rien. Même pour leur proposer de pouvoir échanger avec ma fille, leur petite fille. Ghosting total.
Avec le temps, les mots de mes parents s’insinuent en moi : « On s’inquiète pour toi», « pipeau », « Tu réécris ta vie », « nuissance». Une pensée s’installe : « Et si c’était vrai ? ». Mon esprit devient un tribunal intérieur permanent, essayant de valider leur dire. Comme lorsque j’essayai de me prouver à moi-même que j’avais des faux-souvenirs, cette fois je suis dans le même mouvement, mais de manière plus dévastatrice car c’est quasiment toute mon enfance et mon adolescence que je remets en cause.
J’ai vécu des épisodes de dissociation marqués sur cette période. J’ai continué à consulter. On m’a expliqué qu’un discrédit parental de cette ampleur pouvait provoquer un choc psychique majeur, que c’est ce que je vivais.
Ma compagne, mes amis, certains membres de ma famille que je voyais encore, et le soutien psy, m’ont permis de ne pas sombrer, notamment en me rappelant les faits, en m’aidant à ne pas laisser leur narratif m’empoissonner de l’intérieur.
Niveau travail, je n’ai plus réussi à travailler sur Les Autoritaires, car j’avais associé le tournage (non abouti) à cette violence parentale. Dès que j’ouvrais la table de montage, que je travaillais sur les rushs tournés chez mes parents, tout remontait. Trop difficile pour moi. J’ai changé de cap. Travailler sur le harcèlement scolaire m’a aidée à transformer quelque chose de destructeur en quelque chose d’utile, comme pour retrouver un sens à mon vécu.
Quand ma famille me psychiatrise
Plus d’un an plus tard, j’apprendrais qu’une ancienne erreur de diagnostic psychiatrique de mon adolescence est ressortie pour me disqualifier de la part de ma famille, narratif apparemment propagé par X. Ce narratif: Chayka est schizophrène.
Si vous avez écouté l’émission de Méta de Choc, vous savez d’où ça sort. Pour le dire rapidement, vers mes 16 ans, une psychiatre s’est trompée lourdement sur mon compte : alors que je souffrais de PTSD, dysphorie de genre, anxiété généralisée, cette dernière m’a mise rapidement sous neuroleptique. Elle dira à mes parents qu’elle suspectait la schizophrénie. Ce n’était pas le cas.
Ce traitement médicament m’a fait énormément de mal. Cela a failli littéralement me détruire (je pèse mes mots). Mes parents le savent. A l’époque ils m’ont soutenu lors de l’arrêt du traitement, et l’arrêt de mon suivi auprès de cette psychiatre.
Adulte, une psychiatre invalidera officiellement ce diagnostic, présentant ses excuses en tant que représentante de la psychiatrie.
Je n’ai jamais souffert de pathologie touchant à des troubles schizophréniques, ni apparentés ; aucun trouble de la personnalité ; aucune psychose. Par contre, anxiété forte, PTSD sous des formes complexes, lié à de nombreux traumas d’enfance, oui.
Vous imaginez alors la violence que c’est que d’apprendre que cette faute de diagnostic, qui m’a tant coûté adolescente, soit exploitée dans le narratif de ma famille pour invalider mon propre vécu, mes propos, eux qui pourtant sont les premiers placés pour savoir à quelle point cela m’a sacrément amoché et que ça aurait pu mal se finir.
Ostracisation et déchéance identitaire
A noël 2024, j’apprends que ma grand-mère est décédée… il y a deux mois de cela. Personne de ma famille ne m’en a rien dit. Je n’ai pas été conviée aux obsèques. J’ai été comme déchirée. Je ne pensais pas que cela irait aussi loin.
Cette entreprise de mise à l’écart ne s’est pas arrêtée au cercle parental. Elle s’est progressivement étendue à la famille élargie, produisant un climat de gêne, de silence et de refus de contact, comme si un récit préalable s’était imposé en amont de toute rencontre. Certaines tentatives de reprise de lien ont abouti à des échanges extrêmement malaisants, laissant entendre que des propos très négatifs circulaient sur moi, sans que personne ne puisse ou ne veuille me dire précisément lesquels.
J’ai également constaté un phénomène particulièrement révélateur : le retrait progressif de la reconnaissance de mon identité. Des membres de ma famille, dont X, qui respectaient jusque-là mon genre et mon prénom se sont mis à me mégenrer, à utiliser mon deadname, parfois même publiquement. Comme si cette reconnaissance n’était pas un droit, mais une faveur révocable. Ce retour en arrière fonctionne comme une sanction symbolique : retirer à une personne son nom et son genre, c’est la ramener à un statut d’erreur, d’objet, ou de symptôme.
Ce mécanisme me rappelle de nombreux travaux, notamment de Beaubatie, sur la question du transfuge. En tant que personne trans, je suis perçue comme ayant quitté un camp, une classe sociale, rompu une assignation, trahi un ordre implicite. Et comme toute transfuge, je deviens suspecte. Ma parole est disqualifiée, mon récit relu à travers le prisme du mensonge ou de la manipulation, mon identité redéfinie par d’autres. Dans ce cadre, le mégenrage et l’usage du deadname ne sont pas des maladresses : ce sont comme des rappels à l’ordre. Des manières de dire « tu n’es ce que tu prétends être que tant que nous l’acceptons ».
Cette précarité de la reconnaissance m’évoque fortement la logique de la déchéance de nationalité. Ce n’est pas une comparaison que je suis en train de faire, mais davantage une analogie. Certaines personnes vivent sous la menace permanente de se voir retirer une appartenance pourtant reconnue, là où d’autres n’ont jamais à s’en soucier (les personnes cis). Être trans, c’est souvent vivre sous une forme de déchéance de genre latente : le genre n’est pas un droit inaliénable, mais une autorisation conditionnelle, révocable en cas de conflit. Le simple fait que ce retrait soit possible suffit à discipliner, à isoler, à faire taire.
Je crois que cette dynamique est renforcée par un imaginaire transmisogyne profondément ancré dans la société. Les femmes trans ne sont pas seulement perçues comme des personnes ayant « changé » de genre ; elles sont fréquemment construites comme des figures fausses, artificielles, irrationnelles, voire dangereuses. Leur parole est plus facilement pathologisée, assimilée au délire, à la confusion mentale ou à la malveillance. Dans ce contexte, il devient socialement acceptable et même rassurant pour certains de ressortir de vieux récits psychiatriques, de réactiver des diagnostics erronés, de parler d’« inquiétude » ou de « maladie » pour disqualifier ce qui dérange.
La femme trans qui témoigne d’une violence n’est alors plus perçue comme une victime crédible, mais comme une menace potentielle. Ce renversement permet de justifier l’ostracisation, le silence, l’exclusion, au nom de la protection des autres. Il s’inscrit pleinement dans les logiques de DARVO observées dans les contextes de violences intrafamiliales : quand la parole ne peut être niée frontalement, on s’attaque au statut même de celle qui parle, à son identité, à sa santé mentale supposée. Il ne s’agit plus seulement de ne pas croire, mais d’empêcher toute possibilité d’être crue.
J’ignore à quel point ma transidentité a été retournée contre moi dans ma famille. Je ne peux que constater que quelque chose sur ce point à aussi changé, et je ne peux m’empêcher d’y voir l’un des ressorts de ma psychiatrisation.
Lors de mon dernier échange mail avec X, le seul depuis que ma famille m’a éjecté, il me disait notamment : « […] tu t’es permis de mettre tout le monde en pâture. Diviser, détruire des relations, des parents, potentiellement des enfants ? de cette manière : c’est inacceptable. », « Ce que tu racontes, si ce n’est pas de la folie, c’est de la malveillance »,
J’étais devenue un danger, pour tout le monde, dont les enfants (difficile pour moi de ne pas faire de lien avec de la transphobie), et si je ne suis pas « folle », c’est que je suis « malveillante ». C’est soit l’un, soit l’autre, peut être les deux à fois. Ma parole est définitivement invalidée.
Survivre au Darvo
Témoigner de ces mécanismes n’est pas un acte anodin. Cela expose, fragilise, peut coûter des relations, des appuis. Mais le silence coûte aussi. Il coûte en santé mentale, en isolement, en perte de repères, en doute de soi. Ce doute de soi est l’un des poisons les plus mortifères du Darvo, car cela détruit notre estime personnelle, jusqu’à un effondrement identitaire où on se met soi-même à douter de ses propres souvenirs. Même les preuves tangibles (anciens écrits, photos, témoignages d’autres membres de la famille qui confirment mes dires) deviennent quasi inopérantes.
La violence de l’exclusion mène parfois à être tentée de s’auto-saborder, de se nier, d’accepter le narratif mensonger de ses proches, dans l’espoir d’être à nouveau accepter. Car j’ai tenté, malgré tout ce qu’ils disaient, pensaient, de garder un lien. Ce sont mes parents, psychologiquement je ne pouvais pas supporter ce ghosting, ce rejet complet, touchant aussi ma propre fille qui, la pauvre, n’avait rien à voir avec tout ça, et ne comprenait pas pourquoi ses grands-parents du jour au lendemain ne voulaient plus lui parler.
Longtemps, j’ai cru que ce qui m’arrivait relevait d’un échec personnel : une incapacité à « faire lien avec ma famille », à utiliser les mots quand je témoigne, à apaiser, à réparer. Je me vivais comme principale responsable de toutes ces conséquences, charge à moi de les assumer ou de trouver des solutions. J’ai compris progressivement que cette lecture faisait partie du problème. Quand une parole dérange un ordre établi, ce n’est pas la parole qui est jugée, mais celle qui la porte. Cette surcharge de responsabilité, et de culpabilité, est un effet du Darvo. Cette autodisqualification que j’ai pu porter, aussi.
Nommer le DARVO, l’ostracisation, la déchéance symbolique, la transmisogynie, ce n’est pas accuser indistinctement. C’est refuser que ces violences restent sans mots. C’est placer des balises dans le brouillard. C’est refuser que le doute, la peur et la culpabilité continuent de se loger uniquement du côté de celles et ceux qui parlent.
Dans son article, Viciss vous parlera bien mieux que moi du Darvo et vous présentera des possibilités pour s’en sortir. Je ne peux que vous inviter à le lire.
Ce Darvo n’est pas le mien, c’est une dynamique courante, tristement banale, que bien des personnes concernées par des VSS subissent. Ces Darvo vise le maintien du statu quo, de l’ordre établi, du contrôle sur celles et ceux qui brisent un déni.
Ma famille m’a niée, pas juste ma parole, mais mon identité, mon vécu, ainsi que ma fille. Elle m’a psychiatrisée, a fait de moi une menace, une maladie à enrayer, à confiner socialement ainsi que toute personne me soutenant.
En écrivant ce témoignage, il y a bien une visée réparatrice personnelle, écrire cela me permet de redevenir un sujet parlant, pensant, légitime, précisément ce qu’on a tenté de me retirer. Cela me permet aussi, je crois, de diminuer ma honte.
Et si ce texte peut aider ne serait-ce qu’une personne à reconnaître ce qu’elle vit, à comprendre qu’elle n’est ni « folle », ni seule, ni coupable, alors il aura rempli sa fonction première.
Prenez soin de vous,
Chayka

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