Le « je » et l’émotion dans l’esprit critique ?

[ce texte a été également publié sous forme de thread ici : Chayka Hackso sur Twitter : « Thread :et si on travaillait tous ensemble à réhabiliter le « je » et l’émotion dans l’esprit critique ? 🔽🔽 » / Twitter ]

Et si on travaillait tous ensemble à réhabiliter le « je » et l’émotion dans l’esprit critique ?

J’écris ceci dans ce contexte que je perçois et que je ressens comme très tendu sur les RS, dans les échanges, les débats, et autres dramas, où je vois tant de malentendus, d’emballements, qui, selon moi, ne relèvent pas tant de désaccords de fond, mais souvent d’une non-prise en compte de ses sentiments, émotions.

Dès que l’on parle d’émotions, l’un des modes que l’on endosse, que je peux moi-même endosser, c’est soit de les dénier (ce qui consiste à ne pas en parler, à évacuer le « je », à évacuer ce que l’on ressent) soit de les prendre de haut en leur opposant la Raison.

Et cela me soulage pensant que cette parure de rationalisation prouve, au fond, que je ne suis pas biaisée : mon discours est cohérent, mon discours ne contient aucune subjectivité, donc il est valide.

Ce faisant, non seulement je rejette ma propre subjectivité, mais cela peut aboutir à rejeter la subjectivité des autres : le discours d’autrui n’est pas cohérent, c’est très subjectif, je l’évince, je ne le respecte pas.

Autrui s’énerve, il persiste dans l’émotion, encore, c’est l’escalade !  Pourquoi moi qui ait été si prudente et rationnelle, ai-je face à moi une réaction si épidermique ?

Je relis mon propos, à la recherche d’une explication, je vois que j’ai été précautionneuse, sur le plan rationnel, tout se tient, alors pourquoi diantre les autres n’adoptent pas le même mode, le même ton, le même langage que le mien ?

Toi qui ne parle pas comme moi, toi qui m’oppose ton émotion à mon monologue de marbre, je décide que ta parole n’est pas digne d’être écoutée. Car contrairement à toi, je sais ne pas dire « je », je sais mettre mes émotions de côté, je suis au-dessus de cela ! « Moi » qui n’ai pas de « je ».

Une telle attitude de ma part est-elle raisonnable ? Observons ce que je suis en train de faire : je ne reconnais pas ma gêne, je ne reconnais pas ma tension, je l’évince, ce faisant je ne reconnais plus l’autre en face de moi, je ne cherche pas à le comprendre, pire je crois que ce mode est le plus respectueux de tous.

Je ne parviens pas à saisir toute la violence qu’il peut y avoir à adopter une telle posture, violence que l’autre ressent, mais aussi violence que je me fais à mon encontre, car je me réduis, je coupe tous les signaux, toutes les informations subjectives qui me permettraient de mieux saisir les choses.

Au fond, quand je parle d’un sujet, quand je prends la parole, ou au contraire quand je décide de ne pas la prendre sur les RS, c’est bien parce que quelque chose me motive, à faire ou à ne pas faire, à dire ou à ne pas dire. Non ?

Quand un discours me dérange, quand bien même je peux m’y opposer pour des motifs rationnels, c’est bien qu’il y a une émotion en moi qui, que je l’accepte ou non, est le moteur de mon action. N’est-ce pas à l’émotion que je carbure ? Chut, faut pas le dire ! Ça ne ferait pas sérieux.

Pourtant, toutes ces couleurs émotionnelles qui sont autant d’informations et de passerelles vers autrui, parfois je les rejette, je préfère le noir et blanc, moins risqué. Moins risqué ? Mais de quoi ? Ai-je peur de quelque chose quand je prends la parole sur les RS ?

Non, pour preuve, je prends la parole…. mais si souvent en noir et blanc. Ma parole est tronquée, je me suis moi-même tronquée, et tout autant que je me coupe de ces informations subjectives, c’est aussi autrui que je mets à distance.

« Juger un peu moins, comprendre un peu plus » est un vœu pieux sans le « je », la vie subjective et toute cette palette émotionnelle qui ne sont pas des entraves à l’esprit critique ; la subjectivité des uns et des autres, les émotions, sont autant de signaux, d’informations, dont on manque cruellement, surtout sur les RS.

Regardons de plus près Twitter, observons et méditons sur ces modalités d’échange : quand quelqu’un parle, je suis toujours dans le doute quant à son ton (surtout si je ne le connais pas), je n’ai aucune information non-verbale ou si peu.

Et quand je ne comprends pas, j’en viens à me fier à des indices arbitraires comme la ponctuation, les smiley, le Gif…

J’en viens presque à me mettre en mode « académicien », tel « mot » qu’il utilise, je cherche la définition, Robert et Larousse sont mes guides. N’y a-t-il pas un message caché ? Me fait-il un sous-entendu ? Est-il bienveillant, passif agressif ? Est-ce un troll ? Rigole-t-il, se moque-t-il ? Ami, ennemi ?

Même un discours enthousiaste autour d’une patate dans un restaurant en devient suspect : trop d’émotions, c’est trop artificiel, il faut que je trouve quelque chose pour marquer ma distance, c’est si puéril tant d’enthousiaste sur une patate, alors qu’il y a plus urgent, plus important !

[viciss : j’ai répondu aux critiques et tweet à la manière de Steve Olson et de son enthousiasme 😀 et je pense qu’il y a de l’inspiration à prendre dans son thread. Pourquoi ne pas acclamer comme il se doit ce qu’on trouve positif ou appréciable ? Et si on injectait l’émotion et la narration telle qu’on la ressent dans nos commentaires, nos traces sur le net ?  ]

[Chayka a voulu écrire un Haïku ]

https://twitter.com/ChaykaHackso/status/1435285518120628224

Je me fixe sur un mot, une virgule, un like, je n’ai que ça, donc je ne fais qu’avec ça. Twitter : trop plein d’informations, si peu d’informations.

Et ça dérape, je me sens attaquée, moi ou mes valeurs, je dois répondre, il est urgent de répondre, car on me voit, tout le monde voit tout sur Twitter, même mes like pourront être utilisés pour interpréter mon discours, encore des indices sur lesquels on compte pour combler des informations qu’on n’a pas.

Et la plupart du temps, on se plante, je me plante, on se met sur la défensive, je me mets sur la défensive, c’est l’escalade, l’agressivité est désormais palpable.

Alors c’est bien que j’avais raison de m’inquiéter vu les proportions que ça prend ! Mais non, c’est vrai, je ne m’inquiète pas, non je ne suis pas en colère, non je n’ai pas de « je », je ne montre pas ce que je ressens, je suis au-dessus de ça, en plus on pourra retourner contre moi ce « je », ce que je ressens

Et j’en conclus que seule la raison sans émotion nous sauvera !

Vraiment ?

Vous reconnaissez-vous dans mon « je » ? Pas du tout, un peu, beaucoup ? Pensez-vous que mon « je » est irrationnel, égocentré ? N’y a-t-il pas dans mon « je » comme dans le vôtre une passerelle où l’on pourra dialoguer, pourquoi pas se disputer ?

Le « je » et les « émotions » sont-ils vraiment des obstacles à la pensée, à l’esprit critique, à la communication ? Ou n’est-ce pas leur rejet qui constituerait précisément ces obstacles ?

Au départ, je voulais écrire un thread en mode : Arguments/sources, comme j’ai l’habitude de le faire. Mais là non, j’ai tout écrit de cette manière, je ne sais pas si c’est mieux comme ça, je ne sais pas si ça parlera à quelqu’un…

Pour en venir à des pistes de solution et le raccrocher à des contenus plus spécifiques, j’ai ici été prise par élan sur des passages du livre de @Vicisshackso que je suis en train de relire (oh non, tout cela n’aurait été qu’une publicité déguisée ? ), écrits qui m’ont beaucoup apporté.

Je pense plus précisément à la question de la communication non-violente (l’importance du « je », de la prise en compte de ce qu’on ressent et de ce que ressent l’autre), des compétences socio émotionnelles, qu’on sous-estime tant, que j’ai moi-même parfois sous-estimé, malgré mes connaissances en la matière, dans mes propres activités.

Cette prise en compte de la psychologie sociale, de la dimension socio émotionnelle, est, nous le pensons moi et Viciss, un enjeu de taille sur les RS, dans la société en général, sur la question de l’esprit critique. Cela implique de dépasser cette vieille représentation, d’ailleurs fausse (voir en neuropsy par ex), d’une séparation Raison VS Emotion.

Deux illustrations dans nos échanges, sur les RS ou ailleurs, car les schémas c’est cool !

Tout d’abord quand on prend en compte ses émotions et ceux d’autrui (source : Moïra Mikolajczak, Les compétences émotionnelles) :

Ensuite, quand au contraire on les rejette d’emblée (schéma modifié pour illustrer ce qui peut se passer lors d’un échange sans prise en compte des émotions, leur rejet) :

Pour les vulga, zététiciens, peut-être frustrés de ne pas savoir sur quoi je me base, tout sera dans le livre de Viciss bientôt publié, et là n’est pas une publicité déguisée pour pousser à l’achat car nos contenus pour rappel sont gratuits, même nos livres.

En attendant, on en a déjà parlé à partir d’ici :

Qu’est-ce que la compassion ?

Dans le dossier sur la militance :

Quand le militantisme déconne : injonctions, pureté militante, attaques… (4/8)

Et le dossier au complet est ici : https://framablog.org/wp-content/uploads/2021/07/Quand_le_militantisme_deconne-Viciss_Hackso-Framasoft.pdf

Et des sources passionnantes : toute la bibliographie de Carl Rogers (que Viciss certifie de psy hacker social anti-autoritaire car il a des « faits d’armes » très peu connus, par exemple il a participé à faire émerger l’émancipation de plusieurs centaines de nonnes)

Sur les compétences socio-émotionnelles : Moïra Mikolajczak, Les compétences émotionnelles, Paris, Dunod, 2009

 

Chayka Hackso Écrit par :

Gardienne de l'île d'Horizon, grande prêtresse du culte du caillou. Si vous souhaitez nous soutenir c'est par ici : paypal ♥ ou tipeee ou ♣ liberapay ; pour communiquer ou avoir des news du site/de la chaîne, c'est par là :

2 Comments

  1. De Seingalt
    8 septembre 2021
    Reply

    Le premier heurt dans un échange est la non observance de la qualité de l’information ( fiabilité, pertinence, actualité, originalité et accessibilité) que l’on diffuse et du canal dominant de communication que l’on use (ethos, pathos, logos) : si on énonce (par la forme) que c’est le logos qui guide, on doit a minima accepter une critique logique, si elle est dans le pathos on doit accepter une critique sensible …C’est comme une analyse transactionnelle en miroir. Si on est plus courageux (inconscient ?) on peut, consciemment, croiser les effluves #GhostBuster des canaux. Mais la mère des leçons est à mon sens sceptique : savoir suspendre son jugement (pour s’assurer de la qualité de l’information et du canal employé), ce qui veut dire commencer par interroger sans parti pris son locuteur et cultiver l’art du doute de ses propres convictions.

  2. Marc
    18 septembre 2021
    Reply

    Très intéressant développement.
    Il manque un élément important à mes yeux : le respect de l’autre.

    En effet, chacun peut exprimer ses émotions, il n’y a pas de problème s’il accepte que les émotions des autres soient également exprimées.
    Or bien souvent, mes émotions, ma « colère » est plus importante que ce que l’autre peut exprimer.

    Mon sentiment doit prendre le pas sur le sentiment de l’autre, une sorte de hiérarchie où « ce que je pense, ce que je ressens » est plus important et doit être plus valorisé que « ce que pense et ressens l’autre ».

    Mon individualité prime sur celle de l’autre.

    C’est à mon sens ce qui se passe la plupart du temps : la non acceptation des valeurs, croyances, connaissances de l’autre car les miennes sont plus importantes et de ce fait je dois faire en sorte de les valoriser.

    C’est cette « primauté » du moi, du « je » par rapport à l’autre qui domine.

    C’est pour moi parce que nous sommes dans une société où l’égocentrisme est valorisé et cela en opposition avec le respect de l’autre, de sa différence par rapport à moi.

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