Le parasocial, c’est mal.

C’est un biais, un problème, c’est ridicule, gênant, voire parfois dangereux.
Ce sont les vagues sentiments que la notion de “parasocial” me procurait avant que je décide de jeter un œil sur les recherches scientifiques et que je tombe de mon fauteuil, tant ces vagues sentiments ne s’harmonisaient pas aux données que j’avais sous le nez.
Était-ce juste moi qui avais été particulièrement mal informée, ou est-ce que ce malentendu était partagé ?
Cet article et ses suites sont disponibles en intégralité ici :
Alors le 10 février dernier, via un sondage sur twitter/x1 et l’onglet communauté YouTube de notre chaîne2, j’ai demandé votre avis :


Pas mal de personnes en commentaire ont pu dire qu’elles n’avaient aucune idée de ce que ça voulait dire : le parasocial, c’est une relation sociale unilatérale entre un public (spectateur, lecteur/auditeur/follower, etc.) et une figure médiatique (stars ou célébrités dites traditionnelles comme des artistes, acteurs, réalisateurices, stars de télé, politiciens, personnages de fiction ; les micro célébrités, c’est-à-dire les influenceurs sur les réseaux sociaux, les créateurs de contenus sur le web, les youtubeurs, etc.). Le public peut parfois tellement bien connaître la figure médiatique, qu’on le décrira comme fan. Mais la figure médiatique, elle, ne le connaît pas du tout, ce qui crée une asymétrie. Même si le spectateur ressent son savoir comme très complet, en réalité il est assez partiel, puisqu’il n’a accès qu’aux informations qui ont été rendues publiques. La relation parasociale peut ressembler à de l’amitié, de l’amour, du familial ou de la rivalité et de l’antipathie (on déteste cette figure médiatique, voire on est dans la haine envers elle).
Comme vous pouvez le constater à la prédominance du négatif dans le sondage, mais surtout au peu de réponses positives, nous avons tous été biberonnés à l’idée que le parasocial, c’était majoritairement négatif, voire carrément un biais préjudiciable. Dans les avis les plus faux qui nous ont été injectés, le parasocial serait individualisant, dépolitisant, mixé à la sale réputation prêtée au divertissement, voire confondu avec celui-ci.
Or c’est faux à bien des titres : est-ce qu’on s’est fait duper ?
Pourquoi ? Comment ?
Ma théorie est que sur l’internet francophone, il y a peu de contenus vulgarisant cette notion sans opérer des coupes stratégiques ou involontaires.
Avertissement : ici, dans ce dossier rédigé début 2026 nous allons citer certains créateurs de contenus qui ont été mis en cause dans différentes affaires. Ce n’est absolument pas par ignorance de ces affaires ni par “soutien” des accusés.
Comme il n’est pas question de vous imposer le visionnage de quelconque vidéo pour comprendre notre propos, nous avons fait le choix de proposer un résumé pour toutes les vidéos directement au cœur des propos (y compris celles pour lesquelles il n’y a pas d’accusation). Ce résumé ne sera pas lui non plus imposé dans le corps du texte, donc si vous décidez de le consulter, vous devrez cliquer dessus pour le dérouler :
Normalement si tu cliques à n’importe quel endroit de cette phrase, ça va dérouler le texte
bravo ! c’est réussi, et en recliquant, ça le fermera.
Ainsi cela vous laisse plus de choix, car vous pourriez ne pas vouloir voir ces vidéos pour d’autres raisons. Lire le résumé peut parfois aussi être plus rapide ou techniquement plus accessible selon vos circonstances de lecture, c’est pourquoi je pense que je garderai cette habitude pour d’autres articles.
Attention je vais commencer par explorer ce qui nous a donné une idée négative du parasocial, ce qui nous a potentiellement dupés, donc n’allez pas croire que parce que c’est en premier ce serait le “meilleur” contenu : c’est simplement le plus visible, ce qui est un critère qui ne dit rien de la qualité du contenu.
La plus vue est celle de Dirtybiology, publiée en 2022 (807k en mars 2026). Peu de temps après sa publication, Médiapart a révélé chez son auteur des agissements de violences psychologiques et sexuelles sur de nombreuses femmes :

Si vous avez déjà vu ou ne voulez pas voir la vidéo, vous pouvez cliquer ici pour accéder à un résumé :
Même si les spectateurs n’ont vu que quelques dizaines d’heures de vidéo en 7 ans sur lui, celui qui allait être mis en avant pour VSS par Médiapart, souligne que certains de ces abonnés cultivent un rapport très amical avec lui. Ce qu’ils aiment n’est pas la personne réelle, mais une version très fabriquée, un personnage réduit à quelques dimensions.
Le cerveau traite ces liens comme de véritables amitiés : il cite une étude qui montre que la fin d’une série peut provoquer une détresse comparable à celle d’une vraie rupture amicale. Il donne à ce phénomène une explication évolutionniste : selon lui, ce comportement viendrait de nos ancêtres primates qui gagnaient à suivre et imiter les individus de statut social “élevé” pour apprendre des techniques de survie.
Il nous présente des mécanismes qui déformeraient notre perception des célébrités :
L’effet de halo : Si nous trouvons une qualité à une personne (beauté, intelligence), nous avons tendance à lui en attribuer d’autres automatiquement (moralité, humour). Cela expliquerait pourquoi on suit les conseils médicaux d’une actrice ou les avis philosophiques d’un physicien ;
L’essentialisation : pour gérer un grand nombre de relations, notre cerveau compresserait les individus complexes en personnages simplifiés.
L’authenticité fabriquée : les plateformes comme YouTube ou Twitch encourageraient la création d’un sentiment de sincérité et de proximité
Vendre de l’affect : le produit principal vendu par les créateurs serait souvent une forme de « travail émotionnel ». La stabilité financière dépendrait du visage public affiché plutôt que de la qualité intrinsèque du travail.
La « cancel Culture » : les “rumeurs”* pourraient mener à des annulations publiques violentes et traumatisantes en cas de déception des attentes de la communauté.
L’effet de halo négatif : La haine serait tout aussi contagieuse que l’amour et fonctionnerait selon les mêmes mécanismes de groupe.
Il conclut en disant que nous serions biologiquement mal équipés pour interagir “rationnellement” avec des personnes de statut social “élevé”. Le seul remède proposé est de rester conscient de l’existence de ces liens parasociaux et des biais qu’ils engendrent.
L’un des problèmes est qu’il ne parle pas des nombreux aspects positifs du parasocial4 notamment quand on se met à la place du public.
Au contraire, il ne souligne que son irrationalité supposée, à travers les biais (essentialisation, effet de halo) face à la figure “supérieure”, qui sont, en plus, assez peu représentatifs de ce qui compose l’expérience parasociale.
La responsabilité, les choix du créateur, sont également complètement absentes du propos, et les fautes sont rejetées sur des plateformes oppressantes qui pousseraient à ne faire que du parasocial.
Le décalage avec ce que dit la recherche apparaîtra progressivement au fil du dossier, mais ce qui me questionne davantage que la sélection partielle des éléments de la littérature, c’est l’image que cela nous laisse du parasocial : un truc primitif lié à nos biais, à la merci du capitalisme, phénomène pour lequel on ne serait pas « biologiquement » équipés, tant on serait fasciné par ces gens beaux et supérieurs, et que la seule solution serait de rester conscient de ces biais.
Cette vidéo a pu être considérée comme du contrôle des dommages à son image publique. Elle est sortie juste avant les accusations de violences, et c’est comme s’il préparait ces abonnés à apprendre des facettes de lui qu’ils n’imaginaient pas (appui sur le « halo négatif », « la cancel culture »). Quatre ans après ce “cancel” il a toujours plus d’un million d’abonnés et continue son activité.
Puis on trouve celle de Cyrus North, publiée en 2021 (551K en mars 2026) :

Si vous avez déjà vu ou ne pouvez pas voir la vidéo, vous pouvez cliquer ici pour accéder à un résumé rapide :
Cyrus North remarque que lorsqu’il exprime une opinion divergente, il reçoit des messages de déception profonde (« pas toi Cyrus »), signe que les spectateurs ont projeté sur lui des valeurs et une proximité qu’ils croyaient réelles. Il définit la relation parasociale comme un lien unilatéral où le public a l’impression de connaître intimement une personne qui, elle, ignore son existence.
Pour expliquer pourquoi ce sentiment est si fort, il reconnaît les déterminants qui augmentent cette proximité : Il filme dans son salon, parle de ses plantes ou de son animal domestique, ce qui crée de l’intimité. Il partage des moments vulnérables, comme ses émotions lors d’une rupture, ce qui crée une intensité émotionnelle. Il publie beaucoup, tant en vidéos, lives et stories, et cela peut donner l’impression de passer des journées entières avec lui. De plus, il peut y avoir des formes de réciprocité, lui fournissant du contenu, tandis que l’abonné soutient via des likes ou des partages.
Il ajoute que l’adresse directe (regarder la caméra, dire « tu ») et la fréquence des publications renforcent cette sensation de lien personnel.
Cyrus North explique que l’abonné sait rationnellement qu’il n’est pas l’ami du créateur, mais que son cerveau traite instinctivement cette présence médiatique comme un proche. C’est ce qui explique que, malgré la logique, ces relations apportent un réel soutien émotionnel et peuvent même booster les performances cognitives, agissant comme un « tampon » contre le rejet social.
Cette relation crée des situations étranges lors de rencontres réelles : les fans connaissent des détails très intimes de la vie du créateur (comme sa rupture), créant un décalage gênant car le créateur, lui, rencontre un parfait inconnu.
Il souligne également qu’en raison de cette projection, il est inévitable qu’il déçoive une partie de son audience à un moment donné, car il ne peut pas correspondre à l’image morale ou amicale parfaite que chacun a construite dans sa tête.
Cyrus North conclut qu’il est important de « se dire les choses ». S’il rappelle qu’il n’est pas l’ami de ses abonnés, ce n’est pas pour mettre de la distance, mais pour assumer une relation saine et consciente. Il valorise la place de la « communauté », qu’il distingue de l’amitié privée, et reconnaît que ces liens, bien qu’asymétriques, ont une valeur sociale et émotionnelle positive dans la vie des gens.
Ici on est plus proche d’un équilibre sur la notion, puisqu’il reconnaît l’apport du parasocial sur les personnes, il reconnaît comment il détermine ce parasocial par ces pratiques d’intimité.
Cependant cette vidéo sera particulièrement critiquée au même titre que celle d’avant :

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Grégoire Simpson propose une critique sociologique du discours des créateurs sur le parasocial. Il analyse comment des vidéastes comme Cyrus North ou Dirty Biology utilisent la science pour, paradoxalement, renforcer leur emprise tout en se déresponsabilisant.
Le youtubeur souligne un décalage dans la vidéo de Cyrus North. D’un côté, le vidéaste utilise des concepts comme l’alief pour expliquer que le sentiment d’amitié de l’abonné est un biais cognitif. De l’autre, il termine sa vidéo en tutoyant son public, en le regardant droit dans les yeux et en envoyant de l’amour (« love », « je vous embrasse »), ce qui ravive précisément l’illusion d’intimité qu’il prétend dissiper.
Contrairement à l’idée que le parasocial naîtrait uniquement dans la tête du spectateur, Simpson affirme qu’il s’agit d’une réaction adaptée à une mise en scène. Ce sont les youtubeurs qui initient ce registre amical par leur mise en scène. Le « Je ne suis pas ton ami » est perçu comme une manière tordue de nier sa propre participation à une relation dont le créateur est l’instigateur et le bénéficiaire.
Simpson explique que le travail sur YouTube repose sur la transformation de l’audience en une marchandise valorisable : le créateur accumule un capital communautaire qui place la relation affective au cœur de son travail. La position sociale du youtubeur dépend de l’instrumentalisation de l’intime ; il a donc un intérêt financier et symbolique direct à entretenir activement cette illusion d’intimité.
En s’appuyant sur Max Weber, la vidéo décrit le pouvoir des influenceurs comme une domination charismatique. Ce pouvoir est fragile car il dépend de la croyance des adeptes en les qualités du leader.
Stratégie de défense : En présentant l’attachement des fans comme un « biais psychologique », le créateur se protège des attentes morales de sa communauté.
Inversion de la charge : Ce discours permet à des hommes en position de pouvoir (comme l’illustre le cas des accusations contre Léo Grasset) de se déresponsabiliser en faisant porter la charge de la relation sur l’audience.
L’auteur conclut que la relation est marquée par deux déséquilibres majeurs que les créateurs ont intérêt à occulter : l’illusion de réciprocité créée par le montage, l’adresse directe et la domination réelle exercée par le créateur sur son audience.
En résumé, pour Grégoire Simpson, si les youtubeurs ne sont pas nos amis, ils utilisent le registre de l’amitié comme un outil de domination pour maintenir leur position tout en s’efforçant d’échapper aux obligations morales qui l’accompagnent.
Effectivement, je le rejoins sur le fait que Dirty Biology, en présentant le parasocial comme un biais, et cela juste avant les révélations de Médiapart, produit un effet de déresponsabilisation du créateur dans la relation parasociale. Mais ce n’est pas le cas dans la vidéo de Cyrus North, qui donne littéralement la recette du parasocial côté créateur, comme la recherche le rapporte.
Le parasocial est vu ici comme une marchandise industrielle, la bonne réputation ou l’appréciation n’étant qu’un capital, ce qui valide un classement hiérarchique et différents statuts ayant des parts de domination plus ou moins importantes sur les gens.
Dans cette vidéo de Simpson, là encore le point de vue du spectateur et les bienfaits de la relation sociale sont mis de côté, et on retrouve des interprétations hiérarchiques au parasocial.
Si je partage une partie des critiques, que la réflexion est très intéressante, je m’oppose à l’idée que l’amitié et tout ce qui déterminerait un futur parasocial, n’a que pour fin de gagner de l’argent, de la réputation et de la domination.
Certes, certains prédateurs peuvent très bien poursuivre ces objectifs, mais c’est ignorer quantités d’autres motivations qui poussent les créateurs à créer et se comporter à l’écran d’une certaine manière. Les créateurices ne sont pas nécessairement des prédateurs alimentant et exploitant des effets de domination permis par la relation parasociale.
On pourrait imaginer que peut-être 5 Cyrus veut être sympathique avec les gens, parce qu’il aime tout simplement se comporter comme ça, c’est-à-dire qu’il aurait une motivation intrinsèque à ce comportement6. Peut-être que pour lui c’est une valeur importante que d’être au plus accueillant et que l’inverse qui le révulse, même si on lui apprenait que ça peut rapporter plus d’argent que d’être insultant. Les décisions de création d’un contenu ne sont pas uniquement déterminées par l’argent que ça pourrait générer. C’est d’autant plus le cas sur le Net, où il y a une quantité astronomique de contenus, dont beaucoup ne sont pas à même de rapporter quelconque argent ou statut, qu’ils soient aptes à créer du parasocial ou non.
Il peut exister des interprétations alternatives à celle évolutionniste à la Dirty Biology, ou marxiste à la Gregoire Simpsons : dans une revue d’études sur les écrivains, une approche évolutionniste a posé l’hypothèse que les auteurs faisaient ce qu’ils faisaient pour des bénéfices reproductifs, qu’on pourrait interpréter dans le logiciel sociologique-marxiste comme une quête de domination charismatique, parce que dans le capitalisme on cherche à dominer dans une structure qui nous domine aussi, et nous injecte ses propres buts. Les résultats n’ont pas été concluants du tout. Par contre, lorsqu’ils ont posé l’hypothèse (également évolutionniste) que cette activité de création relevait plus du care (prendre soin d’autrui, être attentif à ces besoins), là il y a eu des résultats significatifs.
On créerait potentiellement pour partager et prendre soin. Comme l’exercice de l’empathie peut décupler nos satisfactions, voir l’autre satisfait peut être récompensant en soi, donc un but en soi. L’explication évolutionniste à ceci, c’est que nous sommes des animaux sociaux ne devant leur survie qu’au groupe, donnant en plus naissance à des individus extraordinairement fragiles pendant longtemps, demandant notre attention et nos soins pour survivre. Alors nous sommes équipés d’empathie et autres instincts au care, et toute cette machinerie nous procure des plaisirs variés décuplés quand on peut célébrer ensemble.
Si j’applique cette piste à notre sujet du parasocial, alors celui-ci serait lié à une activité relationnelle qui consisterait au fait de donner et recevoir du care, pour s’entraider et avancer ensemble. Ainsi les gens continueraient à créer même lorsque les structures ne rémunèrent pas cette activité par de l’argent, de la notoriété, parce que ce care à travers la création est plaisant en soi. Et c’est exactement ce que me semble être un terrain comme YouTube ou Internet : quelques stars en tirent effectivement un revenu énorme, d’autres en vivent avec plus ou moins d’aisance, mais une quantité astronomique de créateurs et partageurs n’en tire rien. Cette situation peut évidemment les désoler, d’autant plus s’ils souhaitaient en faire une carrière, mais ils peuvent n’en avoir que faire si leurs buts étaient placés ailleurs.
Anecdotes sur le public
Même sans connaître la notion, on a pu se faire une idée de celle-ci avec des anecdotes, des illustrations, observations des relations entre public et figure médiatique. Cela a pu se faire en direct, en assistant à des rencontres, des conventions, comme à travers des news ou des contenus qui révèlent l’envers du décor ; des créateurs sur le Net peuvent en parler ouvertement.
Par exemple, le joueur du grenier (JDG)* a parlé des moments traumatiques en conventions :


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Dans ces vidéos, le JDG témoigne de ce qui se passe dans les conventions et les rencontres publiques. Il souligne que certains fans ignorent souvent les accompagnateurs (conjoints ou amis) du streamer, les traitant comme des objets invisibles car seule la figure médiatique existe à leurs yeux. Il appelle à dire au moins bonjour.
Il cite aussi l’habitude de faire des références à de vieilles blagues présentes dans ses vidéos. Or le créateur qui a passé des dizaines d’heures à monter ces séquences finit par les oublier ou sature. Le JDG appelle à être « normal » plutôt que de chercher à performer le lien parasocial.
Certains fans vont très très loin (monsieur H), par exemple en réussissant à dormir chez lui puis chez d’autres youtubeurs, les manipulant à croire qu’il était un ami commun. Monsieur H se permettait de donner des conseils absurdes comme ne pas se doucher pour perdre du poids, ou faisait des propositions sexuelles déplacées (plans à trois).
Mais ce qui est particulièrement intéressant, c’est qu’il relève comment la structure et la gestion de la foule par la convention rend la rencontre parasociale particulière : À la Japan Expo, les fans pouvaient attendre plus de 6 heures debout dès l’ouverture, menant à des évanouissements.
JDG mentionne des scènes surréalistes, où des gens tombaient dans les pommes dans les files d’attente et étaient « balancés par-dessus la grille » comme des cadavres pour être pris en charge. Il parle d’une jeune fille passée à travers une vitre à cause de la pression de la foule, et qui se présente au stand couverte de pansements et de coupures juste pour sa dédicace.
Des individus ont organisé des escroqueries au sein même des files d’attente, faisant payer les fans en prétendant qu’Antoine Daniel demandait de l’argent pour garantir l’accès à la dédicace.
Ces exemples parasociaux peuvent donc apparaître bizarres, car les règles habituelles simples de politesse semblent ne plus être évidentes à suivre, tant certains fans sont fascinés par leur star. Le contenu de la figure médiatique est pris comme un mode d’emploi, une règle du jeu pour établir un contact, socialiser positivement, ainsi ils performent les sketchs devant eux ou rappellent des anciennes blagues. JDG appelle à juste se comporter normalement.
Et pour l’avoir observé IRL, effectivement cela semble relever du défi pour certains spectateurs qui peuvent être dans un état émotionnel parfois très intense. Mais comment rester les pieds sur terre, “normal”, quand il y a une rencontre qui nous émeut intensément et nous fait perdre pied, parfois littéralement ? Comment traiter “normalement” la rencontre ?
L’autre point particulièrement intéressant que le JDG relève, est à quel point la structure et sa gestion des foules va faire de la rencontre parasociale quelque chose d’encore plus émotionnellement intense. Par exemple, les attentes trop longues, les dangereux mouvements de foule, tout cela s’ajoute à un trop plein émotionnel. Ceci démontre en soi au fan à quel point cela demande des efforts, du courage d’accéder à la star : or c’est la structure et l’organisation qui l’a potentiellement rendu difficile d’accès. Une autre gestion des rencontres aurait pu changer les choses, les rendre plus normales.
On voit que d’autres fans peuvent être dans l’abus manipulatoire, et l’exemple suivant va être encore plus parlant.
Pour l’instant, nous n’avons vu que des discours ou des propos rapportés sur les relations parasociales, mais elles sont aussi observables directement, car ces moments peuvent avoir été filmé et être partagé sans montage.
L’illustration sans doute la plus vue sur l’Internet francophone est “la pire conférence d’Antoine Daniel”7.

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Dans cette vidéo, Antoine Daniel débriefe une conférence type “foire aux questions”(FAQ), vécue en 2014 à Polymanga, dans une immense salle de 1800 places, qu’il qualifie de « véritable baffe dans la gueule » et de moment de « malaise » absolu, un événement qui a marqué un tournant psychologique dans sa carrière. Il décrit une situation de chaos où l’absence de sécurité a permis à un public très jeune de l’envahir physiquement sur scène, créant un climat de malaise extrême et d’agressivité latente.
Les personnes semblent confondre ce moment avec une rencontre individuelle, hors public : une dizaine de personnes environ lui demanderont un câlin, des selfies, de faire leur répondeur.
Les questions classiques de FAQ y sont rares, et la plupart sont précédées de moments « sketch » de la part des spectateurs, comme si c’était obligatoire de mimer le personnage d’Antoine Daniel. Parfois le moment « sketch » des personnes est leur seule question, on a par exemple : « as-tu déjà mangé une patate en provenance de Malte avec une pelle en Bulgarie sur un piano avec des vieux à poil ? » ; « tu peux faire la roue ? » ; « (avec un faux accent africain) « je veux te dire merci d’être venu dans mon pays, tu vois j’ai l’accent » ; « est ce que tu voudrais être ma 4ème femme ? »
Mais parfois aussi ce moment de « rigolade » de la part du public a une tonalité encore plus dérangeante : « espèce de gros connard de suceur de merde, et aussi quel est ton chocolat préféré » ; « tu peux enlever ton pantalon s’il te plait » ; « Alors toi tu baisses les yeux à celui qui te parle, ou est-ce qu’il est ton teeshirt SLG, je vois juste ton manteau là » ; « depuis qu’on a commencé cette séance, ça fait pas un peu chier pour être vulgaire qu’y ait des gens qui rentrent comme ça et si y en a un il arrive et y te plante ».
Une personne se permet aussi de souligner et expliquer qu’elle n’aime plus son contenu car c’est moins bien qu’avant, sans ironie aucune. Ainsi Antoine Daniel souligne que la conférence s’est transformée en « section commentaires dans la vraie vie », et il admet ne pas avoir mis de barrières dès le départ de la conférence, laissant le chaos s’installer, voire même en l’entretenant.
Il dit que pour se protéger, il est resté dans son personnage de What The Cut (arrogant, énervé), ce qui a encouragé le public à rester dans l’excès et l’agressivité. Par exemple, il adresse des propos tels que « qu’est-ce qu’il y a petit connard », « j’espère que tu mourras à la fin de l’année », « viens, viens tu es bien jeune comme je les aime », « toi, tu fermes ta gueule » etc.
Suite à cette expérience, il a radicalement changé sa manière de produire des vidéos, en espaçant les sorties et en proposant un contenu plus travaillé et réfléchi. Selon lui, cela a permis de faire vieillir son public et d’« assainir » sa relation avec lui. Il dit qu’on a la communauté qui nous ressemble.
Ici il n’y a pas 36 façons de le dire : les réactions du public, individuellement et collectivement, y paraissent complètement délirantes et totalement incompréhensibles si on n’a pas connaissance du ton de l’émission What the cut de l’époque. Mais si on sait ce que sont les émissions d’alors, alors tout s’éclaire : les fans n’ont fait que tenter de reproduire cet humour et les situations absurdes qu’on y trouvait. Mais comme on n’est absolument pas dans le cadre d’une vidéo, avec ses choix, son montage et l’espace sécurisant d’une chambre, sans personne d’autres, qu’ils sont pour la plupart jeunes et inexpérimentés, le spectacle que cela produit est juste terrifiant. On voit juste une foule immense ayant perdu toute limite, mélangeant intérêt strictement individuel au mépris des autres et phénomène de groupe inquiétant. Ce n’est absolument pas du tout les règles du jeu habituel d’un public assistant à une conférence, une FAQ, même en contexte de divertissement. Et effectivement, comme il le souligne lui-même, les comportements d’Antoine Daniel n’ont fait qu’encourager à continuer ce chaos sans limites.
Une autre raison qui expliquerait la si mauvaise image du parasocial est qu’on l’associe d’une part à l’amour voire l’adoration des fans, et que d’autre part il y a une quantité d’affaires de VSS de la part d’agresseurs. Alors, le parasocial peut apparaître comme un risque, un “biais” de se faire “avoir” par des prédateurs qui apparaissent comme plus nombreux dans les milieux médiatiques, que ce soit pour les figures du cinéma, de la littérature, de la télévision, de la politique, d’Internet.
Mais est-ce vraiment de la faute des victimes qui parasocialisent ou du parasocial lui-même ? La réponse est non, l’agression comportant une quantité astronomique d’autres facteurs qui ne sont pas forcément imputables au parasocial, ni même à la sphère médiatique et aux pouvoirs de domination que cela donne.
Ceci étant dit, les VSS dans le contexte médiatique ont des singularités.
Quand les fans apprennent que leur star a commis des VSS, comme ils aiment tellement la figure médiatique accusée, ils peuvent la défendre et accuser les victimes de mentir, d’exagérer, et qu’en réalité, la star n’aurait pas été aussi horrible qu’elles prétendent.
Est-ce que le lien parasocial rend aveugle aux méfaits des stars et devient un enfer pour les cibles qui ne peuvent pas obtenir justice ni même être crues ?
Et dans ce cas précis, là aussi je ne vais pas faire de suspens, oui même dans le cas d’affaires jugées où la figure médiatique est totalement rendue responsable de ses VSS, le public peut persister à défendre la star de toute accusation8. Et ce comportement est culturellement toxique, non seulement pour les victimes, mais aussi pour toutes celles qui n’ont pas encore réussi à s’exprimer sur les problèmes, et qui, voyant ces réactions, auront encore plus peur de le faire.
Mais il existe aussi des fans qui croient les victimes :
Ici le youtubeur library of a Viking exprime sa profonde déception de l’écrivain Neil Gaiman, également auteur d’agressions sexuelles et viols sur plusieurs victimes :

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Le youtubeur décrit comment son admiration passée pour le génie créatif de Gaiman s’est transformée en un sentiment de trahison personnelle suite aux révélations d’un article du magazine Tortoise (il cite https://www.vulture.com/article/neil-gaiman-allegations-controversy-amanda-palmer-sandman-madoc.html ; je rajoute une source française et accessible si besoin https://www.courrierinternational.com/une/une-du-jour-neil-gaiman-grand-nom-des-comics-et-de-la-fantasy-accuse-de-violences-sexuelles_226583 ) . Les révélations sont tellement horribles qu’il ne peut pas les dire à haute voix et appelle les personnes qui veulent connaître les détails à lire l’article. Après avoir pris connaissance des allégations détaillées, il qualifie Neil Gaiman de « monstre » et de « personne horrible ».
Le youtubeur décrit une sensation de trahison personnelle, comparant la situation à la perte d’un ami. Il comprend l’argument théorique consistant à séparer l’art de l’artiste, mais il explique que pour lui, ce n’est pas si simple car la connexion avec l’art est profondément émotionnelle et liée à son créateur. Pour lui, les actions du romancier entachent désormais la magie de ses récits.
Il conclut en disant que c’est un « adieu définitif » à l’auteur, affirmant qu’il ne peut pas, en bonne conscience, recommander le travail d’une telle personne à son audience, il ne fera plus aucune promotion des livres de Gaiman sur sa chaîne.
C’est ce qu’on nomme rupture parasociale (et trahison parasociale), qui est vraiment à entendre comme une rupture comme on coupe les ponts avec un ami en qui on n’a plus de confiance du tout, comme on coupe les ponts avec un amant qui a révélé une facette de lui insoutenable. La rupture advient quand la confiance qu’on avait donnée a été brisée, qu’on se sent trahi, qu’il y a trop de distance entre nous et la personne telle qu’on la découvre aujourd’hui.
La réaction de ce youtubeur fan est responsable et mature, étant donné qu’il accepte de voir les méfaits, de les prendre en considération, il accepte les émotions négatives que cela génère, et commence le parcours de deuil de l’image qu’il se faisait de l’artiste pour en avoir une image plus proche de la réalité. Mais même avec ce traitement mature, le parasocial apparaît alors sous une facette sombre. C’est effectivement tomber de haut que de devoir reconnaître que tous les liens qu’on imaginait merveilleux, étaient en fait des formes de projection qu’on mettait à l’œuvre, et pas forcément le sens qu’y mettait l’auteur. Autrement dit, il y a des sentiments négatifs de “honte”, de tromperie, de tristesse, de dégoût et de perte, ce qui pourrait rendre la relation parasociale assez peu recommandable.
Tout ceci est extrêmement proche du mécanisme de rupture où effectivement, il peut y avoir cette même levée des illusions : on pensait que c’était une histoire d’amour ou d’amitié idyllique partagée, et puis on découvre que l’autre mentait et s’en foutait totalement, ou encore on découvre qu’en réalité ce n’est pas aussi rose qu’on ne croyait. Cependant, je pense qu’il est assez simple d’accepter ces potentiels aspects négatifs comme risque relationnel en général. Ce qui se passe, c’est que toute relation sociale, parasociale, et même des liens à des objets, des lieux, des notions, des idéologies, des valeurs, comporte toujours une part de (co)création : chacun a apporté sa part à la relation, chacun y a mis un sens, des intentions, des buts particuliers qui ne pouvaient pas être exactement le même que l’autre, mais on a imaginé que c’était pareil, en harmonie. Et même en sachant que l’autre y met un sens différent, on n’imagine pas qu’il puisse être une personne au strict opposé des qualités qu’on prête à son œuvre, son travail, son interaction avec nous : la trahison parasociale est pire que de découvrir le cordonnier qui vous a réparé votre paire de chaussures adorés, qui semblait réellement attentif à votre bien-être, être lui-même mal chaussé ou détestait les chaussures. C’est découvrir qu’il ne fait ça que pour l’intérêt pervers de voir vos pieds et faire des saloperies dans votre dos, jusqu’à des actes répréhensibles par la loi. Ce n’est pas être idiot que de ne pas avoir pensé à une telle interprétation dès le début, c’est juste que cela ne vient pas à l’idée de gens qui n’aurait pas idée de faire ce genre de choses. Le problème est la perversité est du côté de celui qui en a, pas du côté de celui qui ne l’imagine pas.
Ainsi, ce n’est pas une faiblesse honteuse que d’être capable de créer des liens parfois très forts. Seulement voilà, trop souvent on fait passer la création comme unilatérale : un créateur vous donnerait un contenu devenant précieux à vos yeux, et vous lui seriez reconnaissant. À mon sens, il s’agit plutôt qu’un créateur partage un contenu qui devient précieux si les personnes peuvent le saisir comme leur et la tisser à des éléments de leur vie, ce qui est une forme de création aussi. Au fan qui dit qu’untel lui a sauvé la vie, en fait on pourrait entendre que la rencontre avec la création de cette figure a amorcé un processus de création en lui qui l’a transformé : ce qui demande donc la participation de beaucoup de facteurs qui ne relèvent pas que de la responsabilité du créateur, voire même parfois tiennent du pur hasard de la rencontre à tel moment de la vie de la personne. Ainsi, dans le cas d’une VSS ou de révélations sur les vraies intentions des auteurs, ce qui reste en réalité de persistant, c’est que vous restez capable de saisir les éléments qui vous permettent de vous transformer et de les interpréter d’une façon merveilleuse. Et ça, ça peut participer à créer un meilleur monde, sans ces horreurs de VSS qui vous endeuillent de vos figures médiatiques préférées.
Prendre comme mantra le message “brûlez vos idoles” est effectivement une façon de s’éviter ce genre de rupture parasociale douloureuse. Mais, comme pour les relations sociales classiques, si le repli, la méfiance ou le rejet des relations est compréhensible un temps pour digérer les ruptures, IRL on ne conseillerait pas à quelqu’un de ne jamais plus aimer quelqu’un, de faire en sorte de ne plus jamais avoir d’ami, de famille ou de partenaire amoureux pour éviter ces déceptions et ces ruptures. Est-il vraiment bon de se refuser, de s’empêcher toute relation parasociale en raison de la possibilité que l’autre soit un prédateur ? À généraliser la détestation de toute personne médiatique un tant soit peu appréciée et visible, ne valorise-t-on pas la posture d’antifans qui, selon la recherche, entretiennent le même type de relation et d’état d’esprit qu’un fan, mais sous la forme de détestation, voire de haine ?
Le problème que j’ai à juste expliquer les mécanismes de violences de certaines figures médiatiques par leur domination économique et charismatique, c’est qu’on suppose alors que les cibles se sont contentés d’être à la merci d’un pouvoir, inférieures comme le serait un papillon devant la lumière. Or c’est ignorer ce qu’elles en racontent, ce sur quoi elles alertent, ce qu’elles préconisent, où elles localisent le besoin de justice. Prenons par exemple celles qui ont témoigné :
Si vous avez déjà vu ou ne pouvez pas voir la vidéo, vous pouvez cliquer ici pour accéder à un résumé rapide :
Dans cette émission de Mediapart, des créatrices de contenu comme Manon Bril, Clothilde Chamussy et Marine Perrin, témoignent de violences psychologiques et d’abus sexuels ou psychologiques qu’elles ont subis par le youtubeur. L’ensemble s’inscrit dans un contexte plus large de dénonciation des violences sexistes.
La notoriété, même celle de « stars » de YouTube comme Léo Grasset, ne doit plus servir de bouclier contre les accusations de violences psychologiques et sexuelles. En témoignant publiquement chez Mediapart, ces créatrices cherchent à briser l’omerta dans un milieu où les comportements problématiques ont longtemps été ignorés ou minimisés.
Les créatrices nous expliquent que ces violences ne sont pas des cas isolés mais le produit d’un système. Elles pointent du doigt la façon dont la société et certains milieux professionnels (sport, cinéma, web) tendent à protéger les agresseurs au détriment des victimes.
Elles interrogent la manière dont la culture populaire nous apprend parfois à « désirer la violence » ou à idéaliser des figures masculines toxiques.
Un point crucial à retenir est que la parole individuelle est souvent écrasée, mais que l’action collective (comme les onze femmes témoignant dans l’affaire Depardieu ou les multiples témoignages contre Dirty Biology) permet de rendre ces réalités indéniables.
En résumé, ce qu’on peut retenir, c’est la nécessité de passer d’un déni social (notamment sur l’inceste ou les violences sexuelles) à une prise de conscience collective où la parole des victimes est non seulement entendue, mais suivie de conséquences pour les agresseurs.
En résumé, on a un problème concernant tous les tiers et structures autour de l’agression, qui vont préférer écraser la victime, pour défendre l’agresseur. Et comme je le disais plus haut, le problème dépasse de très loin le simple parasocial. Il y a tout autant des problèmes tant à échelle très vaste de culture, d’institutions et de politiques que de problèmes très localisés autour des agresseurs, et ce changement d’échelle ne devrait pas être mis en dualité : ce n’est pas que de la faute des gens (les personnes étant dans le parasocial, figures médiatiques, agresseuses, tiers), non, ce n’est pas que de la faute de ces très gros environnements sociaux distaux comme la culture, la politique, l’économie. C’est tout cela à la fois, en même temps, en interaction constante. Si on veut régler le problème c’est l’ensemble qu’il faut considérer, comme agissant de concert, en interaction, qui change en plus avec le temps.
Et j’insiste parce que localiser la faute au fan parasocialiseur ou à juste des déterminations sociales qui seraient toutes puissantes sur un individu sans agentivité, c’est malheureusement une défense qui sert un peu trop le narratif des agresseurs qui le saisissent pour se déresponsabiliser de leurs actes et susciter la pitié à leur égard. Or c’est insulter les sciences humaines et sociales que d’utiliser les savoirs des déterminations sociales pour se dédouaner de ses responsabilités, et c’est un biais d’internalité allégeante9 que de mettre la faute et la responsabilité uniquement sur les individus et non sur les environnements sociaux également.

Les méfaits restent de la faute, de la responsabilité de celui qui les commet, et aucune psychologie sociale, sociologie ou autre SHS ne cherche à comprendre les influences, les déterminations sociales pour dédouaner quelconque criminel ( les SHS tendent à comprendre, non à justifier ou excuser, n’en déplaise à Valls ). Au contraire, il s’agit de réparer la société pour qu’elle cesse de participer à la possibilité aisée de ces méfaits, à l’entretien des conditions et des cultures qui encouragent parfois ceux- ci.
On peut avoir une image négative du parasocial à cause du choix des médias classiques de ne montrer et commenter qu’un aspect de celui-ci : à mon époque par exemple, les fans dans les concerts de Patrick Bruel10, puis des boys bands étaient présentés et vus comme “hystériques”. On ne voyait que leurs hurlements, le fait qu’elles tombent dans les pommes et tout cela était commenté avec un très grand mépris, comme tout ce qui plaisait à un public majoritairement féminin. Ils ne faisaient absolument pas ce qu’a fait rapidement le JDG, à savoir parler de la structure et des organisations qui produisent ces phénomènes : l’attente très longue, les effets de foule, et globalement la mauvaise organisation de ces rencontres.
Heureusement, j’ai l’impression que notre époque fournit plus d’informations qui peuvent permettre de ne pas prendre les fans pour hystériques mais de faire entrer les problèmes structurels dans l’équation des phénomènes négatifs ; ici des documentaires relèvent tant des problèmes d’organisation des concerts ou festivals, les problèmes de gestion de la foule, que les autres relevant des groupes et des artistes :


Ceci étant dit pour les générations ayant vécu avant Internet, on peut avoir encore cette image d’hystérie associée au parasocial, tant c’était un marronnier sexiste que d’attribuer la stupidité et l’hystérie aux fans.
L’autre pathologisation du parasocial nous vient des faits divers : cela va du stalking jusqu’aux tentatives d’assassinat voire carrément meurtres des stars en question par des “fans”. On peut citer par exemple Bjork qui a pu être visée par une tentative d’attentat, un réceptionniste tué par un fan de Mylène Farmer à qui il ne voulait pas livrer l’adresse, John Lennon tué par un fan, etc.
On découvre souvent derrière l’histoire d’un fan qui croyait que la star était factuellement en relation avec lui/elle, était amoureuse de lui/elle. Or le parasocial est un lien qu’on sait venant de nous à la star, et non de la star à nous, car on est en capacité de se rappeler et d’avoir conscience qu’on n’a pas eu de contacts directs et réels avec elle. Ainsi, ces affaires relèvent de ce qu’on nomme l’érotomanie, qui est une forme de délire particulier qui se distingue particulièrement du parasocial. Ceci étant dit, l’érotomanie ne mène pas nécessairement à ce genre de drames.
Donc oui, dans les cas d’érotomanie, il y a effectivement un trouble, oui cela concerne un lien illusoire à une star, mais le parasocial n’est pas d’ordre érotomane pour autant, et donc n’est pas pathologique. On reviendra en détail sur les distinctions entre les deux phénomènes également, mais là encore les médias en relevant que les affaires sortant le plus de l’ordinaire peuvent invisibiliser les rapports banals et non dangereux aux stars, or c’est ce qui compose au maximum le parasocial.
En résumé, il n’a été mis à notre attention que des aspects relativement négatifs de la rencontre parasociale. Mais pour l’expérience parasociale du fan, hors et pendant la rencontre, qu’elle soit catastrophique ou sympathique, on n’a eu aucune explication. Personne n’a vraiment parlé de son point de vue à lui, le parasocial a toujours concerné les autres.
Or, on a tous des relations parasociales : imaginez apprendre la mort de quelqu’un dont vous suivez le travail, que ce soit une réalisatrice, un acteur, une présentatrice de tv, un politicien, une youtubeuse, un influenceur, une scientifique, un musicien, une intellectuelle… Ne seriez-vous pas triste ? Que vous soyez simplement attristés ou que cette possibilité vous fasse déjà monter les larmes aux yeux, c’est un lien parasocial et ça porte le nom de deuil parasocial. Les chercheurs rapportent que les gens ne s’attendent pas du tout à vivre un deuil pour quelqu’un avec qui ils n’ont généralement jamais interagi, et pourtant ce sentiment de deuil advient quand même, parce que ce qui éveille des sentiments, ce sont les liens sociaux qu’on arrive à tisser. Et ça n’a rien de négatif ou bête, bien au contraire, c’est la beauté sociale de notre espèce que de se lier entre nous, même dans une asymétrie des rapports.
Même si je veux centrer le propos du dossier sur l’expérience du parasocial côté spectateur, je ne peux pas nier qu’on connaît certaines11 formes parasociales côté créateurs. D’une part en tant que témoins de ce que vivent les camarades qui ont plus de notoriété que nous. D’autre part, même si nos créations sont très modestement visibles et que l’endroit où nous sommes le plus suivies est YouTube, un endroit où nous apparaissons la plupart du temps déguisées sous forme de personnages, des liens peuvent se former, de l’amitié à la haine. Il y a pu avoir un parasocial qui a pu être très marqué envers le personnage fictionnel de Gull, ce qui est cohérent avec ce qu’en dit la recherche. On parasocialise avec les figures les plus en avant à l’écran – que ces figures soient fictionnelles ou réelles – c’est la place à l’écran et le temps d’exposition qui potentialisent le lien parasocial.
Ainsi, j’ai pu même trouver très amusant que les gens me disent lire mes écrits en entendant la voix de Gull comme s’il en était l’auteur. Après tout, les personnages qu’on participe de près ou de loin à écrire sont comme nos enfants, comment ne pas être satisfaits de les voir vivre leur vie en toute autonomie, sans nous et que ça se passe bien ? C’est devenu moins amusant quand la révélation IRL d’être l’autrice de mes écrits (et non pas le personnage de Gull), a fait apparaître des moues de dégoût, certains fans enthousiastes glissant vers une critique acerbe et méprisante de mon travail. C’est ce genre de relation étrange qui me fait avoir perdu tout radar et être dans une ambiguïté permanente sur la nature de la relation, parasociale ou non avec les personnes : je tente de traiter le problème en me concentrant sur le fait de travailler du mieux que je peux.
Ce qu’on essaye de faire avec Chayka est donc d’essayer de faire un travail honnête : par exemple dans les présentations, on a demandé de nous respecter ni comme vos esclaves, ni comme vos maîtres, parce que c’est ce qu’on souhaite sincèrement et qui semble le mieux dans la relation avec vous. Penser vertical, pyramide, hiérarchie, vous l’aurez compris depuis le temps à travers notre contenu, ce n’est vraiment pas notre truc. Nommer nos formats horizons12, parler d’autoritarisme13 pour démanteler ces machineries, chercher des exemples de structures horizontales dans leurs rapports de pouvoir, débusquer les manipulations dominatrices14 pour mieux les déminer, s’inscrit dans une quête tentant d’être au mieux de nos possibilités, autodéterminatrice et horizontale.
Alors, on va continuer sur cette lancée et tenter de penser comment le lien parasocial en général pourrait être horizontal et autodéterminateur. C’est-à-dire comment des relations de spectateurs à créateurs, de créateur à spectateur pourraient nourrir nos besoins fondamentaux mutuels, sans qu’il y ait de contrôle coercitif, dominateur, permettant de se lier et échanger sans rabaisser et supérioriser, tout en gardant intègre les forts affects positifs. Cela me semble possible parce que je l’ai vue à l’œuvre : parfois on a eu des interactions avec vous qui ont duré moins d’une minute IRL mais qui ont été d’une profondeur qui m’ont littéralement donné le vertige tant vous nous donniez un retour qui en réalité, sans que vous le sachiez, résolvez un point qui m’agitait. Il y a eu des messages sur ce que vous faisiez de ce qu’on vous avait partagé que je n’aurai pas pu imaginer possible et qui m’ont donné un espoir incroyable. Il y a dans ces messages une mutualité puissante de don contre don, et pour moi qui ait l’impression de ne jamais faire suffisamment, ces messages ont été salvateurs.
Plutôt que de voir le parasocial potentiellement mutuellement autodéterminateur, une posture cynique par rapport au parasocial pourrait être possible et plus facile : en regardant tel film, telle vidéo, on pourrait se dire que le youtubeur, l’acteur ou le réalisateur dont on commence à apprécier le travail, a très certainement fait des horreurs dans sa vie, donc qu’il faut étouffer l’enthousiasme ou tout affect positif naissant en nous, et ne rien lui accorder sauf une méfiance latente.
Mais est-ce que ça n’entrave pas la magnifique plongée pleine et totale dans une œuvre ? Est-ce que cela ne nous laisse pas sur le rebord de la plage, toujours à distance, jaugeant de la dangerosité des vagues plutôt que de la possibilité d’y plonger ? Est-ce que cela ne gâche pas notre pleine expérience ? Ce cynisme, je le goûte malgré moi. Il a fallu que David Lynch meurt sans laisser d’affaires sordides derrière lui* pour que son travail puisse joyeusement m’envahir cognitivement. Les agresseurs ont non seulement affecté les parasocialités que nous avions avec eux, mais ils nous ont aussi rendus méfiants de toutes les autres figures médiatiques.
Et en toute honnêteté, j’en ai marre. On va donc tenter de voir ce qu’on peut faire pour réparer nos capacités parasociales pour qu’elles ne soient ni cynistrées15, ni déshumanisantes, ni divinisantes et encore moins asséchée par le vent de la méfiance.
La prochaine fois, nous explorerons la mesure du parasocial !
Note de bas de page
Cliquez pour consulter toutes les notes de bas de page et la biblio
Vous pouvez trouver la bibliographie complète du dossier ici : [PSx] Bibliographie du dossier sur le parasocial
1 Hackingsocialfr sur X : « Petite question avant que j’entre (@HViciss ) à fond dans les recherches sur un sujet. Pour vous, la question du « parasocial » renvoie à quelque chose : » / X
2 Sondage de Hacking Social – YouTube
3 Violence Sexistes et Sexuelles
4On y reviendra en troisiéme partie
5 Je précise que je ne connais absolument pas Cyrus, nous ne l’avons jamais croisé ni de près ni de loin. Ce n’est qu’un exercice d’imagination de possibilités, donc cela pourrait être vrai comme faux.
6 Je me base ici sur ce qu’on sait de la personnalité (vu dans ce dossier : https://www.hacking-social.com/2023/04/03/%E2%99%A6pp1-la-personnalite-cette-performance ) , les personnes qui performent certains traits de personnalité, comme être agréables, peuvent le faire parce que cela concorde à leurs valeurs, leurs habitudes, leurs buts relationnels, bref, il peut y avoir des tas de facteurs autre qu’une récompense monétaire ou de notoriété. On pourrait aussi se baser sur les études sur la motivation, qui relèvent différentes qualités de motivation notamment celles autonomes et intrinsèques, qui performent certains comportements pour eux-mêmes, par valeurs, identification, et ce qu’importe la réaction – négative ou positive – sur un potentiel public (on en a parlé ici : ⬟ Se motiver et motiver autrui : une histoire d’autodétermination )
7 Au moment de la rédaction du dossier, mars 2026, Antoine Daniel a été au coeur de polémiques l’accusant de VSS : il s’est reconnu publiquement coupable d’avoir effectivement demandé des nudes à une personne qui en témoignait directement, mais rejette les accusations de pédophilie, qui, en mars 2026, ne reposait sur aucun témoignage direct.
8 cf affaire Johny Deep
9 Nous avons vulgarisé la notion d’internalité allégeante ici, au sein des instititions : et en résumé ici : ♦ [MQC] La norme d’allégeance : une forme de soumission – Hacking social
10 Il est lui aussi accusé de VSS : Patrick Bruel accusé de violences sexuelles par huit femmes | Mediapart ; https://www.rtl.be/actu/belgique/justice/il-se-frotte-moi-me-caresse-karine-la-belge-qui-accuse-patrick-bruel-dagression/2026-03-26/article/783874
11 On ne connaît pas ce qu’est le parasocial dans des cas extrêmement médiatisés de stars hors du net, encore moins ce que peuvent vivre des stars internationales.
12 comme horizontal, par exemple : (16) Horizon – YouTube
13 LES AUTORITAIRES (partie 1) : les premières enquêtes
14 Pourquoi ce n’est jamais de ma faute? 😎 – XP#11
15 Ce n’est pas une faute à « sinistrée », c’est juste un jeu d’orthographe mélangeant sinistre et cynisme et le faisant verbe.
Cet article et ses suites sont disponibles intégralement ici :
📖 En livre papier : parasocial livre
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🃏Cartes
🃏 Cartes en grand format : Cartes PDF
⬟ Design horizontal. Tous sont valorisé. Personne n’est considéré comme un esclave, ou un maitre, Il y a de la reconnaissance à tous, des forces et fragilités reconnus à tous, la domination et soumission sont hors propos.

⬤ Réparer nos capacités à nous lier. essayer de ne plus laisser les trahisons médiatiques (ou sociales) assécher toutes nos capacités à s’enthousiasmer, aimer, plonger dans une œuvre (ou toute autre chose qu’on pourrait aimer).

⬛ Parasocial dénigré. Le parasocial est réduit à un biais, une faiblesse, une folie ou une relation inférieure. Ses aspects ordinaires, positifs, ou transformateurs sont alors rendus impossible à penser.

★ Inspecter la structure. Avant de juger négativement un comportement, on peut observer le game qui le produit (lieu, règles, file attente, foule, règles, accès, fatigue, sécurité du lieu, etc…).


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