Cet article est la suite de :
- [PS1] Brûlez vos idoles ? Parasocial, réparer nos liens médiatiques
- [PS2] Définir et mesurer le parasocial
- [PS3.1] Les effets de la relation parasociale
- [PS3.2]Quand le parasocial diminue les préjugés
La bibliographie complète du dossier est ici : [PSx] Bibliographie du dossier sur le parasocial
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📖en livre papier : Parasocial Livre
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Dans les commentaires du sondage que nous avions effectué et présenté dans le premier article de ce dossier, certains avaient argué que le parasocial, comme tout divertissement, était dépolitisant. C’est absolument l’inverse que montre la recherche, si le politisant est définit par des mesures concrètes d’inscriptions sur les listes de votes, des votes, des actes d’engagement comme signer des pétitions, faire des dons, etc. Certains peuvent imaginer que la politisation consiste à avoir une somme d’idées à vendre et à chercher à convaincre, mais en psycho sociale on sait à quel point il peut y avoir une distance considérable entre ce que l’individu peut arguer dans ses idées et discours par rapport à ses actes concrets qui peuvent être à l’inverse : ainsi par norme sociale on pourrait avoir un discours de gauche, par exemple ne pas hésiter à se dire défendre le droit des femmes et s’offusquer du racisme, puis IRL ne pas cesser d’être sexiste et raciste. Ainsi, quand il s’agit de politique et d’engagement, et parce qu’elle préfère les méthodes scientifiques pour avancer, la psychologie sociale va tenter de mesurer les comportements concrets plutôt que les discours. Évidemment, vous pourriez arguer que ce n’est pas suffisant comme comportement politique ou ne pas être d’accord sur la politisation telle que balisé précédemment. Mais lorsqu’on regarde du côté d’expériences comme dans le protocole de Milgram impliquant de faire vivre une situation d’oppression majeure dont on est l’acteur qui obéit de façon destructive, ceux qui arrivent à désobéir et faire cesser la souffrance (feintée) sont ceux qui ont déjà eu préalablement ces petits comportements politiques. Autrement dit, cela a beau être ridiculisés, estimés comme pas assez par certains qui valorisent davantage la pureté de la pensée et des idées comme chemin politique, il n’empêche que ceux qui vont agir concrètement pour ne pas être des oppresseurs et faire cesser la souffrance sont ceux qui ont déjà fait ces petits actes concrets, qu’importe leur bagage intellectuel et idéologique « correct » ou « incorrect » au sujet de la politique en tant qu’édifice intellectuel. Nos actes passés pèsent plus lourd dans la balance de nos actes politiques présents que nos idées, même les plus joliment et correctement élaborées.
Ainsi désolé de vous choquer, mais on ne va pas commencer à parler de grands penseurs de la politique pour cette question de politisation, mais de la chanteuse populaire Taylor Swift.
En 2018 alors que des élections sont en cours aux USA, Taylor Swift publie ce post sur instagram Instagram https://www.instagram.com/p/BopoXpYnCes/ :

Je ne peux pas voter pour quelqu’un qui ne sera pas prêt à se battre pour la dignité de tous les Américains, quelles que soient leur couleur de peau, leur identité de genre ou leurs préférences sexuelles. Marsha Blackburn est candidate au Sénat dans l’État du Tennessee. Bien que j’aie voté par le passé pour des femmes et que je souhaite continuer à le faire, je ne peux pas soutenir Marsha Blackburn. Son bilan de vote au Congrès me consterne et m’effraie. Elle a voté contre l’égalité salariale entre les femmes et les hommes. Elle a voté contre le renouvellement de la loi sur la violence contre les femmes, qui vise à protéger les femmes contre la violence domestique, le harcèlement et le viol. Elle estime que les entreprises ont le droit de refuser de servir les couples homosexuels. Elle estime également qu’ils ne devraient pas avoir le droit de se marier. Ce ne sont pas les valeurs que je partage dans le Tennessee.
Je voterai pour Phil Bredesen au Sénat et Jim Cooper à la Chambre des représentants. Je vous en prie, renseignez-vous sur les candidats de votre État et votez pour celui ou celle qui représente le mieux vos valeurs. Nombre d’entre nous ne trouveront peut-être jamais de candidat ou de parti avec lequel nous sommes d’accord à 100 % sur tous les sujets, mais nous devons voter malgré tout. Ces deux dernières années, de nombreuses personnes intelligentes, réfléchies et responsables ont atteint l’âge de 18 ans et ont désormais le droit et le privilège de faire entendre leur voix. Mais avant cela, il faut s’inscrire sur les listes électorales, ce qui est rapide et facile. Le 9 octobre est le dernier jour pour s’inscrire sur les listes électorales dans l’État du Tennessee. Rendez-vous sur vote.org pour trouver toutes les informations. Bon vote ! 🗳😃🌈 »
En 24 heures, suite à ce post les bureaux de vote étasuniens enregistrent 65 millions de nouveaux votants d’un coup : c’est un vrai petit miracle d’engagement civique qui s’est produit grâce à la chanteuse. Le candidat qu’elle soutenait dans son État n’a pas été élu, mais elle a eu un impact sur le nombre de votants dans le pays entier.
En 2018, les chercheuses Nisbett et Dunn vont chercher à comprendre ce qui s’est passé avec ce post. Ils vont donc interroger 153 participants de différents partis et d’origine diverse : ils testeront sur eux la relation parasocial à Taylor Swift, mais également d’autres indicateurs comme la réactance, la persuasion perçue, le transport, et différentes intentions comportementales comme rechercher plus d’informations, l’engagement civique et le vote.
La théorie soutenue par les chercheuses est que l’adhésion à un message n’est pas directement implantée parce qu’on aime la figure médiatique : c’est parce qu’il y a plutôt un traitement actif du texte, une lecture attentive de celui ci qui nous transporte. Et ce même traitement attentif pourrait aussi générer de la réactance, c’est-à-dire qu’on rejette la persuasion qu’on va ressentir comme une tentative de nous priver de notre liberté et on fait l’inverse de ce qui est dit dans le message. On sait via d’autres recherches que s’il y a parasocial, alors la réactance diminue.1
Nous avons parlé plus longuement de la réactance ici :
Le transport est une notion qui me fascine, car elle concerne notre immersion dans un texte qui va nous transporter en lui. Il n’y a pas besoin de savoir qui est l’auteur pour aimer le texte, ce sont les caractéristiques liées à la qualité du texte et la façon dont le lecteur s’y accroche (tant à cause de ses qualités que des raisons personnelles au lecteur comme ses goûts, comment ça lui parle) qui va générer le transport, qui même mesuré par des échelles psychométriques reste toujours mystérieux. Je mets ici l’échelle en question (Green et Brock, 2013), car je trouve qu’au-delà d’avoir un indicateur de ce transport pour évaluer l’effet d’un texte, l’échelle pourrait servir à auto évaluer son propre rapport aux œuvres, voire même des activités qui n’ont pas d’intention artistique quant à l’expérience qu’il vient de se passer :
Transport narratif
Pour chaque affirmation, indiquez votre degré d’accord.
Voici ce que les chercheuses ont trouvé sur l’effet du post insta de Taylor Swift :

Le niveau de relation parasocial va prédire le transport, et parce qu’il y a transport, alors on peut prédire moins de réactance. Comme on pouvait le prévoir avec les autres études sur la réactance et le parasocial, il n’y a pas de lien trouvé entre les phénomènes.

Le niveau de relation parasocial va prédire dans une certaine mesure la force de persuasion, le fait que le message soit perçu convaincant. Mais c’est surtout quand il y a transport qu’on peut prédire que le message sera perçu convaincant.

On passe ici à l’effet sur les comportements : le niveau de parasocial n’est pas vraiment en lien avec la recherche d’informations supplémentaires suite à l’exposition au message. Là encore c’est le fait d’avoir été transporté par le message qui a le plus de force.
On retrouve la même chose pour l’engagement civique :

Et pour le vote :

À chaque fois le parasocial seul a certes un lien avec l’action, mais c’est surtout amplifié lorsqu’il y a le transport par le message. Ainsi les chercheuses en concluent que contrairement aux idées reçues assez dénigrantes sur les fans, ces derniers ne vont pas négliger pour autant le traitement, la lecture des messages. Et c’est bien via cette lecture — qui va les transporter ou non — qu’ils vont s’engager dans des comportements importants. La qualité du message reste donc essentielle même pour une star qui semble avoir déjà une notoriété importante : elle n’aurait pas généré autant de votes si son message avait été médiocre, incapable de toucher quiconque. Et pour générer ce transport, oui le parasocial compte puisqu’il est comme les bagages de son auteur dont on aurait eu connaissance avant : si vous savez que l’auteur a des cadavres dans son coffre, votre transport dans le véhicule de son message ne va pas être pareil, vous allez réinterpréter ses propos sous l’angle de sa tendance criminelle, alors que si vous n’avez aucune connaissance de ce qu’il y a dans le coffre, il est peu probable que vous interprétiez les choses comme venant de la bouche d’un tueur, à moins d’être très méfiant envers les gens.
Le parasocial compte donc pour des questions politiques, et cela n’est pas que le propre de Taylor Swift : à Macao, chez les étudiants, la relation parasociale et l’identification à des célébrités connues pour leur engagement politique ou civique était un facteur prédictif d’une plus grande efficacité politique, ce qui, à son tour, entraînait un engagement accru et des actions concrètes telles que la signature de pétitions ou les dons à des œuvres caritatives2
Des recherches3 ont montré que le lien parasocial avec les animateurs de radios politiques prédit non seulement une écoute intentionnelle et fréquente, mais aussi la mise en pratique des conseils de l’animateur concernant des problématiques sociétales spécifiques. Les chercheurs expliquent que ce qui se passe chez l’auditeur est à la fois un attrait pour des contenus partisans qui vont informer, mais aussi satisfaire un besoin relationnel ; d’autres recherches4 montrent que pour les auditeurs les plus actifs, les radios politiques satisfont la recherche d’informations politiques, l’interprétation de la réalité et le besoin de compagnie.
L’effet peut être aussi retrouvé concernant l’engagement politique pour une cause spécifique qui va au-delà des appartenances à des partis : Steve Irwin, personnalité télévisuelle populaire en Australie est devenu l’un des défenseurs de la conservation de la faune sauvage le plus connu et le plus apprécié. Après sa mort, une recherche a montré qu’une relation privilégiée avec Irwin était un facteur prédictif du soutien à la conservation de la faune sauvage, indépendamment de l’idéologie politique des individus5. Les chercheurs précisent que l’impact d’Irwin à cet égard est d’autant plus remarquable que les opinions sur la conservation sont habituellement partisanes politisées6.
On a vu que le parasocial même avec des personnages fictifs avaient des effets positifs concrets sur les personnes (notamment sur la construction de leur identité, leur estime de soi) : est-ce que ces personnages peuvent aussi avoir un effet sur la question politique ?
Quand les personnages fictifs nous empuissante à agir politiquement
De 1999 à 2006, la série The west wing met en scène un président fictif, présenté comme intelligent, drôle, charismatique, héroïque et incarnant des valeurs que les Étasuniens recherchent chez leurs élus7. En conséquence, les personnes ont eu une vision plus favorable des dirigeants, qu’ils soient républicains ou démocrates.8
Une autre étude9 a révélé que le public régulier de Madam Secretary, The Good Wife et Scandal (des séries politiques mettant en scène des femmes dans les rôles principaux) avait un intérêt accru pour la politique, un meilleur sentiment d’efficacité personnelle et une participation politique concrète (présence à des événements politiques, diffusion de pétitions, contacts avec des élus). Même si les hommes et les femmes avaient des préférences différentes (scandal pour les femmes, Madam secretary pour les hommes), ces effets d’intérêt pour la politique et la participation étaient aussi vrais qu’importe le genre.
A ma connaissance, il n’a pas été testé l’effet de séries comme house of cards10 sur les comportements politiques, mais un lien parasocial a bien été soulevé par la série :
« À mille lieues des idéaux patriotiques de Bartlet [de la série West Wing], Underwood était un politicien immoral, animé par une soif de pouvoir et de vengeance. Si la présidence de Bartlet offrait une vision optimiste d’institutions gouvernementales œuvrant sincèrement à l’amélioration de la vie des citoyens, celle d’Underwood reflétait une vision machiavélique de la faillibilité et de la corruption du gouvernement. De prime abord, cela semblerait faire de Frank Underwood un candidat improbable pour établir un lien parasocial avec les téléspectateurs. Pourtant, comme l’ont démontré Oliver et al. (2019), le choix stylistique de faire briser régulièrement le quatrième mur par Underwood et de s’adresser directement au public a semblé susciter chez les spectateurs un sentiment d’interaction et de complicité. Il convient de noter que l’étude s’est concentrée sur l’influence politique et n’a pas mesuré directement l’influence sociale, mais les résultats suggèrent néanmoins que les drames politiques peuvent encourager l’affinité entre les téléspectateurs et les politiciens fictifs, même s’ils sont présentés comme immoraux ou socialement indésirables »11
On a évoqué précédemment que les personnes sous-évaluaient leur relation parasociale aux personnes. Et cette sous-évaluation a été particulièrement visible concernant les politiciens.
Par exemple, Paravati en (2020) a montré que les personnes exposées au fil Twitter de Trump éprouvaient un parasocial plus fort à son égard, ce qui, en retour, augmentait sa popularité auprès de ceux qui partageaient ses opinions. Comme l’ont conclu les auteurs : « Lorsque des personnes ayant une idéologie politique similaire à celle de Trump lisaient son fil Twitter, elles avaient l’impression de le connaître personnellement, ce qui laissait présager qu’elles l’apprécieraient encore plus »
Toujours pour Trump, Cohen et Holbert (2021) ont utilisé un panel d’adultes américains pour déterminer si les relations parasociales pouvaient prédire son soutien. Le modèle statistique a permis d’expliquer 82 % de la variance du soutien au président Trump. Autrement dit, c’est majoritairement parce qu’il y a du parasocial envers Trump que les gens l’ont soutenu à cette époque. Dans l’étude, c’était de loin le facteur prédictif le plus puissant du soutien, même en tenant compte de variables sociodémographiques et politiques telles que la confiance en Trump, le soutien à ses politiques ou l’appartenance au Parti républicain.
Le parasocial compte aussi pour d’autres figures politiques comme le président Ryan et la secrétaire d’État Clinton.
Des chercheurs12 expliquent la longévité au pouvoir de Netanyahu par les liens parasociaux avec ses électeurs. Et effectivement certaines analyses de données, portant sur deux campagnes électorales en Israël ont apporté un certain soutien à cette explication.
Ainsi, bien que cela apparaissent un poncif des campagnes électorales que de voir les politiciens « embrasser des bébés en campagne ou arbitrer un concours de mangeurs de hot-dogs lors d’une foire agricole »13, Gilson (2012) dit que cela constitue en réalité une méthode sophistiquée pour susciter du parasocial à l’égard des électeurs.
Et on peut relever des tas d’activités de leur part qui pourraient être perçues comme des façons d’accroître le parasocial à leur égard ; voici tout ce que je relève juste de mon côté :
- participer à des activités médiatiques qui entremêlent politique et divertissement :
Si vous avez déjà vu ou ne pouvez pas voir la vidéo, vous pouvez cliquer ici pour accéder à un résumé rapide :
Par exemple en 2001, dans une émission de France 2 « Tout le monde en parle », Thierry Ardisson reçoit Michel Rocard ancien Premier ministre et c’est une des séquences les plus citées lorsqu’il s’agit de parler de l’histoire de la politique entertainement (divertissement) en France : le début de l’interview est classique, ils parlent de son parcours politique, de façon plutôt élogieuse, Rocard se dit même flatté qu’une de ses mesures (la csg) soit considérée par Ardisson comme positive. Les blagues du co-animateur Baffy sont relativement dans le sujet. Rocard s’excuse quasi ironiquement d’avoir parlé de politique, Ardisson dit « on n’est pas contre la politique », Baffy continue la réplique « contre les chieurs », « c’est une catégorie à laquelle j’essaye de ne pas appartenir, mais parfois je suis con ». Rires. Rocard veut réussir à jouer le jeu, et clairement, l’entrée élogieuse semble l’avoir boosté. Puis advient une séquence où il ne s’agit que de parler de sexe, et viendra la fameuse question « est-ce que sucer c’est tromper ? » d’Ardisson à laquelle il répondra non.
Ou encore l’émission Ambition intime une émission de Karine Le marchand qui veut dévoiler la « dimension humaine » des politiciens, un exemple ici avec Sarkozy :
Si vous avez déjà vu ou ne voulez pas voir la vidéo, vous pouvez cliquer ici pour accéder à un résumé/débunkage :
L’ex-président rentre dans un « presque chez lui », un appartement mis en scène avec des photos personnelles accrochées partout, Karine Le Marchand lui allume même une bougie. Ils décident mutuellement de laisser tomber l’appellation « monsieur le président » pour s’appeler par leurs prénoms, installés sur le même canapé.
La mise en scène et ces choix de prénoms créent une intimité de face-à-face égalitaire, puis elle lui fait dérouler des récits d’enfance et de vulnérabilité, soutenus par des extraits de sa femme, d’un de ses enfants et de Bernadette Chirac. Cette auto-divulgation est considérée par la recherche comme un pilier fondamental pour susciter l’affection et créer une relation parasociale14.
Dans le même ordre d’idée, Sarkozy confie par exemple que le jour de son élection en 2007, il était triste pour Chirac et pour des raisons personnelles. Le Marchand, comme pour d’autres entretiens, va appuyer sur son attractivité sociale/physique soulignant par exemple son énergie « légendaire », électrique, qui « impressionne », son pouvoir de persuasion, ce qui peut faire pont pour encourager à ce que les spectateurs soient aussi attirés envers le premier président français à avoir fait de la prison. Il y a aussi des récits de l’homme ordinaire, il est amené à parler de son divorce, de sa rencontre avec Carla, de l’éducation de ses enfants, d’avoir grossi puis maigri grâce au jogging : ici il s’agit aussi de le redescendre du piédestal du pouvoir, ce qui peut stimuler l’homophilie nécessaire au parasocial où les personnes peuvent se dire qu’il est comme eux.
Et maintenant la politique-entertainement a aussi place dans des formats YouTube :
Si vous avez déjà vu ou ne voulez pas voir la vidéo, vous pouvez cliquer ici pour accéder à un résumé :
Avant même le début de la rencontre, la vidéo s’inscrit dans une dynamique de relation parasociale. La rencontre est le fruit d’un défi lancé par le Président : si les créateurs atteignaient 10 millions de vues sur une vidéo de sensibilisation, ils tourneraient à l’Élysée. Cela donne au public le sentiment d’avoir cocréé le contenu et d’être l’initiateur de cette interaction privilégiée.
Dès les premières secondes, les codes protocolaires sont brisés pour simuler une rencontre entre « potes », puis vient le concours d’anecdotes où il s’agit d’abord de se mettre d’accord sur les gages. Si les créateurs gagnent, Macron doit poser un cadre avec leurs visages sur son bureau lors d’une allocution officielle et eux devront faire de l’avion dans la Patrouille de France. Les révélations d’anecdotes créent une intimité, renforcée par le ton et l’ambiance amicale posée par les youtubeurs. Macron joue le jeu, et a accepté qu’un groupe de métal joue dans les jardins de l’Élysée, ce qui le rend « sympa ».
Le parasocial, c’est aussi shitposter sur les réseaux sociaux comme un utilisateur lambda pour répondre aux manifestants du mouvement « no king » dénonçant sa politique :
Si vous avez déjà vu ou ne voulez pas voir la vidéo, vous pouvez cliquer ici pour accéder à un résumé/débunkage :
Trump a posté une vidéo IA où, une couronne sur la tête, il pilote un avion de chasse qui « chie » sur les manifestants.
Les parasocialiseurs de ces figures n’y verront pas une manœuvre stratégique et cynique d’engager des voix, et les adversaires politiques ne feront que souligner à quel point ce n’est pas réel, mais complètement fabriqué pour engranger des voix. Et il y a, j’ai l’impression, tout un jeu lorsque des internautes identifient ce qui pourrait relever du parasocial pour en déceler une forme de vérité sur la personne et son lien au monde. Ainsi on trouve un nombre considérable de vues sur l’exercice « porter » un nourrisson :
Obama réussit à faire arrêter les pleurs d’un bébé (35 millions de vues en mars 2026) :

En France il y a comme une évaluation parasociale générale à la foire de l’agriculture et l’attitude du politicien envers les agriculteurs, l’appréciation de leurs produits et l’interaction avec les animaux, Chirac ayant mis un standard très haut à cet exercice, gagnant une espèce de palme à celui-ci.
Un reportage sur les agriculteurs qui estiment que c’était Chirac le meilleur président à leur événement :
Je ne vais pas vous encourager à voir ces évènements parasocialisants comme nécessairement cyniques, à visée manipulatoire : certaines apparaissent avec le temps et les incohérences comme assez peu sincères. Par exemple, Macron a d’une part surfé sur les réussites du Zevent :
Puis d’autres part, face aux émeutes liées à un meurtre d’un enfant par la police (sur laquelle il est censé avoir du pouvoir), accuse la pratique des jeux vidéos de nourrir la violence des émeutes, révélant un avis rétrograde qui annule littéralement la possibilité de sincérité concernant son message pour le Zevent.

Ce qui me semble important ici n’est pas de rejeter tout en bloque et se méfier continuellement, ni de jouer au jeu de la vérité à chaque instant parasocial, mais de simplement prendre note que oui, cela rend immensément sympathique Chirac cette façon dont il interagissait avec les vaches, cela rend immensément sympathique Obama de le voir si bien réussir à arrêter les pleurs d’un nourrisson, etc. Et à partir de là, j’ai l’impression qu’on peut voir clair et ne pas tout mélanger, par exemple en restant critique des politiques qu’a mené Chirac et pour lesquelles on s’est opposé tout en l’ayant trouvé sympathique dans son rapport avec les vaches. Autrement dit, j’ai l’impression que la meilleure parade à des manœuvres politiques manipulatoires basés sur le parasocial est tout simplement d’assumer un rapport parasocial qui pourrait naître en nous à l’égard d’un politicien, mais de le laisser à sa place de parasocial : oui, peut être qu’il serait fun de l’avoir à dîner parce que sa personnalité nous apparaît dans certains contextes fun, mais ce n’est pas pour autant qu’on sera transporté aveuglément dans ses discours et ses actes politiques qui demandent à être regardés avec d’autres lunettes que celles de l’unique sympathie.
C’est précisément envers ce parasocial instrumental chez certains politiciens que les critiques vont dire que la hausse d’un engagement politique chez des fans n’est pas vraiment une politisation, mais seulement un engagement superficiel, reposant uniquement sur des sentiments qu’une réflexion civique éclairée (Lee et shin, 2012). Donc, même après l’effet sur les chiffres d’inscriptions aux votes liés à Taylor Swift, le parasocial comme « dépolitisant » peut persister à être cru.
Seulement, j’ai l’impression que la première étude que l’on a vue déconstruit un peu tout ça : ce n’est pas seulement un sentiment d’affection pour la star qui va faire voter et soutenir un parti dénoncé, ce n’est pas uniquement parce que le politicien apparaît comme un type sympa avec on partagerait bien une bière qu’on va adhérer à ses discours. Il faut aussi du transport dans le discours présenté : ainsi si un shitpost de Trump mobilise le parasocial parce qu’il se comporte comme un utilisateur troll des réseaux sociaux davantage qu’un politicien, son shitpost est nécessairement lu comme un texte politique, on ne peut pas ignorer le message qu’il chie sur les manifestants, ainsi ces partisans ne sont pas juste séduits par l’attitude de poster de la merde comme un utilisateur troll lambda, mais aussi par le message dont la compréhension serait accessible même à de très petits enfants. Les fans ne sont pas aveugles au message, ils sont d’une certaine façon transportés par celui-ci parce que la forme et le fond les touchent, ils aiment ce message. Je pense que c’est vraiment très visible dans la série documentaire sur Trump dont nous avons parlé précédemment ( Retour chez mes potes trumpistes | HIGH SCHOOL RADICAL (1/4) | ARTE )
Ainsi pointer du doigt et mettre la faute sur le parasocial en lui-même comme dépolitisant me semble se tromper d’angle si on souhaite une politisation de plus haute qualité et des transports dans des messages plus complexes que seulement fait de jeux avec du caca. Il y a à se poser la question de pourquoi cela transporte les gens, autrement dit pourquoi ils aiment s’immerger dans cet univers. Et pour ce message en particulier, ça me semble limpide : ils veulent maintenir une domination sur le rival politique en l’humiliant et en le dénigrant de la pire des façons. Et idem pour le transport de voir Chirac s’amuser et profiter à fond du salon de l’agriculture, on peut aimer s’y transporter parce qu’on a des valeurs hédonistes très rattachées à la culture française (profiter à fond des liens sociaux, de la nourriture, passer du bon temps en toute prosociabilité avec les autres), dans un contexte très rattaché au paysage français commun peuplé de champs, de vaches. Après avoir conscience du parasocial qu’on ressent et qui nous fait rendre sympathique la personne, l’analyse de nos transports révèle des valeurs, des buts, des attitudes qui ont été ponctuellement partagés dans le discours explicite ou implicite de la séquence.
Note de bas de page
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La bibliographie totale est disponible ici :
1 Moyer Gusé (2008)
2 Wen et Cui (2014).
3 Rubin et Step (2000)
4 Hofstetter et Gianos (1997)
5 Brown (2010)
6 Ditmer (2022)
7 Holbert (2005)
8 Holbert (2003)
9 Hoewe et Sherrill (2019)
10 Oliver (2019)
11 Tukachinsky Forster, Rebecca (ed.), The Oxford Handbook of Parasocial Experiences (2023)
12 Samuel Azran et Yarchi (2020) ; Sorek et Ceobanu, (2021) ; Tsfati (2021)
13 Tukachinsky Forster, Rebecca (ed.), The Oxford Handbook of Parasocial Experiences (2023)
14 Miller, (1994) ; Derlega (2008) ; Chung & Cho (2017) ; Kim et Song (2016)
🃏Cartes
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⬛ Pureté politique. Mépriser les “petits actes” politiques au nom d’une pensée plus pure ou plus radicale peut faire oublier que les petits comportements passés pèsent lourd dans la capacité future à agir concrètement.

⬧ Transport. Un message n’engage pas seulement parce qu’il vient d’une figure aimée : c’est parce qu’il a transporté, touché, résonné chez la personne qu’il en vient à la transformer.

⬛ Intimité instrumentale. Certains dispositifs fabriquent artificiellement de la proximité pour rendre une figure sympathique, familière ou “comme nous”, ce qui peut avoir un effet secondaire d’indulgence sur ces fautes.

★ Laisser le (para)social à sa place. On peut reconnaître qu’une figure nous paraît sympathique dans une scène précise, sans laisser cette impression contaminer toute l’évaluation de ses discours, ses actes, ses décisions et comportements.

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