[PS4] La fin de la relation parasociale : deuil, rupture, trahison


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Les relations parasociales, on l’a vu, ont énormément de points communs avec les relations sociales IRL : ainsi, on peut aussi connaître des ruptures, des sentiments de trahison, et des deuils parasociaux.

Le deuil parasocial

Toute rupture peut engendrer des fortes réactions émotionnelles, au point que les personnes requièrent une aide psychologique1. Et plus il y aura d’attachement, plus il y aura des émotions négatives difficiles à vivre2.

En cas de deuil, celui-ci sera vécu à la fois personnellement comme collectivement, par exemple par des veillées collectives autour des lieux liées à la figure médiatique venant de décéder3. Ceci étant dit, le chercheur Meyrowitz soutient que le parasocial est comme embaumé : les œuvres restant accessibles, l’amitié médiatique ne meurt pas vraiment. Et effectivement on pourrait commencer un parasocial positif avec une célébrité morte depuis longtemps, parce que ses œuvres restent accessibles et vivantes.

En 2010, Sanderson et Cheong constatent que l’accès aux réseaux sociaux facilite les étapes du deuil en permettant aux personnes d’exprimer leur sentiments et aussi de se joindre aux manifestations du deuil d’autrui.

si vous souhaitez en savoir plus sur l’origine des étapes de deuil cliquez ici

En 1969, La psychiatre Kubler Ross, voyant le manque de données sur les patients en phase terminale d’une maladie, a remarqué la présence de ces phases : le travail de deuil ne suit pas un ordre précis, parfois certaines phases ne sont pas présentes. Par contre, elle remarque que la personne en vit toujours au moins deux.

Les cinq principales étapes du modèle sont 4:

  1. Déni (denial). Exemple : « Ce n’est pas possible, ils ont dû se tromper. »
  2. Colère (anger). Exemple : « Pourquoi moi et pas un autre ? Ce n’est pas juste ! »
  3. Marchandage (bargaining). Exemple : « Laissez-moi vivre pour voir mes enfants être diplômés, se marier… », « Je ferai ce que vous voudrez, faites-moi vivre quelques années de plus. »
  4. Dépression (depression). Exemple : « Je suis si triste, pourquoi se préoccuper de quoi que ce soit ? », « Je vais mourir… Et alors ? », « Je vais bientôt mourir, alors à quoi tout cela sert-il ? »
  5. Acceptation (acceptance). Exemple : « Maintenant, je suis prêt, j’attends mon dernier souffle avec sérénité. », « Ça va aller. », « Je ne peux pas le combattre ; je fais aussi bien de me préparer. »

A noter que ce modèle a été parfois réutilisé dans le monde du management pour forcer à la démission des gens ou les faire accepter l’inacceptable, ce qui a pu conduire à des suicides dans l’affaire France Télécom5. Ce n’est pas un usage convenable des étapes du deuil, puisque ce schéma a été conçu pour comprendre ce qui peut se passer lorsqu’on vit un drame qui n’est absolument pas changeable, négociable. Or, dans l’entreprise, les changements sont dus à des politiques et à des décisions humaines, donc n’ont rien de commun avec un cancer inarrêtable, mais au contraire changeable, négociable, re-concevable.

Ce travail de deuil vaut aussi pour des personnages de fiction. Par exemple, Daniel et Weterman (2017) ont étudié la mort d’un personnage de Game of Thrones et les réactions à celui-ci sur Twitter. 93% des réactions rentraient dans le schéma du deuil. La colère et la négociation sont restées constantes tout au long des 10 jours d’étude. L’acceptation a progressé, mais le déni a aussi progressé au fil du temps : la nature fictive de cette mort faisait espérer un moyen de faire revenir le personnage6.

La rupture parasociale

La rupture parasociale peut advenir par exemple quand une figure se retire (ou est retirée) de l’antenne. Cohen (2003) a réutilisé une échelle de réaction post rupture de Barbara et Dion (2000) pour mesurer :


Réaction à une rupture parasociale (Cohen, 2003)

Si ma figure médiatique préférée était retirée de l’antenne…

1. Je me sentirais seul.

2. Je regarderais un autre programme avec la même figure.

3. Je serais moins enthousiaste à regarder la télévision.

4. Je regarderais à nouveau les émissions où elle apparaissait.

5. Je me sentirais comme le fait d’avoir perdu un ami.

6. Je me sentirais triste.

7. Elle me manquerait.

8. Je chercherais une autre personne à aimer.

9. Je chercherais des informations sur elle.

10. Je serais désappointé.

11. Je serais en colère.


Il y avait une corrélation positive entre l’intensité parasociale et cette échelle, et les personnes avec un style d’attachement anxieux (c’est-à-dire ayant un désir d’intimité plus important que le partenaire et une moindre confiance en l’avenir) étaient davantage concernées. Encore une fois, plus y a d’attachement, plus la fin du lien peut être douloureuse .

Sans que la figure médiatique soit hors antenne, les personnes peuvent rompre une relation parasociale en raison de divergences politiques. Ainsi Tukachinsky Foster et Downey (2022) montrent que lorsque des figures médiatiques tiennent des propos politiques contraires aux convictions des personnes, cela nuit à la relation de confiance. Leur expérience consistait à exposer des participants à des fils Twitter d’acteurs (Jack Black, Dwayne Johnson et Ryan Gosling) adoptant une posture libérale ou conservatrice sur le contrôle des armes et l’immigration. Quand ils étaient en désaccord, ils se sentaient rejetés par la célébrité, il y avait une diminution des relations parasociales amicales. Mais ceux qui appréciaient auparavant la célébrité étaient plus enclins à dissocier l’acteur de leurs opinions politiques, trouvant un moyen d’apprécier leur travail tout en étant en désaccord avec elle . C’est une stratégie très courante pour maintenir des amitiés, que de minimiser les aspects négatifs pour préserver les perceptions et les relations positives.

Il peut aussi y avoir rupture parasociale quand on découvre que la figure médiatique a commis des transgressions morales. Cette transgression est définie par les chercheurs comme tout acte entrepris par une figure médiatique violant ce qui est considéré comme acceptable par la société et, ce faisant, sapant la confiance ou les attentes du public7. C’est un dilemme pour les spectateurs, parce qu’ils luttent pour trouver un équilibre entre leur affection pour la figure et leur intégrité morale. Advient alors une dissonance cognitive qui doit être traitée. Cela peut se faire par rationalisation : ils vont réinterpréter les transgressions et leurs conséquences afin que leurs propres normes morales ne soient pas violées8. Cela peut se faire en se disant que ce n’est pas si grave que ça a en avait l’air par exemple.

Ils peuvent aussi dissocier la performance de la personne : cela permet de dénoncer les transgressions, tout en continuant à apprécier personnellement la performance professionnelle de la célébrité9. Cette deuxième voie serait suivie par des « non fans » qui n’ont qu’un léger attrait pour la figure. Par contre, le fan serait rationaliserait :

« [Premièrement] Un “fan” a tendance à éprouver un attrait holistique robuste pour la véritable “personne privée” derrière la personnalité publique […] Deuxièmement, l’engagement des fans envers une célébrité n’est pas une activité purement rationnelle et individuelle, mais se caractérise par une éthique communautaire, des fantasmes partagés et des “fantagonisms” — qui désignent les luttes militantes des fans pour revendiquer une “signification personnelle” et une “possession” intense de l’œuvre de la célébrité (Duffett, 2013 ; Johnson, 2007).

Tukachinsky Forster, Rebecca (ed.), The Oxford Handbook of Parasocial Experiences (2023)

À cela on peut rajouter des biais comme l’erreur fondamentale d’attribution : pour les figures médiatiques populaires, leurs transgressions vont affecter très fortement le parasocial du public, contrairement aux figures impopulaires qui transgressent à même hauteur. Mais les actes de la figure populaire seront attribués à la situation, et pour celles impopulaires, les transgressions seront attribuées à ses dispositions10. Les figures populaires sont également plus pardonnées.

Les chercheurs11 résument le phénomène comme “plus d’amour, plus de souffrance, mais plus d’indulgence”, indulgence advenant notamment quand la figure présente des excuses : le parasocial va moins chuter, mais les fans auront quand même des réactions émotionnelles négatives. Autrement dit, lorsqu’on aime énormément une figure médiatique, on peut être plus dévasté par ses erreurs, mais pour protéger et maintenir la relation facilement on peut être automatiquement dans l’erreur fondamentale d’attribution, et dans le cas de celle détestée on emploie un biais d’internalité “c’est de sa faute”, qui va dans la continuité de la détestation qu’on maintient. La vérité est que tout problème a toujours des causes à la fois situationnelles et dispositionnelles s’entremêlant, et que des dispositions peuvent avoir des causes situationnelles, que des situations peuvent être construites, entretenues pas certaines dispositions ; la réalité se situe dans la co-construction entre les structures internes de l’individu et les forces externes de son environnement, en un gameplay permanent capable parfois de transformer le game de la situation.

En 2021, Tukachinsky Foster relève que les fans ont une attitude négative envers les transgressions, mais conservent leur affection ; ils emploient différentes stratégies pour réduire leur dissonance cognitive et justifier leur pardon. Parmi ces stratégies, ils peuvent refuser de croire les articles relatant la transgression, rechercher des excuses concernant les actes, et minimiser la gravité des actes : ainsi, c’est ce qui explique pourquoi le parasocial peut avoir une très mauvaise image, notamment dans les cas de VSS. Cette attitude amène au refus de croire les victimes, ce qui est très dommageable et n’aide pas à faire justice. J’ai l’impression que si la figure médiatique emploie des techniques de Darvo, des fans dans l’erreur d’attribution pourraient donc encore plus attaquer les victimes, les accusant de mensonges :

Ceci étant dit, l’erreur serait d’associer ces biais à tout ce que représente le parasocial : comme on l’a déjà dit, l’expérience parasociale peut être vécue sans pour autant être dans ces biais.

On a donc vu ici que la relation parasociale positive peut se terminer comme une relation classique, avec certes des étapes de deuil potentiellement douloureuses, mais “proprement”, si le public fait attention à ne pas être dans des biais d’attributions. Cependant, on va voir dans le chapitre qui sera publié la semaine prochaine un public qui ne va ni bénéficier des bons effets parasociaux avec la figure médiatique parce qu’elle l’a déteste, mais qui en plus va parfois chercher à s’y s’exposer, sans vouloir faire ce travail émotionnel de rupture : les anti fans.


Note de bas de page

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Toute la bibliographie est disponible ici :

1 McCarthy (1997)

2 Barbara et Dion (2000)

3 Meyrowitz (1994)

4 Modèle de Kübler-Ross — Wikipédia

5 RAPPEL France Télécom : « Humiliation, dépression, démission: l’offre triple play de France Télécom » | Souffrance et Travail ; « ils ont failli me tuer » Talaouit Vincent

6 Et effectivement c’était le cas dans la fiction.

7 Finsterwalder (2017)

8 Lee & Kwak (2016).

9 Bhattacharjee (2013)

10 Hu, Young, Liang et Guo (2018)

11 Hu (2016, 2018)


🃏Cartes
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⬧ Parasocial embaumé. Même quand une figure médiatique meurt, le lien ne disparaît pas forcément : les œuvres restent accessibles, rejouables, transmissibles, et peuvent même permettre à de nouvelles personnes de commencer une relation parasociale après sa mort.

⬧ Deuil parasocial. La fin d’un lien parasocial peut produire une vraie peine, parfois vécue personnellement et collectivement, parce que l’attachement fonctionne émotionnellement comme un lien social.

⬛ Victimisation secondaire.  Quand les fans refusent de croire une transgression, cherchent des excuses ou minimisent les faits, le parasocial peut devenir un bouclier pour l’agresseur et une seconde victimisation des victimes.


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