Cet article est la suite de : [PS1] Brûlez vos idoles ? Parasocial, réparer nos liens médiatiques
La bibliographie complète du dossier est ici : [PSx] Bibliographie du dossier sur le parasocial
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Définition
Pourquoi les spectateurs se sentent proches des animateurs TV, alors que ceux-ci s’adressent à une masse de gens variés ? Pourquoi l’animateur finit-il par susciter des sentiments, des humeurs, des interactions comme on en réserve à nos proches, à nos amis ? Ce sont ces questions qui feront naître le terme de parasocial en 1956, par les anthropologues et sociologues Horton et Wohl. Ils définiront le parasocial comme un engagement imaginaire et unilatéral du public, avec des personnalités médiatiques1.
L’expérience parasociale ne demande donc pas de rencontre directe ni d’échanges, ce qui mènera les futurs chercheurs à se questionner sur ce qu’on peut vraiment nommer parasocial. Est-ce que l’étudiant dans un amphi de plus d’une centaine de personnes a une relation parasociale avec ce prof qui s’adresse à tous et avec lequel il n’a jamais interagi ? A-t-on une relation parasociale avec ce voisin qu’on connaît de loin mais avec qui on n’a jamais interagi ? Comme la relation parasociale ne va que dans un sens, est-ce qu’on a des relations parasociales avec des objets, des sites, des IA, ou tout ce qui ne peut pas éprouver à la même hauteur ce qu’on éprouve en sentiments et idées ? Où est la relation parasociale lorsqu’on apprécie un personnage de dessin animé, de jeu vidéo ou de fiction ? Est-ce qu’elle porte sur le personnage uniquement, son doubleur ou son auteur aussi ? Comme le parasocial est unilatéral, cesse-t-il dès qu’un streamer répond au propos de son tchat, voire peut modifier son programme sous l’influence du public ?
Vous le comprendrez plus tard, mais je pense qu’à partir du moment où l’on propose quelque chose, que ce soit un objet, un produit, un cours, une formation, un tweet à un public, il est peut-être pertinent penser qu’il y a du parasocial qui va naître.
Pour diverses raisons, il n’y aura pas d’interaction sociale qui va advenir avec tous ceux en contact avec ce tweet, avec ce cours ou l’exposition à cet objet, mais il y aura toujours des formes de parasocial. Par exemple, tel élève va être désintéressé de votre cours parce qu’il n’a pas aimé votre façon de menacer tel autre élève ; l’introverti de cette formation à qui vous n’avez jamais échangé va étonnamment démontrer un apprentissage exceptionnel parce qu’en réalité il y a une relation parasociale forte avec vous et votre contenu, ce qui l’a aidé à apprendre vite et bien. Peut-être que vous avez perdu un client sans le savoir dans votre boutique parce que le passant a entraperçu un regard méprisant que vous portiez sur un autre client et s’est fait une image détestable de vous. Peut-être que derrière les likes et les partages massifs d’un tweet qui semble pourtant annoncer un potentiel de parasocial positif, il n’y en a pas tant que ça.
Partir du principe que les actions publiques généreront leur part de parasocial dont on ne peut pas être au courant, permet de se responsabiliser et de faire attention à ne pas détruire cette possibilité positive (pour vous comme pour les gens) en étant socialement abject.
Par souci de vulgarisation, je vais ici me concentrer sur la relation parasociale avec une figure médiatique humaine, soit en tant que personnage de fiction, soit réelle. Et effectivement, comme ce qu’on voyait dans le chapitre précédent, il peut y avoir une confusion du personnage avec la véritable personne qui le joue.
On ne va pas entrer non plus dans le débat académique pour savoir si on peut encore parler de parasocial s’il y a des interactions via les réseaux sociaux ou Internet entre un spectateur et une figure médiatique, la définition originale excluant toute interaction réelle. Tant qu’il y a des formes d’asymétrie, on va partir du principe qu’on reste dans le domaine du parasocial.
Cependant, ça reste une question mystérieuse que je trouve assez intéressante : les ados ayant un coup de foudre sur un•e camarade à qui ils n’ont jamais adressé la parole, sont-ils dans le parasocial ? Si oui, est-ce que tout rapport parasocial empêcherait de passer le cap, d’aller vers l’interaction sociale directe ou, au contraire, cela la prépare-t-elle ?
Les expériences montrent que chez les ados, il y a pas mal de parasocial amoureux avec les figures médiatiques, car cela a pour fonction de les entraîner à ce type de relations sociales dont ils n’ont pas encore l’expérience, et cela sans risque2. Est-ce que ce parasocial avec des personnes non médiatisées est aussi une forme d’étape avant de pouvoir oser risquer le rejet, la déception ou tout autre affect négatif potentiellement lié à la relation réelle ?
Est-ce qu’on est dans le parasocial lorsqu’on s’illusionne sur la nature d’une relation ? Par exemple en voyant de l’amour ou de l’amitié alors qu’il n’y en a pas, l’autre n’étant que poli et sympathique par habitude, par automatisme voire par normes sociales ? Se demander si on est dans le parasocial ou le réellement social permet de s’interroger sur la mutualité de la relation, ses aspects concrets de temps passé ensemble, des échanges, sur le fait de bien comprendre et communiquer avec l’autre et d’avoir son retour clair.
L’expérience parasociale typique est celle d’un attachement avec une figure médiatique, attachement assez similaire à celui qu’on a avec nos proches, que ce soit un rapport amical, amoureux, de collègues (de travail, de discipline, de politique, etc.).
Et n’allez pas croire que cela ne concerne que les autres : on a tendance à minimiser l’impact des médias sur nous, donc on minimise le fait d’avoir des relations parasociales ; ainsi les chercheurs3 rapportent qu’à la mort de la princesse Diana, beaucoup de gens ont été surpris de ressentir du deuil parce qu’ils n’avaient pas pris conscience de ce lien parasocial qu’ils avaient noué avec elle. Dans une étude, Paravati (2020) montre que les personnes rejetaient le fait d’avoir un lien parasocial à Trump4.
On nie ou on n’arrive pas bien à prendre conscience de nos relations parasociales, parce qu’à l’inverse, les relations sociales sont davantage sous notre contrôle direct et on en est très conscient : on choisit d’inviter un ami, on choisit un partenaire sur un site de rencontre, on choisit d’aller discuter avec tel collègue de travail à la pause plutôt que tel autre.
De plus, l’interaction sociale, au contraire de celle parasociale, est composé de souvenirs de pleins d’actions variées, de décisions concrètes, dans des lieux et circonstances diverses, alors que celles parasociales sont toujours conscientisées d’abord par l’ouverture d’un média, que ce soit la TV, l’ordinateur, internet, un livre : notre décision là-dedans n’a pas été spécifiquement de trouver une nouvelle relation ou de retrouver telle personne ou personnage, mais de nous informer, de nous divertir, de découvrir un contenu intéressant.
On découvre un contenu, une émission, un discours, une fiction et voilà qu’une conséquence est que l’on s’attache plus ou moins intensément à ceux qui l’animent, la créent, la jouent. Cela va de la figure médiatique qu’on est juste content de voir de temps en temps sans connaître tout son travail, jusqu’à être son fan absolu connaissant par cœur tout ce qu’il y a à savoir à son sujet, consacrant une bonne partie de son temps à penser, créer et agir autour de cette figure (fanart, fanfictions, cosplay, groupes de supporters, certaines militances…).
La figure suivie n’a pas besoin d’être factuellement à un certain niveau de notoriété pour qu’il y ait du parasocial à son sujet. Ce qui fait l’expérience parasociale, c’est l’asymétrie : une personne est liée et peut connaître l’autre grâce à ses expressions publiques variées, et cet autre peut ne pas avoir connaissance de son intérêt. Et la plupart des gens sont dans cette configuration, notamment via les réseaux sociaux. Autrement dit, à notre époque, grâce ou à cause d’Internet, tout le monde peut créer ou s’exprimer directement à un public, dans lequel des gens peuvent potentiellement y développer des relations parasociales, le tout sans que quiconque ne prenne la mesure de cette expérience parasociale en cours.
Les chercheurs distinguent l’interaction parasociale de la relation parasociale : l’interaction c’est ce qui se passe pendant que l’on consulte le contenu de la personne avec qui on parasocialise. Il ne s’agit donc pas de la véritable rencontre en chair et en os. La relation parasociale est plus générale, c’est le lien même hors visionnage. Et l’ensemble, tant l’interaction que la relation, sont nommées expérience parasociale.

Les mesures du parasocial sont assez explicites sur comment est ressenti le phénomène.
Si vous êtes curieux, vous pouvez tester les échelles qui suivent sur une (ou plusieurs) figure(s) médiatique(s) de votre choix. Vos réponses restent entièrement sur votre appareil. Aucun résultat n’est envoyé ou enregistré, et tout disparaît lorsque vous quittez ou rechargez la page.
Attention !
- ces auto-tests n’ont pas de valeur scientifique, car vous êtes conscients de ce qui est évalué, et les traductions proposées sont les miennes, donc sans validation scientifique.
- Le choix de la figure médiatique peut également introduire des biais. Vous pourriez, par exemple, choisir une figure médiatique avec laquelle vous n’avez pas de liens forts, pour éviter d’être perçu comme « fan », car le parasocial est souvent mal perçu.
- À l’inverse, vous pourriez choisir une star socialement valorisée, tout en laissant de côté celle avec laquelle votre attachement est plus réel, mais plus difficile à assumer.
- Une forme de défiance envers les tests, ou envers ce site, peut aussi influencer vos réponses et les éloigner de ce que vous ressentez réellement.
À vous de voir si vous souhaitez explorer cela. Je précise qu’en général, il vaut mieux ne pas partager publiquement vos résultats. Si certains résultats vous interpellent ou vous inquiètent, un professionnel (psychologue, thérapeute) sera plus à même de vous accompagner.
Voici par exemple une échelle pour mesurer l’interaction parasociale :
Pendant le visionnage de l’extrait [de film, série, contenu sur le net], j’ai eu l’impression que la figure médiatique…
Plus vous serez en accord, plus vous aurez une interaction parasociale forte avec la figure. Évidemment, le caractère d’illusion change en fonction des médias avec lequel on peut avoir cette interaction : face à un contenu télévisé qui n’est pas en direct, une série, une vidéo sur YouTube, c’est une pure illusion. La figure n’a vraiment aucun indice sur vous et vos réactions. Si elle semble réagir ou répondre directement à vos réactions, c’est qu’elle les a imaginés en amont ou peut être qu’avant, elle a su ce que pensait directement le public.
À noter que certains politiciens peuvent potentiellement générer cette interaction parasociale très forte en étant très informés en amont. Par exemple, Cambridge Analytica, qui s’occupait des campagnes de Républicains et a aidé Trump en 2016, pouvait prédire extrêmement finement ce que localement, voire individuellement, une personne voulait entendre et comment elle l’écouterait mieux (via un algorithme de prédiction de personnalité).
Dans ce documentaire (et ces épisodes suivants), on peut voir l’usage des SMS par Trump, ce qui alimente une interaction parasociale continue :
Si vous avez déjà vu ou ne pouvez pas voir la vidéo, vous pouvez cliquer ici pour accéder à un résumé rapide :
Dix ans après une année d’échange scolaire marquante en Oklahoma, Max Laulom retourne aux États-Unis pour confronter ses souvenirs nostalgiques à la réalité politique et sociale actuelle. À les retrouvailles avec sa famille d’accueil et ses anciens camarades, il explore la fracture idéologique profonde provoquée par la montée du mouvement pro-Trump. dès son arrivée aux États-Unis il reçoit un bombardement de SMS de la part de l’équipe de campagne de Trump, Les messages sont rédigés comme s’ils venaient personnellement de Trump, utilisent son prénom et expriment de l’affection. Max Laulom note que cela crée un sentiment de proximité très fort : les gens ont l’impression de recevoir un message d’un « ami » plutôt que d’un politicien distant.
L’interaction parasociale peut aussi être beaucoup moins illusoire dans le cas de directs où le spectateur interagit avec le streamer qui répond. Pour cette situation, certains chercheurs préfèrent utiliser le terme d’interaction multisociale5, parce qu’il y a des parts réelles d’échanges. Ceci étant dit, l’asymétrie reste présente à de nombreux niveaux : le streamer ne peut généralement pas faire attention à un spectateur en particulier, ni le mémoriser, ni apprendre à le connaître. À l’inverse, un spectateur peut le faire, avec plus d’informations à disposition. J’ai l’impression que cela donne une impression au public de pouvoir tout savoir sur la figure, mais c’est une illusion, car le streamer ou la figure médiatique en général, même lorsque son contenu parle de sa propre vie, ne peut que vous présenter une sélection, un cadrage particulier, une perspective, qui n’est pas l’intégralité de sa vie même si cela en fait partie.
Il est possible d’avoir une relation parasociale avec une figure médiatique sans pour autant avoir un certain niveau d’interaction parasociale. Et cela, ça se mesure avec les questionnaires de mesure de la relation parasociale :
Pour chaque affirmation, indique ton degré d’accord concernant [x].
Plus vous avez de points, plus la relation parasociale est intense.
L’hypothèse de Panksepp-Jackoboson (Jacobs, 2015) est que le parasocial suivrait les mêmes circuits neuro impliqués dans les relations sociales. Ainsi, on pourrait estimer qu’il y a peut-être eu 30 heures de contact parasocial en cas d’amitié superficielle, et 140 heures de parasocial pour une amitié profonde. Ces estimations se basent sur les amitiés sociales IRL6.
C’est ce que confirmeront d’autres chercheurs.
Tukachinsky (2020) trouvera une corrélation positive entre le niveau d’expositions aux figures médiatiques et l’intensité parasociale. Plus on s’expose à la figure médiatique, plus l’intensité de relation parasociale peut augmenter. Et ça serait le cas, même si on ne recherche pas à s’exposer à cette figure, à cause de l’effetdit de simple exposition7 : plus on est exposé à un stimulus, plus on l’apprécie.
À force d’exposition, le spectateur peut aussi accéder à une compréhension du monde intérieur du personnage et peut anticiper ses réactions dans diverses situations8. Tout ceci engendre un sentiment de sécurité, car on peut anticiper le comportement du personnage, et on sait aussi qu’il reviendra à l’antenne/sur les réseaux sociaux. Il y aura une familiarité, une sympathie et un sentiment d’intimité qui se transforme en relation significative9.
Cependant, cet effet de simple exposition a surtout fonctionné pour le parasocial avec des personnages de fiction10, il n’y a pas cette progression du parasocial pour les personnes dans une émission de téléréalité11 et dans une série de vlogs sur YouTube12.
Le visionnage frénétique, c’est-à-dire regarder au moins 3 épisodes d’une série d’affilée, tend à accélérer la progression du lien et la dépendance à la série13.
Le parasocial a aussi tendance à reposer sur l’homophilie, c’est-à-dire qu’on parasocialise plus avec ceux nous ressemblant au moins sur un point, comme l’âge, le genre, l’origine, etc. Comme en général, il y a une incertitude au début des relations, on cherche à la diminuer, et s’attacher au point commun aide à ce but. Puis cette réduction de l’incertitude favorise l’attirance interpersonnelle et une plus grande intimité perçue plus rapidement.
Enfin, l’attirance joue un grand rôle dans la relation parasociale, tant au niveau du développement de la relation que de son initiation : celle-ci peut être d’ordre physique, social ou à la tâche (c’est-à-dire qu’on est attiré par la compétence de la figure et son activité perçue comme réussie). Ainsi, ce sont les figures médiatiques attirantes sur ces trois points qui seront davantage l’objet du parasocial, ce à quoi il faut rajouter leur « intrusion » c’est-à-dire à quel point elles prennent de la place à l’écran et la durée de leur exposition.
La relation parasociale a ses étapes : au début, pour le spectateur le but est la formation d’impressions, puis ensuite c’est de réduire les incertitudes, d’anticiper les résultats relationnels et d’en apprendre plus sur la personnalité. Enfin, il s’agit de nouer un lien personnel. Parfois le public peut chercher un contact physique et intégrer sa compréhension du personnage à sa propre identité et sa perception de soi. Vous trouverez un résumé à la fin de ce chapitre.
Dans certaines réponses à notre sondage sur le parasocial, certains l’associaient à la seule sphère du divertissement populaire et certains aux comportements d’influenceurs. Or le parasocial advient même dans un contexte qui n’a rien du divertissement : personnellement, il y a par exemple des chercheurs pour lesquels je ne peux pas nier que j’ai du parasocial, car j’ai lu toutes leurs productions ou presque, chercher sciemment leurs apparitions médiatiques, appris des éléments de leurs vies, ait ressenti du deuil parasocial à leur mort. Et pourtant ils n’ont aucunement joué les influenceurs : n’oubliez pas que le parasocial peut être une attirance liée à la tâche, autrement dit une attirance pour le travail qui est montré lui-même et qui nous touche positivement.
Ainsi, le parasocial concerne aussi l’attachement à des figures de champs « sérieux » et on trouve par exemple des échelles qui ont été conçues spécifiquement pour mesurer le parasocial envers une figure politique :
Pour chaque affirmation, indique ton degré d’accord.
J’ai l’impression que cette échelle faite pour le parasocial avec les politiciens pourraient être exportable au parasocial avec des figures intellectuelles et tout domaine « sérieux » portant un discours. Par exemple, si j’applique cela aux chercheurs avec qui j’ai du parasocial, je réponds oui à tous les items. Je me demande aussi si on peut avoir ce parasocial politique pour des figures médiatiques qui ne sont pas officiellement liées au politique, mais dont les valeurs transparaissent par les actes, les choix, etc. Ou du moins qu’on interprète comme discourant ou mettant en scène nos mêmes valeurs. Par exemple dans les recherches sournoises de Cambridge Analytica, ils avaient trouvé une association étrange, où l’on pouvait prédire que ceux qui se disaient fan d’Harry Potter dans les années 2010 étaient de gauche : or, cela semble être une interprétation de l’univers et une projection de leurs propres valeurs dans l’œuvre, l’autrice témoignant dans les années qui suivirent du contraire. Le temps passant, j’ai vu le film Fight Club être défendu à la fois par des gens de gauche qui y voyaient une dénonciation, comme par des gens de droite qui le voyaient au premier degré comme quelque chose à atteindre. Autrement dit, on interprète les œuvres selon nos cadres intellectuels, ce qui participerait à construire un parasocial qui a un aspect aussi politisant. On reviendra plus tard sur l’aspect politique.
Une échelle mesure aussi la relation non pas à juste une personne, mais au collectif d’une production médiatique. Par exemple, on ne serait pas juste attaché à un personnage de Friends, mais tout leur groupe ensemble :
Pour chaque affirmation, indique ton degré d’accord.
Malheureusement ce parasocial vers tout un collectif me semble peu exploré. Or pour des cultures hors occident, j’ai l’impression que ça pourrait être plus important, si le ou la créatrice a des valeurs ou cultures d’égalité, d’horizontalité et de collectivisme. Par exemple, les autochtones d’Amérique racontent que leurs histoires peuvent être conçue sans personnage principal, l’histoire parlant de tout un collectif sans forcément mettre un personnage plus en avant14.
J’ai l’impression que dans des œuvres suffisamment vastes, que ce soit une série ou un jeu vidéo, on pourrait peut-être avoir un attachement parasocial à tout l’univers présenté dans son ensemble.
L’aspect problématique du parasocial n’était absolument pas mesuré par les échelles précédentes. Pour trouver l’aspect à la limite du trouble, il nous faut fouiner dans l’échelle du culte des célébrités :
Echelle de culte des célébrités (McCutcheon, Houran & Ashe, 2006)
Pour chaque affirmation, indique ton degré d’accord concernant [x].
Les items 24 et 28 en particulier sont proches de l’érotomanie, qui est un sous-type de ce qui entre dans la catégorie des troubles délirants. Dans ce trouble, l’individu croit que la figure médiatique est amoureuse de lui, et peut tenter de la contacter par différents moyens, voire pratiquer une surveillance et des actes illégaux15.
On peut voir certaines caractéristiques érotomanes à l’œuvre chez cette personne (croyance que la star lui parle directement, l’appelle) :
Si vous avez déjà vu ou ne pouvez pas voir la vidéo, vous pouvez cliquer ici pour accéder à un résumé rapide :
Ce reportage brosse le portrait de Pierre, un agent de sécurité marseillais dont l’admiration pour la chanteuse Mylène Farmer a évolué vers une obsession.
Persuadé que la star lui adresse des messages personnels à travers ses chansons, il organise son quotidien autour de rituels sportifs et spirituels dans l’espoir d’un mariage imminent qu’il a déjà formellement demandé par lettre. Il a choisi la paroisse (Notre-Dame des Neiges) et décrit la cérémonie à la minute près, s’imaginant déjà à l’autel
Pierre affirme sans l’ombre d’un doute : « Moi je sais qu’elle m’aime ». Il ne voit pas son attachement comme une simple admiration de fan, mais comme un amour partagé où Mylène Farmer ferait le premier pas à travers des messages codés. Il est persuadé que lorsqu’elle chante le prénom « Pierre », elle s’adresse directement à lui.
Pierre relate avoir reçu un coup de téléphone nocturne qu’il attribue avec certitude à la chanteuse, bien qu’il n’ait pas eu le temps de décrocher. Pour lui, ce n’est pas une coïncidence mais une preuve de sa tentative de le contacter : « Elle peut pas appeler une autre personne que moi ».
Cette passion a provoqué des ruptures amoureuses par le passé et l’empêche aujourd’hui de construire une relation réelle, malgré les tentatives de ses proches pour le sortir de sa bulle. Cela dépasse le cadre du fandom car Pierre ne cherche plus seulement un soutien émotionnel dans l’image de la star, mais exige une réciprocité et vit dans une certitude absolue que la relation sociale existe déjà.
La personne pense que l’amour est véritablement réciproque, à l’initiative de la figure médiatique (même s’il n’y a pas eu d’interaction réelle).
Cela n’a pas de rapport avec la schizophrénie ou la consommation de substance. Le trouble délirant est rare, est considéré comme tel s’il dure depuis au moins un mois. Il arrive au milieu de la vie, pouvant ne pas compromettre le fonctionnement psychosocial en général, excepté pour les comportements qui dérivent du délire lui-même.
Ainsi, cette échelle a fait pas mal débat chez les chercheurs : comme elle mêle des points ne relevant pas du tout du pathologique ainsi que ceux relevant de trouble, elle donne l’impression qu’être fan c’est commencer à entrer dans la pente glissante vers un trouble. Or ce n’est évidemment pas le cas, les érotomanes étant rares. Cependant je tenais à la présenter, car à travers les items on voit bien la différence entre un parasocial non pathologique et celui qui commence à avancer dans le trouble.
Autrement dit, il y a deux cas où le parasocial devient pathologique : 1. quand cela se substitue à toutes les relations interpersonnelles, 2. lorsque la personne attend une réciprocité irréaliste16.
Ce n’est ni la figure médiatique, ni la relation en elle-même qui provoque le trouble : les personnes qui auraient des scores élevés aux caractéristiques intenses de cette échelle de culte des célébrités (comme ‘c’est comme mon âme sœur’ ‘si elle meurt je ne veux plus vivre’) corrèlent avec une flexibilité cognitive basse17 , à des problèmes d’image corporelle, aux addictions et à la criminalité18, à la dépression, l’anxiété, le stress, la maladie19.
Ma théorie est davantage qu’en raison de beaucoup de problèmes que ces individus affrontent IRL comme en témoignent les corrélations précédentes, ils s’accrochent d’une façon démesurée à une figure de référence, parce que c’est peut-être l’une des seules relations ‘stables’ et sécurisantes à laquelle se référer, y trouver quelque chose de bon.
Résumé
Ce ne sont pas les seules échelles disponibles pour mesurer le parasocial et ces phénomènes. Au cours du dossier, on en verra d’autres sur les antifans, les ruptures parasociales. Dans la littérature20, on en retrouve aussi d’autres, à destination des enfants ou encore distinguant le parasocial amoureux de l’amical, etc.
En résumé, si on explore la notion, on obtient cette synthèse21 , qui permet de regarder les étapes du parasocial à travers le temps :
(le tableau est peut être plus lisible dans le PDF ou le livre papier)
| étape d’initiation de la relation parasociale | étape d’expérimentation de la relation parasociale | étape d’intensification de la relation parasociale | étape d’intégration de la relation parasociale | ||
| Buts | Formations des impressions et des dispositions | Réduction de l’incertitude, prévision des résultats relationnels, apprentissage accru pour garantir la cohérence/atteindre la certitude | Recherche d’intimité, former une relation personnelle | Intégration à sa propre identité, recherche de contact physique si c’est possible | |
| manifestation | cognitive | . attention . curiosité . comparaison sociale . évaluation critique . haute incertitude | . meilleure connaissance . baisse de l’incertitude | . Sentiment de bien connaître la figure . Penser à la figure même hors interaction parasociale . Avoir des dialogues internes avec la figure/le personnage | . moins critique en cas de scandale/transgression . se définir comme fan de la figure/du personnage . être perçu par les autres comme fan de la figure |
| affective | . attraction physique et sur la tâche, mais pas les autres | . attraction sociale pour la figure . sentiments positifs (ou négatifs) pour la figure . Aimer ou avoir de la sympathie pour la figure (ou détester la figure dans le parasocial négatif) | . Sentiments que la figure est comme un ami/une mère/un. e partenaire romantique . Réactions émotionnelles fortes et empathie pour la figure. . Sentiments de camaraderie | . Sentiments d’intimité . sentiments de dévotion . se sentir apaisé par le personnage . Sentiments négatifs envers les antifans de la figure. | |
| comportementale | . rechercher davantage d’exposition à la figure . rechercher plus d’informations à propos de la figure | . exposition à la figure dans d’autres productions . exposition à l’information sur la figure dans d’autres médias | . revoir le contenu . chercher d’autres médias parlant de la figure . suivre la figure sur les réseaux sociaux . discuter de la figure avec les autres | . passer du temps à penser à la figure ou du temps à des activités liées à la figure. . rejoindre des fans clubs. . acquisition de souvenirs liés à la figure . créer des fans fictions. . chercher un contact avec la figure . se changer à cause (ou grâce) de la figure | |
| Items correspondant aux étapes | • Je connais très peu cette personne • Il/Elle me semble attirant(e), même si je ne le/la connais pas • Pour l’instant, je ne sais pas grand-chose de lui/elle, mais X a l’air d’être quelqu’un que j’aimerais bien connaître • Je n’ai pas de réaction émotionnelle forte face à ce qui arrive à X • Je me suis demandé(e) si X me ressemble | • J’aime essayer de prédire ce que ferait X • Je prends conscience des aspects de X que j’ai vraiment appréciés ou détestés • Je suis curieux d’en apprendre davantage sur la vie de X • Je consomme des contenus médiatiques mettant en scène X car je souhaite savoir comment les choses pourraient évoluer autour de lui/elle • J’aimerais avoir une conversation informelle avec X […] | • X m’a mis à l’aise, comme si j’étais avec un ami • Je considère X comme un vieil ami • J’ai l’impression de comprendre les émotions que ressent X • Je suis très ému par ce qui arrive à X • Je me soucie de ce qui arrive à X • Je connais très bien la vie de X • Je sais tout de lui : son histoire, sa biographie, sa personnalité, etc. • Je suis très au courant des détails de la vie de X […] | • Je partage avec X un lien spécial indescriptible • Je suis plus dévoué(e) à X qu’à quiconque • Je consacre beaucoup de temps à des activités liées à X • Mon entourage me considère comme un(e) fan de X • J’ai l’impression de penser à X tout le temps • Je me tourne vers X quand j’ai besoin de réconfort • X me permet de m’exprimer et de révéler ma singularité […] | |
| prédicteurs | figure médiatique | Attractivité Moralité des actions Similarité superficielle Popularité | Similarité à des niveaux profonds Accessibilité | ||
| spectateur | Attractivité (physique) Exposition passée Besoins/motivations | Attraction (sociale/tâche) Ludicité | Style d’attachement | Type de personnalité Besoin de compensation Besoins d’identité et d’autonomie. | |
| interaction | Taille sur l’écran, brisage du 4eme mur (Indices de l’interaction parasociale PSI) | Valence et total de PSI | Violation des attentes Réciprocité perçue Révélation de soi du personnage | Satisfaction venant des étapes de relation précédentes Fréquence et qualité des interactions | |
| Résultats | ↑ attention ↑ rétention ↑Contre argumentation ↑comparaison sociale | ↑exposition ↑joie (enjoyment) ↑Suspense | ↑Interprétation ↑ modélisation et influence ↑Sentiment d’efficacité de la réactance et de la contre argumentation ↑ penser à la figure en dehors des moments d’exposition | ↑ humeur et concept de soi ↑ auto-altération | |
La semaine prochaine nous commencerons à explorer les effets de la relation parasociale !
Note de bas de page
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La bibliographie totale est disponible ici :
1 Cité dans Tukachinsky Forster, Rebecca (ed.), The Oxford Handbook of Parasocial Experiences (2023),
2 Adams-Price & Greene (1990) et Giles & Maltby (2004) montrent que les relations parasociales romantiques fonctionnent comme des « répétitions » ; Theran, Newberg & Gleason (2010) montre que des adolescentes utilisent leur coup de foudre médiatique qui s’aider à la transition vers des relations romantiques réelles plus tard dans la vie. Tukachinsky Forster (2021) montre à quel point c’est une répétition saine. Adam & Sizemore (2013), Erickson et al. (2018) et Erickson & Dal Cin (2018) montre à quel point les relations parasociale représentent un espace sûr, ou les bénéfices en termes de relations interpersonnelles sont maximisés, tandis que les risques comme le rejet, les peines voire même les risques sanitaires et les traumas sont limités. Engle & Kasser (2005), Erickson et al. (2018), Collins et al. (2009) et Shulman & Seiffge-Krenke (2001) montrent que cela permet aux ados de définir leur préférence, comprendre leurs propres émotions, accepter, modifier ou rejeter certains scripts relationnels. Cela les aide à se définir eux-mêmes et comprendre l’attachement romantique et leurs émotions spécifiques.
3 Giles 2000, voir aussi Brown, W. J., Basil, M. D., & Bocarnea, M. C. (2003). Social influence of an international celebrity: Responses to the death of Princess Diana
4 “La recherche actuelle a examiné les mécanismes psychologiques et les conséquences comportementales de l’engagement avec Donald Trump sur Twitter et la mesure dans laquelle les gens étaient conscients des effets de leur lien parasocial sur leurs attitudes. À travers une expérience (N = 243) et deux études corrélationnelles (N = 373 ; N = 384), nous avons constaté que les participants ayant des attitudes politiques préexistantes similaires à celles de Trump ont montré un goût accru de Trump avec une exposition à son fil Twitter. Ces effets ont été médiés par un lien parasocial. En d’autres termes, lorsque des personnes ayant une idéologie politique similaire à celle de Trump ont lu son fil Twitter, elles avaient l’impression de le connaître personnellement (c’est-à-dire qu’elles formaient une relation parasociale avec lui), qui les prédisait de l’aimer encore plus. À l’inverse, les personnes ayant des idéologies politiques qui ne ressemblent pas à celles de Trump l’ont moins aimé lorsqu’il est exposé à ses tweets. Fait important, les individus ignoraient que s’engager avec Trump sur Twitter affectait leur point de vue sur lui.”
Paravati, E., Naidu, E., Gabriel, S., & Wiedemann, C. (2020). More than just a tweet: The unconscious impact of forming parasocial relationships through social media. Psychology of Consciousness: Theory, Research, and Practice, 7(4), 388–403. https://ubwp.buffalo.edu/gabriellab/wp-content/uploads/sites/65/2025/04/Paravati-E.-Gabriel-S.-Naidu-E-Wiedemann-C.-2020.-More-Than-Just-a-Tweet.pdf
5 Kowert et Daniel 2021, Leith 2021, Mclaughlin et Wohn 2021 parlent d’interaction multisociale.
6 Hall (2019)
7 Zajonc (1968)
8 Giles (2002)
9 Mar et Oatley (2008).
10 Notamment Queer as folk, Bond (2022a).
11 L’émission en question était The biggest loser, Siegenthaler 2021.
12 Tukachinsky et Foster, s.presse, cité dans Tukachinsky Forster, Rebecca (ed.), The Oxford Handbook of Parasocial Experiences (2023),
13 Erickson (2019)
14 « Nous sommes des histoires : réflexions sur la littérature autochtone », collectif, 2018
15 DSM V ; Trouble délirant – Troubles psychiatriques – Édition professionnelle du Manuel MSD
16 Groszman (2020)
17 Malby (2003,2005), Martin 2003
18 Sheridan (2007)
19 Malby et Giles (2008)
20 Par exemple dans Tukachinsky Forster, Rebecca (ed.), The Oxford Handbook of Parasocial Experiences (2023)
21 Cette synthèse est issue de Tukachinsky Forster, Rebecca (ed.), The Oxford Handbook of Parasocial Experiences (2023)
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⬧ Parasocial partout. Dès lors qu’on s’exprime, crée ou fabrique quelque chose qui entre en contact avec un public, il est possible que des expériences parasociales adviennent.

⬧L’asymétrie du parasocial. un public peut connaître finement une figure médiatique, tandis que la figure médiatique ne connaît pas les individus précis qui le composent.

⬧ Parasocial ≠ érotomanie. Dans le parasocial, on sait l’asymétrie du lien ; dans l’érotomanie, on croit au contraire que le lien est réciproque, ce qui est très différent du parasocial.

⬧Sentiment de sécurité sociale. La familiarité, la prévisibilité des comportements et le retour régulier d’une figure peuvent créer un sentiment de sécurité.



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