[PA3] Ce qui motive l’altruisme

Précédemment, dans notre exploration de The altruistic personality, de Pearl et Samuel Oliner (1988), nous avons vu que l’altruisme n’était pas un comportement dépendant des situations, ni un phénomène hasardeux : quelles étaient donc les motivations des sauveteurs ?

Cet article est la suite de :

Image d’entête : [colorisée automatiquement par https://colourise.sg/ ] Été 1944, arrivée de juifs hongrois au camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Bundesarchiv_Bild_183-N0827-318,_KZ_Auschwitz,_Ankunft_ungarischer_Juden.jpg ; 


Quelles étaient les motivations des sauveteurs ?


On a vu qu’une part des conditions favorables (grand logement, ressources financières, habitation à l’écart de la ville, proximité des réseaux ou proches, etc) facilite la décision de sauver, mais ne la détermine pas : les non-sauveteurs et les spectateurs pouvaient aussi avoir ces mêmes conditions sans pour autant se décider à sauver ; des sauveteurs n’avaient pas ces bonnes conditions (et à la place étaient pauvres, vivaient dans de petits logements, en ville, avec beaucoup de voisins, étaient engagés dans d’autres activités résistantes…), néanmoins ils se sont décidés à sauver des vies.

Les chercheurs ont directement demandé quelles étaient les principales raisons pour lesquelles ils s’étaient impliqués ; ils ont demandé également aux sauvés pour quelles raisons ils pensaient que les sauveteurs les avaient sauvés, afin d’être au plus proche possible d’une vision réaliste de leurs motivations. Dans la troisième colonne, il s’agit des motivations déclarés des non-sauveteurs à s’engager dans la résistance avec des actes de sabotage et de batailles ouvertes contre les nazis, ce qui permet de voir que les motivations sont très différentes :

Motivations

Selon les sauveteurs (222 personnes)

Selon les sauvés au sujet des sauveteurs (93 personnes)

Des non-sauveurs au sujet de leurs actes de résistance (sabotage, attaque des nazis)

Par éthique

86,5

82,8

34,9

Pour prendre soin d’autrui (care)

76,1

66,7

23,3

Par Éthique universelle

49,5

29,1

20,9

Pour prendre soi d’autrui (care) de façon universelle

38,3

23,7

14

Par équité

19,4

25,8

7

Par haine des nazis

16,7

10,8

37,2

Par religion

15,3

25,8

Par équité universelle

14,9

6,5

7

Par patriotisme

8,1

1,1

44,2

Prendre soin (care) des juifs

3,6

2,2

Par approbation extérieure (plaire à l’environnement social)

2,7

0

Par motivations personnelles (avoir de l’argent, convertir les juifs au christianisme, exploiter les sauvés)

0

5,4

L’adjectif « universel », par exemple pour l’éthique universelle, est utilisée pour catégoriser les propos sur l’importance éthique concernant tous les groupes, tous les humains quels qu’ils soient. L’adjectif « universel » est ajouté lorsque les sauveteurs ou rescapés ont bien insisté sur l’universalité de cette valeur : il ne s’agit pas juste de soigner la personne similaire/proche à soi, mais de soigner tout être humain en ayant besoin.

Comme chez l’acteur du massacre qui bascule progressivement dans un travail de violence (voir l’histoire de Stangl « au fond des ténèbres », Gitta Sereny) lorsqu’ils acceptent de plus en plus gros engagements, il y a également un processus de « bascule » dans l’altruisme, qui devient de plus en plus important, de plus en plus dangereux pour le sauveteur. Excepté qu’ici, il semble que ce « de plus en plus d’aide » est parfois volontaire, autonome. Une fois engagé dans l’aide, le sauveteur se met à avoir des initiatives altruistes de plus en plus fortes et dangereuses pour lui-même ou pour sa famille.

Mais au départ, il y a une réaction face à la demande d’aide qui est différente selon les sauveurs. À noter que, quelles que soient les orientations, la décision d’aider est généralement très rapide, ils demandent rarement l’avis à d’autres personnes pour répondre oui. C’est presque de l’ordre de l’automatisme.

Les Oliner rapportent 3 orientations différentes qui font que l’individu va s’engager dans une démarche d’aide : l’orientation empathique (la principale motivation est d’ordre du ressenti empathique ; d’autres chercheurs la nomment « allocentrique »), l’orientation normocentrique (l’altruisme provient de normes de groupe qui sont suivies par les sauveteurs, généralement des normes religieuses ou patriotiques), l’orientation de principes (la personne a des principes autonomes, construits par elle-même, qu’elle met à l’œuvre ; elles sont nommées également par d’autres chercheurs « axiologiques »).

À 52 %, c’est une décision d’ordre normocentrique : ils le font pour servir les principes délivrés par leurs groupes, par devoir envers celui-ci, qu’ils soient religieux, patriotiques, résistants.

L’altruisme est en quelque sorte modulé par le groupe qui commande l’aide. Par exemple, certains répondent simplement à l’autorité de leur groupe :

« [sauveteuse allemande, très religieuse] Mon mari m’a appelé au bureau de la paroisse. J’attendais alors mon huitième enfant. La femme du professeur T. était sur place et a déclaré qu’elle était venue à cause de deux Juifs qui étaient pourchassés comme de pauvres animaux fuyant la chasse. Pourraient-ils venir cet après-midi même pour rester avec moi ? J’ai dit oui, mais le cœur gros à cause de l’enfant que j’attendais. K. est arrivé à midi – elle était un paquet de nerfs. Ils sont restés trois semaines. J’avais peur. » Interrogée sur les principales raisons de son implication, elle a déclaré : « On ne peut rien refuser à une personne qui se préoccupe du sort des autres. » La « personne » dont elle s’inquiétait n’était pas l’un des Juifs, mais son mari et la femme du professeur. »

« [sauveur et résistant polonais] Ce n’était pas une activité personnelle, individuelle – j’avais des ordres de l’organisation. En aidant ces personnes, je me servais moi-même, car cela affaiblissait les Allemands. C’était un acte de coopération, une coopération militaire. »

Cependant ces « commandes » à laquelle ils disent oui ne sont pas forcément une « soumission » à l’autorité de leur groupe, cela peut se faire selon des principes du groupe très intégrés en eux, qui sont tout aussi opérants même quand personne ne leur demande quoi que ce soit. Ici la personne applique ces principes à sa vie, sans que cela soit activé par une demande externe ; le « aime ton prochain » est appliqué avec rigueur  :

« [sauveteur et résistant hollandais] Ce n’est pas parce que j’ai une personnalité altruiste [qu’il a sauvé]. C’est parce que je suis un chrétien obéissant. Je sais que c’est la raison pour laquelle je l’ai fait. Je sais cela. Le Seigneur veut que tu fasses du bon travail. À quoi bon dire que vous aimez votre prochain si vous ne l’aidez pas. Il n’y avait jamais aucune interrogation à ce sujet. Le Seigneur voulait que nous sauvions ces personnes et nous l’avons fait. Nous ne pouvions pas laisser ces gens aller à leur perte. »

L’orientation peut changer durant l’événement. Ci-dessous voici des personnes qui ont dit oui par orientation normocentrique, et qui finalement prennent des initiatives motivées par empathie :

« Je pense que tout a commencé dès le début de la guerre. Les Allemands ont beaucoup bombardé Rotterdam et des enfants rescapés ont été envoyés dans les foyers. Nous avons eu un garçon de l’âge de ma fille ; il a été avec nous pendant longtemps. Il n’était pas juif. En 1942, une femme est venue nous voir. Elle a dit qu’elle avait entendu dire que nous avions un garçon de Rotterdam et a demandé si cela nous dérangerait d’en avoir un autre. Ma conjointe a accepté, mais ensuite la femme a dit que le garçon était juif et ma conjointe a donc dit qu’elle devrait d’abord en parler avec moi. Quand je suis rentré à la maison à minuit, nous en avons parlé et j’ai accepté. Le petit garçon, âgé de trois ans, souffrait d’asthme et mouillait le lit. Ma femme n’arrêtait pas de dire : “Je suis tellement contente d’avoir eu ce garçon et pas quelqu’un d’autre.”
Et puis le petit garçon a continué à parler de sa sœur.
Alors j’ai commencé à fouiner puis à découvrir où elle était. Elle n’avait qu’un an et demi. J’ai décidé que ces enfants ne devraient pas être séparés et je l’ai ramenée à la maison. Quand le petit garçon avait cinq ans, quelqu’un de l’église est venu nous presser d’envoyer le garçon à l’école du dimanche. Nous en avons parlé et avons décidé que nous avions l’obligation de sauver ces enfants, pas de les convertir – nous n’avions pas ce droit. De plus, nous les aurions rendus confus. De cette façon, ils pourraient retourner chez leur mère avec leurs propres croyances et leur propre religion. »

L’orientation empathique a motivé les actes d’aide de l’échantillon à 37 % : ces sauveurs ont été touchés par la souffrance d’autrui et y répondent. Parfois les situations comportent des signaux propices à une empathie très forte :

« [sauveteuse polonaise] En 1942, je rentrais de la ville et j’étais presque chez moi lorsque M. est sorti des buissons. Je le regardai en tenue de camp rayée, la tête nue, chaussée de sabots. Il aurait pu avoir environ trente ou trente-deux ans. Et il m’a supplié, ses mains jointes comme pour une prière – qu’il s’était échappé de Majdanek [camp de concentration et d’extermination] et puis-je l’aider ? Il joignit ses mains de la sorte, s’agenouilla devant moi et dit : “Tu es comme la Vierge Marie.” Cela me fait encore pleurer. “Si je parviens à Varsovie, je ne t’oublierai jamais.” Comment ne pas aider un tel homme ? Je l’ai donc ramené à la maison et je l’ai nourri parce qu’il avait faim. J’ai chauffé l’eau pour qu’il puisse prendre un bain. Je ne devrais peut-être pas en parler, mais je l’ai brossé, rincé, lui ai donné une serviette pour se sécher. Je l’ai ensuite habillé avec les sous-vêtements de mon mari, une chemise et une cravate. Je devais le faire pour lui parce que je ne savais pas s’il pouvait le faire lui-même. Il frissonnait, pauvre âme, et moi aussi je frissonnais d’émotion. Je suis très sensible et émotive. »

Des fois, les signaux de souffrance sont moins visibles :

« [sauveteur polonais] En novembre 1942, j’ai placé une annonce dans le journal parce que je cherchais une femme de ménage. La troisième femme que j’ai interviewée avait une apparence vraiment juive. Je ne me souviens plus de notre conversation maintenant, mais je savais que je ne pouvais pas la laisser sortir dans la rue car elle se ferait prendre immédiatement. J’ai vérifié certaines références sur elle parce que je voulais m’assurer qu’elle n’était impliquée dans aucune activité politique – c’était ma principale préoccupation. Je me suis dit : “Je suis marié, j’ai un enfant et j’ai moi-même des problèmes. Je vis ici sans être inscrit, je commerce illégalement, je suis un officier de réserve. Comment puis-je laisser partir cette femme ?” Ma conscience me disait qu’elle serait condamnée à mort à cause de son apparence. C’était la seule raison pour laquelle j’ai aidé ; Je ne pouvais pas laisser ça arriver. Si quelqu’un m’avait dit avant les entretiens que j’allais prendre une femme juive comme femme de ménage, j’aurais dit qu’il était fou. »

Les motivations empathiques en quelques sorte « obligent » ; en effet, les personnes rapportent souvent le devoir, l’obligation face à la souffrance qu’ils perçoivent ou qu’ils imaginent possibles « je ne pouvais pas laisser ça arriver » « comment j’aurais pu refuser » « on n’avait pas le choix », c’est une obligation perçue instantanément et liées aux émotions empathiques. Cependant cela implique une situation où l’empathie peut naître, donc elle est un peu dépendante des événements que la personne peut rencontrer ; tout comme l’orientation normocentrique est dépendante de l’avis du groupe, de la communauté d’appartenance.

Semmy Woortman-Glasoog avec Lientje, un bébé juif de 9 mois qu’elle cachait. Elle était active dans un réseau qui trouvait des familles adoptives, des caches, et de faux papiers pour des enfants juifs. Amsterdam, Pays-Bas, entre 1942 et 1944. https://encyclopedia.ushmm.org/content/en/photo/dutch-rescuer-semmy-woortman-glasoog

L’orientation la plus hors-norme selon les Oliner est celle des principes (d’autres chercheurs la nomme axiologique) : 11 % de l’échantillon en fait preuve. C’est une motivation qui n’est pas en lien avec la fidélité aux valeurs d’un groupe d’appartenance, ni dépendante d’événements et de situations, mais des principes personnels, élaborés par eux-mêmes. Ces principes reposent sur une éthique d’aide à autrui et sur la notion de justice. Souvent, les sauveteurs de cette catégorie sont initiateurs de l’aide pour répondre à leurs principes, sans même avoir vu auparavant des situations difficiles ni connaître l’univers des cibles. Comme ils aident selon leurs principes, ils sauvent des personnes avec qui ils n’ont aucun lien affectif, parfois ils ne s’entendent même pas personnellement avec eux. Il n’y a pas besoin de connexion empathique, ni d’affection. Ils ne placent pas les personnes selon une échelle de valeurs, s’occupant tout autant de l’inconnu que du proche. Leur éthique est tellement « au-dessus de tout » que pour aider, ils peuvent être amenés à mettre leur propre famille en danger (le témoignage ci-dessous) ; c’est pourquoi d’autres chercheurs (Zuzanna Smolenska et Janusz Reykowski dans Embrassing others, 1992) place moins cette orientation sur un piédestal étant donné qu’elle peut être froide et distante, menant à des actes dont l’éthique porte à débat et est discutable.

« [Louisia, sauveteuse hollandaise qui a hébergé de nombreux juifs] Nous avons vu une grosse voiture à l’avant et savions que c’était les Allemands. C’était une grande Ford officielle. Tout le monde a couru par la porte arrière et dans le tunnel et a disparu avec mon mari. Mais nos enfants et les enfants juifs faisaient la sieste à l’étage. Je savais que nous ne pouvions pas tous courir. Je suis resté parce que j’étais la dernière de toute façon. J’ai pris les papiers [dossiers sur les personnes qu’elle cache] et les ai mis dans le pull que portait mon fils de neuf ans. Je lui ai dit – chose terrible à dire – « Essaye de sortir d’ici doucement et de disparaître avec les papiers. » Il a dit oui. »

Puis elle a été interrogée par les Allemands :

« Je n’arrêtais pas de nier que je savais quoique ce soit. Je devais le faire. Je devais sauver toutes ces personnes et je devais sauver mon propre mari. »

À d’autres moments, des personnes de sa famille s’inquiètent, mais elle persiste néanmoins :

« Ma mère m’a dit : “Je ne pense pas que tu as le droit de faire ça [sauver des juifs]. Votre responsabilité est de veiller à la sécurité de vos propres enfants.” Je lui ai dit qu’il était plus important que nos enfants aient des parents qui ont fait ce qu’ils estimaient devoir faire, même si cela nous coûtait la vie. Ce serait mieux pour eux. Ils sauraient que nous aurions fait ce que nous pensions devoir faire. C’était mieux que de penser d’abord à notre propre sécurité. »

Cette éthique qu’elle porte est universelle :

« Nous avons aidé des personnes dans le besoin. Qui ils étaient était absolument sans importance pour nous. Ce n’était pas que nous aimions particulièrement les Juifs. Nous sentions que nous voulions aider toutes les personnes en difficulté. »

Son altruisme concerne véritablement tout le monde, ici elle s’abstient de juger les personnes qui n’ont pas sauvés :

« Les gens parlent souvent durement de ceux qui n’ont pas aidé. Je ne pense pas que ce soit juste. Je ne trouve pas cela si courageux d’aider. Pour certaines personnes, cela va de soi. Pour d’autres, ce n’est pas évident qu’elles puissent le faire d’une manière ou d’une autre. Nous n’avons jamais condamné ces personnes, même des amis à nous, qui ne l’ont pas fait. Ils ne pouvaient pas et nous le pouvions – pour une raison quelconque. »

Cette orientation via les principes peut prendre d’autres formes, ici par l’initiation et l’organisation d’aide :

« [Suzanne, sauveteuse française, professeure]… lorsque le maréchal Pétain est arrivé au pouvoir, il était évident qu’une dictature avait commencé. Je savais que l’une des premières mesures serait un acte d’accusation contre les Juifs. Je n’ai pas réagi au premier acte d’accusation, mais lorsque le deuxième statut a été publié [Xavier Vallat, commissaire général aux affaires juives à Vichy, à La Dépêche de Toulouse en mai 1941], j’ai décidé de m’impliquer. J’ai écrit une lettre aux trois rabbins de ma région et, comme je me souviens de ce que j’ai écrit : Messieurs : Je suis très contrarié du fait qu’au cours du XXe siècle, des citoyens soient persécutés pour leurs conditions religieuses ou raciales. Mes ancêtres, les protestants des Cévennes, se sont battus pour leur liberté de croyance. Je ne peux que suivre leur exemple et à ce stade, je serai à vos côtés. Pouvez-vous me mettre en contact avec des familles françaises nécessiteuses appartenant à votre foi pour que je puisse vous aider ? »

Une de ces lettres est interceptée et elle se fait accuser de provocatrice. Elle persiste pourtant et entraîne avec elle ses élèves dans l’aide :

« Environ une semaine plus tard, j’ai reçu des réponses me remerciant et me demandant de leur fournir des vêtements pour bébés, car beaucoup de jeunes mères en avaient besoin pour leurs bébés. J’ai rapidement obtenu les articles requis des élèves des cours de couture qui m’ont confié leurs projets de couture. J’ai également reçu une lettre me demandant de prendre contact avec Mme B. chargée de la distribution des vêtements. Je l’ai fait tout de suite. Via cette personne, j’ai contacté huit familles juives qui devaient être placées dans des caches dans des foyers français. La plupart des personnes ayant besoin d’aide étaient des intellectuels. Vers mai 1942, pendant les vacances scolaires, je me suis rendu à Clermont-Ferrand, à 110 kilomètres de là, pour rencontrer des réfugiés. La plupart d’entre eux, sans se connaître, m’attendaient à la gare. Le lendemain, j’ai été présenté à plusieurs personnalités importantes de l’école rabbinique, de nombreuses dames également. On m’a donné une liste de réfugiés juifs dont je serais responsable. »

Sa responsabilité s’étend de sa propre initiative, de sa volonté :

« En octobre 1941 ou 1942, au début de l’année scolaire, une brochure a été distribuée dans mon école avec un message du ministère de l’Éducation et du gouvernement Pétain, demandant à tous les professeurs et étudiants de donner un coup de main aux Français souffrant de malnutrition ou appauvri…. J’ai informé ma directrice que j’aiderais principalement les Juifs persécutés qui étaient incarcérés dans des camps de concentration. Elle m’a dit de faire ce que je voulais. J’ai ensuite lu la circulaire à mes étudiants âgés de 15 et 16 ans et les ai informés de mes propres idées à ce sujet. Trois jours plus tard, une délégation d’étudiants m’a informée qu’elle aussi voulait aider. J’ai ensuite organisé une agence correspondante entre les jeunes incarcérés et mes étudiants. Malheureusement, cette activité n’a pas duré trop longtemps. Tous les Juifs qui étaient dans les camps français ont été emmenés en Allemagne. Ils ont disparu. »

Elle continue néanmoins aider les personnes détenues dans un camp de travailleurs à Châteauneuf-les-Bains. Elle prend de nouveau l’initiative en écrivant au comité responsable pour la mettre en contact avec les familles qui pourraient avoir besoin d’aide. Elle a été référée à une famille juive de Rotterdam qui l’a informée de la situation :

« La fille de cette famille m’a informé par lettre que tous les hommes du camp avaient été déportés en Allemagne et que ce serait maintenant au tour des femmes. Afin d’aider les femmes, j’ai écrit à la préfecture du Cantal pour leur demander de me fournir une liste de tout le personnel demandé pour le travail domestique, le travail agricole, etc. La seule condition pour être placé était de donner une adresse locale, ce qui n’était pas difficile pour moi. J’ai ensuite procédé pour placer autant de personnes que possible. »

En novembre 1942, un certain V. V., responsable du consistoire de Clermont-Ferrand, lui demande d’assumer la responsabilité de sauver le plus d’enfants possible. Elle réussit à en placer beaucoup :

« J’ai placé les filles de 14 ans et plus dans mon école, les garçons dans l’école des garçons. Ceux qui n’étaient pas en mesure de suivre le programme ont été mis à la ferme pour s’occuper du bétail. Les plus petits enfants ont été placés dans un internat. Les parents de la plupart de ces enfants avaient été arrêtés et emmenés dans des camps de concentration en Allemagne. »

Les chercheurs lui demandent quelles étaient ses raisons d’aider. Elle dit simplement « Tous les hommes sont égaux et naissent libres et égaux en droit » et qu’il n’y a pas d’autres raisons [c’est le premier article de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen]. « En conséquence, je suis contre tous les systèmes dictatoriaux.». Elle a reconnu en conséquence le régime de Pétain immédiatement comme dictatorial.

Au-delà de ces orientations empathiques, de principes ou normocentriques, l’une des caractéristiques des sauveteurs, qui les distinguaient des spectateurs et non-sauveteurs est ce que nomme les Oliners « l’extensivité » dans leurs valeurs d’aide et leur responsabilité : ils étendent leurs principes à tous. Contrairement aux spectateurs, qui eux peuvent avoir également des valeurs d’aide ou de responsabilité sociale, mais cantonnée à leur groupe social, voire juste leur famille. Ici n’importe qui en difficulté active chez ces sauveteurs l’application de leurs principes.

Chiune Sugihara, diplomate Japonais délivra des visas de transit par le Japon aux juifs, malgré le refus de sa hiérarchie. Il sauva environ 6000 juifs. « Sa démarche apparaît comme purement humaniste désintéressée, car non seulement il n’en tira aucun avantage, mais il fut congédié et sa carrière fut brisée par son action : il est exclu du corps diplomatique japonais en 1945. Ce n’est qu’après sa mort que l’État japonais l’a réhabilité. Quand on lui demanda pourquoi il avait risqué sa carrière, voire sa vie, pour aider d’autres personnes, il aurait répondu, citant un adage samouraï : « Même un chasseur ne peut tuer l’oiseau qui vole vers lui en cherchant un refuge ». » source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Chiune_Sugihara et https://encyclopedia.ushmm.org/content/en/article/chiune-sempo-sugihara et « Auschwitz, l’impossible regard » de Fabrice Midal

L’autre grande caractéristique qui les distingue surtout des spectateurs est leur sens des responsabilités sociales (les sauveurs ont des scores plus haut aux questionnaires mesurant cette caractéristique). Ils sentent qu’ils ont une responsabilité lorsqu’advient un événement, en imaginant ce qu’ils peuvent faire, en sentant ce qui pourrait aider à changer la situation, la rendre plus humaine. Les spectateurs, eux, peuvent se désoler d’un événement, exprimer de l’impuissance ou de la peur et en rester à leur quotidien :

« Mes parents étaient aimants et gentils. J’ai appris d’eux à être utile et prévenant. Une famille juive vivait dans notre immeuble mais je l’ai à peine remarqué quand ils sont partis. Plus tard, alors que je travaillais comme médecin à l’hôpital, un homme juif a été amené aux urgences par sa femme. Je savais qu’il mourrait s’il n’était pas soigné immédiatement. Mais nous n’avons pas été autorisés à traiter les Juifs ; ils ne pouvaient être traités qu’à l’hôpital juif. Je ne pouvais rien faire. [non-sauveur allemand] »

« Quand la guerre a été déclarée, ma mère et moi étions en Auvergne. Nous sommes retournés à Orléans, mais sommes vite partis vivre chez des parents à Boulogne. En août, nous sommes retournés en Auvergne. En octobre 1940, nous sommes rentrés une fois de plus à Orléans et, le mois suivant, je suis parti pour Paris sans ma mère. Là-bas, j’ai vécu dans un pensionnat et étudié pour obtenir un diplôme en sciences. J’ai étudié durement et travaillé sur ma thèse jusqu’en 1943. À l’université, l’atmosphère était plus studieuse que politique. Parfois, mes amis et moi avons parlé de politique. Nous étions contre la collaboration et avons critiqué la politique du gouvernement français et Pétain. Je pensais rejoindre la résistance, mais la peur m’empêchait de faire quoi que ce soit. En novembre 1944, j’ai été accepté comme chimiste à l’Institut de recherche des huiles de Palmes. Le laboratoire de l’institut a été financé par le Centre national de recherche scientifique. [spectatrice française] »

Parfois, la situation de la guerre est comme à côté :

« Avant la guerre, je travaillais dans une auberge. J’aidais à la gestion du ménage et de la boucherie. J’ai continué dans ce travail pendant la guerre. La boucherie était pleine, alors je devais aider. Il y avait beaucoup de travail à faire. J’ai travaillé de six heures du matin à dix heures du soir. J’étais heureux quand le travail était terminé. Je n’étais pas concerné par d’autres affaires. Il y avait un travail continu. Mes amis et mes frères ont été recrutés. Mon frère a été libéré pour cause de maladie. Je n’avais pas de parents au front [spectateur allemand]. »

Les sauveteurs au contraire n’assistent pas seulement à quelque chose de triste : ils se sentent concernés par la situation. Il s’imaginent déjà potentiellement acteurs via la souffrance d’autrui ou les injustices perçues, et se responsabilisent à faire quelque chose, pensent à ce qui est possible de faire, en termes souvent très concrets. Certains rapportent que même des années après la guerre, dès qu’ils visitent un nouveau lieu, ils ne peuvent pas s’empêcher de voir les possibilités de cachette de celui-ci.

Les sauveteurs se distinguent aussi par leur absence de discrimination envers les juifs (mais aussi d’autres groupes dont ils ne font pas partie) : ils n’attribuent aucune caractéristique négative voire « diabolique » aux juifs, contrairement aux spectateurs qui émettent des préjugés ou supposent parfois dans leurs témoignages que les juifs seraient en faute, d’où leur persécution. Les sauveteurs considéraient les juifs comme des personnes, sans pour autant nier les différences religieuses ni les discriminer excessivement positivement, ils les voyaient avant tout comme des humains comme eux. C’est pourquoi leur empathie ou leurs principes les mènent à l’action, à la responsabilité. Voir l’autre en étranger totalement différent empêche de considérer ses besoins, la situation ou de faire des efforts pour remédier à celle-ci.

À suivre…

Viciss Hackso Écrit par :

Attention, atteinte de logorrhée écrite et sous perfusion de beurre salé. Bisounours destructrice de choux-fleurs à temps partiel.

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Antoine

Bien le bonjour, déjà merci pour votre réponse précédente, je lirai peut être les autres livres de Mr. Semelin qui ont l’air en effet fort instructifs! Comme d’habitude cet article est assez intéressant et montre les raisons du passage à l’acte chez les sauveteurs (et également dans le tableau chez les non sauveteurs). J’avais en premier lieu une question qui aurait pu être posée plus tôt mais à laquelle je ne pense que maintenant: Bien que je pense que la réponse sera que non, les soldats français des FFL sont ils rangés dans la catégorie des résistants non sauveteurs ou… Lire la suite »

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