[PA4] Pourquoi devient-on plus altruiste et responsable ?

Après avoir vu les facteurs situationnels et les motivations à sauver, malgré un fort danger pour soi et sa famille, on va explorer ce qui fait naître cette responsabilité altruiste chez les sauveurs.

Cet article est la suite de :

Image d’en-tête : Enfants sauvés, à Chambon sur Lignon ; source : https://www.thetimes.co.uk/article/village-of-secrets-defying-the-nazis-in-vichy-france-by-caroline-moorehead-chatto-2rkbd936zph ; Colorisé via : https://colourise.sg/

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Pourquoi y-a-t-il chez les sauveteurs une responsabilité sociale et un altruisme extensif ?


La personnalité altruiste étudiée par les Oliner est donc une série de dispositions à avoir et à appliquer : il s’agit d’une éthique d’aide et de responsabilité sociale extensive, motivée par différentes orientations (empathique, normocentrique, axiologique), qui peuvent se cumuler, avoir divers degrés, se transformer avec les événements (par exemple une motivation normocentrique qui deviendrait plus empathique).

Les Oliner ont découvert que cette personnalité altruiste se forme grâce à un type d’éducation non autoritaire : les principes familiaux sont transmis via de l’affection et de l’amour dans la relation et sont concrets et congruents. C’est-à-dire que les parents parlent non seulement de l’importance de l’aide à leurs enfants et aident effectivement autrui ; ce n’est pas un discours superficiel ou dogmatique, il s’inscrit dans des actes que l’enfant peut voir, imiter. Les enfants ont également été immergés dans un bain d’amour, de liens forts, de proximité sociale.

Louisia raconte par exemple l’unisson de sa famille, cimentée par un très fort lien d’amour :

« C’était le mariage [de ses parents] le plus heureux que j’ai jamais vu. Je n’ai jamais vu des gens si amoureux jusqu’aux derniers instants de leurs vies. »

Elle considère sa mère comme la personne la plus influente de sa vie, comme son « amie » :

« Ma mère m’a principalement influencé par son amour. Elle était chaleureuse, et nous l’admirions pour son esprit, sa sagesse et son intelligence. Elle était notre amie et on pouvait se confier à elle. »

Son père, une personne très religieuse, n’était pas pour autant dogmatique concernant le style de vie des autres :

« Enfant, je ne m’entendais pas avec lui car il était très strict. Il était une personne très dévotement religieuse [qui] nous a grandement influencés avec sa religion sans que nous le sachions. Il n’était pas hypocrite. Il était extrêmement strict pour lui-même et extrêmement libéral envers d’autres personnes. »

Les deux parents lui ont transmis une éthique d’aide et de responsabilité sociale que Louisa a ensuite adoptée pour elle-même :

« Ils m’ont appris la discipline, la tolérance et à être au service des autres quand ils avaient besoin de quelque chose. C’était un sentiment général. Si quelqu’un était malade ou dans le besoin, mes parents l’aidaient toujours. On nous a appris à aider de toutes les manières possibles. Considérer autrui et la tolérance étaient très importantes dans notre famille. Ma mère et mon père ont tous deux souligné ces sentiments. Mon père ne juge pas les personnes qui vivent différemment ou se sentent différentes de lui. »

Il en va de même pour l’autre sauveteuse à motivation axiologique, Suzanne. Elle a vécu dans une famille très unie où les parents ont tous deux souligné qu’il fallait avant tout être une personne responsable. Son père a particulièrement insisté sur la nécessité de « prendre soin de son prochain et sur le devoir de servir d’exemple aux autres ». Elle attribue à son frère de lui avoir « appris à pratiquer et à mener une bonne vie ». Son frère a d’ailleurs été également décoré pour ses actes de résistance.

Semmy Woortman-Glasoog, avec Lientje, un bébé juif de 9 mois qu’elle cachait, à Amsterdam entre 1942 et 1944. Elle était active dans un réseau qui trouvait des familles adoptives, des caches, et de faux papiers pour des enfants juifs. Source : https://encyclopedia.ushmm.org/content/fr/gallery/rescue-photographs ; Colorisé via : https://colourise.sg/

Cet attachement familial, cimenté par l’amour, leur donne un sentiment de sécurité et de confiance envers autrui, y compris lorsque la situation devient difficile. L’altruisme et la responsabilité n’y sont pas que des codes à apprendre, mais se vivent dans leur enfance. Ils ne les apprennent pas comme des leçons scolaires, mais par l’expérience, le vécu, via des modèles qu’ils voient agir de façon cohérente avec leur éthique.

On voit également dans les statistiques l’importance de cette proximité sociale précoce dans le développement de leur personnalité altruiste ; que les sauveurs étaient plus proches de leurs parents que les spectateurs ainsi que d’autres personnes signifiantes extérieures à la famille  :

Il y a un attachement à autrui qui a pu se faire, avec cohérence, et donc ils peuvent voir autrui, même les plus différents d’eux-mêmes, avec confiance, comme un alter-ego, c’est-à-dire à la fois similaire et différent.

Il est frappant de voir que c’est exactement l’inverse chez les idéologues et acteurs du massacre, où il y a d’immenses problématiques d’attachement, comme des incapacités à nouer des relations : Stangl était toujours seul, sans ami de toute sa vie (même ceux qu’il désignait comme ses amis n’ont pas témoigné la même chose), et n’était connecté affectivement qu’à sa femme. Sans doute que la froideur et la violence de son père avait brisé quelque chose en lui ; Hitler n’avait de liens réellement affectifs qu’avec son chien et ses relations n’étaient pas « proches », connectées, mais déterminées par un narcissisme ; dans un exemple plus récent de massacre ethnocentrique, Elliot Rodgers (faisant partie d’un groupe anti-femmes, Incel, et ayant tué 6 personnes et blessé 14 autres personnes) était littéralement incapable de comprendre comment se déroulait une simple relation sociale d’affection et de réciprocité (son témoignage nous offre une multitude d’exemples d’incapacité sociale), cette conscience étant également verrouillée par un fort narcissisme ou l’autre ne peut qu’être considéré comme une sorte d’esclave qui doit se soumettre à ses désirs.

Ici, c’est le contraire : les sauveteurs ont des modèles de relations confiantes, aimantes, connectés aux autres par l’amour, l’affection, la considération, la réciprocité, le respect. Ils ont pu apprendre comment nouer des relations, ce qu’était une belle relation que ce soit avec des proches ou des inconnus très différents d’eux, comment aimer pour aimer (sans voir l’amour comme une relation marchande, conditionnelle, normative) et ils ont gardé consciemment ce modèle (ce n’est pas une influence inconsciente, ils ont à la fois bénéficié de cette influence et l’ont validé parce qu’ils ont senti la portée positive et les bons momentsque cela générait) ; ils l’ont adapté aux circonstances de la vie, même si cette connexion avec autrui était alors liée à un danger de mort et les mettait objectivement dans une insécurité quotidienne constante. Ils pouvaient le faire, parce qu’ils avaient acquis une sécurité psychique forte, grâce à l’affection des proches, une affection et une responsabilité étendue au monde.

Les chercheurs ont remarqué que la transmission de ces principes par les parents se faisait davantage par explication rationnelle :

La grande différence entre ces modes de punitions réside dans l’explication qui leur a été donné par les parents : les spectateurs ont beaucoup été exposés à des punitions « sans raison », « gratuites » (7,6 % des non-sauveurs, 9 % des spectateurs alors que les sauveurs ne l’ont été qu’à 0,9 %), par exemple certains se faisaient frapper sans raison parce que le parent était ivres.

Chez les sauveurs, les deux parents n’étaient pas impliqués dans les punitions violentes ; alors que chez les non-sauveteurs et les spectateurs, les deux parents punissaient, ainsi que d’autres personnes :

Les Oliner interprètent qu’une punition « gratuite » mène l’enfant à conclure implicitement que les puissants ont le droit d’exercer leur volonté de manière arbitraire. Cet apprentissage favorise le comportement de résignation et d’accommodation lors d’une domination injuste. De plus, c’est là aussi une leçon de déresponsabilisation : il est alors considéré normal que des personnes souffrent de façon injuste au grès de la volonté de quelques uns, sans qu’on puisse en comprendre les « mystérieux » motifs de ces dominants. Cela favorise aussi la recherche du pouvoir sur autrui (en prenant le modèle du parent autoritaire), de supériorisation de l’endogroupe sur l’exogroupe, exogroupe dont les membres mériteraient leurs châtiments. Cela rend plus craintif vis-à-vis d’autrui, cela abaisse toute confiance à aller vers l’autre, cela augmente un sentiment d’impuissance à l’égard des événements. Les relations sont envisagées selon un rapport dominant/dominé, il y a une difficulté à envisager les relations humaines comme pouvant être réciproques, égalitaires, horizontales, mutuelles, étant donné que la personne n’a pas connu cela ou a la crainte de la domination (ou désire elle-même dominer l’autre). C’est également ce qu’on voit, plus factuellement et statistiquement dans l’étude sur la personnalité autoritaire.

Résumé des caractéristiques du potentiel fasciste (étude d’Adorno dont on a parlé ici : https://www.hacking-social.com/2017/01/16/f1-espece-de-facho-etudes-sur-la-personnalite-autoritaire/ )

Les Oliner rappellent qu’il ne faut pas pour autant simplifier ces problématiques à une détermination unique qui ne proviendrait que de l’enfance. Le soin à autrui peut se développer avec l’expérience d’amitiés dans des groupes très différents du sien via une forte indépendance et un sentiment de responsabilité vis-à-vis du monde, via le renforcement d’un sentiment de similitude avec toute l’humanité. Des rencontres, amicales, amoureuses, professionnelles provenant d’environnements sociaux très différents peuvent donner cette sécurité affective à la base de la personnalité altruiste. Et inversement, les Oliner rapportent dans Embracing Others, une qu’une personne peut perdre cette sécurité, ces graines de personnalité altruiste au cours de sa vie, si elle a le malheur de vivre dans des environnements qui sapent son développement altruiste.

À noter qu’ils ont également vérifié que cet altruisme était indépendant des circonstances (que ce n’était pas isolé à la situation de la Seconde Guerre mondiale) en observant leurs activités actuelles d’aide à autrui (donc dans les années 80, hors guerre)  :

On voit que l’éthique d’aide se poursuit davantage que chez les spectateurs ou non-sauveteurs.

Mais c’est l’extensivité le facteur le plus important

De cette étude et des réflexions sociologiques, psychologiques, biologiques et philosophiques qui ont suivies avec d’autres chercheurs (dans Embrassing others, 1992), les Oliner en déduisent que nos environnements sociaux (pas que le cocon familial) devraient permettre de développer l’extensivité, qui se décompose en deux concepts, l’attachement et l’inclusivité.

L’attachement, pris seul, est assez répandu : nous savons généralement éprouver de l’attachement vis-à-vis de nos proches, de nos amis, de notre famille et de personnes similaires à nous de par leurs professions, leurs opinions ou leur groupe. Mais s’il n’est pas modéré par l’inclusivité, qui est le fait d’être apte à inclure des personnes très différentes dans nos attachements, alors très rapidement des formes d’ethnocentrisme peuvent prendre le dessus : notre éthique d’aide et de responsabilité peut se suspendre si l’autre est différent, l’autre peut être vu comme membre d’un exogroupe, en ennemi, sous prétexte de cette petite différence qui d’ailleurs n’est pas forcément que d’ordre ethnique, mais peut concerner une opinion différente, un parti pris différent. L’attachement accolé à l’exclusion de groupes un peu différents donne donc les prémisses de l’ethnocentrisme, ou du moins le détachement de son éthique à ce groupe exclu (par exemple dans la décision de soutenir uniquement son groupe et non l’autre, même s’il affronte la même adversité).

Il peut y avoir aussi des postures détachées et inclusives : le détachement est une propension à éviter d’avoir des relations engagées et responsables avec les personnes, à rester distante et séparée. Ce détachement n’implique pas nécessairement de l’ethnocentrisme ou une déshumanisation de l’autre, mais le détaché ne va pas s’impliquer avec les autres, par exemple en n’étant pas avec sa famille et en refusant de participer à ses diverses obligations positives comme négatives. À l’extrême de cette posture, autrui est perçu comme sans valeur ni sens ; la personne détachée peut être néanmoins inclusive, et se battre pour aider autrui mais d’une façon n’impliquant aucune relation. Cependant, étant donné l’absence d’attachement, il peut y avoir des dérives cruelles en terme empathique, comme le rejet des proches au nom de « la cause ».

Quant au détachement et l’exclusion cumulée, il est une déconnexion assez totale avec le monde humain, car il exclut toute relation, lien réel réciproque, respectueux : ce n’est qu’une relation d’exploitation égoïste ou narcissique lorsqu’il y a un « lien » avec une personne. Je pense que l’ autobiographie d’Eliott Rodgers montre particulièrement bien ce cas : il aimerait des relations amicales et amoureuses, mais ne fait jamais l’effort vers l’autre pour le respecter, l’écouter, se connecter à lui, pensant que l’autre va l’aimer parce qu’il est bien habillé ou a une coupe de cheveux particulière. Il ne sait pas s’attacher et attend que l’attachement vienne de l’autre à lui, automatiquement, sans relation. Il rejette l’inclusion en hiérarchisant les personnes, en les étiquetant, en préjugeant de leurs intentions, en voyant leurs activités comme des offenses (par exemple un couple inconnu s’embrassant est interprété comme une attaque personnelle contre lui, c’est son narcissisme très exacerbé qui l’empêche de voir que les personnes ont une vie indépendante de lui). Il n’aime que des personnes extrêmement semblables à lui (par ses activités ou parce qu’ils sont célibataires comme lui) et uniquement parce qu’ils sont à son service (parce qu’ils l’écoutent par exemple), mais dès lors qu’ils expriment un peu d’indépendance (exprimer leurs désaccords avec ses idées ouvertement fascistes par exemple) ils les voient comme des traîtres. Pour ce cas précis, les psychologues pensent que l’éducation « enfant roi » (avec notamment aucun apprentissage de la tolérance à la frustration, le parent étant serviteur de l’enfant et par là même ne lui apprenant pas la vie réelle, avec ses limites) a été un déterminant important de son narcissisme. Les psychologues rappellent que l’inverse, une éducation extrêmement autoritaire, mène aussi vers des problématiques de détachement et d’exclusion des autres (autrement dit, à des personnes assez en accord avec des idées autoritaires ; Rodgers préconisait tout de même de mettre toutes les femmes en camp de concentration et d’interdire la sexualité en général).

Dans le prochain article, nous verrons ce qui pourrait aider à développer plus de responsabilité altruiste, d’attachement et d’inclusivité dans notre monde.

La suite et fin : [PA5] Un monde plus responsable

Viciss Hackso Écrit par :

Attention, atteinte de logorrhée écrite et sous perfusion de beurre salé. Bisounours destructrice de choux-fleurs à temps partiel.

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Antoine
Invité
Antoine

Bien l bonjour! L’aspect éducatif en tant que déterminant pour devenir sauveteur ou non, bien qu’assez intuitif quant à son existence, est très intéressant lorsque étudié en profondeur et moult questions me viennent en tête (j’adore les problématique liés à l’éducation)! Je me demande donc si le côté éducatif ne peut pas être lié également au fait d’appartenir à un groupe. Je vais être altruiste et aider autrui car je sais que ma famille le fera. Ainsi les propensions à devenir sauveteurs en fonction de l’éducation serait double: J’ai été éduqué de telle sorte à devenir altruiste, mais en plus… Lire la suite »

PEH
Invité
PEH

Bonjour,

Y a-t-il d’autres études ou références étayant le paragraphe commençant par « Les Oliner interprètent qu’une punition « gratuite » mène l’enfant à conclure implicitement que les puissants… » ?

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