La pleine conscience est-elle en lien avec la créativité, l’autodétermination, le flow ?

Cet article fait partie d’un dossier, cependant il peut être lu indépendamment des articles précédents :

  1. introduction :La pleine conscience et la compassion… néolibéralisation ou hack social ?
  2. Qu’est-ce que la pleine conscience ?
  3. Comment la pleine conscience peut-elle être néolibéralisée ? McMindfulness, Travail, Google
  4. La pleine conscience est-elle un cheval de Troie dans le monde néolibéral  ?
  5. Comment les dirigeants d’entreprise se transforment après un programme de pleine conscience ?

Ce dossier est disponible en ebook :

Précédemment nous avons exploré la notion de « pleine conscience » et les programmes de formation qui lui sont associés ; voici un résumé de ce qu’est la pleine conscience :

Aujourd’hui, on essaye de voir les différences de cet état avec d’autres.


Le flow VS la pleine conscience


Résumé des caractéristiques du flow

 Le flow et la pleine conscience ont en commun d’être tous deux des états d’esprit liés à l’attention, plus ou moins répandus dans la vie d’une personne, et de n’être pas moralement bon en soi, bien que ces deux états soient connectés à divers bien-être pour la personne.

Cependant, ce sont des états d’attention extrêmement différents : le flow est un focus, une absorption totale dans une activité au point que la personne n’a plus conscience d’elle-même ; alors que la pleine conscience est une attention à tout, intérieur comme extérieur, sans forcément être connectée à une activité.

Les chercheurs1 ont supposé et démontré que la pleine conscience des personnes augmentait leur capacité à expérimenter leur flow ; l’un aidant l’autre, à distance. La pratique commune montre aussi ce duo qui semble interagir : le flow est également un état souvent expérimenté par les artistes et les créatifs2, et souvent ils ont par ailleurs eux-mêmes recours à des techniques de pleine conscience (méditations), ce qui laisse à penser que ces deux états différents ont une interaction positive entre eux.

Cependant, ces états n’adviennent pas en même temps, ou peuvent être en conflit sur un moment donné. Dans une étude3, les personnes entraînées à augmenter leur pleine conscience avaient dans l’activité des capacités d’absorption qui était diminuées, ce qui correspond bien à la distance avec l’expérience enseignée lors des exercices de pleine conscience ; le résultat était logiquement attendu car « il semble logique que l’on ne puisse pas à la fois se tenir sur les rives d’un cours d’eau [la pleine conscience, observer avec distance l’expérience] et être emporté par le même courant [le flow, être totalement dans l’expérience]. »4 Cependant, l’absorption dans une activité n’est qu’une facette du flow, et les chercheurs ont aussi testé la facette « contrôle » du flow, qui consiste à être au contrôle de son activité, et qui n’était pas corrélé (positivement ou négativement) à la pleine conscience.

Néanmoins, ces mêmes chercheurs ajoutent que l’entraînement à la pleine conscience pourrait aider à balayer mentalement ce qui empêche les personnes d’entrer en état de flow.

On ne peut superposer les deux états, mais ils peuvent s’aider à distance dans le temps, de façon séparée :

« Dans une perspective d’autorégulation, une séquence optimale pourrait d’abord impliquer d’examiner attentivement la situation et ses réactions (pleine conscience) afin de décider quoi faire, puis de passer dans un état de flow en fonction de ses actions sélectionnées, puis de passer dans un état de pleine conscience afin d’observer les résultats de ces actions, puis d’entrer dans un autre état de flow afin d’accomplir au mieux les actions suivantes, et ainsi de suite. »

Kennon, Sheldon, Prentice, Halusic (2016) https://www.researchgate.net/profile/Mike_Prentice2/publication/276836785_The_Experiential_Incompatibility_of_Mindfulness_and_Flow_Absorption/links/58bd92d3a6fdcc2d14eb2abc/The-Experiential-Incompatibility-of-Mindfulness-and-Flow-Absorption.pdf

Le flow demande aussi une fort part « vertueuse » de pilotage automatique au niveau des compétences, les automatismes nétant pas nécessairement mauvais : par exemple, on ne peut pas conduire correctement si on est trop conscient de chacune des étapes (comme pourrait l’être un débutant). Et il en va de même pour de nombreuses activités qui sont justement maîtrisées lorsque l’on peut les accomplir en mode pilote automatique : la lecture par exemple n’est pleinement appréce que lorsque l’enfant peut lire sans avoir conscience de décortiquer les syllabes, les mots entre eux, etc. Les gestes sportifs ou les gestes nécessaires à jouer d’un instrument sont parfaitement efficients lorsque la conscience n’a justement plus à s’en occuper, qu’ils sont automatiques.

La pleine conscience permet à terme de mettre un frein aux processus automatiques préjudiciables (par exemple avoir des gestes violents dès la moindre contrariété), mais cela peut être nuisible de mettre de la conscience dans des processus automatiques déjà tout à fait efficaces, appropriés à la situation et à une éthique altruiste (ce qu’on pourrait d’ailleurs rapprocher de la notion d’hypereflexion de Frankl). Par exemple le fait de venir en aide à une personne qui vient de tomber, et ce sous le coup de l’impulsion, sans conscience, peut être considéré comme un processus « bas », très peu élaboré intellectuellement, de l’ordre du réflexe, parce que nous avons une forte aversion à la souffrance (processus qu’on voit à l’œuvre chez les très jeunes enfants), et cela n’aurait aucun intérêt d’être déconstruit, vu à distance, par la pleine conscience.

Le flow est aussi qualifié par les chercheurs de processus « hypo-égoique », c’est-à-dire que la personne abandonne le contrôle par la conscience, et laisse le subconscient prendre les rênes de l’activité en cours (d’où le sentiment par ces personnes d’abandonner leur ego, de ne plus exister). La pleine conscience en amont et en aval permettrait de prendre des décisions sur le comment, de poser un cadre pour le moment de flow où il n’y a plus de contrôle conscient.

C’est peut être pour cela que les méditants bouddhistes6 parlent souvent de l’état de flow de façon positive : c’est un effectif détachement de l’ego, qui, s’il est par ailleurs cadré par une pleine conscience en amont, est cohérent avec une éthique altruiste. À noter néanmoins que des études internationales révèlent que cet état de Flow est apprécié en Occident ; dans d’autres pays comme en Chine par exemple, il est aussi apprécié, mais on lui préfère d’autres états méditatifs, tel que l’état de Tao ».

Ici Matthieu Ricard trouve un pont entre une expérience de pleine conscience et de flow, le flow (=flux) de l’expérience de contemplation :

« On peut aussi s’exercer à des formes de flux de plus en plus dépouillées [sans besoin de beaucoup de choses extérieures, par exemple juste marcher] : on en arrive alors, sans le support d’une activité extérieure, à demeurer sans effort dans un état de constante vigilance. La contemplation de la nature de l’esprit, par exemple, est une expérience profonde et fertile qui combine la relaxation et le flux. La relaxation sous forme du calme intérieur ; le flux, sous la forme d’une présence d’esprit claire et éveillée, attentive mais sans tension. La parfaite lucidité de l’esprit est l’une des principales qualités qui distinguent cet état de flux ordinaire. Cette lucidité n’exige pas du sujet qu’il s’observe lui-même : là aussi l’effacement du moi est total. Cet effacement n’empêche pas la connaissance directe de la nature de l’esprit, la « présence pure ». Semblable expérience est une source de paix intérieure et d’ouverture au monde et aux autres. Finalement, l’expérience du flux contemplatif embrasse toute notre perception de l’univers et son interdépendance. On pourrait dire que l’être « éveillé » demeure constamment dans un état de fluidité altruiste et sereine »

« Plaidoyer pour le bonheur », Matthieu Ricard 2003


La bataille pour la créativité : Pleine conscience VS vagabondage mental


On a vu que le flow et la pleine conscience étaient tous deux des formes d’attention, et bien qu’ils soient des états bien différents, impossibles à superposer, ils peuvent être complémentaires, ils ne sont pas complètement opposés l’un à l’autre. L’état qui leur serait opposé serait le vagabondage mental8 : il s’agit d’un état où l’on est déconcentré, non attentif, perdu dans ses pensées, pensées qui ne sont pas non plus volontaires contrairement à un exercice de réflexion. Par exemple, c’est l’état où l’on passe plusieurs paragraphes d’un livre sans pour autant en avoir saisi leur contenu parce qu’on était ailleurs, perdu dans des rêveries ou pensées ; ou encore, c’est lorsqu’on fait un trajet à pied ou en voiture, mais qu’on ne se rappelle aucunement ce qui s’y est passé tant on était plongé dans ses pensées, ailleurs.

C’est généralement considéré dans la vie courante, dans les recherches en psychologie, mais aussi dans le champ de la méditation, comme un état problématique, car d’un côté c’est passer à côté de sa vie, et de l’autre cela pose des problèmes de performance sur la compréhension d’une lecture, sur la mémoire, sur la vigilance lors de la conduite (cf wikipédia) ; c’est considéré comme une distraction, un pont vers les ruminations (donc un pont vers l’anxiété ou la dépression).

Mais ce vagabondage mental, cette déconcentration qui n’est ni flow, ni pleine conscience, ces rêveries, peuvent être un atout, voire une nécessité pour la créativité : ce sont des états d’imagination, de réflexion, de fourre-tout d’émotions liées au passé, au futur, à des simulations de situations et de réactions à celle-ci, de soi ou d’autrui… De ce chaos peut émerger des idées, des solutions à des problèmes, parce que malgré les apparences, le cerveau travaille aussi à ce moment-là, d’une façon de plus libérée du traitement de l’attention à l’extérieur.

à mon avis le vagabondage mental est surtout très utile à la créativité lors de la phase d’incubation précédent l’émergence des idées.

Dans une expérience9 impliquant la résolution de problèmes de façon créative, plus les gens étaient concentrés sur la tâche, moins ils la réussissaient ; le même chercheur10 a aussi vu que lorsqu’on demandait aux personnes d’effectuer une tâche peu exigeante en terme d’efforts (c’est-à-dire des tâches où généralement, n’importe qui va avoir l’esprit qui vagabonde) ils réussissaient mieux par la suite un test créatif que ceux qui au contraire avaient dû faire une tâche nécessitant une attention ciblée.

Dans une étude de Colzato (2012), des participants ayant 2 ans d’expérience de méditations diverses ont suivi trois sessions de 45 minutes séparées de 10 jours, soit de méditations focalisées sur un objet, soit « ouvertes ». Puis les chercheurs leur ont fait passer des tests mesurant la pensée convergente (qui ne demande pas de créativité, mais des capacités de raisonnement pour trouver la réponse correcte, ce sont des exercices type mesure de QI) et des tests mesurant la pensée divergente (qui demande de la créativité, il n’y a pas de « réponse correcte », mais il s’agit de produire un maximum d’idée singulières, de solutions variées, originales) : les personnes ayant participé aux méditations dites ouvertes avaient une pensée divergente vivement facilitée, mais pas la pensée convergente. Les méditations focalisées sur un objet permettaient un meilleur score sur la pensée convergente, mais l’effet de la méditation sur ces performances n’était pas aussi significatif que les méditations ouvertes sur la pensée divergente.

Certains types de méditation associent à la fois l’exercice de l’attention avec la pensée divergente :

« La méditation non directive s’est avérée efficace pour activer non seulement de vastes zones du réseau d’imagination, mais aussi des régions cérébrales associées à la récupération de la mémoire et au traitement émotionnel. Elle est pratiquée avec une concentration détendue de l’attention sur la répétition d’un court mantra. Le méditant se concentre sur le mantra tout en permettant aux pensées, images, émotions, souvenirs et sensations spontanées d’émerger et de passer librement. Cette technique est au cœur de plusieurs styles de méditations populaires, notamment la méditation transcendantale, la méditation Acem et la méditation de relaxation. Le méditant se concentre sur le mantra, et quand elle prend conscience que ses pensées ont erré, elle ramène doucement la concentration au moment présent. » Colzato (2012)

Ce que les études nous apprennent, c’est que le vagabondage mental n’est pas si nuisible que cela, et que certains types de méditation permettent de s’y ouvrir, de mieux l’observer sans jugement, ce qui se traduit concrètement par une meilleure créativité par la suite, via la pensée divergente. L’idéal serait donc de varier les formes de méditation, mais surtout d’y adjoindre une acceptation du vagabondage, une observation sans jugement de celui-ci, car ce n’est pas un défaut à supprimer, mais la manifestation d’un cerveau qui travaille continuellement.


La pleine conscience participe-t-elle à l’autodétermination ou à la détermination ?


Schéma global de la théorie de l’autodétermination ; en noir un parcours où l’individu est sapé et/ou déterminé par l’extérieur, et en jaune un parcours où l’extérieur permet l’autodétermination d’un individu. On en a parlé en détail ici : https://www.hacking-social.com/2019/11/08/se-motiver-et-motiver-autrui-une-histoire-dautodetermination/

Les chercheurs du champ de la théorie de l’autodétermination parle régulièrement de la pleine conscience, parce qu’effectivement, elle permettrait aux personnes de mieux subvenir à leur propres besoins fondamentaux, donc à faciliter eux-mêmes leur propre autodétermination :

  • Levesque et Brown, 2007 ; Ryan et Deci, 2004a ; Ryan, Legate, Niemiec et Deci, 2012 ont découvert que lorsque l’on agit de manière non consciente, on est plus susceptible de se livrer à des comportements autodestructeurs, incongruents avec nos valeurs ou objectifs. C’est pourquoi la pleine conscience permet d’être plus autonome et congruent.
  • Levesque et Brown (2007) démontrent que la pleine conscience est un facteur de protection contre le comportement automatique et un facilitateur d’une autorégulation plus intégrée et autonome. Les personnes basses en pleine conscience ont des réponses aux tests d’association implicite plus implicites (décalage entre les valeurs qu’ils prônent et leurs résultats contraires à celles-ci), c’est-à-dire plus contrôlées par des processus inconscients.
  • Brown et Ryan (2003) ont rapporté que les individus dont la pleine conscience était plus élevée présentaient une plus grande congruence entre les états émotionnels implicites ou non conscients (également évalués avec le test d’association implicite) que les autres. Ils étaient plus congruents. Complétant ces résultats, Brown et Ryan (2003) ont découvert chez d’autres participants la pleine conscience était associée à une intelligence émotionnelle, une clarté de l’expérience émotionnelle.
  • Brown et Ryan (2003) Après avoir évalué le trait et la disposition « pleine conscience » chez les participants, leur autonomie était évaluée de façon aléatoire, 3 fois par jour, pendant 2 semaines. Plus les participants étaient hauts en pleine conscience, plus ils rapportaient davantage d’autonomie dans leurs activités quotidiennes. Leurs besoins étaient aussi plus satisfaits. C’est surtout le fait d’expérimenter un état de pleine conscience (et non d’avoir des dispositions à celui-ci) qui amenait à agir avec plus d’autonomie, car ils avaient une meilleure autorégulation de la situation.
  • Weinstein, Brown, et Ryan (2009) ont également démontré comment la pleine conscience favorise des modes de pensée moins défensifs, moins déformés ou potentiellement inadaptés. Dans quatre études, les chercheurs ont constaté que les personnes ayant un niveau de pleine conscience étaient moins susceptibles de réagir aux difficultés avec des sentiments de stress et plus susceptibles de montrer une gestion positive du stress qu’elles subissaient, et que leurs sentiments de stress et leurs réponses étaient plus adaptés vers le bien-être.

Rappelons que la SDT (Self-Determination Theory), lorsqu’elle parle de la pleine conscience, l’étudie via le questionnaire MAAS qui mesure une disposition générale à un instant donné : c’est-à-dire que la personne vit au quotidien avec plus ou moins de moments de pleine conscience à ce moment-là, qu’elle soit méditante ou non, c’est un état plus ou moins présent qu’elle active ou non, avec une éthique altruiste ou pas du tout.

D’autres études ont étudié le lien entre d’autres points de l’autodétermination et de la pleine conscience : une méta-analyse de 89 études12, impliquant 25 176 sujets, a étudié les liens entre la disposition à la pleine conscience au quotidien et des éléments de la SDT, à savoir les motivations autonomes dont la motivation intrinsèque, et celles contrôlées (régulation externe, introjection, amotivation). Certaines études mesurant la pleine conscience le faisaient avant/après des programmes de pleine conscience.

Et effectivement, la disposition à la pleine conscience prédit des formes de motivation plus autonomes, moins de motivations contrôlées et d’amotivation. C’est surtout au niveau de la motivation intrinsèque qu’il y aurait un effet plus significatif : après des interventions en milieu professionnel, ce qui change le plus c’est la motivation intrinsèque, grâce notamment à une meilleure attention (les personnes sont plus attentives à leurs expériences donc remarquent plus d’activités intéressantes dans lesquelles elles peuvent s’engager), et une attitude plus ouverte et réceptive (elles sont moins dans l’automatisme, donc tombent moins dans les « pièges » extrinsèques que sont les récompenses, les punitions, les menaces à l’ego).

La question de la pleine conscience en environnement nocif reste néanmoins avec cette méta analyse un mystère : les chercheurs postulent qu’une disposition à la pleine conscience, aurait l’effet inverse, c’est-à-dire que la motivation des plus pleinement conscients à œuvrerdans cet environnement nocif diminuerait, ils s’en désengageraient. Ils invitent les autres chercheurs à l’étudier davantage, mais aussi ils s’adressent aussi aux intervenants en pleine conscience à prendre davantage en compte les environnements dans lesquels se déroulent les programmes.

Ils n’ont pas pu voir non plus les effets des interventions sur les motivations contrôlées, et ils rappellent à plusieurs reprises que la méta-analyse des interventions a été compliquée car celles-ci variaient énormément en terme de conception et de mise en œuvre.

Au final, oui la pleine conscience joue un rôle important pour le soutien de la motivation intrinsèque, pour des régulations identifiées dans les activités ; quant à la diminution des motivations contrôlées, c’est un « oui peut-être », mais qui n’est pas encore prouvé.

Cependant ces recherches, face aux critiques de la McMindfulness que nous avons vus précédemment, me posent une grande question plutôt embarrassante : les dirigeants dont l’entretien a été rapporté dans l’étude que nous avons explorée précédemment ont, sans l’ombre d’un doute, été plus « autodéterminé » dans le sens où ils prenaient davantage soin des besoins de proximité sociale et de compétence de leurs subordonnés par exemple, ils étaient eux-mêmes plus autonomes, et devaient scorer certainement plus sur le MAAS. Mais cela n’a rien d’une autodétermination « ultime », qui changerait profondément les choses dans les structures au point où les dirigeants viendraient à s’enlever leur propre pouvoir, leur statut, en viendrait à diminuer leurs salaires pour mieux redistribuer l’argent dans l’entreprise (ce qui n’est pas d’ailleurs utopique, lorsqu’on étudie des entreprises autogouvernées comme Buurtzorg ou Favi par exemple13 où les dirigeants ont délibérément transmis leurs pouvoirs aux salariés, se sont auto-retirés leur pouvoir de contrôle et de décisions). La SDT a-t-elle vraiment les bons outils conceptuels, de mesure, ou d’appréciation d’une autodétermination pleine, ou ne mesure-t-elle qu’une autodétermination « molle » ? Par autodétermination molle, nous entendons des individus qui ne sont pas aliénés ou aliénateurs, mais qui ne sont pas plus autodéterminateurs au point de laisser plus de pouvoir réel au collectif, au point de céder une partie de ses avantages pour plus d’équité et de justice. La question reste en suspend, mais il me semble que comme la pleine conscience, la SDT est certes un pas dans un paradigme hors autoritaire, hors néolibéral, mais n’a pas les outils (notamment de mesure) pour avoir les pieds hors de ces paradigmes  : cela n’en invalide pas ses apports pour autant, mais cela en modère les attentes révolutionnaires qu’on a pu y placer. Pour l’instant, si la théorie de l’autodétermination arrive à observer et à rendre compte des facteurs anti-autodétermination dans les environnements sociaux (par exemple, elle étudie comment la motivation intrinsèque est progressivement détruite par l’environnement scolaire, ou encore comment une politique contrôlante sape toutes les motivations des personnes14), elle n’étudie que peu comment un environnement change de paradigme pour devenir totalement autodéterminant, donc également menées par des autodéterminateurs qui engagent une vraie puissance d’empuissantement pour autrui : à mon avis la rareté de ces profils et de ces environnements y joue aussi pour beaucoup. Cependant, on peut trouver des exemples : nous avions parlé par exemple de l’école Quest to Learn, et d’autodéterminateurs dans l’étude sur la personnalité altruiste. On verra d’autres pistes dans le futur chapitre sur la compassion.

La suite : Que faire pour éviter la néolibéralisation de la pleine conscience ?

 

 


1 Aherne et al., 2011 ; Kaufman, Glass et Arnkoff, 2009; Thienot et al., 2014

2 Wired to Create: Unraveling the Mysteries of the Creative Mind, Scott Barry Kaufman, 2015

4Kennon, Sheldon, Prentice, Halusic (2016)

6Notamment Matthieu Ricard dans « Plaidoyer pour le bonheur », 2003

7Matthieu Ricard dans « Plaidoyer pour le bonheur », 2003

8« Mind Wandering » que j’ai choisi de traduire « vagabondage mental » car la traduction directe « errance » me semblait avoir une valence beaucoup trop dramatique qui représente mal cet état.

9Schooler, J. W., Mrazek, M. D., Franklin, M. S., Baird, B., Mooneyham, B. W. et al. (2014). The middle way: Finding the balance between mindfulness and mind-wandering. In B. H. Ross (Ed.), The Psychology of Learning and Motivation (Vol. 60, pp. 1–33). Burlington, MA : Academic Press.

10 Schooler

12Mindfulness and Its Association With Varied Types of Motivation: A Systematic Review and Meta-Analysis Using Self-Determination Theory Donald, Bradshaw, Ryan, Basarkod, Ciarrochi, Duineveld,Guo , Sahdra (2019)

13Voir « reinventing organizations » de Frederic Laloux, ou ces conférences sur le net.

14Self-determination theory, Deci et Ryan, 2017

Viciss Hackso Écrit par :

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