La pleine conscience est-elle un cheval de Troie dans le monde néolibéral  ?

Cet article fait partie d’un dossier, cependant il peut être lu indépendamment des articles précédents :

  1. introduction :La pleine conscience et la compassion… néolibéralisation ou hack social ?
  2. Qu’est-ce que la pleine conscience ?
  3. Comment la pleine conscience peut-elle être néolibéralisée ? McMindfulness, Travail, Google

Photo d’entête par quantumlars, cheval de Troie qui a été brûlé au Burning Man 2011 https://www.flickr.com/photos/lars_in_japan/6129644833/

Précédemment, nous avions vu ce qu’était la pleine conscience, et ces différents programmes pour l’entraîner, allant des exercices s’intégrant dans une éthique bouddhiste, ou encore à visées thérapeutiques :

Mais nous avons découvert que des programmes de pleine conscience étaient aussi néolibéralisés, avec des visées extrinsèques pour rendre l’individu plus productif, et finalement complètement à l’opposé des valeurs et des pratiques contemplatives habituelles (altruisme, compassion, absence d’ego, notion d’interdépendance…) ; autrement dit, les programmes étaient néolibéralisés, extrinséquisé :

Mais si cette néolibéralisation n’était qu’une façade et, qu’au fond, le champ de la pleine conscience était plutôt un cheval de Troie (notamment de la compassion) qui aurait réussi la prouesse de s’infiltrer et de modifier de l’intérieur les sphères les plus égocentrées ?

La pleine conscience, néolibéralisée, libératrice malgré tout ?

On pourrait dire que les exemples américains de Gelles (par exemple son interprétation que le stress serait dû aux faiblesses des gens à le gérer) ou du programme de Google (SIYLI) sont tirés de leur contexte, ou que l’aspect néolibéral est le fruit de maladresses ponctuelles ; ou encore que, même s’ils sont apparemment dans l’internalité allégeante (cf image ci-dessous) dans leurs discours et programmes, l’exercice même de pleine conscience, qui est d’observer sans jugement, est au fond hors sujet de cette idéologie, voire s’y oppose. Après tout, l’exercice serait encore plus ussi si, même dans un background néolibéral, l’exercice avait cette puissance critique d’en rejeter les illusions et de libérer les personnes. On pourrait même y voir là une stratégie type cheval de Troie, où les formateurs et diffuseurs de la pleine conscience vendraient volontairement leur programme sous un emballage néolibéral afin de séduire les dominants, de les rassurer, car ils savent pertinemment que l’exercice lui-même, intrinsèquement, libère des illusions du néolibéralisme et leur permettra de mettre progressivement un frein aux actions non éthiques. Le but serait donc d’amener des dominants, des exploiteurs, à abandonner tout simplement leur course à l’extrinsèque, et l’emballage néolibéral serait un leurre pour les séduire. Au fond, la pleine conscience leur offrirait l’inverse, à savoir la vraie compassion, l’abandon des aspirations extrinsèques, bref un changement paradigmatique.

La stratégie du cheval de Troie est effectivement avouée comme telle par certains instructeurs de la pleine conscience, comme le rapporte Ronald Purser, qui a assisà une présentation de Jeremy Hunter, directeur de l’Executive Mind Leadership Institute :

« Hunter a ensuite raconté l’histoire de Mirabai Bush, qui a initié les gestionnaires et les scientifiques de Monsanto à la pratique de la pleine conscience dès 1996. Après une retraite d’entreprise, un scientifique haut placé s’est plaint : “J’ai réalisé que nous créons des produits qui tuent la vie. Nous devrions créer des produits qui soutiennent la vie.” Après nous avoir raconté cette anecdote déchirante, Hunter a concédé : “C’est un long voyage entre une vision personnelle comme celle-ci et un changement à grande échelle, mais au moins nous pouvons dire que la pleine conscience commençait à servir comme une technologie disruptive au sein de l’entreprise.” Peut-être. Ou peut-être que le scientifique s’est arrêté de désespoir. […] L’argument de Hunter est fondamentalement qu’une transformation significative commence de l’intérieur. Si l’on peut changer d’état d’esprit pour être plus pacifique et plus compatissant – et d’autres font de même – des changements à plus grande échelle suivront naturellement. […] Les consultants en pleine conscience aiment utiliser cette position pour rester apolitiques, ce qui a peu d’impact sur les causes institutionnelles de la souffrance. »

McMindfulness, Ronald Purser, 2019

Cependant l’aspect « cheval de Troie » ici vanté est assez clair dans sa visée de plus d’éthique, contrairement à ce que Purser nous raconte de la stratégie du programme de Google ; Ronald Purser rapporte ici les propos de Richard Fernandez, PDG du Search Inside Yourself Leadership Institute lors d’un atelier sur comment vendre un programme de pleine conscience à une entreprise :

« Il a commencé par raconter l’histoire d’un rival. “La carte de visite de ce vendeur a un logo représentant un mandala bouddhiste tibétain et le logo apparaît sur toutes leurs diapositives PowerPoint”, a-t-il dit avec incrédulité. “Non ! Non !” a souligné Fernandez. “C’est un non ! Non !” sur un ton grondant, il a averti le public : “Vous ne voulez pas avoir d’artefacts provoquant des allergies”. Il nous a dit d’examiner son document : un plan pour vendre des programmes d’entreprise. “Il s’agit d’avoir le bon langage !” […]. Il s’agit de créer une marque convaincante ! », a-t-il déclaré. C’est pourquoi il a appelé sa startup Wisdom Labs. »

McMindfulness, Ronald Purser, 2019

Il s’agit donc en premier lieu d’évincer ce qui rappellerait les origines bouddhistes :

« La pleine conscience n’est pas bouddhiste », a poursuivi Fernandez. Sa manière animée donnait l’impression qu’il voulait ajouter un « Merde ! », mais s’abstint. Puis il a légèrement reculé. « Eh bien, bien sûr, je dois donner du crédit là où le crédit est dû… beaucoup de ces idées et pratiques sont venues du bouddhisme. Mais ce que nous faisons n’est pas bouddhiste. » Et au cas où nous aurions encore des doutes : « Écoutez, vous pouvez trouver la pleine conscience dans les traditions védique, taoïste, quaker et chrétienne », a-t-il dit. « Les bouddhistes n’ont pas le monopole de la pleine conscience ».

La plupart des bouddhistes que je connais, moi y compris, n’ont aucun problème avec l’adaptation de la pleine conscience à des fins laïques et cliniques. Il ne s’agit pas d’un problème de propriété intellectuelle, mais de vérité dans la publicité. […]

McMindfulness, Ronald Purser, 2019

L’absence de lien au bouddhisme est ici donc un argument marketing :

« Tout est une question de marque et de positionnement », a-t-il déclaré lors de la conférence. « Oui, nous devons rendre hommage là où le mérite est dû, mais nous visons un travailleur plus productif, pas un éveil spirituel ».

McMindfulness, Ronald Purser, 2019

L’aveu des finalités extrinsèques des programmes est ici assez clair, cependant Fernandez revient dessus rapidement :

«Je veux dire, oui, je peux voir comment cela pourrait devenir une sorte de quête non éthique centrée sur le profit5si l’accent est mis sur le produit et les performances, mais c’est ainsi que nous devons le positionner – pour attirer l’attention des cadres supérieurs. Et parfois, nous disons que des travailleurs plus heureux sont plus productifs. »

McMindfulness, Ronald Purser, 2019

Il serait donc extrinséquisant par stratégie, pour convaincre les entreprises de suivre les programmes, mais au fond le programme ne viserait pas cela. Cependant, le discours est ambivalent, il est difficile de voir si c’est une stratégie cheval de Troie de pleine conscience dans le monde néolibéral ou si au contraire c’est l’extrinsèque, la volonté de profit qui s’est au contraire fait cheval de Troie dans la pleine conscience.

« [Fernandez] Nous ne parlons même pas de nos formateurs comme des enseignants de pleine conscience, mais comme des “experts en la matière”- c’est beaucoup plus facile à entendre », a-t-il déclaré. Puis, dans le même souffle, il a changé de cap. « Vous savez, un professeur de pleine conscience compétent a besoin d’une lignée ». Il y a quelques minutes, il semblait catégorique que les lignées traditionnelles n’étaient pas pertinentes. Pourtant, ici, il essayait d’utiliser l’image de marque bouddhiste pour paraître plus « compétent ». Au déjeuner, Fernandez a même révélé qu’il avait un professeur bien connu : le moine bouddhiste zen vietnamien Thich Nhat Hanh.

McMindfulness, Ronald Purser, 2019

 

Il y a des paradoxes importants dans le discours ; et concernant ce fait de ne pas appeler la pleine conscience, voici comment il disait la nommer devant les entreprises clientes des programmes :

« Formes fondées sur des preuves de conditionnement mental pour la résilience, le bien-être et la haute performance durable », a-t-il déclaré [Fernandez]. Quoi ? Je lui ai demandé de le répéter (la seule fois où j’ai parlé pendant la session). Il a répété avec un sourire espiègle : « Formes fondées sur des preuves de conditionnement mental pour la résilience, le bien-être et la haute performance durable ». Il s’est arrêté. «Vous voyez, c’est ainsi que nous effectuons la traduction. Nous savons que c’est le Dharma8, mais ce n’est pas le cas. »

McMindfulness, Ronald Purser, 2019

Donc les entreprises qui adhérent à ces programmes ont dans l’espoir que leurs employés soient mieux conditionnés – autrement dit manipulés – pour aller mieux, fonctionner mieux dans leur entreprise ; a noter que la résilience, dans sa définition néolibérale, est souvent tordue et redéfinie comme la capacité à supporter les changements violents, les événements négatifs, les problèmes et pouvoir s’en relever quand même. Or le concept de résilience en psychologie porte sur les problèmes pour lesquels l’individu ou la structure sociale ne pourrait rien, c’est-à-dire une forte adversité pour laquelle il y a une réelle impuissance, (mort de proches, maladies graves, accidents, catastrophes naturelles, guerres…). En entreprise, les problèmes sont en principe gérables avant d’être tellement traumatiques que cela en demande de la résilience. S’il y a un besoin d’être résilient en entreprise, ce serait davantage signe que l’entreprise a mis en place des politiques qui nuisent à l’humain d’une façon injustement violente.

« Fernandez a poursuivi : “Nous ne parlons jamais de la compassion ou de l’empathie au début – cela ne se vendrait jamais. Nous faisons en quelque sorte un cheval de Troie et nous nous y faufilons plus tard après avoir obtenu une certaine validation du programme”, a-t-il déclaré. “Et tout notre truc, c’est vraiment comment faire cette fonction de traduction des termes sans perdre l’intégrité du dharma”.

[…] “Vous savez, certaines personnes craignent que la pleine conscience ne tombe dans le piège du business. Vague de rires dans le public. Eh bien, je l’espère ! »

McMindfulness, Ronald Purser, 2019

Comment interpréter ces propos ? Difficile de croire à un cheval de Troie pour injecter de la compassion dans les entreprises, on voit davantage une transformation de la pleine conscience en business, qui se sépare progressivement de ses attributs éthiques, par le langage d’abord. La compassion n’est pas proposée aux entreprises clientes comme un objectif, elle n’est pas travaillé pour elle même : elle est déformée pour devenir un moyen, un outil pour augmenter la performance ; elle doit permettre d’augmenter les profits.

« Son plaidoyer pour mêler la pleine conscience à une quête de profits des entreprises n’est pas une anomalie. L’ensemble du mouvement est imprégné de ce type de libertarianisme spirituel, fournissant une justification humaniste à l’exploitation. […] Des consultants comme Fernandez croient sincèrement au « capitalisme conscient ». Leur sincérité fait d’eux des missionnaires de pleine conscience au service du pouvoir des entreprises. En tant que serviteurs, ils remplissent une fonction idéologique importante : mystifier et maintenir les hiérarchies capitalistes avec le libertarianisme crypto-bouddhiste (connu sous le nom de « pleine conscience »). S’attaquer à la cupidité et à la corruption ne serait pas seulement moins lucratif, cela minerait leur mission : diffuser la pleine conscience, un individu à la fois, pour déclencher une transformation au sein de l’entreprise. Jusqu’à présent, la principale chose qu’ils ont changé est le sens de la pleine conscience, qui est maintenant néolibérale. »

McMindfulness, Ronald Purser, 2019

Cependant on pourrait se dire encore que malgré tout, il reste un espoir que le cheval de Troie de la compassion, même dans ces programmes ultra neolibéralisés, produisent des fruits autres que ceux liés au business, que les personnes vont peut-être s’approprier la compassion pour elle-même comme fin, ou serons davantage pleinement conscientes. Nous inspecterons les éléments de compassion de ces programmes dans la future partie lui étant consacrée.

L’idéal pour trancher quant à l’efficacité de ce cheval de Troie (l’efficacité étant ici entendue comme la bienveillance, la compassion, la conscience au sens extensif), serait de voir des personnes qui, par la suite de ces programmes, changent leur environnement, en devenant en quelque sorte plus révolutionnaires sur les structures sociales, en changeant les politiques, les visées. Les chercheurs eux-même12, étudiant les effets de la pleine conscience, imaginent que la finalité d’une pleine conscience éthique, dans un environnement nuisible, provoquerait un rejet de cet environnement :

« Nos résultats montrent que les individus plus pleinement conscients [mesure par questionnaire MAAS] sont moins susceptibles d’être motivés par des motifs contrôlés [liés à l’extrinsèque], tels que les récompenses financières extrinsèques, la reconnaissance sociale ou des formes subtiles de coercition tels que le recours à la culpabilité, la honte ou la pression sociale. Cela soulève la question de savoir si, pour les personnes vivant ou travaillant dans des environnements relativement contrôlants [autoritaire et/ou extrinséquisé], les interventions de pleine conscience pourraient les conduire à être moins motivées et, par conséquent, plus désengagées, à la suite d’une intervention de pleine conscience. »

Mindfulness and Its Association With Varied Types of Motivation: A Systematic Review and Meta-Analysis Using Self-Determination Theory Donald, Bradshaw, Ryan, Basarkod, Ciarrochi, Duineveld,Guo , Sahdra (2019)

 

Le problème, c’est que généralement les études se centrent sur les individus, leurs mesures, et non sur l’environnement social, ou encore sur le rapport des individus avec le milieu social. Comme le suggèrent ici les chercheurs, une mesure intéressante serait de voir si un lieu de travail « autoritaire » serait perçu comme démotivant par les personnes pleinement conscientes, ce qui montrerait donc le pouvoir de l’intervention d’agir réellement sur une conscience plus étendue. Bien qu’il n’y ait pas d’étude sur les environnements sociaux et leurs changements après les programmes de pleine conscience, nous verrons la prochaine fois une étude qui permet néanmoins d’avoir un aperçu de ce que font ces programmes sur les cadres supérieurs.

La suite : Comment les dirigeants d’entreprise se transforment après un programme de pleine conscience ?

 

 


5«  mean, yeah, I can see how this could become sort of mercenary if the focus is all on product and performance, but this is how we have to position it — to get senior managers » attention. And sometimes we do say that happier workers are more productive. » J’ai traduit le terme « mercenary » par « quête non éthique centrée sur le profit » car ce terme de mercenaire veut dire « personne ou comportement principalement soucieux de gagner de l’argent au détriment de l’éthique ».

8L’enseignement bouddhiste

12Donald, Bradshaw, Ryan, Basarkod, Ciarrochi, Duineveld,Guo , Sahdra (2019)

13Mindfulness and Its Association With Varied Types of Motivation: A Systematic Review and Meta-Analysis Using Self-Determination Theory Donald, Bradshaw, Ryan, Basarkod, Ciarrochi, Duineveld,Guo , Sahdra (2019)

Viciss Hackso Écrit par :

Attention, atteinte de logorrhée écrite et sous perfusion de beurre salé. Si vous souhaitez nous soutenir c'est par ici :♥ tipeee ou ♣ liberapay ; pour communiquer ou avoir des news du site/de la chaîne, c'est par là :

4 Comments

  1. Anonyme
    15 avril 2020
    Reply

    Merci pour cet éclaircissement
    Vos écrits font du bien

  2. Anne-Marie NDIAYE
    15 avril 2020
    Reply

    Incroyablement pertinent

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Quelques livres