Comment pratiquer la compassion ?

Cet article peut être lu sans avoir lu les articles le précédent, mais il fait également parti d’un dossier que voici :

  1. introduction :La pleine conscience et la compassion… néolibéralisation ou hack social ?
  2. Qu’est-ce que la pleine conscience ?
  3. Comment la pleine conscience peut-elle être néolibéralisée ? McMindfulness, Travail, Google
  4. La pleine conscience est-elle un cheval de Troie dans le monde néolibéral  ?
  5. Comment les dirigeants d’entreprise se transforment après un programme de pleine conscience ?
  6. La pleine conscience est-elle en lien avec la créativité, l’autodétermination, le flow ?
  7. Que faire pour éviter la néolibéralisation de la pleine conscience ?
  8. Qu’est-ce que la compassion ?

Photo d’entête : j’ai volontairement mis une photo d’une situation de souffrance, car la compassion nécessite d’y faire face ; elle date de 1972, a été prise dans le sud du Vietnam durant la guerre ; des citoyens tentent de se protéger. Plus d’infos et source ici : 1972 South Vietnamese citizens seek shelter during the Vietnam War. Photo by Don McCullin (United Kingdom)

Ce dossier est disponible en ebook :

Un rappel de ce qu’est la compassion :

Comme pour la pleine conscience, la compassion peut être pratiquée hors méditation : on l’a vu, cela peut être une émotion face à la souffrance ; tout comme une motivation qui apparaît dans des situations difficiles (plutôt que la fuite, le déni ou le blâme des personnes souffrantes comme si elles étaient fautives de leur sort ; ou s’inscrire de façon plutôt large dans des objectifs généraux d’altruisme (l’altruiste va vouloir apporter du positif à autrui en général, et s’il est face à la souffrance il sera dans la compassion). Si l’on prend le questionnaire CS (compassion scale)1 on a littéralement le mode d’emploi de la compassion au quotidien :

  • être bienveillant, par exemple : « Si je vois quelqu’un traverser une période difficile, j’essaie de prendre soin de cette personne » « J’aime être là pour les autres en période de difficulté », « Lorsque les autres ressentent de la tristesse, j’essaie de les réconforter »
  • reconnaître l’humanité que nous partageons tous, par exemple : « Tout le monde se sent parfois mal, cela fait partie du fait d’être humain », « Il est important de reconnaître que toutes les personnes ont des faiblesses et que personne n’est parfait », « malgré mes différences avec les autres, je sais que tout le monde ressent de la douleur comme moi », « La souffrance n’est qu’une partie de la expérience humaine commune »
  • être pleinement conscient, attentif, par exemple : « Je fais très attention lorsque d’autres personnes me parlent ». « Je remarque quand les gens sont contrariés, même s’ils ne disent rien » « J’ai tendance à écouter patiemment quand les gens me disent leurs problèmes ». « j’essaie de garder une perspective équilibrée de la situation. »

La compassion est donc une posture mentale, une motivation et une action qui se cultive, et la méditation la visant peut être une façon de la cultiver.


Les méditations de compassion et d’altruisme directement issues du bouddhisme


Les méditations liées à la compassion demandent les mêmes conditions que les méditations pour la pleine conscience : un temps et un lieu dédié, s’installer de façon à avoir une posture droite ni trop rigide, ni trop relâchée. Avant toute chose, Matthieu Ricard recommande d’inspecter ses motivations pour éviter d’entreprendre cette démarche avec des visées égoïstes :

« Lorsque nous commençons à méditer, comme pour toute autre activité que nous entreprenons, il est essentiel de vérifier notre motivation. C’est cette motivation, altruiste ou égoïste, vaste ou limitée, qui donne une bonne ou une mauvaise direction à notre méditation et à tous nos actes. »

Plaidoyer pour l’altruisme, Matthieu Ricard, 2013

Il y a d’abord à clarifier l’esprit, à le calmer : on commence par les mêmes exercices que pour la pleine conscience, par exemple l’attention et la présence à la respiration.

Puis Matthieu Ricard montre 5 types de méditation liés à la compassion et à l’altruisme bouddhiste, mais on verra qu’il les adapte de façon laïque :

La méditation sur l’amour altruiste

« Pour méditer sur l’amour altruiste, il faut commencer par prendre conscience qu’au plus profond de nous-mêmes nous redoutons la souffrance et aspirons au bonheur. Cette étape est particulièrement importante pour ceux qui ont une image négative d’eux-mêmes ou ont beaucoup souffert, et qui estiment qu’ils ne sont pas faits pour être heureux […]. Engendrons une attitude chaleureuse, tolérante, et bienveillante envers nous-mêmes ; décidons que, dorénavant, nous ne nous voulons que du bien.

Plaidoyer pour l’altruisme, Matthieu Ricard, 2013

On voit que l’autocompassion est ici directement universalisée : il s’agit de reconnaître que tout le monde, y compris soi, redoute la souffrance, et tout le monde, y compris soi, aspire au bonheur.

« Une fois reconnue cette aspiration, nous devons ensuite admettre le fait qu’elle est partagée par tous les êtres. Reconnaissons notre humanité commune. Prenons conscience de notre interdépendance. La chemise que nous portons, le verre dans lequel nous buvons, la maison où nous habitons, tout cela n’est possible que grâce à l’activité d’innombrables autres. Le plus simple objet de notre vie quotidienne est comme imprégné de la présence d’autrui. Réfléchissons à l’origine de la feuille de papier blanc sur laquelle nous écrivons. D’après Greg Norris qui étudie le « cycle de vie » des produits manufacturés, au moins trente-cinq pays sont impliqués dans la fabrication d’une feuille de papier. Imaginons le bûcheron qui a coupé l’arbre, l’ouvrier dans son usine, le transporteur dans son camion, la boutiquière à son comptoir ; comme nous, ils ont une vie avec des joies et des souffrances, des parents et des amis. Tous partagent notre humanité ; aucun d’entre eux ne souhaite souffrir. Cette prise de conscience doit nous amener à nous sentir plus proches de tous ces êtres, à ressentir de l’empathie à leur égard, à être concernés par leur sort et à leur vouloir du bien. »

Plaidoyer pour l’altruisme, Matthieu Ricard, 2013

À l’universalité de la reconnaissance de la souffrance et de l’aspiration au bonheur, s’en suit la conscience de l’interdépendance, de la connexion de tout avec tout.

« Faisons d’abord porter notre méditation sur un être cher
Il est plus facile de commencer à nous entraîner à l’amour altruiste en pensant à quelqu’un qui nous est cher. Imaginons un jeune enfant qui s’approche de nous et nous regarde joyeux, confiant et plein d’innocence. Nous lui caressons la tête en le contemplant avec tendresse et le prenons dans nos bras, tandis que nous ressentons un amour et une bienveillance inconditionnels. Laissons-nous imprégner entièrement par cet amour qui ne veut rien d’autre que le bien de cet enfant. Demeurons quelques instants dans la pleine conscience de cet amour, sans autre forme de pensée. »

Plaidoyer pour l’altruisme, Matthieu Ricard, 2013

Ce point de départ peut aussi viser un animal qui nous ait cher.

« Étendons ensuite ces pensées bienveillantes à ceux que nous connaissons moins. Eux aussi souhaitent être heureux, même s’ils sont parfois maladroits dans leurs tentatives d’échapper à la souffrance. Allons plus loin ; incluons dans cette bienveillance ceux qui nous ont fait du tort, et ceux qui nuisent à l’humanité en général. Cela ne signifie pas que nous leur souhaitons de réussir dans leurs entreprises malveillantes ; nous formons simplement le vœu qu’ils abandonnent leur haine, leur avidité, leur cruauté ou leur indifférence, et qu’ils deviennent bienveillants, soucieux du bien d’autrui. Portons sur eux le regard d’un médecin sur ses patients les plus gravement atteints. Enfin, embrassons la totalité des êtres sensibles dans un sentiment d’amour illimité. »

Plaidoyer pour l’altruisme, Matthieu Ricard, 2013

J’ai mis en gras cette phrase, car elle n’est pas forcément présente dans d’autres types de méditation, or il me semble que cela soit une étape particulièrement importante et à défi, car c’est un mouvement de pensée plus inhabituel que d’éprouver de l’amour pour des personnes bienveillantes. Et on voit qu’il y a d’ores et déjà une compassion à l’œuvre (sous son aspect motivation)  : cet amour ne consiste pas à être indulgent envers leurs comportements problématiques, mais dans le souhait qu’ils parviennent à abandonner la haine qui cause de la souffrance et ces comportements problématiques.

« Pour engendrer la compassion, imaginons qu’un être cher est, une nuit, victime d’un accident de la route et gît blessé sur le bas-côté, en proie à d’atroces douleurs. Les secours tardent à arriver et nous ne savons que faire. Nous ressentons intensément la souffrance de cet être cher comme si c’était la nôtre, mêlée d’un sentiment d’angoisse et d’impuissance. Cette douleur nous atteint au plus profond de nous-mêmes, au point de devenir insupportable.
À ce moment-là, laissons-nous aller à un immense sentiment d’amour pour cette personne. Prenons-la doucement dans nos bras. Imaginons que des flots d’amour émanent de nous et se déversent sur elle. Visualisons que chaque atome de sa souffrance est maintenant remplacé par un atome d’amour. Souhaitons du fond du cœur qu’elle survive, qu’elle guérisse et cesse de souffrir.
Ensuite, étendons cette compassion chaleureuse à d’autres êtres qui nous sont chers, puis, peu à peu, à l’ensemble des êtres, en formant du fond du cœur ce souhait : « Puissent tous les êtres se libérer de la souffrance et des causes de leurs souffrances. »

Plaidoyer pour l’altruisme, Matthieu Ricard, 2013

Ici, la compassion part d’une empathie à la souffrance, puis est remplacée par le sentiment d’amour. J’ai surligné là encore, parce que cette volontaire confrontation avec la souffrance en tant que telle peut parfois être ignorée d’autres programmes. Parfois, il y a une compassion directe, sans cet aspect d’empathie.

Matthieu Ricard et ses méditations ont également été étudiés en laboratoire, et les chercheurs lui ont demandé de se centrer sur l’empathie afin de voir la différence avec la compassion :

« Ce jour-là, le sujet de la méditation sur l’empathie m’avait été fourni par un documentaire de la BBC que j’avais vu la veille. Il était consacré aux conditions de vie d’enfants handicapés mentaux dans un hôpital roumain qui, bien que nourris et lavés quotidiennement, étaient pratiquement abandonnés à leur sort. La plupart d’entre eux étaient d’une maigreur effrayante. L’un était si frêle qu’il s’était cassé la jambe rien qu’en marchant. Les aides-soignantes s’étaient contentées de lui mettre une attelle de fortune et de le laisser dépérir sur son grabat. Lorsque l’on faisait leur toilette, la plupart des enfants gémissaient de douleur. Un autre enfant, squelettique lui aussi, était assis par terre dans le coin d’une pièce nue, hochant indéfiniment la tête, le regard vide. Tous semblaient tellement perdus dans leur résignation impuissante qu’ils ne levaient même pas les yeux vers les aides-soignantes qui s’approchaient d’eux. Tous les mois, plusieurs enfants mourraient.
J’imaginais aussi une personne chère terriblement blessée dans un accident de voiture, gisant dans son sang au bord d’une route de nuit, loin de tout secours ; à mon désarroi s’était mêlée de l’aversion pour ce spectacle sanglant.
Ainsi, pendant presque une heure, en alternance avec de courtes périodes neutres, je me représentais le plus intensément possible ces souffrances sans nom. Entrer en résonance avec cette douleur devint rapidement intolérable. Leur intensité créait une distance, un malaise incapacitant qui m’empêchaient d’aller spontanément vers les enfants. Une expérience courte, mais très intense d’empathie dissociée de l’amour et de la compassion m’avait déjà mené au burn-out. »

Plaidoyer pour l’altruisme, Matthieu Ricard, 2013

Puis la chercheuse Tania Singer lui a ensuite demandé de continuer cette méditation, mais cette fois sur le versant compassion, et en scanner :

« À peine eus-je fait basculer l’orientation de ma méditation vers l’amour et la compassion que mon paysage mental se transforma du tout au tout. Les images de la souffrance des enfants étaient toujours aussi présentes et aussi fortes, mais au lieu de créer en moi un sentiment de détresse et d’impuissance difficile à supporter, je ressentais à présent un profond courage lié à un amour sans limites envers ces enfants. […]
Chaque atome de souffrance était remplacé par un atome d’amour. La distance qui me séparait d’eux s’effaçait. Au lieu de ne savoir comment approcher cet enfant si fragile qui gémissait au moindre contact ou cette personne ensanglantée, je les prenais maintenant mentalement dans mes bras, les baignant de tendresse et d’affection. Et j’étais convaincu que, dans une situation réelle, j’aurais su entourer ces enfants d’une tendresse qui ne pouvait que leur apporter du réconfort. »

Plaidoyer pour l’altruisme, Matthieu Ricard, 2013

Les chercheurs ont analysé les données de ces deux formes d’état mentaux :

« Une fois les données longuement analysées, Tania [Singer] m’expliqua que les revirements de mon expérience s’étaient accompagnés de modification significative de l’activité de certaines zones de mon cerveau. Ces modifications avaient principalement affecté l’insula antérieure et le cortex cingulaire antérieur associés à l’empathie. L’équipe s’aperçut en particulier que, lorsque je passais à la compassion, certaines régions du cerveau habituellement stimulées en cas d’émotions positives étaient davantage activées que lorsque je restais dans l’empathie. Ces travaux de recherche se poursuivent aujourd’hui et des publications scientifiques sont en cours »

Plaidoyer pour l’altruisme, Matthieu Ricard, 2013

Éprouver des sentiments et élans extrêmement positifs face à la souffrance peut être perçu comme dérangeant, voire malsain ;  Matthieu Ricard, précise le pourquoi de cette démarche inhabituelle :

« Certains objecteront qu’il n’y a rien d’altruiste dans tout cela et que le méditant se fait du bien en soulageant sa détresse . À cela, on répondra tout d’abord qu’il n’y a aucun mal à ce que le méditant se délivre des symptômes de la détresse, lesquels peuvent avoir un effet paralysant et risquent de recentrer ses préoccupations sur lui-même, au détriment de la présence attentive qu’il pourrait offrir à celui qui souffre. Ensuite, et c’est là le point le plus important, les émotions et les états mentaux ont indéniablement un effet contagieux. Si celui qui est en présence d’une personne qui souffre ressent de l’angoisse, cela ne peut qu’aggraver l’inconfort mental de celle-ci. À l’opposé, si la personne qui vient en aide rayonne de bienveillance, s’il se dégage d’elle un calme apaisant, et enfin, si elle sait se montrer attentionnée, il ne fait aucun doute que le patient sera réconforté par cette attitude. Enfin la compassion et la bienveillance développent chez celui qui les ressent la force d’âme et le désir de venir en aide à autrui. »

Plaidoyer pour l’altruisme, Matthieu Ricard, 2013

Il recommande aussi d’autres formes de méditation indirectement liées à la compassion, davantage à l’altruisme en général.

La méditation de la gratitude et de la réjouissance pour autrui :

« Il y a en ce monde des êtres qui possèdent d’immenses qualités, d’autres qui comblent l’humanité de bienfaits et dont les entreprises sont couronnées de succès, d’autres qui, simplement, sont plus doués, plus heureux, ou réussissent mieux que nous. Réjouissons-nous sincèrement de leurs accomplissements, souhaitons que leurs qualités ne déclinent pas, mais au contraire perdurent et s’accroissent. Cette faculté de célébrer les meilleurs aspects d’autrui est un antidote à l’envie et à la jalousie, lesquelles reflètent une incapacité à se réjouir du bonheur d’autrui. C’est aussi un remède au découragement et à la vision sombre et désespérée du monde et des êtres. […]
Cette appréciation et ces louanges sont fondamentalement désintéressées ; nous ne pouvons rien en attendre en retour, nous n’avons aucune vanité à en retirer ni aucune crainte d’être blâmés si nous ne nous réjouissons pas ; bref, nos intérêts personnels n’entrent nulle part en ligne de compte.
Du fait qu’elle est tournée vers l’autre, cette réjouissance constitue un terrain fertile pour l’altruisme. »

Plaidoyer pour l’altruisme, Matthieu Ricard, 2013

La méditation de l’échange

« Pour développer la compassion, le bouddhisme a recours à une visualisation particulière qui consiste à échanger mentalement, par le biais de la respiration, la souffrance d’autrui contre notre bonheur, et à souhaiter que notre souffrance se substitue à celle des autres. Nous penserons peut-être que nous avons déjà assez de problèmes, et que c’est trop demander que d’alourdir encore notre fardeau et de prendre sur nous la souffrance d’autrui. C’est pourtant tout le contraire qui se produit. L’expérience montre que lorsque nous prenons mentalement la souffrance des autres par la compassion, non seulement cela n’augmente pas notre propre souffrance, mais au contraire celle-ci diminue. La raison en est que l’amour altruiste et la compassion sont les antidotes les plus puissants de nos propres tourments. C’est donc une situation dont tout le monde bénéficie ! En revanche, la contemplation de nos propres douleurs, renforcée par la constante rengaine du « moi, moi, moi » qui résonne spontanément en nous, sape notre courage et ne fait qu’accroître notre vulnérabilité.
Commençons par ressentir un amour profond à l’égard d’une personne qui a été d’une grande bienveillance à notre égard. Puis imaginons que cet être souffre énormément. Tandis que nous sommes ainsi envahis par un sentiment d’empathie douloureuse devant sa souffrance, laissons surgir en nous un puissant sentiment d’amour et de compassion et commençons la pratique dite de l’échange.
Considérons qu’au moment où nous expirons, en même temps que notre souffle nous envoyons à cet être cher tout notre bonheur, notre vitalité, notre bonne fortune, notre santé, etc., sous la forme d’un nectar rafraîchissant, lumineux et apaisant. Souhaitons qu’il reçoive ces bienfaits sans aucune réserve, et considérons que ce nectar comble tous ses besoins. Si sa vie est en danger, imaginons qu’elle est prolongée ; s’il est dans le dénuement, qu’il obtient tout ce qu’il lui faut ; s’il est malade, qu’il guérit ; et s’il est malheureux, qu’il trouve le bonheur.
En inspirant, considérons que nous prenons sur nous, sous la forme d’une masse noirâtre, toutes les souffrances physiques et mentales de cet être, et pensons que cet échange le soulage de ses tourments. Imaginons que ses souffrances reviennent vers nous comme une brume portée par le vent. Lorsque nous avons absorbé, transformé et éliminé ses maux, nous éprouvons une grande joie, libre de toute forme d’attachement. Réitérons cette pratique maintes fois jusqu’à ce qu’elle devienne une seconde nature. Ensuite, étendons graduellement cette pratique de l’échange à d’autres êtres connus, puis à l’ensemble des êtres. »

Plaidoyer pour l’altruisme, Matthieu Ricard, 2013

Cette méditation du bouddhisme tibétain semble être le Tonglen (mais Matthieu Ricard ne cite pas cette appellation).

Et en fait, toutes ces méditations se font dans une éthique d’impartialité :

« Le souhait que tous les êtres soient délivrés de la souffrance et de ses causes doit en effet être universel, il ne doit pas dépendre de nos préférences ou de la façon dont les autres nous traitent. Soyons comme le médecin qui se réjouit que les autres soient en bonne santé et qui se préoccupe de la guérison de tous ses patients, quel que soit leur comportement. Comme le soleil qui brille également sur les bons et sur les méchants, l’impartialité permet d’étendre à tous les êtres sans distinction l’amour altruiste, la compassion et la joie que nous avons cultivés dans les méditations précédentes.

Plaidoyer pour l’altruisme, Matthieu Ricard, 2013

On voit aussi que contrairement à la pleine conscience, les méditations liées à l’altruisme et à la compassion ont une plus forte activité réflexive, une activité de représentation ; en cela la compassion est aussi une posture mentale éthique qui est cultivée hors de temps de méditation, et il y a souvent un très grand rapprochement avec le fait de penser comme pourrait le faire un médecin :

« Adopter l’attitude du médecin
L’altruisme étendu ne dépend pas de la façon dont se comportent ceux auxquels il s’adresse, car il se situe à un niveau plus fondamental. Il se manifeste lorsque nous prenons pleinement conscience du fait que les êtres se comportent de façon nuisible parce qu’ils sont sous l’emprise de l’ignorance et des poisons mentaux que celle-ci engendre. Nous sommes alors en mesure de dépasser nos réactions instinctives face aux comportements malveillants, car nous comprenons que ceux-ci ne diffèrent en rien de celui d’un malade mental agressant ceux qui l’entourent : nous nous conduisons alors à la manière d’un médecin. Si un patient souffrant de troubles mentaux frappe le praticien qui l’examine, ce dernier ne va pas le battre à son tour, mais, au contraire, le soigner.
À première vue, il peut sembler incongru de traiter un ennemi avec bienveillance : « Il me veut du mal, pourquoi lui voudrais-je du bien ? » La réponse du bouddhisme est simple : « Parce que lui non plus ne veut pas souffrir, parce que lui aussi est sous l’emprise de l’ignorance. » Face au malfaiteur, l’altruisme véritable consiste à souhaiter que ce dernier prenne conscience de sa déviance et cesse de nuire à ses semblables. Cette réaction, qui est à l’opposé du désir de se venger, de punir en infligeant une autre souffrance, n’est pas une preuve de faiblesse, mais de sagesse.
La compassion n’exclut pas de faire tout ce qui est possible pour empêcher l’autre de nuire à nouveau. Elle n’empêche pas d’utiliser tous les moyens disponibles pour mettre fin aux crimes d’un dictateur sanguinaire, par exemple, mais elle s’accompagnera nécessairement du souhait que la haine et la cruauté disparaissent de son esprit. En l’absence de toute autre solution, elle ne s’interdira pas le recours à la force, à condition que celle-ci ne soit pas inspirée par la haine, mais par la nécessité de prévenir de plus grandes souffrances.
L’altruisme ne consiste pas non plus à minimiser ou à tolérer les méfaits des autres, mais a remédié à la souffrance sous toutes ses formes. L’objectif est de briser le cycle de la haine au lieu d’appliquer la loi du talion. […] Asbjorn Rachlew, l’officier de police qui supervisa l’interrogatoire d’Anders Breivik, l’auteur fanatique des crimes de masse récemment commis en Norvège, déclarait : « Nous ne frappons pas du poing sur la table, comme on le voit au cinéma, nous devons laisser la personne parler le plus possible, et pratiquer l’“écoute active”, puis, à la fin, nous lui demandons : Comment expliquez-vous ce que vous avez fait ? » Si l’on veut prévenir la résurgence du mal, il est essentiel de saisir d’abord pourquoi et comment il a pu surgir. »

Plaidoyer pour l’altruisme, Matthieu Ricard, 2013

À noter que cette métaphore du médecin n’est pas là que pour aider à comprendre les mouvements mentaux de la compassion, mais est aussi liée aux quatre nobles vérités bouddhistes que nous avons vu à la fin de la partie sur la pleine conscience.

La prochaine fois, nous verrons des programmes de compassion sécularisés et connectés à des buts thérapeutiques ou sociaux.

La suite : Les programmes de compassion à l’école, pour les profs et les élèves, néolibéralisation ou non ?


1The development and validation of the compassion scale, Elizabeth Pommier, Kristin D. Neff, István Tóth-Király 2019 https://self-compassion.org/wp-content/uploads/2019/09/Pommier2019.pdf

Viciss Hackso Écrit par :

Attention, atteinte de logorrhée écrite et sous perfusion de beurre salé. Si vous souhaitez nous soutenir c'est par ici :♥ tipeee ou ♣ liberapay ; pour communiquer ou avoir des news du site/de la chaîne, c'est par là :

Un commentaire

Répondre à Les programmes de compassion à l’école, pour les profs et les élèves, néolibéralisation ou non ? – Hacking social Annuler la réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Quelques livres