[PE7] Que faire ? Désobéissance, décroissance et jeu de rôle

Ce présent article fait parti d’un dossier, il est la suite de ces articles :

Précédemment, nous avons conclu notre voyage parmi les notions et études en psychologie sociale, reliant le tout à notre fil rouge et aux idéologies politiques. À présent nous entamons notre série de « que faire ? », des inspirations et idées d’action immédiate ou demandant de la lenteur, à titre individuel ou collectif, des idées de hack social et de constructions. Ceci est l’avant dernier article de la série PE.

Commençons par voir ce qui est faisable dans l’immédiat, à un niveau individuel, pour chacun, dans ces institutions défaillantes. Parce que c’est le plus réalisable, le plus à notre portée, le plus testable. Alors oui, ce sont des pistes de solutions de secours, qui ne sont pas révolutionnaires, mais elles sont au moins réalisables dans l’immédiat et permettent vraiment d’éviter des situations de souffrance, ce qui n’est pas négligeable. Ce sont des petits pas discrets de résistance, et, si petits soient-ils, au moins ils sont concrets, faisables.


La désobéissance discrète des agents


Dans « confessions d’une taupe à pôle emploi » un agent nous livre ses techniques et celles de ses collègues pour résister en faveur des chômeurs ; ce sont des actions qui, clairement, sont issues d’une conscience des déterminations sociales (donc non allégeante), une véritable résistance qui s’oppose aux considérations vues au chapitre 2.

⇒ Ils détruisent les courriers de dénonciation qu’ils reçoivent :

« Chaque matin, entre conseillers indociles, nous nous retrouvons au « pôle appui », le service administratif de l’agence. Une seule mission, urgente : isoler les lettres de dénonciation arrivées par courrier. Toutes relèvent de la même pulsion nauséabonde. L’immense majorité d’entre elles sont anonymes, et affichent de grosses lettres capitales. Et chacune dit peu ou prou la même chose que la précédente : « Je viens porter à votre connaissance le cas de M. Jérôme Choublard, inscrit chez vous et qui travaille au noir chez M. Tartempion depuis un mois. » Quand j’ai eu pour la première fois une missive de ce type entre les mains, au-delà du dégoût que m’inspire ce genre de pratique, j’ai eu peur que mes collègues ne trouvent normal de transmettre les dénonciations à notre direction. Pendant un temps, j’ai liquidé en douce les courriers anonymes. Bien plus tard je m’en suis ouvert à un camarade de bureau devenu un ami qui m’a immédiatement rassuré : « Nous sommes conseillers pour l’emploi, pas flics. » Et, de fait, aucun de nous ne tient à devenir un supplétif de la police. Dans chaque agence, une poignée de collègues veillent, grâce auxquels toutes ces lettres terminent dans la corbeille à papier, sans autre forme de procès. »

Confessions d’une taupe à Pôle Emploi, Gaël Guiselin

 

⇒ Ils effacent les rendez-vous, annulent les radiations

Louper les rendez-vous à des ateliers ou entretien sont passibles de « radiation » ; la radiation est grave pour le chômeur, qui se voit privé de ses allocations le temps de faire repartir son inscription (cela prend un mois au plus rapidement voire bien plus, ce qui peut engendrer des impayés de loyer, d’énergie, ne plus avoir de quoi manger, ne plus avoir de quoi se déplacer, etc. Et on ne peut prétendre au RSA car il faut certains papiers de pôle emploi). Effacer un rendez-vous permet d’éviter cette situation dramatique :

« Dans d’autres cas, il est techniquement possible de procéder à une « déconvocation ». Ce néologisme désigne l’opération qui consiste à supprimer le nom d’un chômeur sur la liste des personnes à qui l’on a prescrit un atelier ou une prestation obligatoire. Quand un jeune cadre dynamique en reconversion appelle en disant : « Je suis convoqué pour créer mon espace emploi sur le site Internet www.pole-emploi.fr,mais Internet ne fonctionne plus chez moi, l’agence est à trente kilomètres de mon domicile et je n’ai qu’un scooter », on efface tout bonnement son rendez-vous. Il n’a jamais été prévu. Quel rendez-vous, d’ailleurs ? Ces manipulations ont l’avantage d’annuler immédiatement les éventuelles procédures de radiation sans qu’il soit nécessaire d’effectuer de démarches administratives, ni de demander l’avis du directeur de site qui préférera parfois faire du chiffre et voir miraculeusement baisser les statistiques. »

Confessions d’une taupe à Pôle Emploi, Gaël Guiselin

 

⇒ Ils contrent les manœuvres vengeresses des employeurs

Lorsqu’on est en conflit avec un employeur, les plus vicieux d’entre-eux peuvent se venger en mettant un temps considérable à fournir ce papier essentiel qu’est « l’attestation Assedic » permettant d’ouvrir des droits d’allocations. Sans ce papier, généralement les agents refusent toute ouverture de dossier d’allocation, ce qui est rapidement dramatique pour le chômeur, car il se retrouve à vivre sans argent et sans pouvoir prétendre à d’autres aides comme le RSA. Certains agents empêchent le drame :

« […]moi j’ai de très mauvaises relations avec mon ancien employeur, il va mettre des mois avant de me donner ce bout de papier… » Il a raison : aucune donnée informatique ne nous permet de calculer les droits d’un chômeur sans recourir au service comptable de l’entreprise dont il sort. Mon client poursuit : « Votre collègue de l’indemnisation me dit d’attendre et de saisir les prud’hommes si ça ne bouge pas. Mais je paie mon loyer comment, en attendant ? »

Miraculeusement j’ai un peu de temps devant moi. Je demande les coordonnées de l’employeur, appelle en me présentant comme agent de Pôle emploi. L’attestation a été envoyée le lendemain. À partir de ce jour-là, j’ai souvent utilisé cette technique, et je tente de la populariser en agence, même si elle se révèle chronophage… et pourtant, les collègues de l’indemnisation m’ont confirmé l’existence d’un courrier type qu’ils peuvent adresser à une entreprise dans ce genre de situation. Il est rarement utilisé. »

Confessions d’une taupe à Pôle Emploi, Gaël Guiselin

 

⇒ Ils mettent en hibernation des dossiers, c’est-à-dire qu’ils ne les contrôlent pas

(sachant que le contrôle peut être synonyme de radiation)  :

 

« Certains chômeurs ne peuvent pas trouver de boulot, ou n’ont aucun intérêt à en chercher. Une femme récemment enceinte, par exemple, dont le congé maternité approche, ne gagne rien à intégrer une nouvelle équipe et à tenter de se faire une place dans une entreprise si elle doit s’arrêter trois mois plus tard… à supposer qu’un employeur veuille bien d’elle« dans son état ». Et quel bénéfice pour un chômeur de 58 ans, aux portes du dispositif de « dispense de recherche », à frapper à de nouvelles portes ?

Plutôt que de les radier, nous les gardons bien au chaud en hibernation dans nos dossiers. On parle de « portefeuille dormant », puisque ces clients, bien qu’existants, ne seront pas sollicités ni contrôlés. Concrètement, chaque mois, en attendant la date fatidique, à partir de laquelle ils sont exemptés de prospection laborieuse, on saisit un entretien fictif qui leur permet de conserver leurs allocations. De leur côté, au moment de leur actualisation mensuelle de situation, ces demandeurs déclarent systématiquement « être à la recherche d’un emploi ». C’est d’ailleurs le conseil que nous prodiguons à tous : « Quel que soit le cas de figure, il ne faut jamais, au grand jamais, laisser supposer que vous ne cherchez pas de travail. Peu importe que vous n’en cherchiez pas vraiment. » Ce conseil s’applique aussi en cas de CDD ou de période d’essai. Quand le contrat arrive à son terme, ou si l’essai se révèle peu concluant, le demandeur n’a ainsi pas besoin de se réinscrire ni d’attendre un délai de carence avant de percevoir ses indemnités. Ne réveillons pas un portefeuille qui dort. »

Confessions d’une taupe à Pôle Emploi, Gaël Guiselin

 

⇒ Ils refusent de faire les contrôles d’identité

« La lampe à UV s’est invitée dans nos bureaux malgré notre refus catégorique de l’utiliser. » Cette lampe sert à contrôler les papiers d’identité, et certaines agences convoquent directement les services de l’immigration pour tendre des pièges aux personnes. Dans l’agence de Gaël, devant le refus des agents, c’est la directrice qui elle-même se charge du contrôle des papiers. Par contre, ils ont réussi à négocier qu’elle ne tende pas des traquenards à des personnes qui n’auraient pas de documents en règle.

 

⇒ Ils refusent de compter le temps passé en entretien avec les chômeurs :

« Je reçois mes clients trente minutes et pas vingt comme cela nous est instamment demandé. Aucun texte légal ne m’en empêche. Je refuse le travail à la chaîne, pour eux comme pour moi. Pas question d’imiter cette collègue qui a installé sur son bureau un minuteur de cuisine en forme de cochon, lequel émet un entêtant tic-tac pendant toute la durée de l’entretien avant de diffuser une sonnerie stridente au bout d’un quart d’heure pour signifier au client qu’il est cuit. »

Confessions d’une taupe à Pôle Emploi, Gaël Guiselin

 

⇒ Ils aident à distance, hors du cadre pole emploi :

« Certains de mes camarades de bureau se sont concrètement engagés dans l’aide aux chômeurs. À force de les côtoyer, ils ont recensé les interrogations les plus fréquentes et les soucis administratifs récurrents. En dehors de leurs heures de boulot, ils ont rédigé des « lettres types » de recours pour chaque situation litigieuse et les fournissent spontanément aux demandeurs en difficulté. D’autres orientent nos clients vers les associations de défense des chômeurs ou les syndicats. Mais la palme revient à ce collègue timide et consciencieux. Paul, véritable puits de science juridique, m’a un jour confié traîner sur les forums de demandeurs d’emploi et participer aux discussions pour renseigner et aiguiller nos clients perdus dans la jungle du chômage. »

Confessions d’une taupe à Pôle Emploi, Gaël Guiselin

Voici pour les résistances décrites dans le livre, mais il y en a certainement d’autres, liées à la profession elle-même, aux connaissances juridiques et administratives du système pôle emploi ; techniques que je ne peux imaginer.

L’important c’est que l’agent se rende compte que l’allégeance à Pôle emploi est source de profonde injustice et de souffrance pour les usagers et qu’ainsi, en eux-mêmes, ils décident de changer de finalité à leur travail. L’auteur raconte très bien comment cette prise de conscience s’opère :

« Certes, dans ma première agence en région parisienne, je me souviens de Virginie, une jeune recrue dynamique et plutôt stricte. Le genre à rire quand elle se brûlait, et encore, jamais pendant les heures de bureau. Elle se montrait intraitable, suivait à la lettre les consignes, ordres, circulaires, pouvait réciter lois, amendements et jurisprudences. Vouée corps et âme à son employeur plutôt qu’à sa fonction, elle incarnait la rigidité technocratique encore plus que la rigueur administrative. Et puis un jour son père a perdu son emploi. Cinquante-trois ans, licencié économique d’un gros groupe industriel, métier en pleine reconversion, bassin d’emplois sinistré, la pire des configurations. À distance, Virginie a essayé d’aider son papa, malmené par des services brejnéviens et des consignes kafkaïennes. Nous l’avons vue changer en une semaine. « Ce n’est pas possible de traiter les gens comme ça, je ne supporte pas qu’on fasse ça à mon père, c’est dégueulasse », a-t-elle lâché, les dents serrées, un jour pendant le déjeuner. Un silence gêné s’est installé autour de la table et une autre jeune collègue a fini par lui dire : « Tu es comme ça, toi. Les demandeurs que tu reçois repartent avec le moral dans les chaussettes. » Virginie a boudé deux jours. Puis elle a commencé à aider les chômeurs plutôt qu’à les fliquer, à les questionner plutôt qu’à les interroger. Elle a appris, aussi, à jouer avec les règles, et même à les déjouer. »

Confessions d’une taupe à Pôle Emploi, Gaël Guiselin

L’empathie, voilà un des déclencheurs de prise de conscience. Parfois, la personne a besoin de voir un proche dans la situation pour la comprendre, mais ce n’est pas une étape obligatoire heureusement, on peut être capable d’empathie avec de parfaits inconnus totalement différents de nous.

Les formateurs, les personnes menant des ateliers de « formatage à l’internalité allégéante » (mais qui ont un nom bien différent), sont conscients de la reprogrammation opérée, mais le problème de taille, c’est qu’effectivement ces individus « formatés » ont plus de chance d’être recrutés. Cela les place dans un dilemme terrible. Mais dans cette vidéo, la personne donne une piste de solution dans l’immédiat (c’est également l’un des chercheurs qui a mené l’étude sur les missions locales) :

Dire la vérité, être sincère sur le fait qu’il faut se faire passer pour allégeant. Tout simplement. Et dire aux usagers, formés, que ce comportement d’interne allégeant est un passeport pour l’emploi quand bien même il est biaisé. Autrement dit, les formateurs apprendraient à jouer ce rôle, pas à devenir ce rôle, ce qui est une différence de taille. Avouer que oui, c’est parfaitement orgueilleux de se croire à l’origine de tous les événements positifs qui nous soient arrivés au travail, que c’est un déni des structures sociales, de ses collègues, mais que jouer cette attitude permet d’être recruté. Et qu’ensuite, petit à petit au travail, on peut discrètement, mais sûrement retrouver un point de vue sur les situations, plus complet… et plus rebelle 🙂

Toujours dans cette quête de sincérité profitable aux personnes, on peut faire du recentrage attributionnel. J’imagine la situation fort désagréable d’un usager en colère qui s’en prend à pôle emploi pour une raison ou pour une autre. C’est pénible pour l’agent, il va sans doute essayer de calmer sa colère, se justifier du fait qu’il n’est pas responsable de son malheur ou dans les cas de fatigue, se laisser entraîner dans ce conflit en accusant l’usager de la responsabilité de ce qui lui arrive. Dans tous les cas cités, le comportement de l’agent est allégeant vis-à-vis de pôle emploi et cette attitude est tout à fait légitime : recevoir de la colère alors qu’on y est pour rien est profondément injuste, très pénible et c’est même extraordinairement courageux d’arriver à garder son self-control dans ces situations.

Je pense qu’on peut réussir à rompre cette dynamique tout simplement en accompagnant la colère de l’usager : oui la situation que vous vivez est injuste, oui il y a de quoi crier, moi aussi si je vivais cela je m’énerverais. Et ça m’énerve pour vous aussi ! On s’accorde calmement à ce que dit l’usager, et, qu’il ait fait une erreur ou que l’erreur vienne du pôle, on essaye de créer une collaboration avec l’usager. « ok, je suis d’accord avec vous, cette situation que vous subissez est lamentable, regardons tout ce qu’on peut faire » et là on fait le listing, on construit un plan d’attaque avec l’usager, comprenant des actions des deux cotés. On ne défend pas Pôle emploi, on ne défend pas l’usager, on prend en compte les erreurs du pôle ou de l’usager, mais juste pour manœuvrer un plan d’action, l’attribution causale se fait globale : oui cette situation est un problème, et on va s’y attaquer ensemble. Pour le dire autrement, l’agent ne se fait plus rouage de pôle emploi, mais avant tout, personne accompagnant autrui face à l’adversité, qu’importe que les problèmes viennent du pôle, de la personne, ils vont affronter ensemble le souci. Je pense que cela peut aider l’agent à moins souffrir, à gérer les colères des usagers, à marcher ensemble vers l’internalité rebelle.

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Le conseil vaut tant pour les agents que les usagers. Pour l’inventaire, à vous de voir 😀 Cette capture d’écran détournée est tirée d’un de leur serious game : http://www.emploi-store.fr/portail/services/creerMonActivite

Chômeurs alternatifs


Ce n’est pas de votre faute.

Évidemment, il existe des personnes qui ont été licenciées à juste titre, je pense par exemple à des harceleurs, des psychopathes, des personnes ayant commis des délits ou mise en danger d’autrui. C’est malheureusement rare de voir des harceleurs licenciés (c’est souvent leurs cibles qui finissent par partir, parfois ils sont même promus…), mais ça arrive dans des entreprises qui prennent soin de l’humain. Pour autant, aussi terrible soit leur attitude, il me semble que c’est une erreur de dire qu’elles sont au chômage par leur faute. Le fait de ne pas trouver du travail, n’est pas du au fait que les entreprises connaissent la nature « harceleur en puissance » d’un individu, les personnes ayant un profil psychopathe ne s’en vantent pas en entretien, tout comme le fait de savoir infliger une pression si maximale à leurs collègues qu’ils finissent tous en arrêt maladie.

Voyez ce maître harceleur institutionnel, condamné par la justice pour ses crimes, hé bien il n’a jamais connu le chômage et vit très bien.

Le chômage n’est pas un jugement, une punition que la société lancerait sur untel parce qu’il s’est mal comporté (ceci est un exemple de cette notion qu’on n’a pas traité « la croyance en un monde juste »). Le chômage est arbitraire, concours de circonstances, lié au contexte économique et à des données que personne, pas même les politiciens, n’arrivent à contrôler. Et le chômage, dans bon nombre de cas, devrait être une victoire qu’on devrait célébrer : je pense par exemple aux usines et aux métiers épouvantables qui ont disparu grâce à la robotisation, on devrait se réjouir que plus aucune vie ne soit bousillée par ces métiers horribles physiquement et mentalement. Mais si la science, la technique avance rapidement ce n’est pas la même vitesse d’évolution pour le social et la politique, parce que les richesses qu’on devrait tous gagner grâce à ces bonds techniques, sont très largement mal répartis et que par rationalisation d’interne allégeant, on justifie cette injustice en pensant que les gens méritent d’être au chômage tout en n’ayant rien, parce que quelque part, ils doivent être mauvais.

Donc non, cessons cette croyance en « un monde juste », les chômeurs ne méritent pas leur état de chômage, et si vous êtes au chômage depuis longtemps, ce n’est pas parce que vous êtes nuls, flemmards ou que sais-je encore. Une situation aussi politico-économique que le chômage ne peut pas tenir en l’absolue responsabilité du comportement d’un individu, c’est un point de vue erroné.

La première chose urgente à faire il me semble, c’est de cesser de se culpabiliser de son état de chômeur. Il ne s’agit pas de se responsabiliser, pas du tout, il s’agit de cesser d’être allégeant. Parce que oui, aussi douloureuse à vivre soit cette posture de culpabilisation « c’est de ma faute si je suis chômeur », elle est allégeante vis-à-vis de la société. C’est une posture de soumission, car elle protège les institutions, les entreprises, les tords économiques, etc. de toute responsabilité dans le problème chômage. Or le chômage, on pourrait très bien le déclarer comme un non-problème, avec par exemple un revenu de base, ce serait une façon de vivre qui pourrait prendre plein de significations, comme une personne qui s’occupe de ses proches, un bénévole, un artiste, un passionné, etc. Il y a mille façons de vivre utilement, avec sens et éthique, à la société sans avoir signé de contrat de salariat. Le problème, c’est que la société ne veut pas voir cet horizon, parce que cela serait synonyme de bouleversement pour toutes les institutions, changement de paradigme, et comme on l’a vu précédemment tout système social se défend de tous changements, cherche à se pérenniser même s’il est comme une tumeur cancéreuse. Cette pérennisation étant aidée par l’internalité allégéante, s’il vous plaît, arrêtez de prendre sur vous la responsabilité d’un problème qui va bien au-delà des individus.

Ce n’est pas de votre faute.

Écoutez Robin Williams, il le disait beaucoup mieux que moi :

 

Le chômage alternatif

Alors j’ai déjà écrit beaucoup sur ce chômage alternatif, dans cet article. Ce témoignage délivré à OnVautMieuxQueCa en parle également. Pour le résumer en une phrase dans ce dossier, il s’agit d’être chômeur interne non allégeant (et hacker décroissant), mais pas forcément en conflit avec le pôle emploi, mais plutôt dans la construction loin du pôle. Parce qu’en tant qu’usager, on a peu de pouvoir sur l’institution, le hacking social de l’institution ne peut que se faire via ses agents.

Donc, pour être chômeur alternatif, il s’agit d’abord de classer au plus rapidement l’affaire pôle emploi et faire en sorte que l’institution ne fasse pas partie de votre quotidien.

bd27
La première urgence en tant que chômeur, c’est se préparer d’un point de vue administratif et juridique, parce les situations insensées sont légions. Par exemple, mieux vaut pas travailler peu sous peine de se mettre dans la misère financière. D’autres résolvent cette situation en ne déclarant pas leur heures (mais c’est illégal) ou alors en faisant leur demande assedic au dernier moment (mais cela nécessite de pouvoir vivre plusieurs mois sans un revenu régulier, juste avec les petites heures de travail). D’autres laissent carrément tomber et demandent le RSA qui lui est beaucoup moins punitif lorsqu’on travaille un peu. BD provenant de l’auteur de ce site : https://adieumonamourpropre.wordpress.com/tag/pole-emploi/

 

  • la technique de mallette en toute circonstance : on s’arme toujours de sa mallette de paperasse à chaque inscription ou requête. La vision de la mallette en question suffit parfois à ce que l’agent interne allégeant revoie à la baisse ses demandes de papiers. (marche avec toutes les administrations)
  • Du feed-back toujours plus de feed-back : on s’assure oralement que le problème est réglé, que tout est enregistré, si possible on demande un papier le confirmant. On le fait avec convivialité et professionnalisme, parce que s’énerver c’est fatiguant et déplaisant.
  • Pour les courriers : on photocopie en triple (voire plus) tous les papiers liés à la requête, colle son matricule et ses coordonnées partout à l’encre noire ineffaçable, agrafe le tout solidement, joint une lettre détaillant toute l’affaire dans ses moindres détails (photocopiée et conservée évidemment), on l’envoie à la poste avec recommandé si on en a les moyens ou on la dépose en main propre, on demande une confirmation orale de la bonne réception du dossier (voire écrite). La procédure semble excessive, mais en fait, même avec toutes ces précautions, les administrations sont encore capables de perdre un papier et de vous accuser de ne pas tout avoir envoyé (si par exemple on oublie les agrafes). Donc on les appelle et on va sur place pour redemander confirmation au moindre doute.
  • Si on cherche un emploi, on n’espère pas une quelconque aide du pôle emploi. Leur site peut aider éventuellement à repérer quelle entreprise recrute (ou laquelle a un important turn-over présumant de mauvaises conditions de travail).
  • On fait en sorte d’être le moins possible dépendant de l’argent pour sa survie et son bonheur. C’est l’un des plus gros soucis et sûrement le plus gros travail à faire, d’apprendre la simplicité volontaire ou encore la décroissance ou la sobriété. Il s’agit de ne pas s’endetter, de trouver les loyers les plus bas, d’abandonner toute consommation ostentatoire inutile. À la place, on peut apprendre à faire quantités de produits soi-même (écologiques et sain, en plus), à réparer, à savoir ce qu’est un « torrent » (pas la définition liquide:) ), à tomber amoureux de la récup’, à devenir un hacker. Bonne nouvelle, ce mode de vie de débrouillard est 1000 fois plus riche de sens, de fierté, d’aventures, de créativité, de joie, de réussite. Faire du shopping deviendra rapidement l’activité la plus déprimante du monde tant c’est nul de banalement acheter (pensez aux RPG, c’est la même différence de signifiance entre un perso qui s’équipe via son craft qu’entre un autre qui va acheter à la boutique).
  •  Stop à la comparaison sociale. Une fois que, chômeur, on a compris que ce n’était pas de notre faute, il faut aussi apprendre à arrêter de se comparer. Cela vient avec le temps, quand l’on comprend que ce qu’on croyait être du bonheur (Untel qui expose son voyage photoshopé sur Facebook ou son dernier Imachin) n’est qu’une mise en scène de celui-ci pour se convaincre que ça rend heureux. Couper la télévision et arrêter les magazines « idiots » , bref les engeances de la société de consommation aident grandement à mettre fin à cette comparaison sociale.
  • C’est le temps de la construction. Le chômage est une opportunité de construire. Que ce soit le développement de compétences, de passions ; que ce soit dans l’activisme, le bénévolat ; etc. C’est le moment où jamais de trouver ces activités à soi, celles qui nous motivent, qu’on a vraiment choisies et qui nous semblent signifiantes. C’est le moment de construire et se construire, car c’est un moment où vous êtes libre de vous autodeterminer sans la pression sociale. Attention, que cette quête ne devienne pas une pression, ce serait contre-productif ; l’engagement, la motivation venant de soi vers un objet ou une activité peuvent mettre beaucoup de temps à naître, on ne peut pas le presser consciemment. Généralement, comme dans tous processus créatif (hé oui, c’est une création de soi), il faut aller à la rencontre de beaucoup de choses, s’ouvrir l’esprit à tout et son contraire, et un jour, alors qu’on est sous la douche (les idées viennent souvent sous la douche), voilà, on sait ce qu’on veut faire et une énergie folle s’empare de nous pour construire ceci.
L'idée, c'est d'éviter la dépression pôle emploi
L’idée, c’est d’éviter la dépression pôle emploi ; BD provenant de l’auteur de ce site : https://adieumonamourpropre.wordpress.com/tag/pole-emploi/

 

Chômeur, contre la violence symbolique

C’est peut-être le défi ultime à Pôle emploi, ne pas se laisser atteindre par la violence symbolique, tout en refusant de se résigner à la subir. Les personnes pensent souvent que pour « résister », il faut entrer en conflit, se mettre en colère, crier, bref entrer en guerre ouverte, sans quoi on est résigné. Mais c’est inefficace. Faire un scandale – même parfaitement légitime à pôle emploi – ne va strictement rien changer, pire cela peut créer de la réactance en faveur de l’allégeance (les agents peuvent défendre encore plus le pôle ; les usagers témoins peuvent encore plus renforcer leur internalité allégeante inconsciente en se disant que les « gens sont cons ». La colère est une stratégie inefficace, c’est fatigant pour tout le monde y compris pour celui qui crie. Mieux vaut accueillir les pires des absurdités comme si vous partiez à la cueillette et que vous tombiez sur des cerises en plein hiver : ouvrez bien vos oreilles, vos yeux, mettez en route votre programme « mémoire ». Et ensuite vous pourrez soit délivrer ce témoignage à onvautmieux, soit vous pourrez posément analyser le WTF de la situation et réfléchir à une façon de le contrer la prochaine fois, ou faire prendre conscience à l’agent de la bizarrerie de ce qu’il a proposé.

Dans l’interaction, posez un maximum de questions, reformulez ce que dit l’agent : il s’agit de faire réfléchir la personne en face, lui donner du temps pour qu’elle se rende compte de ce qu’elle demande. Et lui laisser l’opportunité d’être non allégeante.

La première fois que j’ai senti la violence symbolique à Pôle emploi, j’avais environ 18 ans, on m’avait conseillé de venir à l’ouverture de l’agence pour éviter d’attendre 4h pour un RDV infructueux (à l’époque c’était vraiment horrible). Ok, à 7h45, me voici en train d’attendre dans le noir et le froid avec 20 autres usagers. Derrière la porte, un agent nous regarde, avec un sourire, en buvant son café. 30 minutes après, il est toujours là, avec son café, en train de nous regarder faire la file, pour certains attendre d’être reçu, il sourit et rigole avec ses collègues. L’humiliation était maximale. La stratégie que nous aurions dû avoir avec mes collègues d’humiliation, aurait été de demander avec respect où l’on pouvait également se procurer du café étant donné que nous aussi avions froid, et qu’il avait l’air super bon son café. On aurait pu dire, comme on parle du beau temps, qu’avec le temps entre chaque rendez-vous, on aurait même le temps de faire la plonge s’ils n’avaient pas de gobelet en plastique, on aurait pu parler haut et fort entre nous de l’heure à laquelle nous étions arrivés, de la température du dehors, des enfants mis à garder juste pour aller à ce rendez-vous, au prix du bus, ou à la longue marche qu’il avait fallu faire pour venir là (pour la prise de conscience).

Face à la violence symbolique, on peut informer discrètement mais sûrement celui qui est violent que son attitude est irrespectueuse. En rappelant innocemment des faits de la réalité, en suscitant son empathie sans pour autant l’alpaguer directement dessus. Il ne s’agit pas d’excuser ou de laisser passer, mais d’abord de faire en sorte que la personne saisisse par elle-même toutes les données de la situation que son empathie n’a pas encore saisie. Il s’agit de le faire sans violence (sinon son empathie sera bloquée), juste comme on raconte une histoire, comme on informe et cela peut passer discrètement « Svp, pourriez-vous me donner le temps d’attente pour le rendez-vous, parce qu’il n’y a qu’un bus toute les 45 minutes et à pied c’est un coup à attraper une pneumonie avec ce temps :D, j’ai besoin de savoir si je dois repousser le temps de garde de mon enfant – ce qui va me coûter encore trop cher, c’est certain, mais ce rendez-vous est important, non ? Qu’est ce que vous en pensez ? »

Alors on pourrait résumer ces stratégies au fait de s’occuper des agents de l’institution, et s’ils sont internes allégeants, de faire en sorte de leur faire prendre conscience de l’intégralité de la situation en apportant le maximum d’éléments d’informations, sans entrer dans un conflit qui va renforcer leur position interne allégeante.

  • feindre l’allégeance à petites doses. Être non allégeant à des moments stratégiques.

Cela vaut pour d’autres circonstances qu’à pôle emploi, au travail c’est généralement très bien perçu aussi. Il s’agit de s’accorder à la demande d’allégeance de l’autre dans une certaine mesure (on ne s’accorde pas à la soumission dangereuse pour soi et autrui évidemment) et attendre la bonne occasion pour être rebelle, dans un emballage qui n’en a pas l’air. Encore une fois, prenons exemple sur les yes men :

[Leur dernier documentaire ; ce fichier a besoin de traduction, si des traducteurs motivés passaient par là, ce serait utile :]

Ils jouent totalement le rôle d’allégeant, tant dans les costumes que les attitudes, les normes sociales à l’œuvre, puis ils testent cette allégeance en la poussant à des extrémités grotesques ; sans aller jusque là, on peut feindre l’allégeance pour en savoir plus sur le fonctionnement du pôle, récolter des informations sur le système, pour entraîner doucement l’agent à se libérer de son allégeance, pour proposer petit à petit des changements ou des prises en considération des déterminations. Mais il faut que ça reste un jeu de rôle et ne pas se confondre avec ce rôle, sinon on perd pied dans ces finalités et on finit interne allégeant.

  • Vers l’altruisme.

Là aussi cela vaut pour toutes les situations et pour tout le monde, l’altruisme est la solution la plus efficace pour contrer (la/une) majorité des biais. Si on voit de la souffrance, on va se voir intervenir sans même avoir planifié quoi que ce soit. Et il faut aussi avoir de l’altruisme pour soi même, c’est-à-dire ne pas accepter des situations de souffrance, les quitter au plus vite si elles arrivent. Et de l’altruisme global, qui fait fi des statuts sociaux ou des distinctions. L’altruisme n’est pas de la sympathie amicale, on peut être peu sociable, maladroit dans les relations humaines, voir être marginal ou atypique et avoir de forts réflexes altruistes. Autrement dit pas besoin d’avoir le trait de personnalité « agreabilité » (aussi nommée « soumission amicale », vous imaginez donc les dérives de cette sociabilité) ou  « extraversion » pour être altruiste, possible même que des introvertis, des discrets, des marginaux soient plus réactifs dans des situations où il y a nécessité d’altruisme (cf l’étude sur le jeu de la mort, les résistants sont tous des gens pas forcément bien vus par la société, et ceux qui se soumettent sont bien sous rapport, sociables, amicaux…).

Mais ce reportage en parle mille fois mieux :

https://www.wetube.io/video/vers-un-monde-plus-altruiste/

 

A suivre…

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8 thoughts on “[PE7] Que faire ? Désobéissance, décroissance et jeu de rôle

  1. Article beaucoup plus facile à intégrer que les deux précédents, ça ne fait pas de mal! Merci encore.
    « (mais cela nécessite de pouvoir vivre plusieurs sans un revenu régulier, juste avec les petites heures de travail) »
    Je pense qu »il manque le « mois ».

    Au cas ou vous ne sauriez pas, Milgram est étudié en classé préparatoire scientifique cette année (cours de Français-philo).

  2. Je rejoins mon VDD, celui de la semaine dernière était costaud quand on est pas habitué!
    En tout cas bon article avec de multiples propositions aussi bien coté agent que côté chômeur. Je vous rejoins sur le fait de ne pas culpabiliser (quand j’ai vu le titre j’ai pensé à Will Hunting direct, content de voir le lien !). Au delà de l’altruisme, j’irai même vers le positivisme (il me semble que vous en avez parlé dans d’autres articles). Toujours aller à l’administration de bonne humeur, avec le sourire. Ca marche aussi au boulot d’ailleurs. Plus on est positif, moins les gens sont négatifs avec nous et parfois c’est même contagieux. C’est toujours difficile de positiver sans tomber dans l’extrême (comme la situation décrite de l’attente dans le froid, a part se dire qu’on renforce nos défenses, il n’y a pas grand chose à sauver.
    Je confirme aussi le coup de la mallette, en allant plus loin, avoir préparé son entretien. Pas dans le sens « je sais rédiger mon CV, je dois dire oui si l’agent me propose un emploi de plongeur au bufalo même si je sors d’un restaurant en tant que chef (juste parce qu’il a vu bufalo dans mon cv quand j’avais 18ans), etc. Non. Dans le sens où l’agent est sans doute (hélas) comme beaucoup à leur travail, il attend impatiemment sa pause repas du midi ou sa pause café. Si grâce à nous sa pause vient plus vite ça l’arrange. Vous arrivez avec les papiers qu’il peut avoir besoin dans votre mallette, vous avez cherché autrement (le principe du je me passe de pole emploi). En gros essayez survoler le questionnaire qu’il a devant son écran, comme ça il le remplira lui même (car c’est obligatoire pour lui apriori) et chacun de vous aura gagner de précieuses minutes. Maintenant si grâce au positivisme que vous avez fait preuve, vous avez ouvert une porte chez lui, profitez en. Profiter ne veut pas dire exploiter une faiblesse ou je ne sais quoi, juste qu’un échange reste souvent enrichissant, l’agent le soir pourra raconter sa journée différemment de d’habitude, aura passer une bonne journée, aura réellement aider qqn, et vous vous aurez appris des choses soit pour votre métier, soit pour votre gestion de pôle emploi.

  3. Tout à fait d’accord avec Kerbourgnec/cvdbdo, cet article est beaucoup plus agréable à lire que les autres, même si tout est de très bonne qualité =).
    Depuis le début je suis d’accord avec cette idée de positivisme, et puis je me suis souvenue de ma propre expérience et de celles de mes amis. Des expériences où la « positive attitude » énerve, agace, rend les gens grognons. C’est peut-être juste une impression mais parfois je sentais que plus j’étais positif, plus certains m’ignoraient ou me poussaient à me taire (presque par réactance aux pensée positives en faite ???). J’imagine que vous voyez de quoi je parle. Et donc, comment faire face à ce négativisme sans faille ? l’Ignorer ?
    Sinon j’ai une autre question que je garde pour moi depuis le premier article sur PE : un externe a-t-il forcément une pensée déterministe à la spinoza (ou un autre) et si oui, pourquoi l’appelle-t-on un externe et pas un déterministe ?

    1. Voilà, j’ai tenté de te répondre un peu plus bas 🙂 Oups, j’aurais peut-être dû aérer un peu mon texte par contre. J’espère que tu ne m’en tiendras pas rigueur et que tu arriveras au bout de mon pavé.

  4. Je pense que l’externe est avant tout conscient de la présence de forces extérieures et de l’impossibilité de toutes les contrôler ou même les connaître, ainsi, et c’est selon moi le plus important, que de celle de l’inconscient qu’aura du mal à admettre quelqu’un convaincu de la positivité totale de ses décisions, comme s’il avait une capacité de création incoercible et inconditionnelle. Je ne cherche pas par là à mettre en cause le concept de libre arbitre, car une telle discussion serait au niveau fondamental plutôt inutile dans les considérations qui nous intéressent, simplement à mettre en évidence les conceptions (selon moi) de l’un et de l’autre pour la suite. L’interne sera convaincu de la (toute?) puissance de sa volonté par rapport au monde (inerte c’est-à-dire non contrôlé, non connu par un tiers-pensant) qui l’entoure,et par conséquent n’admettra pas les éventuelles contraintes qu’il pourrait en subir (à vrai dire le stoïcien aurait un raisonnement à peu près similaire, bien que ses conclusions finales soient différentes), ainsi que de celle des autres qu’il considère à son tour comme des sources fondamentales et ponctuelles de « création de volonté », par opposition à tout le reste. En résumé, comme ce qui n’est pas soumis à un contrôle pensant et agissant est en quelque sorte abandonné par le mouvement épitopique de l’ensemble des volontés, il percevra cette partie encore obscure du monde comme malléable et ductile, laissée à ses soins en quelque manière ; l’interne se sentira un droit, une légitimité fondée sur l’absence de pouvoir, une invitation à prendre ce qui à ses yeux n’est à personne encore, peut-être parce qu’il ne peut concevoir une circonstance sans propriété, comme il ne peut concevoir réellement une existence sans une conscience qui la subordonnerait. C’est-vraisemblablement cette omnipotence de la volonté qui fait que les croyants monothéistes (particulièrement les chrétiens protestants ou mormons) adhèrent tout particulièrement à l’idéologie capitaliste et exaltent autant l’accomplissement personnel et la culpabilité individuelle, notion centrale et commune à leurs religions. Un esprit audacieux pourrait même tenter d’expliquer la naissance de telles religions par l’impossibilité qu’a l’homme de se représenter le non-être-conscient, qui le fit remplir la bouteille vide de la matière de la mirifique substance divine. A vrai dire, ce serait bien là plutôt la pensée spinozienne : le philosophe n’avait-il pas d’ailleurs lui-même écrit que « la volonté est l’essence de l’homme » (en gros)? La volonté dont l’interne voit luire en lui l’appétit convaincu de sa puissance, ne serait-ce pas là justement celle qui réside dans tout ce qu’il touche? La non-prédictibilité du futur le fait s’imaginer qu’il détient à lui seul la capacité à imposer, à développer sa volonté presciente d’elle-même à travers le fertile terrain de la possibilité. Ce qui est selon moi à la fois vrai et faux dans une conception spinozienne, puisque comme tu l’as dit l’externe s’y reconnaîtra peut-être ; cependant il n’est pas nécessaire dans son acception du monde que tout soit déterminé, car il lui suffit de reconnaître ses propres indéterminations pour basculer dans la sphère de l’externalité. Celle-ci pourra peut-être être vue comme un monde où la volonté se retrouve diluée, où l’influence « bave » d’une individualité à l’autre, pour se mélanger de proche en proche et finir par n’avoir plus guère de point commun avec l’existence telle qu’on se la représente plus classiquement, avec des concepts et des objets bien distingués. En cela, on rejoint quelque part l’idée de la totalité d’un Spinoza ; mais cette sphère d’influence réciproque est-elle exempte de toute création, de ce qu’un déterminisme effarouché appellerait peu-être  »irrationalité »? Je ne vois pas de contradiction, à vrai dire, d’autant que même un profond externe pourra toujours croire à son propre libre arbitre, simplement en admettant que son évolution, ce qu’il définit comme étant lui-même, ne pourra être réduit à ce facteur qui néglige toute influence. Mais un déterministe, par contre, sera vraisemblablement obligé de tomber dans l’externalisme le plus forcené, étant donné qu’à moins d’être sincèrement aveuglé, il ne pourra occulter tout ce qui, n’étant pas lui, dispose pourtant de ses lois propres. A vrai dire, un interne spinoziste ne me paraîtrait pas forcément plus incohérent, dans la mesure où ses désirs et ses tentatives, ses actions, certes déterminées, seraient pour lui l’expression parfaite de son être profond, et par conséquent il verrait que la volonté qu’il exprimera, celle qui le fait de l’immobilité arriver à la projection consciente, il y a bien plus de chances qu’il obtienne ce qu’il désire, puisque son désir sera la tendance propre de la volonté qu’il portera… Ce n’est pas pour rien que Spinoza a élaboré une morale. D’ailleurs, il me semble important de remarquer qu’un déterministe, ou un externe, ne seront pas forcément fatalistes, car ce mot renvoie à une acception péjorative d’un caractère humain, tandis que les deux précédents en seront aussi éloignés que le cuisinier qui élabore ses plats, tout en connaissant parfaitement l’effet qu’auront, culinairement parlant, l’adjonction de telle quantité de muscade ou le passage de trois minutes au four à telle température, et consent pourtant à se laisser surprendre par les menus qu’il aura lui-même élaborées, l’est du banquier qui quoi qu’il arrive sait il aura sa prime au fin du mois s’il continue à obtenir son montant d’emprunts à tel taux d’intérêts et pour telle clientèle.

    Voilà, j’espère avoir répondu à ta question, en espérant n’avoir pas été trop long et trop verbeux 🙂 merci d’ailleurs de m’avoir invité à cette petite réflexion, qui m’aura autant plu qu’à toi, je l’espère !

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