[PE6] Des autodéterminés rejetés : une étude dans les missions locales

Ce présent article fait parti d’un dossier, il est la suite de ces articles :

Dans la partie précédente nous avons découvert la norme d’allégeance : il s’agit d’une soumission implicite à l’ordre établi via le déni, dans les explications, du poids de l’environnement social. Nous avons découvert également un nouveau profil, celui d’interne rebelle (=non-allégeant), qui lui est une personne « proactive » et consciente du poids de l’environnement social. Celui-ci s’avère rejeté dans la société, ce qui prouve que ce n’est pas l’internalité qui est un trait favorisé, mais bien la soumission par déni des déterminations sociales (= allégeance). Aujourd’hui, on teste le rapport à l’allégeance dans les missions locales.

***

La mission locale, c’est le pôle emploi des jeunes de 16/25ans excepté que l’aide peut aller au-delà du champ professionnel et concerner des problématiques personnelles, familiales, etc. Voici leur présentation, par eux-même dans cette joyeuse mise en page du site web :

mission-locale-1 Au vu de la dernière phrase, on pourrait avoir bon espoir que cette institution s’occupe des structures sociales autour du jeune, qu’elle travaille directement avec les entreprises ou d’autres groupes pour aider le jeune ; autrement dit, qu’elle ne fasse pas le focus que sur le jeune, mais qu’elle s’occupe un peu de l’environnement social aussi. Mais non :

mission-locale-2

L e focus est fait sur le modelage du jeune, comme pôle emploi modèle ses chômeurs ; Il n’y a pas d’action (ou peu) sur les structures sociales déterminantes sur sa vie. On est exactement dans la même dynamique que décrite au début de notre dossier.

Cette étude est donc à mon sens tout aussi reportable sur le pôle emploi : ces deux institutions partagent les mêmes considérations sur le chômage et la façon dont le jeune chômeur doit se comporter ou ne pas se comporter. Leurs actions se ressemblent comme des jumelles.

« Répondant au principe institutionnel qui veut que le jeune soit l’acteur de son parcours, les outils et méthodes activés par le conseiller font écho à la norme d’internalité. Mais le travail de socialisation engagé par la mission locale mobilise également des critères d’évaluation de la conformité des jeunes par rapport aux attentes du monde professionnel, critères qui dépassent la seule autonomie, et que l’on pourrait appréhender en termes d’allégeance. L’allégeance est-elle effectivement un principe ordonnant les pratiques de la mission locale ? Si oui comment s’articulent ces deux principes d’action que sont l’internalité et l’allégeance ? L’un synonyme d’émancipation et de responsabilité, l’autre illustrant le respect et le soutien de l’autorité : y a-t-il un quelconque paradoxe à vouloir les concilier ? »

L’allégeance : un principe des logiques d’aide à l’insertion professionnelle, Lionel Dagot et Denis Castra https://osp.revues.org/3362

Dans cette étude, 153 agents des missions locales devaient juger des questionnaires déjà remplis renvoyant aux profils établis par Gangloff (interne allégeant, interne rebelle, externe rebelle, externe allégeant). Ils devaient pronostiquer leur chance de trouver un emploi, c’était demandé ainsi :

« 1) Selon vous, *prénom du profil* retrouvera du travail très facilement ou très difficilement ? : (utilisez l’échelle de réponse en 6 points en cochant la case de votre choix, allant de Très difficilement Très facilement) »

Par jeu pour vous, j’ai enlevé l’étiquette décrivant les profils et j’ai changé les prénoms afin de les différencier, ainsi vous pouvez les juger comme si vous étiez un agent d’insertion ou presque (votre résultat sera néanmoins biaisé parce que vous en savez maintenant trop sur l’étude et ses objectifs).

Tous les profils commençait ainsi :

« [prénom] a 20 ans, est célibataire et réside à Bordeaux. Il y a deux semaines, il a perdu son emploi de vendeur-magasinier suite à un plan social. En effet, la société qui l’employait depuis deux ans a fait faillite.

Il vient aujourd’hui à la mission locale et rencontre un conseiller. Voici un extrait de leur conversation :

Conseiller : Qu’est-ce que vous avez comme formation ?

[prénom] : J’ai un C.A.P. de vendeur-magasinier. »

Voici la suite qui diffère selon les profils :

profil-mission-locale-dagot

Face à ces profils, il était également demandé : « Vous serait-il possible sur la base de la présentation du cas de *nom du profil*, d’imaginer son portrait en utilisant la liste d’adjectifs suivants ? » les agents devaient en choisir 5 parmi ces 30 descriptifs :

liste-descriptif

Comme vous le voyez, il y a des descriptifs positifs (10), des descriptifs négatifs (10) mais également des descriptifs de l’ordre pathologique, relativement graves.

En dernier lieu, il leur était demandé de choisir ce qu’ils préconisaient comme action pour le profil étudié :

3) Imaginez que vous deviez aider [prénom]. dans son parcours de recherche d’emploi. Pourriez-vous classer les 4 phases de travail suivantes selon l’importance que vous leur donneriez dans le cas de Stéphane ?

(marquez 1 pour la phase que vous jugez la plus importante, 4 pour la moins importante, 2 et 3 pour les intermédiaires).

  • Mise en relation avec des employeurs

  • Session d’Orientation Active ou Module d’Orientation Approfondie

  • Bilan de compétences

  • Soutien ponctuel (aide à la recherche d’emploi telle que atelier C.V., lettre de motivation, entretien)

Résultats :

Voici les pronostics à l’emploi des différents profils :

score-moyen-pronostic-emploi-dagot-2002

mission-locale-result-1

Ce qu’avait découvert Gangloff se reproduit ici ; les agents imaginent un meilleur retour à l’emploi pour 1. l’interne allégeant 2. externe allégeant, 3. externe non allégeant 4. interne non allégeant. Les calculs statistiques sur l’effet des variables (tableau 1) montrent que c’est clairement l’allégeance qui est décisionnaire sur les pronostics (19.76), l’internalité seule (1.66) ou l’allégeance couplée à l’internalité n’ayant que très peu d’effet (2.86).

***

Voici les « phases de travail » qu’ont proposé les agents selon les différents profils :

mission-locale-result-3

 

Autrement dit, les allégeants sont mis directement en relation avec les employeurs au contraire des non-allégeants qui doivent d’abord être « guidés » selon les agents (pour ne pas dire formatés à devenir allégeants afin d’être présentables aux employeurs).

Voyons à présent comment les agents ont décrit les différents profils

Vous avez pu voir à quoi ressemble le dossier. Il n’y a rien de plus le complétant, donc on peut imaginer que les agents soient frileux à juger la personne avec si peu de données. Si vous êtes familiers de la psychologie, étudiant ou même pro dans le social, vous savez que l’on ne colle pas des descriptions pathologiques à des personnes que l’on n’a pas suivies longuement, parce que mal « diagnostiquer » une personne, c’est un véritable drame, la personne va s’identifier à ce mot grave et cela peut être catastrophique pour sa vie. On peut littéralement bousiller une vie avec un tel étiquetage. En principe les agents le savent, donc il est possible que même pour les profils qu’ils n’aiment pas, par professionnalisme, ils aillent employer des qualificatifs positifs pour encourager la personne. Pour donner un exemple très concret, j’ai fait un test d’entretien d’embauche conçu par pôle emploi pour voir ce qu’il se passait si je donnais que des réponses d’externe pas très allégeant :

captures-decran_2016-06-22-16-37-02
Vous pouvez tester l’application ici : https://play.google.com/store/apps/details?id=com.poleemploi.entretien&hl=fr ; toutes les réponses au choix y sont allégeantes, soit interne, soit externe, sans doute parce que l’entretien est une situation sociale de grande soumission. Or en réfléchissant bien, on pourrait y être interne rebelle et séduire tout de même l’interlocuteur (si celui-ci était intelligent et savait reconnaitre les potentiels créatif, par exemple). Si vous n’avez pas accés à l’appli, je peux vous fournir les captures d’écran dans les commentaires.

Et bien même si j’ai raté en beauté, la personne qui a réalisé l’application a pris en compte le fait qu’il ne faut pas démoraliser les gens même s’il se rate totalement à ce qu’on leur demande.

Alors, on imagine que les agents de la mission locale ont employé des termes gentils pour décrire les parfaits inconnus qu’ils avaient a juger :

descriptif-positifs-dagot-castra-2002
On voit que c’est l’interne allégeant – et plus généralement l’allégeance – qui récolte les compliments ; l’interne rebelle est clairement mal perçu.

mission-locale-result-4

Les classements sont les même qu’avant, l’interne allégeant a le plus de qualificatifs positifs, le moins de négatifs et aucun psychopathologique. L’interne non allégeant, dernier, a le moins de qualificatifs positifs, le plus de négatifs et des descripteurs psychopathologiques… Descripteurs qui à mon sens, si les agents étaient mieux formés, ne devraient pas être utilisés par déontologie.

descriptif-psychopatho-daguot-castrat-2002
Ce graphique ne devrait pas exister, quels que soient les profils. Dans l’idéal, personne ne devrait employer des descriptifs psychopathologiques sur la base d’informations aussi peu complètes que le dossier présenté, en plus de n’être absolument pas docteur, psychologue ou psychiatre.

Les auteurs de l’étude sont explicites dans la conclusion de leur étude :

« Ce qui nous paraît le plus important ici n’est pas le pronostic défavorable adressé aux non allégeant. En effet, on pourrait comprendre que les conseillers « connaissent » les attentes du monde du travail et répercutent leur clairvoyance sur les pronostics. Mais l’anticipation d’une mise au travail reportée pour les non allégeants, et surtout une description nettement stigmatisante, incitent à questionner les logiques à l’œuvre dans les raisonnements des professionnels de l’insertion. Avec ces résultats ressurgissent les critiques que l’on croyait réservées à une époque lointaine (Castel, 1973) : la pathologisation de la contestation, et le soutien indirect à l’ordre établi fourni par les professionnels du secteur de l’insertion dans son acception la plus large. Nous souhaiterions particulièrement insister sur la stigmatisation du discours interne non allégeant. Si dans l’ensemble les non allégeant sont perçus plus négativement et bénéficient des moins bons pronostics, cela est surtout marqué pour l’interne. Tout semble se passer comme si le processus excluant de naturalisation des difficultés, sous-tendue par l’internalité (Castra, 1998), se doublait d’une éviction irrémédiable de la sphère des possibilités de réinsertion par l’adoption d’une posture non allégeante. Les commentaires des conseillers viennent appuyer cette interprétation, car ils font souvent mention de réserves quant à la capacité de l’individu à travailler (manque de motivation, éloignement de la réalité…), alors qu’est parfois reconnu à l’externe non allégeant un certain potentiel à prendre du recul et à analyser la situation. »

L’allégeance : un principe des logiques d’aide à l’insertion professionnelle, Lionel Dagot and Denis Castra https://osp.revues.org/3362

Autrement dit,  les rebelles sont considérés comme malades, les agents soutiennent indirectement l’ordre établi, quelles que soient les injustices en évinçant celui qui regarde avec critique et clairvoyance les structures sociales. Plus la personne a de qualité à sa rébellion, plus elle est marginalisée, à la différence de l’externe, qui malgré son désespoir latent et son manque de clairvoyance, est favorisé malgré tout.

« Le passage de l’internalité au second plan sur la scène normative entre en conflit avec une conception dominante, qui fait de l’idéologie libérale l’ultime point d’attaque des phénomènes de pouvoir et de domination dans notre société. Ainsi, il est très probable que les discours libéraux développés au sein des entreprises, et par l’ensemble des professions psycho-socio-éducatives, ne soient qu’un vernis lexical sous lequel opère un puissant système de normalisation et de préservation de l’ordre établi. L’état agentique de Milgram (1974), dans lequel le sujet abandonne son autonomie et se considère comme l’agent exécutif d’une volonté supérieure, est probablement encore d’actualité dans la sphère socioprofessionnelle. »

L’allégeance : un principe des logiques d’aide à l’insertion professionnelle, Lionel Dagot et Denis Castra https://osp.revues.org/3362

Autrement dit, que l’allégeance soit une norme sociale plus importante à respecter que l’internalité, même si les discours officiels vantent l’internalité, est un vernis de l’idéologie libérale. Derrière ce vernis, ce qui est souhaité par les entreprises, ce sont des individus aptes à l’obéissance, à l’état agentique, c’est à dire qui n’émettent pas de critiques, qui ne s’opposent pas à ce qu’on leur ordonne, quelle que soit la nature des ordres. La différence avec le protocole de Milgram, c’est que cette demande d’obéissance est masquée sous des demandes d’autonomie, de responsabilités de la part de l’individu, ce qui, bien que cela soit totalement paradoxal en termes de sens (l’état agentique est le contraire de l’autonomie, il est total abandon de tout pouvoir de l’individu, même sa conscience, c’est une aliénation totale), est dans les faits, plus efficace.

Pour le dire plus rapidement, l’individu que veut la société, c’est un individu qui se croit autonome, libre de toute détermination, responsable, mais qui est en état agentique. Et le fait qu’il se croit autonome alors qu’il est à la merci des ordres, augmente son état agentique, le pérennise, car il n’arrive même pas à prendre conscience de cette soumission.

Cette situation est grave. Car comme vous le savez, on ne cesse de parler de Milgram dans nos lives et ailleurs, vous savez à quel point il est difficile de se soustraire à cette soumission, même dans un cadre où l’autorité est manifeste. Ici c’est bien pire. Voici pourquoi nous avons pris tant de temps et de pages pour vous expliquer tous les mécanismes de cette internalité allégeante. C’était trop important pour ne pas creuser en profondeur tout ceci.


Concluons ! …Ou presque:)


Les études sur l’allégeance sont bien moins nombreuses que celles sur l’internalité, il est probable que le concept s’affine dans le futur, qu’on trouve de nouveaux indicateurs. Il semblerait par exemple qu’il y ait un lien entre la croyance entre un monde juste et l’internalité, qui serait issu d’une dissonance cognitive. La croyance en un monde juste pouvant se représenter comme « s’il arrive telle chose positive ou négative à telle personne, c’est parce qu’elle le mérite ». Comme les personnes manquent d’informations pour juger, alors par processus de dissonance cognitive elles vont la juger responsable de ce qui lui arrive (parce que la cognition « je ne sais pas » est insupportable pour des questions d’estime de soi, ou d’énergie mentale indisponible pour avoir la motivation de chercher, alors il est plus simple d’avoir la cognition « c’est de sa faute »). Il y a beaucoup d’interprétations probables aux jugements des personnes sur autrui, peut-être que nous y reviendrons dans le futur.

En savoir plus sur la dissonance cognitive :

Bien que Gangloff dise que la norme d’allégeance remet en jeu la norme d’internalité, je pense pour ma part qu’au contraire, cela « gonfle » ce qui a été découvert, surtout les recherches sur la norme d’internalité. Il faudrait voir tous les questionnaires d’internalité soumis aux personnes et vérifier si toutes les questions d’internalité sont bien allégeantes, et les mesures précédentes seraient toujours aussi valides, il suffirait de bien cadrer leur interprétation sur la notion d’allégeance (ce qui a déjà été plus ou moins fait avec Beauvois, Dubois, qui lient plus ou explicitement des questions de soumission à ces notions).

Le LOC est par contre totalement biaisé à mon sens ; d’une part parce que les anticipations, renforcements des personnes, ne sont clairement pas des piliers de la personnalité mais fonction des situations (donc changeants) et sociaux (la personne dit penser ainsi pour plaire, pas parce qu’elle le pense vraiment). Il est biaisé d’un point de vue idéologique, la personne n’ayant le choix qu’entre le profil type du winner managérial allégeant et le sentiment d’impuissance. Autrement dit, le loc lui-même a un biais d’internalité.

Or, si la psycho de la personnalité et la psycho sociale ont d’autres marottes que le LOC à présent, ce n’est pas le cas du monde managérial, des RH et autres personnes liées au développement personnel, etc. Il est encore décrit comme une mesure fiable de la personnalité, il sert à recruter, etc. Voilà pourquoi il me semblait absolument primordial de parler du loc ; cet outil biaisé est trop utilisé, pas assez critiqué et – pour notre dossier – il permettait de montrer que, oui l’allégeance n’a pas de frontière de classe, que même les scientifiques peuvent en faire preuve, même en concevant avec objectivité, rationalité des outils, les « considérations » peuvent biaiser les études.

Je croise souvent des apprentis critiques scientifiques sur la toile, qui se jettent sur les études pour en accuser les chiffres ou la méthode. Fort bien, mais là où il y a des biais généralement dans le domaine de la recherche en psychologie (peut-être ailleurs également), ce sont dans les problématiques ou les considérations qui ont construit les méthodes, que ce soit le protocole d’expérience ou les questionnaires.

L’erreur fondamentale d’attribution est un concept qui lui, par contre est beaucoup plus facile à repérer dans la vie quotidienne : imaginons un petit couple ; Roger casse un verre, Ludovic dit que c’est parce qu’il est maladroit ; or Roger fait tout le temps la vaisselle donc il a statistiquement plus de chance de casser des verres contrairement à Ludovic qui se contente de toucher les verres pour boire ce qu’on lui a servi. On a là une erreur fondamentale d’attribution, parce que Ludovic n’est pas attentif à la situation ou ne veut pas remettre en question son propre comportement de non-aide.

Toutes les attributions internes ne sont pas fausses pour autant. Roger peut par exemple accuser à juste titre Ludovic de ses erreurs « je ne casserais pas autant de verres si tu m’aidais de temps en temps ! ».

Tout cela pour vous dire que faire des attributions n’est pas mauvais en soi, on est souvent obligé, pour prendre des décisions importantes, de faire des attributions. Et c’est ce qu’on peut reprocher au protocole de Jellison : les sujets sont mis dans l’obligation implicite de faire des attributions (quand on leur demande de noter le taux de culture des personnes), il y a un effet de soumission à l’autorité. Mais, excepté cette critique, force est de constater que l’erreur fondamentale est bien vivace, on peut en prendre constat dans des dizaines d’expériences différentes et dans l’actualité. Par exemple, de nombreux Anglais ont regretté leur vote pour le Brexit dès le lendemain parce qu’ ils pensaient que quitter l’Europe virerait les immigrés (erreur fondamentale d’attribution, bien alimentée par certains partis) et ils n’avaient pas du tout imaginé les conséquences économiques.

Trop loin du quotidien ?

Contrairement à des expériences dont on parle d’habitude, qui reproduisent des « minis » quotidiens, des petites situations, ces études tiennent presque pour l’ensemble à des questionnaires. Ainsi, on peut avoir l’impression que c’est bien loin de ce qu’on vit ou peut observer dans la vie quotidienne, surtout qu’on parle de norme, et que les normes ne sont pas des « vérités » au sujet des gens, mais des comportements optés parfois dans certaines situations précises (l’entretien d’embauche par exemple).

Mais extirper ces normes, les mettre en valeur pour les étudier, c’est démasquer les idéologies qui nous formatent jusque dans nos processus mentaux.

« La norme d’internalité « trouve son champ de pertinence sociale dans la production d’un système de pouvoir libéral » (Dubois 1994 : 193). L’internalité en effet procède de la naturalisation des valeurs dominantes. Elle permet de légitimer, en invoquant les qualités personnelles – le « mérite » -, la position de chacun dans la hiérarchie sociale, tout en masquant l’arbitraire social. »

La norme d’internalité, un concept de psychologie sociale libérale ? Odile Camus http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=1662#tocto1n3

Nous répandons des idéologies dans nos jugements, nos explications, nos anticipations et cela dès l’âge de 8 ans, sans pour autant parler politique. Mettre le point dessus, c’est pouvoir avoir les outils pour se déformater et aider les autres à en faire de même. Refuser de faire une attribution interne lorsqu’on a pas beaucoup d’informations sur la situation est un acte de résistance qui certes est très peu épique, mais qui n’alimente pas les idéologies libérales servant aux dominations diverses.

Revenons à notre fil rouge, pourquoi pôle emploi nous déprime ?

Pôle emploi nous déprime parce que l’institution est inefficace, source de paradoxe et formatante. Parce qu’interne allégéante, à moins de tomber sur des agents rebelles, l’institution nous accuse et protège les exploiteurs, elle nous fait porter les fautes, nous réduit en nous apprenant à occulter le contexte. C’est déprimant parce que nous sommes conscients de l’injustice de ce jugement, parce que nous sommes touchés dans notre estime de soi.

Cette déprime-pôle-emploi, est, à mon sens un signe de non-formatage, de non allégeance et de clairvoyance normative, autrement dit de clairvoyance sur les déterminations sociales. Évidemment, les personnes ne l’expriment pas forcément en ces termes, mais elles le sentent très bien, et l’expliquent bien, ce formatage et ce monde paradoxal qu’est le pôle. Et ça, c’est une sacrée qualité, qui ne demande qu’à évoluer pour qu’on ne soit plus touché dans notre identité par les étiquetages de ces institutions d’insertion. Si elles refusent notre point de vue, nous jugent non apte à travailler, ce n’est pas une question d’amour, de jugement de votre personne, c’est une question pour eux d’obéissance au marché du travail, ils appliquent un jugement non de votre personnalité, mais un jugement qui a des intérêts économiques,néo-libéraux, saupoudré d’american dream. Il nous faut donc apprendre à ne pas se sentir concerné par ces jugements, à en être étranger : les agents ne font là qu’obéir (sans en avoir forcément conscience) à des enjeux qui ne nous concernent pas dans notre personnalité. Autrement dit, pour que pôle emploi ne nous déprime pas, il faut aussi nous débarrasser de notre internalité allégeante et cesser de nous sentir coupables de notre sort ou croire à ce que les internes allégeants jugent de notre position sociale. Rappelez-vous qu’inconsciemment, ils ne font qu’obéir à leurs dominants, ils les protègent. Cela n’a rien à voir avec vous, quoiqu’ils puissent en dire, c’est une question de société, de pouvoir sur les uns et les autres, une question de « le monde ne doit strictement pas changer : jugeons les personnes dont la réflexion est une menace, avant qu’elles ne comprennent qu’elles en sont et se mettent à l’œuvre de changer notre monde ».

Cependant, la crise économique étant telle, les problèmes de société déterminants nos vies sans que nos efforts d’intégration (= d’allégeance) n’y puissent strictement rien, les injustices étant tellement énormes qu’impossible de ne plus les voir, la souffrance au travail est telle qu’il faut vraiment être soi-même très souffrant pour ne pas la reconnaître en tant que souffrance. Plus la crise avance, plus il va être impossible de cacher les déterminations sociales, d’être interne allégeant. C’est trop flagrant.

À moins que certains politiques poussent à faire d’autres attributions causales, et attribuent ces problèmes de chômage à d’autres personnes, je ne sais pas les immigrés… On aurait là encore une erreur fondamentale d’attribution, qui nie encore le contexte social dans sa globalité, et qui serait encore interne allégeante. Parce que s’attaquer à une partie de la population, c’est encore protéger les dominants et leurs structures d’exploitation.

Autrement dit, on a encore du boulot 🙂 Mais bonne nouvelle, si ce dossier a peut être paru abstrait, ces recherches quant a elles sont très inspirantes et le « que faire » va être extrêmement fourni et nous espérons vivement que vous aussi, ces recherches ou les « que faire » que nous allons proposer vous inspireront encore d’autres idées auxquelles on n’a pas pensé.

À SUIVRE…

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13 thoughts on “[PE6] Des autodéterminés rejetés : une étude dans les missions locales

  1. Salut Viciss,

    Je suis avec un grand intérêt tes billets, et je me permet de commenter celui-ci au sujet de ton coup de gueule sur l’étiquetage que les sujets ont exprimés.
    D’abord je suis tout à fais d’accord avec toi, c’est totalement inacceptable et incorrecte pour des professionnelles de caractériser ainsi des usagers. Néanmoins, j’ai deux suggestions à faire, la première porte sur le cadre de l’étude et son aspect « confidentiel », et la deuxième sur le fait que les descriptions pathologique font partis de notre langage courant.
    Pour étayer mon propos, l’étude demandait aux sujets d’évaluer les candidats, il est normal qu’ils aient émis des commentaire qui dépasse le cadre de leur profession. Et, pour les propos d’ordre psychiatrique, les mots paranoïaque, mélancolique sont entrés dans le langage courant et n’ont plus le sens purement médicale. Je me demande aussi si le terme de personnalité antisociale n’est pas vu comme un synonyme de non-allégant…

    Sur ce, tes articles sont vraiment de haut niveau, j’attends les prochains avec impatience. Pendant ce temps je me rue sur ma télé pour suivre les infos de M Pujadas.

    Nyx

    1. Merci beaucoup ! elles sont peu connues du grand public ces études alors je suis vraiment contente que ces études intéressent.

      En effet, l’aspect confidentiel + la question de l’évaluation pourrait expliquer que les agents emploient ces termes. Mais aussi l’inverse, on aurait pu penser que participant à une étude menée par des psychologues, ils aient fait encore plus attention à leurs mots choisis (peut-être l’ont ils déjà fait d’ailleurs).
      Comme avec toutes les interprétations, il faudrait tester d’autres variables ou mener d’autres expérimentations pour savoir ce qui pousse ou restreint les personnes à employer ce vocabulaire.

      Eh oui, tu as raison le vocabulaire psy est entré dans le sens commun, il a été déformé au passage:D Je pense au terme de « phobie » qui est employé à toutes les sauces pour désigner des comportements qui n’ont rien de commun avec la vraie phobie (ou c’est la peur, les angoisses qui paralysent totalement l’individu, le terrifient) et qui s’apparentait plutôt à un manque cruel de flexibilité mentale, de souplesse du cerveau, une intolérance à la nouveauté, une rigidité cognitive, qui sont les marques de toutes les discriminations (je pense à ce qui est désigné comme l’homophobie, l’islamophobie, la transphobie, etc.). Ou peut être que ces «phobiques sociétaux » ont des problèmes de paranoïa, des personnalités très peu ouvertes aux expériences, ou encore des traumatismes de l’enfance qui a rendu leur Moi si poreux et si fragile que la moindre personne différente d’eux est perçue comme une menace ou encore des défenses psychologiques les empêchant de se mettre à la place de l’autre parce que cela révélerait des informations qu’ils s’interdisent d’avoir pour des raisons d’éducation catastrophiques (par exemple, un individu ayant reçu une éducation religieuse sévère, autoritaire, pourrait s’interdire inconsciemment de questionner ses envies sexuelles, donc en défense psychique il s’en prendrait aux homosexuels parce qu’il sent inconsciemment que s’imaginer les pratiques sexuelles entres hommes éveillent du désir en lui). Bref là je fais de la psychologie clinique je diverge pas mal du sujet initial 😀
      Alors je ne réfute pas les termes cités au-dessus pour autant, je comprends le besoin de nommer un problème particulier pour s’atteler à le régler ou pour militer, mais c’est erroné d’un point de vue psychologique, ça induit à un mauvais diagnostic, donc ça ne donne pas forcément les bonnes stratégies pour lutter contre ou résoudre la souffrance de tout le monde, les attaqués comme les attaquants.

      Mais la psycho a aussi « volé » des mots communs, comme « mélancolie » : cela désigne pour les psy une dépression extrêmement grave, ou la personne cherche par tous les moyens et en tout lieu à se suicider.

      « Le terme de personnalité antisociale n’est pas vu comme un synonyme de non-allégant… » en effet, bien vu ! Je pense qu’entre la définition du sens commun et celle psychopathologique y a une confusion chez les gens ; sachant qu’« antisocial » est un trait caractéristique au psychopathe, peut être qu’ils confondent le non allégeant avec celui-ci, alors que généralement le psychopathe peut être très bien intégré dans la société à des hautes fonctions justement par qu’il n’hésite pas à écraser son prochain et qu’il y prend du plaisir (là c’est la définition psychopatho d’antisocial), or le non allégéant c’est un rebelle, il peut être altruiste.

      Merci pour ton commentaire qui visiblement m’a inspirée 😀

  2. Ouf ! Je suis arrivé au bout ^-^;

    Excellent article (à part les deux-trois fautes qu’il me semble avoir vu…), il m’a permis de mieux cerner des choses que je n’arrivais pas à voir efficacement auparavant.
    Encore merci ! ^o^

  3. C’est dingue j’adore vraiment ce forum, à chaque fois j’en apprend autant dans l’article que dans les commentaires =)
    Moi aussi j’ai vu deux ou trois fautes, rien de bien méchant. Sauf quand tu reviens au fil rouge Viciss, tu parles « d’interne allégéante » c’est presque mignon ^^. Bon j’ai pris du retard moi, j’attaque le suivant !

    1. Pour « interne allégeante », si tu parles de cette phrase « Parce qu’interne allégéante, à moins de tomber sur des agents rebelles, l’institution nous accuse et protège les exploiteurs, elle nous fait porter les fautes, nous réduit en nous apprenant à occulter le contexte. » il n’y a pas de faute, je parle de l’institution donc c’est bien du féminin 🙂
      On a de la chance d’avoir des commentaires super inspirants, c’est chouette quand il y a ce genre d’échange pour nous aussi 🙂

  4. C’est drôle comme ça peut avoir la même saveur que les traités de psychologie qui étaient glissés aux étudiants qui destinaient leurs services à l’armée… Dans les années 40. Toute opposition (ou tout trait personnel non conforme en général) passait facilement pour pathologique, avec les traits physiques assortis, le maintien, etc. Depuis l’époque victorienne et tout ce qu’elle a entraîné, on a relativement peu changé, finalement… Et plus je l’étudie, plus je me le dis. :-T

  5. Bonsoir
    Je viens de finir de lire les articles…
    Avant tout, félicitations pour ce travail de recherche. Car quoiqu’on en pense, votre dossier a du nécessiter des heures de travail. Félicitations !

    Que vous dire, en rapport avec ce que vous me répondez dans mon 1er commentaire… ?
    Je dois faire partie des rebelles alors….

    Je suis conseillère PE depuis plus de 8 ans, arrivée dans l’institution ANPE en pleine crise économique, dans une région avec une seule agence, dans un bassin d’emploi essentiellement industriel, et surtout, rural…. Autant vous dire qu’on a pris tout ça de plein fouet, et qu’en plus, PE était en train de naitre…. Donc compliqué à gérer…
    Pour ma part, je débutais ma carrière et j’avais surtout à coeur de ne pas maltraiter les gens, de ne pas oublier que quelques semaines auparavant, j’étais à leur place, de l’autre côté du bureau…
    Nous ne parlions pas travail, il n’y en avait pas…
    Je prenais des nouvelles, nous parlions projet, envie, futur, avenir….

    J’ai quitté cette agence et cette région 2 ans après, et je suis arrivée…. en Mission Locale ! Je connais donc bien ces structures.
    Et là, je ne suis vraiment pas d’accord avec vous.
    J’étais à la ML de Bordeaux, et croyez moi, sur les 3000 jeunes accueillis tous les ans, seulement 1/4 sollicitait la mission locale pour du travail…
    Les missions des ML sont bien de l’ordre de l’accompagnement global du jeune, de situation personnelle et il est au coeur de l’accompagnement….
    J’étais salariée PE mise à disposition, et croyez-moi, j’ai passé 5 années merveilleuses, dans une structure ou j’aurai aimé rester si les conditions de salaire étaient meilleures….
    Quand PE a supprimé mon poste, j’ai du réintégrer une agence… dur choix…

    Au final, je suis sur un accompagnement hyper renforcé, ou je travaille avec des assistantes sociales, et ou je prends en compte la personne dans sa globalité avant toute chose… Dans mon bureau, on pleure, on râle, on espère, on joue (les enfants y ont une caisse de jouets, et des bonbons !), on construit l’avenir et on ne s’interdit rien…. Dans mon 1er entretien, je conclus souvent en demandant aux personnes de me noter pour le prochain rdv sur un feuille tout ce qu’ils auraient aimé faire comme métier, formation ou autre….
    Oui, j’essaie de rendre les gens acteur de leur avenir professionnel… ce sont eux qui vont devoir aller bosser, pas moi… Donc tant qu’à faire autant que le projet professionnel soit le leur non ?

    Après, oui, je suis d’accord, l’institution telle qu’elle est aujourd’hui, est imparfaite… Mais comment faire mieux ? avec nos moyens actuels et le nombre de DE hallucinants à accompagner ?

    Je pense faire mon travail correctement, les personnes que j’accompagne (mais une fois de plus, on est encore sur un acco à la marge…) me renvoient une image positif de ce que nous faisons ensemble… Chaque retour à l’emploi ou en formation est une victoire…

    Mais, oui, là ou je suis d’accord afec vous, c’est que PE n’est pas parfait, loin de là…. Mais tant qu’une véritable politique de l’emploi ne sera pas mise en place, cela ne marchera pas…. Tant qu’on continuera, employeurs, institutions, la société en général, à mettre l’emploi et le travail comme valeur première d’accomplissement personnel, cela ne marchera pas.

    Bien cordialement !

    1. Ah, Merci beaucoup de votre considération, de votre lecture ! J’apprécie grandement votre dernière phrase « Tant qu’on continuera, employeurs, institutions, la société en général, à mettre l’emploi et le travail comme valeur première d’accomplissement personnel, cela ne marchera pas. » Cela me donne pas mal d’espoir d’entendre ces propos 🙂 Merci d’agir humainement dans votre métier, et de n’interdire rien des rêves pro’ des personnes, c’est super honorable !
      On vous souhaite une bonne continuation et bonne chance !

  6. Bonsoir Angélique 🙂

    Vous avez fait vite pour lire ces pavés ! Félicitations !

    Je suis sûr que le fait que vous preniez à cœur les situations des gens qui vous voient contribue à les aider davantage dans l’amélioration de leur situation 🙂

    Bien sûr que tout n’est pas noir, mais tout n’est pas rose non plus.

    Pour ma part, il m’est arrivé mon lot d’ennuis avec l’administration de pôle emploi, mais jamais je n’ai eu à redire concernant l’amabilité des conseillers que j’y ai rencontré. Je sais que ce n’est pas le cas pour tout le monde. Certains arrivent au pôle à bout, et parfois leur stress contamine malgré eux.

    Il y a des gens bien partout, mais j’ai pu constater que l’internalité, sujet de ce dossier, était effectivement de mise à pôle emploi cependant, le fait que je partage l’avis de Viciss concernant le dossier ne m’empêche pas de vous savoir sincère. (Tout comme l’est certainement le témoignage touchant d’Elauria sur l’autre article.) Rien n’est incompatible !

    C’est agréable de lire des points de vue différents qui apportent leur pierre à l’édifice.

    Avez-vous également lu l’article de Viciss « Le chômage la solution à la crise ? » Votre point de vue pourrait également être très intéressant !

    Au vu de votre message, j’espère que vous ne changerez rien à votre façon de faire.

    Peut-être à très bientôt sur le forum !

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