[TMT3] Quand ne pas penser à la mort nous fait perdre l’esprit critique

Nous avons vu précédemment, de façon générale, ce qu’était la théorie de la gestion de la terreur, ses résultats, et la façon d’en prémunir les biais. Nous entrons maintenant dans le détail des 7 études, une par article, de Niemiec, Warren Brown, Kashdan, Cozzolino, Breen, Levesque-Bristol, Ryan, qui datent de 2010 et qu’on peut retrouver sous le titre « Being Present in the Face of Existential Threat: The Role of Trait Mindfulness in Reducing Defensive Responses to Mortality Salience » (« Être présent face à la menace existentielle : le rôle de la pleine conscience dans la réduction des réponses défensives à la saillance de la mortalité »). Cela nous permettra de cerner les problèmes et leurs solutions afin de réfléchir à ce que concrètement, dans la vie quotidienne, on peut « utiliser » de cette théorie, notamment pour aider les personnes à se libérer de leur biais. Ainsi, les 7 articles qui vont suivre rapporteront la recherche de façon la plus rigoureuse possible (désolé pour le style d’écriture rocailleux, mais les résultats exigent une forme d’écriture peu sexy), mais évidemment si vous comprenez bien l’anglais et les codes de la recherche, nous vous encourageons vivement à lire l’étude elle-même qui est passionnante.

Cet article est la suite de :

L’image d’en-tête provient de cet artiste : https://www.deviantart.com/art/Dead-Note-587378274 (et vous pouvez aussi retrouver l’artiste ici : http://art.marcsimonetti.com/projects ) elle représente le formidable et terriblement attachant personnage LA MORT (également connu sous le nom de « Pierre Porte »😀) de Terry Pratchett, notamment dans le livre « Accros du Roc ».

Ce dossier est disponible en PDF : https://www.hacking-social.com/wp-content/uploads/2018/07/la-pleine-conscience-de-la-mort-2.pdf


Étude 1


64 étudiants américains ont été testés pour ce protocole. On leur mentait en disant que c’était une étude sur les relations entre traits de personnalité.

L’expérience se déroulait ainsi :

Étape 1

Les personnes remplissaient des questionnaires que voici :

  • Un questionnaire de pleine conscience (le test est accessible ici : https://ppc.sas.upenn.edu/resources/questionnaires-researchers/mindful-attention-awareness-scale ; nous l’avons traduit ici)
  • Un questionnaire de conscience de soi qui comportait par exemple des affirmations comme « je fais généralement attention à mes sentiments ». Il s’agit d’une conscience purement interne, se rapportant à soi, non connectée à l’extérieur.
  • Un questionnaire de conscience publique qui comportait par exemple des affirmations comme « je me préoccupe beaucoup de comment j’apparais aux autres ». La conscience publique est très différente de la simple conscience de soi, elle implique des problématiques d’ego.
  • Un questionnaire de réflexion/rumination qui comportait par exemple des affirmations comme « j’aime explorer mon moi profond »
  • Un questionnaire de personnalité (big five) mesurant tout particulièrement le trait névrotisme et ouverture à l’expérience (car les chercheurs pensaient que cela pouvait avoir possiblement une influence sur les résultats). Vous pouvez vous auto-tester ici : http://www.psychomedia.qc.ca/tests/inventaire-cinq-facteurs-de-personnalite

Ouverture à l’expérience : les personnes ouvertes ont une grande curiosité intellectuelle, apprécient l’art, sont sensibles à la beauté, sont plus conscientes de leurs sentiments que les personnes fermées. Elles ont des convictions peu conventionnelles, personnelles, sont attirées par l’inconnu, le complexe. C’est un trait souvent corrélé à la créativité, et considéré « d’intelligent », cependant ce n’est pas corrélé forcément au QI : une personne très haut QI peut être « fermée » comme l’inverse.

À l’inverse, une personne « fermée » peut avoir des intérêts restreints, communs ; elle préfère le simple, le direct, les évidences plutôt que la complexité, l’ambigu ou la subtilité. La personne fermée peut se méfier des domaines des sciences, de l’art, du savoir. Elle est généralement conservatrice et hostile au changement.

Névrotisme : les personnes ayant un fort névrotisme éprouvent plus facilement que les autres des sentiments négatifs comme l’anxiété, la colère, la dépression. Leurs émotions sont très réactives et elles ont tendance à ressentir des situations ordinaires comme menaçantes, les frustrations mineures sont plus difficiles à surmonter. Les émotions négatives durent longtemps, donc ils sont de mauvaise humeur plus fréquemment. Tout ceci peut entraver leur capacité à décider, choisir.

À l’opposé, un faible névrotisme désigne des personnes qui sont calmes, qui ont des émotions stables, qui éprouvent rarement une humeur négative. Cela ne veut pas dire qu’elles éprouvent pour autant plus d’émotions positives (ce serait plutôt alors une caractéristique de l’extraversion).

Étape 2

Les sujets étaient soumis à une saillance de la mort ou, dans la condition contrôle, une saillance de la télévision.

La saillance de la mort consistait à faire penser le sujet à sa mort en lui faisant remplir ce questionnaire :

« décrivez vos pensées au sujet de votre propre mort et ce que cela suscite en vous »

« Notez, aussi précisément que possible, ce que vous pensez qu’il vous arrivera quand vous mourez et une fois que vous serez mort. »

Pour la condition contrôle (ici saillance de la télévision) les personnes devaient répondre à cette question :

« décrivez vos pensées concernant le fait de regarder la télévision et ce que cela suscite en vous »

« Notez, aussi précisément que possible, ce que vous pensez qu’il vous arrivera lorsque vous regarderez la télévision et lorsque que vous aurez fini de regarder la télévision. »

Étape 3

C’est le temps de distraction, dans cette étude on leur faisait remplir un questionnaire d’humeur.

Étape 4

On leur présentait des essais d’immigrants aux États-Unis : l’un des immigrants avait rédigé un essai pro-US (vantant les États-Unis), l’autre était un essai critique anti-US (critiquant les États-Unis). Les sujets devaient répondre à ces questions :

Évaluation de l’auteur :

  • est-ce qu’ils aimaient l’auteur ?
  • est-ce qu’ils pensaient que l’auteur était intelligent ?
  • est-ce que l’auteur avait des connaissances ?

Évaluation de l’essai :

  • étaient-ils d’accord avec l’opinion ?
  • l’opinion est-elle valide selon eux ?

La théorie de la gestion de la terreur postule qu’il y aurait un biais en faveur de l’essai pro-US et en défaveur de l’anti-US plus marqué que sans saillance de la mort. Autrement dit, les personnes vont avoir un jugement encore plus positif du pro-us et encore plus négatif envers l’anti-usa si on leur fait penser à leur mort avant.

Les corrélations, comment les lire ?

Pour comprendre les graphiques qui vont suivre (et les suivant dans les autres articles), voici une explication générale des corrélations, que j’avais faite ici, mais qui tout aussi valable pour les 7 études qu’on va présenter :

Voici une partie du schéma pour se rappeler de ce que veulent dire les corrélations ; si on traduit avec un exemple stupide pour montrer que ce n’est pas les chiffres qui peuvent être biaisé généralement, mais ce qu’on décide de mesurer), cela donne :

  • une corrélation de 0.99 entre le fait de mettre des chaussettes (variable n° 1) et manger du beurre salé (variable n° 2) veut dire qu’on peut prédire de façon certaine qu’un individu qui mangera du beurre salé aura des chaussettes, ou qu’on peut prédire sans erreur que quelqu’un qui a des chaussettes mange du beurre salé.
  • une corrélation de 0.31 montre qu’il y a un lien entre la variable 1 et la variable 2, mais que la prédiction a une marge d’erreur importante : on peut dire que l’individu qui a des chaussettes a plus de chance de manger du beurre salé qu’un individu qui n’aurait pas de chaussettes, mais il peut y avoir des erreurs.
  • une corrélation de 0.01 ou de -0.03 est nulle, il n’y a pas de lien entre la variable 1 et la variable 2, c’est-à-dire que non le fait de porter des chaussettes et manger du beurre salé n’ont aucun lien de cause à effet.

Quand la corrélation est négative, cela veut dire que la variable 1 et la variable 2 sont en quelque sorte en opposition. À -.99 par exemple, on peut dire avec certitude qu’un individu qui porte des chaussettes ne mangera pas de beurre salé ou un individu qui mange du beurre salé n’a certainement pas de chaussettes. »

La condition contrôle

Les chercheurs voulaient savoir si des traits de personnalité ou des facteurs liés à la conscience de soi ou publique avaient des effets sur la gestion de la terreur ; seul le trait de personnalité « ouverture » a été significatif, mais uniquement en condition contrôle.

Le trait ouverture par exemple en condition contrôle n’est pas corrélé au biais pro-us à -0.55 (p<.001, c’est-à-dire que la probabilité que ce résultat soit dû au hasard est inférieure à 0,001 %) ; autrement dit, en condition contrôle, sans saillance de la mort, les personnes ayant un trait de personnalité d’ouverture à l’expérience ne font pas de biais pro-us. (ce n’est pas le cas en condition de saillance)

Les autres caractéristiques n’ont pas vraiment un grand effet sur la prévention des biais ou sur leur présence dans la condition contrôle, quoiqu’il y ait quelques faibles corrélations (notamment pleine conscience et réflexion modèrent les biais, et le névrotisme est légèrement lié au biais).

La condition saillance de la mort

Seule la caractéristique pleine conscience testée par questionnaire a un effet très fort sur les biais :

Le trait pleine conscience n’est pas corrélé au biais pro-us à -0.84 (p<.001 en condition saillance de la mort, c’est-à-dire que la probabilité que ce résultat soit dû au hasard est inférieure à 0,001 %) ; autrement dit, en condition de saillance de la mort, les personnes ayant une forte pleine conscience ne font pas de biais pro-us. Statistiquement parlant, ce chiffre est très solide. Avoir la caractéristique individuelle « pleine conscience » est la seule caractéristique qui protège de l’expression de biais lors d’une saillance de la mort.

Les scores

MS condition = Condition de saillance de la mort ; control condition = condition contrôle ; pro-US bias = biais pro-US ; low = bas en pleine conscience ; high = haut en pleine conscience ; légende : le biais pro-us en fonction de la caractéristique pleine conscience et des différentes conditions d’expérience de l’étude 1.

Ci-dessus, on voit à gauche la mesure du biais pro-US (Pro-US bias), c’est-à-dire la faveur à l’endogroupe. Les réponses du pro-US sont soustraites aux réponses anti-US, ainsi on obtient un score pouvant aller de maximum 4 : la personne est totalement en faveur et juge très positivement l’immigrant pro-US et est totalement en défaveur et juge négativement l’immigrant anti-US ; et au minimum à -4 : la personne est totalement en faveur et juge très positivement l’immigrant anti-US et est totalement en défaveur et juge négativement l’immigrant pro-US.

En bas, on peut voir d’un côté les personnes basses en pleine conscience (c’est-à-dire qu’elles ont un score moyen inférieur à 2,89/6 sur l’échelle de la pleine conscience ; low mindfulness) et de l’autre les personnes hautes en pleine conscience (c’est-à-dire qu’elles ont un score moyen supérieur à 4,89/6 sur l’échelle de pleine conscience ; high mindfulness).

Lorsque les sujets ont une pleine conscience basse, en condition contrôle (control condition), ils ont un score de 1,5 en biais pro-US (c’est-à-dire très légèrement présent) ; lorsqu’il y a saillance de la mort (MS condition), il y a un score de 3,5 en biais pro-US, montrant qu’effectivement la saillance de la mort augmente drastiquement le biais.

Lorsque les sujets ont une pleine conscience haute, en condition contrôle, ils ont un score de -0,5 en biais pro-US (c’est-à-dire qu’il n’y a pas de biais, les réponses sont équilibrées, reconnaissant des qualités et des défauts aux deux essais) ; lorsqu’il y a saillance de la mort (MS condition), il y a un score de -0,4 en biais pro-US : il n’y a pas de biais, les réponses sont toujours équilibrées, la saillance de la mort n’a pas eu d’effet. La pleine conscience a donc effectivement un fort effet protecteur contre ce biais.

Résumé de cette première étude :

  • Les traits de personnalité tels que l’ouverture d’esprit ou le névrotisme n’ont pas d’effet pour protéger ou accroître des biais pro-us. Autrement dit, par exemple, une personne ouverte d’esprit, en condition de saillance de la mort, fera preuve de biais bien qu’elle n’en fasse pas en condition contrôle.
  • Les caractéristiques comme la conscience de soi, la conscience publique, la capacité de réflexion, n’ont pas d’effet pour protéger des biais pro-us. Une personne très consciente d’elle-même ou de son moi public, ne sera protégée contre les biais amorcés par la saillance de la mort.
  • La pleine conscience des sujets empêche les sujets de tomber dans le biais provoqué par la saillance de la mort.

L’étude suivante portera sur le jugement du racisme !

La suite : [TMT4] Le racisme est considéré moins grave lorsqu’il est perpétré par un blanc (et qu’on est blanc)…

Viciss Hackso Écrit par :

Attention, atteinte de logorrhée écrite et sous perfusion de beurre salé. Bisounours destructrice de choux-fleurs à temps partiel.

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