En bref : le trollling anti-gauche

Ceci est un article « bref » faisant la synthèse de différents échanges sur les réseaux sociaux. Il a pour finalité de résumer une thématique, d’apporter quelques liens qui semblent intéressants (à des fins de conservation et de partage), d’apporter des pistes de réflexion en lien avec des thématiques déjà développées sur la chaine ou sur le site.


De quoi parle-t-on ?


Depuis quelques semaines, on peut voir sur les réseaux sociaux de nouveaux comptes militants, qui s’articulent dans une idéologie de gauche, se réclamant du féminisme, de l’écologie, des luttes anti-racistes, de luttes pro-LGBT+, etc. Nombre de ces comptes semblent être détenus par des femmes, plutôt jeunes (vingtaine-trentaine) et mettent en avant des discours assez caricaturaux qui viennent comme illustrer des paniques morales que l’on retrouve du côté des conservateurs de droite, voire de l’extrême droite.

Voici quelques exemples de Tweets :

Ces comptes sont des faux, et par faux il faut entendre ici des comptes intentionnellement caricaturaux dans le but de décrédibiliser les idées, des individus (ici, ce qui a trait aux progrès sociaux, à l’égalité, à les protection des minorités, ainsi qu’à l’écologie).


Trolling idéologique et manipulation de l’information autoritaire


Ce type de militantisme trollesque (car le trolling anti-progressiste est un militantisme idéologiquement situé à droite) n’est pas nouveau. Pour prendre un autre exemple, voici le témoignage d’un ancien militant d’Extrême droite qui expliquait dans les années 2000 comment ils utilisaient les réseaux sociaux afin de donner l’illusion de menaces de grandes ampleurs :

« Il fallait en priorité « squatter » les sites d’information générale à la recherche de toutes les informations « raciales » possibles. Monter en épingle les fais divers lorsqu’ils concernaient des étrangers, quitte à les faire « mousser » sur Facebook ou sur les forums. Les réseaux sociaux et les commentaires dans les articles de presse étaient l’idéal pour ça.

Nous avions clairement identifié l’idée qu’il fallait que nous ayons des pseudonymes « réguliers » de manière à recruter à nos idées, de manière à ce que les gens, à force de lire notre nom se disent : « Il a raison ce gars-là » et se rapprochent de nous. Il fallait aussi créer des profils « ponctuels » juste pour donner l’effet de masse, donner l’impression que c’était la « base » des gens qui pensait comme nous. Ca, c’était facile, parce que globalement les gens partagent nos idées sur les délinquants.

Mais il fallait agir subtilement. Ne jamais parler des Arabes et des Blancs en tant que tel, mais reprendre des thèmes « humanistes » en parlant par exemple des « nantis antiracistes et mondialistes qui cherchent à écraser les pauvres qui supportent le racisme antiblanc ».

Source : https://www.midilibre.fr/2012/10/08/un-militant-repenti-balance-les-secrets-de-l-ultra-droite,574771.php

Les surréactions dans les rubriques « commentaires » sous les sites d’informations, ainsi que les partages exagérés et déformés d’articles sur les mêmes thématiques (insécurité, menaces venant des étrangers, etc.) sont loin d’être marginales et  contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, nul besoin ici d’une organisation forte, d’un groupe important, pour faire cet effet de masse. Souvent, il s’agit de quelques individus, pas forcément coordonnés ou très peu (via des forums, des salons de discussions type IRC, discord) pour forger cette illusion de masse, donner l’impression que les problèmes soulignés sont bien plus forts qu’on pourrait l’imaginer, forger une menace qui nécessiterait une action urgente et dont seules les courants idéologiques de droite et d’extrême droite auraient la réponse appropriée.

Dans cette interview, l’individu qui s’exprime ne semblait pas considérer leur entreprise comme de la désinformation et de la manipulation. Et il n’est pas impossible qu’il le pense vraiment quand on se réfère aux travaux des psychologues sur la question de l’autoritarisme. Par exemple, Bob Altemeyer (2006) a consacré ses recherches à mieux saisir ces profils propre à l’autoritarisme de droite (Altemeyer parle de RWA pour Right-wing authoritarianism, qui est en quelque sorte une théorie corrigée des travaux portant sur l’échelle F d’Adorno et de ses collègues). Altemeyer définit la personnalité autoritaire selon trois caractéristiques interconnectées :

  1. Un haut degré de soumission à l’autorité établie et légitime de la société.
  2. Une forte agressivité s’appuyant sur l’autorité (sentiment de menace à l’égard des groupes considérés comme menaçant les valeurs traditionnelles).
  3. Un haut niveau de conventionnalisme (croire que tout le monde devrait suivre les normes et les coutumes décrétées par ses autorités).

Ce qui nous intéresse ici est l’agressivité autoritaire. Se basant sur les travaux de Bandura (l’apprentissage social notamment), Altemeyer constate que l’agressivité de ces profils s’articule à la fois sur certains affects propre à la menace (menace de voir les valeurs et normes conventionnelles et traditionnelles disparaître, menace de voir l’autorité et l’ordre menacé par des groupes extérieurs, ce qui entraîne un fort soutien du statu quo ou la motivation à retrouver un ordre plus ancien), ainsi que sur leur croyance à se considérer moralement supérieurs aux autres. Autrement dit, ces profils hauts-scores à l’autoritarisme de droite se pensent sincèrement être dans le vrai, dans le juste, et que pour ces raisons ils peuvent se permettre d’avoir recours à des moyens préjudiciables pour les groupes visés.

L’interview citée plus haut illustre bien ce profilage d’Altemeyer, car à la question « Vous n’aviez pas l’impression, avec ces méthodes, d’être vous même à l’origine d’une manipulation politique ? », l’ancien militant d’extrême droite répond : « Bien sûr que non. Puisqu’on était sûrs d’avoir raison, que les mondialistes voulaient notre peau, tout les moyens étaient bons. De toute façon, sans creuser vraiment l’actualité, c’est toujours ce qui émergeait, alors c’était facile de le mettre en avant. Défendre la « race » nous paraissait être une mission sacrée. »

Leur combat prime sur tout le reste, c’est un combat «sacré », et en cela même des actions propres à la désinformation, à la manipulation, seront considérées comme légitimes. Altemeyer parle d’auto-justice : si vous vous considérez moralement supérieur, vos actes ne peuvent qu’être légitime :

« Cruelle contradiction selon laquelle les personnes qui se sentent saintes sont susceptibles de faire des choses très impies, précisément parce qu’elles se sentent les plus saintes »

Altemeyer, 2006


Revenons à nos faux profils


Fin octobre, Victor Baissait a publié l’une de ses enquêtes sur ces faux profils, essayant de mieux les cerner, de voir quel était leur mode opératoire. Je ne peux que vous inviter à aller faire un tour sur son thread qui explique et documente tout cela :

Pour résumer, on voit apparaître sur la toile des comptes pseudo-progressistes, imitant (très maladroitement) un vocabulaire qu’on peut retrouver dans des sphères militantes de gauche. Les photos de profils sont bien sûres fausses (générées par exemple par IA via ce site : https://thispersondoesnotexist.com/ ).

Sur ces comptes, on pourra retrouver des publications en propre, mais bien souvent on remarque que ces comptes sont utilisés pour répondre à d’autres tweets, afin de décrédibiliser des positions (en se faisant passer pour allier avec les progressistes et amenant la discussion vers la caricature, afin d’associer du même coût l’auteur de ce vrai compte à la caricature de ce faux compte ). Bien sûr, ces comptes s’auto-like et on voit apparaître un réseau de faux comptes interconnectés, pouvant donner l’impression pour celles et ceux qui ne les connaissent pas qu’il y a là un groupe authentique (car il y a du répondant entre différents individus qui semblent aller dans le même sens, ce qui rend crédible l’authenticité de ses auteurs).

Parfois, on aura d’autres productions, comme la promotion de faux livres :

On aura aussi des détournements de photos, comme des affichages sont truqués pour donner l’illusion d’action militante « islamo-gauchiste » :

Victor Baissait en parle ici :


Quelles conséquences à telles pratiques de trolling ?


Il est toujours difficile d’imputer les intentions derrière ce type de pratique, mais on peut toutefois deviner sans mal les conséquences que de telles pratiques auront dès lors que ces messages seront relayés et donneront l’impression d’une position idéologique véritable et massive :

  1. Ces Tweets complétement perchés sur des thématiques progressistes (concernant le féminisme, les luttes LGBT, les actions contre le racisme, etc.) pourront servir d’illustrations reprises par des militants conservateurs, voire autoritaires, comme venant prouver leur peur quant à des dérives souvent désignées sous l’étiquette de « wokisme » (je mets entre guillets en raison du vide et de l’instrumentalisation de ce concept flou).
  2. Des personnes plutôt progressistes qui pourraient leur répondre en toute bonne foi, sans connaître ce qu’il y a derrière, seraient ainsi potentiellement associées à leurs discours caricaturaux. Ce n’est pas sans risque avec du cyberharcèlement.

On peut donc observer que ce type de faux comptes servira à alimenter des positions idéologiques anti-progressistes, générant davantage de confusions.


Interview de l’un des auteurs de ces comptes


Le 12 novembre 2021, France Inter s’est penché sur cette pratique, et est parvenu à interview l’un des auteurs de ces faux comptes ( https://www.franceinter.fr/societe/enquete-sur-ces-faux-profils-twitter-woke-qui-imitent-des-militants-de-gauche-pour-les-decredibiliser ).

Intéressons-nous au profil de ce troll.

Il s’agit d’un homme de 35 ans appartenant à une catégorie socio-professionnelle privilégiée (je reprends ici les termes de l’article). C’est lui qui est à l’origine du compte « Coline Aeolia », faux compte qui se présente comme « éco-féministe », et qui inclut désormais l’étiquette compte  « à peine » parodique.

Le fait d’assumer clairement le côté parodique est récent, faisant suite aux enquêtes sur ces faux profils, dont le travail de @VictorBaissait qui a permis de les débusquer clairement.

Essayons de saisir les motivations de ces trolls avec ces nouveaux éléments. L’interview reste malheureusement insuffisante pour saisir cela pleinement, mais on retrouve tout de même des éléments typiques, à commencer par le « Je suis apolitique » de la personne interviewée. C’est un discours assez classique qu’on retrouve chez des personnes engagées dans des attitudes proches du conservatisme de droite, voire de l’extrême droite. Il y a derrière cette posture »apolitique » l’idée qu’il serait au-dessus des clivages, ou en dehors, et que, par conséquent, il aurait une meilleure lecture des enjeux socio-politiques (en gros : « je ne suis pas biaisé par un prisme idéologique, je ne suis qu’un simple citoyen préoccupé par les dérives des extrêmes« ).

Sans doute, cet individu n’envisage pas lui-même être dans une pratique qu’on pourrait considérer comme une dérive. Impossible de savoir ce qu’il en est de sa sincérité, mais il n’est pas impossible qu’il se pense vraiment dans une position modérée.

Ce type de rhétorique (ni de droite, ni de gauche, au-dessus ou en dehors des clivages, dans la pragmatisme et non dans l’idéologie), on peut la retrouver dans des partis d’extrême droite, par exemple le Centrumpartij des Pays-Bas dans les années 80 se réclamant d’être « ni de gauche ni de droite » (je prends cet exemple car j’en reparlerai prochainement et j’y apporterai davantage de précisions).

Cet homme se réclame donc comme luttant contre les extrêmes: « Je veux juste ne plus voir d’extrêmes dans le paysage politique français (extrême gauche woke et extrême droite)« .

Plusieurs choses sont ici à retenir:

  1. Les extrêmes sont ici mises sur le même plan, elles sont vues comme deux faces d’un même problème, sans interroger vraiment les similitudes en termes de motivations, de contenus idéologiques, de comportements, d’affects, etc.
  2. Dans les termes employés, ce n’est même pas l’extrême gauche ici désignée mais « l’extrême gauche woke ». L’extrême gauche semblerait donc bien plus définie selon sa formulation, là où l’extrême droite demeure floue.
  3. Ce discours donne l’illusion d’un entre-deux quant à sa propre position, position qui serait en équilibre, une sorte de centrisme apartisan, seule voie contre les extrémismes (comme si les extrêmes désignaient une position absolue).

Cela n’est pas sans me rappeler ce que Stone (1980) nommait le biais du centrisme, c’est-à-dire l’idée que toute position dite « extrême », s’éloignant d’un centre sur le spectre politique, tendrait nécessairement vers de graves dérives, voire serait de l’ordre du pathologique. Ce biais fait généralement plutôt le jeu de la droite que l’inverse, surtout quand le paysage politique a déjà le curseur bien à droite, ce qu’on peut voir en ce moment dans le paysage politique français (imaginez le spectre politique sur une ligne, déplacer le curseur de votre segment selon les préoccupations du moment, les discours politiques majoritaires du moment plutôt à droite, dès lors le centre se verra déplacer, et des positions progressistes qu’on aurait pu considérer par le passé comme modérées deviendront « extrêmes », telle que les luttes anti-racistes par exemple).

Je ne m’attarderais pas sur ce point, car j’en ai déjà parlé ici si cela vous intéresse :

4. Cet individu engagé contre les extrêmes luttes donc contre la gauche qu’il nomme  « woke », mais quid de sa lutte contre l’autre extrême ? Il répond: «  »Je n’ai pas de compte troll d’extrême droite, je ne me sens pas à l’aise avec leurs délires ».

Il se sent donc plus à l’aise à parodier, moquer, la gauche, mais pas l’extrême droite. « Se sentir à l’aise » pour ridiculiser un seul côté du spectre politique (quand on se dit contre les deux extrémités et qu’on se prétend apolitique et à visée parodique) me semble plutôt intéressant, car pour le coup les actions ne correspondent pas au discours.

Comme évoqué plus haut, je ne mets pas en doute sa sincérité quant à se croire « apolitique », il est tout à fait possible qu’il se soit persuadé lui-même à ce type de justification.

Ce que je veux dire ici c’est que le comportement effectif prime sur la vitrine. Quand on cible toujours les mêmes groupes, toujours le même côté du spectre politique, on ne peut pas se prétendre effectivement apolitique, on peut encore moins se dire modéré, surtout si on trouve un certain confort ou réconfort (se sentir à l’aise) à ridiculiser toujours les mêmes groupes ( minorités, féministes, LGBT, anti-raciste…). Quelqu’un qui serait vraiment dans la parodie n’aurait aucun mal à parodier l’extrême-droite et même toute autre position politique.

De plus, ces comptes n’ont pas été présentés à l’origine comme parodiques, il y a derrière un fort engagement à créer des faux documents, tout un réseau de faux comptes, à cibler des personnes en particulier (comme Sandrine Rousseau), à générer de la désinformation. Mais pense-t-il vraiment avoir une pratique trompeuse et manipulatoire ? C’est là une question qui n’est pas sans importance, car elle fait écho au militantisme d’extrême droite cité plus haut : ces profils peuvent ne pas considérer leur entreprise comme manipulatoire et agressive, précisément parce qu’ils considèrent que ce qu’ils font est « juste », « légitime », bien proportionné par rapport à l’idée qu’ils se font d’une menace sans fondement véritable (puisqu’ils en viennent à créer des « preuves » de toutes pièces).


Que peut-on faire face à ces faux comptes ?


Cela nous invite à la prudence sur la toile, mais attention tout de même à ne pas tomber non plus dans un excès de prudence, voire dans la parano. Ce que nous montre cette histoire de faux compte, et c’est là une bonne nouvelle, c’est qu’il est assez aisé de les repérer, le thread de Victor Baissait donne des clefs pour cela : https://twitter.com/VictorBaissait/status/1456958562824069123

Face à ce type de trolling, soutenons-nous avec bienveillance. Faisons de leur débusquage un jeu fun via les outils sur les RS et le Net, car au fond les tenants de ces faux comptes se décrédibilisent eux-mêmes et illustrent de fait de graves dérives.

Hygiène mentale s’est d’ailleurs amusé à faire ce petit jeu de chasse au trésor : https://twitter.com/HygieneMentale/status/1456237675816669184

Si vous tombez sur ce type de compte, n’hésitez pas à prendre des captures d’écran, à conserver des traces. Cela pourra servir à documenter davantage ce type de trolling, à le rendre visible, et donc à inverser cette entreprise de discrédit : là est l’arroseur arrosé.


Pour aller plus loin


 

Disponible gratuitement en PDF

  • Dans un tout autre domaine, voici une enquête sur les faux comptes dans le champs des Fake Reviews:

Chayka Hackso Écrit par :

Gardienne de l'île d'Horizon, grande prêtresse du culte du caillou. Si vous souhaitez nous soutenir c'est par ici : paypal ♥ ou tipeee ou ♣ liberapay ; pour communiquer ou avoir des news du site/de la chaîne, c'est par là :

3 Comments

  1. ViewerYoutube
    13 novembre 2021
    Reply

    Je me trompe peut être (sentiment d’un début de procès d’intention) Mais pourquoi je vois Psykodelik dans cette description ?

    • Chayka Hackso
      13 novembre 2021
      Reply

      Pour le coup, on se réfère vraiment aux trolling décrit dans les enquêtes et articles, et ce non pas en terme de « telle personne » précise, mais plutôt en terme de profil (attitude et comportement). Je ne crois pas, malheureusement, que la reprise de ce type de panique morale est le propre de quelques-uns, mais correspond plus largement à des discours qui se banalisent dans la presse, du côté des politiques, etc. Il y a donc bien un glissement général vers la droite, et ce type d’exemples n’en est qu’une illustration parmi tant d’autres.

  2. L. Weatherwax
    14 novembre 2021
    Reply

    Article intéressant, mais il manque un point peut-être à prendre en compte sur les actions à prendre : faire attention à ne pas leur donner plus de visibilité que mérité. Ne pas les retweeter ou les citer sur twitter sous peine de leur donner de l’importance dans les algorithmes. Tu l’as bien précisé de prendre des captures, mais je rajouterai qu’il est préférable de prendre une capture et de la repartager pour dénoncer les comptes plutôt que de les citer. les bloquer aide aussi pour diminuer leur visibilité.

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