Comment manipuler les élections avec l’abstention, l’intimidation et le dégoût [CA2]

À l’élection présidentielle de 2017, je me rappelle que pas mal de gens sur les réseaux sociaux vantaient l’abstentionnisme comme une forme de militantisme. Ils encourageaient à ne pas se déplacer aux urnes comme acte de protestation. Problème : d’une part, il est impossible de distinguer l’abstention qui serait due à des circonstances absolument non militantes de celles qui le seraient ; et d’autre part, un niveau d’abstention élevé n’amorce aucun changement structurel (et sera très souvent récupéré par des partis politiques de tous bords qui pourront y plaquer l’interprétation de son choix).

La totalité du dossier ici en PDF : CA.pdf  ; ou en epub : CA.epub

Je comprends totalement le dégoût pour le jeu politicien dont nous sommes les pions, je comprends tout à fait qu’on ne se déplace pas aux urnes par un sentiment d’impuissance, par conviction qu’on ne compte pas. Je comprends qu’on ne se déplace pas aux urnes parce qu’on a oublié de faire les démarches administratives, je comprends qu’on fuit devant le spectacle des urnes et son ballet officiel. Parce qu’on ne se sent pas à sa place, parce qu’on a l’impression qu’on va y faire un faux pas, parce qu’on sent qu’on va nous regarder de travers. La flemme d’aller voter cache parfois un sentiment d’illégitimité à avoir le droit de faire comme le citoyen lambda, parce que les autres administrations nous ont déjà assez fait morflés comme ça. Moi-même j’ai partagé ce sentiment « c’est pas pour moi« , « c’est pas ma place« , et enfin une rationalisation cynique « de toute façon ça sert à rien« . Ca fait parti du package de galères du quotidien, au bout d’un moment on ne croit plus en rien.

Et parfois, on a tout simplement d’autres problèmes à gérer, et ce n’est pas grave de n’avoir pas réussi à voter, il n’y a pas à culpabiliser.

C’est tout autre chose d’en faire une posture politique militante qu’on essaye de populariser sur le Net comme étant l’unique bonne chose à faire. Là, j’ai du mal à cautionner, j’ai du mal à voir l’intérêt, surtout au vu de ce qu’on va voir aujourd’hui.

Une communication de découragement à voter peut servir les intérêts d’un candidat qui gagnera de ces quelques voix qui n’auront pas voté contre lui, c’est donc marcher totalement dans le jeu politique – parfois très manipulatoire – des candidats. C’est comme si à un jeu d’échecs, un participant avait le pouvoir d’empêcher de déplacer ou de faire quoi que ce soit avec un pion : c’est le priver d’une source de pouvoir pour gagner, il peut donc en tirer avantage.

Et c’est ce qui s’est passé à Trinité-et-Tobago.


Encourager l’abstention pour faire gagner un candidat : l’exemple de CA/SCL à Trinité-et-Tobago


En 2010, l’entreprise SCL, maison mère du scandale Cambridge Analytica a œuvré une première fois à Trinité-et-Tobago.

C’est un petit pays d’un peu plus d’un million de personnes, dans les Caraïbes ; https://fr.wikipedia.org/wiki/Trinit%C3%A9-et-Tobago

Leurs opérations ayant été une réussite, Alexander Nix, le PDG de SCL vantait ces opérations à d’autres futurs clients. La lanceuse d’alerte Brittany Kaiser a révélé1 ces présentations ici, Nix y explique la situation électorale à Trinité-et-tobago :

 » On a deux partis principaux. Le parti des Noirs et le parti des Indiens. Tous les Indiens votent pour le parti indien, et tous les Noirs… bref, vous avez compris le principe. Quand les Indiens sont au pouvoir, les Noirs n’obtiennent rien, et vice versa. C’est une bataille permanente. »

Alexander Nix, propos exposés dans le documentaire « The Great Hack » et également dans « L’affaire Cambridge Analytica » de Brittany Kaiser

SCL décide de cibler la jeunesse :

« On s’était renseignés, vous voyez, et il en était ressorti deux idées importantes. Premièrement, toute la jeunesse de ce pays se sentait délaissée, les Indiens comme les Noirs. Deuxièmement, seules les familles indiennes avaient un principe hiérarchique fort, pas les familles noires. Et, ça, c’était tout ce qu’on avait besoin de savoir. »

Alexander Nix, propos exposés dans le documentaire « The great Hack » et également dans « l’affaire Cambridge Analytica » de Brittany Kaiser

Les membres de l’équipe de SCL décident d’impulser un mouvement qu’ils nomment « do so » qui véhicule l’idée de ne pas voter :

Présentation commerciale de SCL révélé par Brittany Kaiser, exposée dans le documentaire The great Hack.

« Du coup, on a ciblé les jeunes. Tous les jeunes. Les Indiens, et les Noirs aussi. On collait des affiches comme celle-là, et puis on encourageait les graffitis, on filait aux gamins de la peinture jaune, des pochoirs et des rouleaux. La nuit, ils se posaient dans leur voiture, ils fumaient un joint, et puis ils faisaient le tour du pays en posant des affiches partout, ils se faisaient poursuivre par la police, tous leurs copains faisaient pareil. C’était génial. On s’amusait comme des petits fous. Cinq mois de chaos total. »

Alexander Nix, propos exposés dans le documentaire « The great Hack » et également dans « l’affaire Cambridge Analytica » de Brittany Kaiser

Pourquoi faire ça ?

« C’était comme faire acte de résistance contre le gouvernement, mais aussi contre la politique, le vote… Très vite, ils ont commencé à tourner leurs propres vidéos YouTube, et ils ont recouvert la maison du ministre de graffitis. Un vrai carnage. Et c’était une excellente stratégie parce qu’on savait, on était certains à 100 % qu’au moment du vote les Noirs n’iraient pas, mais que tous les Indiens iraient quand même, parce que les jeunes Indiens font ce que disent leurs parents, et leurs parents leur diraient d’aller voter ».

Alexander Nix, propos exposés dans le documentaire « The great Hack » et également dans « l’affaire Cambridge Analytica » de Brittany Kaiser

Présentation commerciale de SCL révélée par Brittany Kaiser, exposée dans le documentaire The Great Hack. Ici les jeunes avaient couvert de graffitis la maison du Premier ministre

Et la stratégie de SCL a fonctionné, il y a eu une différence d’abstention de 40% sur la tranche 18-35 ans, ce qui a donné 6% à leur candidat, ce qui était suffisant pour le faire gagner.

Pas besoin de manipuler les masses, le microciblage suffit…

À noter que c’est une stratégie récurrence chez CA/SCL : il ne s’agit pas de retourner les votes ou les opinions d’une énorme masse, c’est toujours ciblé à quelques groupes seulement. Les élections se remportent souvent à quelques voix près, ainsi il suffit d’amorcer un changement de comportement sur quelques individus pour changer les résultats.

Explication du microciblage par Cambridge Analytica, schéma issu de leur présentation aux clients, disponible ici : https://archive.org/details/ca-docs-with-redactions-sept-23-2020-4pm/page/n12/mode/2up . À noter qu’à Trinité-et-tobago le microciblage comportemental n’était a priori pas encore employé, le psychologue Kogan n’avait sans doute pas encore déployé son test de personnalité, ni capté les données de 87 millions de personnes sur Facebook qui ont été la base de la construction des modèles de prédiction créés.

C’est une leçon énorme à mon sens, parce que souvent on a une espèce de biais à croire qu’il faut que la masse de gens change d’avis ou de comportement pour voir des changements, or, tout tend à montrer le contraire. Ce sont des minorités (au sens numérique) qui amorcent les changements, que ce soit dans la conquête malhonnête du pouvoir, mais également dans ces évolutions et transformations sociales à la fois honnêtes et résistantes. Trop souvent j’ai vu des militants se désoler que leur message ne soit pas connu ou compris à l’échelle nationale, comme s’il fallait remporter la majorité des voix : or, le pouvoir – qu’importe sa nature ou son éthique – se construit en minorité numérique, l’influence peut s’étendre à partir d’une minime portion d’individus. Par contre, que ce soit dans des formes de résistance altruiste ou par une conquête manipulatrice, cette petite portion d’individus est très active, engage des forces et des moyens d’une façon créative, que ce soit une créativité manipulatrice ou altruiste. L’argent et les moyens matériels comptent énormément, mais il peut y avoir des dépenses faramineuses infécondes s’il n’y a pas des formes de créativité (machiavélique ou altruiste) qui les innervent. Ensuite, il s’agit d’une dynamique qui peut avancer toute seule, comme on l’a vu avec Do so qui a fait ses propres initiatives tant sur le plan attentionnel (vidéo, musiques), qu’activistes.

Une surveillance de masse ?

Plus tard, le ministre de la Sécurité nationale de Trinité-et-tobago a contacté SCL : il voulait savoir s’il était possible d’identifier les Trinidadiens ayant le plus de probabilité de commettre un crime. En interne, le lanceur d’alerte Christopher Wylie raconte2 qu’ils avaient surnommé l’opération « minority report3« . SCL a pu se voir fournir les données personnelles de recensement du pays, désanonymisées. Puis ils ont pu « profiter » des tuyaux des télécoms. Concrètement, Wylie raconte qu’ils pouvaient choisir une adresse IP d’une personne du pays et l’espionner en direct : il raconte comment lui et Nix suivait un inconnu dont la navigation internet varier entre du porno et une recette de plantain, qu’ils pouvaient savoir où il se situait exactement et qu’ils s’amusaient à découvrir en même temps le lieu avec google maps. Comme dans un jeu vidéo.

Cette capacité d’espionnage, les politiciens de Trinité la qualifient de fiction, ils accusent aussi les parlementaires anglais et américains de délirer :

« Je présume que les autorités du Parlement britannique et du Congrès américain sont délirantes et que la Trinité mentionnée dans toutes ces procédures n’est pas un lieu réel mais un lieu dans un film sur Netflix, sorti de l’imagination de quelqu’un ». Keith Rowley, Premier Ministre de Trinité-et-tobago en 2015 et 2020

https://www.stabroeknews.com/2020/05/08/news/regional/trinidad/trinidad-cambridge-analytica-case-closed-after-witness-fails-to-show-up/

Lors des témoignages au congrès américain ou au parlement britannique, cette affaire de surveillance n’a pas été évoquée. Seule la première affaire de stimulation de l’abstention a été évoquée par les parlementaires britanniques4, car celle-ci est largement documentée puisqu’elle était employée pour convaincre d’autres clients.

J’ai donc hésité à en parler, mais il s’avère que d’autres lanceurs d’alertes anonymes de SCL ont fourni des documents prouvant cette histoire au Guardian/Observer :

« Les documents vus par l’ Observer montrent qu’il s’agissait d’une proposition visant à capturer en masse l’historique de navigation des citoyens, à enregistrer les conversations téléphoniques et à appliquer le traitement du langage naturel aux données vocales enregistrées pour construire une base de données de la police nationale, avec des scores pour chaque citoyen sur sa propension à commettre un crime ».

https://www.theguardian.com/technology/2017/may/07/the-great-british-brexit-robbery-hijacked-democracy

Un lanceur d’alerte anonyme dit  » le plan présenté au ministre c’était Minory Report. C’était du pré-crime. Et le fait que Cambridge Analytica travaille maintenant [en 2017] à l’intérieur du Pentagone est, je pense, absolument terrifiant »5.

Une investigation sur cette surveillance de masse a été ouverte à Trinité, mais Wylie ne veut pas venir témoigner sur place tant que sa sécurité n’est pas assurée6, parce qu’il sait qu’il y a beaucoup de criminalité. Il prend des précautions car son prédécesseur à SCL, au même poste de direction de recherche est mort7 au Kenya lors d’une affaire qui a mal tourné, semblerait-il d’un empoisonnement.

Qu’en penser alors ? Ce qui est certain, c’est que la création du mouvement Do So pour inciter certains Trinidadiens à l’abstention a été faite par SCL n’a rien d’un délire, qu’elle a marché, et qu’ils s’en sont vantés auprès de nombreux clients, comme on peut le voir dans les leaks. Et il est quasi certain que le projet « Minority report » de Trinité-et-Tobago a au moins été amorcé.

Update du 19/02/22 : de très nombreuses données fournies des trinidadiens ont été retrouvées par Chris Wickery, notamment à cause de failles de sécurité de SCL/CA/AiQ, ce qui tend encore plus à confirmer l’existence de ce projet « Minority report ». Il en parle ici aux parlementaires anglais  : https://data.parliament.uk/WrittenEvidence/CommitteeEvidence.svc/EvidenceDocument/Digital,%20Culture,%20Media%20and%20Sport/Disinformation%20and%20%E2%80%98fake%20news%E2%80%99/Oral/82471.html

Documents de SCL remis au parlement anglais, où l’entreprise se vante de leurs opérations internationales. On voit que l’histoire de Trinité-et-tobago est explicitement rapportée, comme celle du Nigeria dont on va parler ensuite. Vous pouvez le trouver ici : https://www.parliament.uk/globalassets/documents/commons-committees/culture-media-and-sport/Chris-Wylie-Background-papers.pdf 

Intimider pour contrôler les votes : l’exemple de CA/SCL au Nigeria


En 2007, SCL avait une première fois travaillé au Nigeria pour le candidat Umanu Musa Yar’adua. Celui-ci avait si peur de perdre l’élection qu’il voulait la truquer. Or cela aurait provoqué un tollé parmi les citoyens si cela se savait. SCL a donc eu l’idée d’ébruiter ce projet de trucage des élections des années en avance. SCL et Nix parle de « vaccination » de la population : si l’information est exposée en avance sur une longue période, alors l’inquiétude est moindre, comme un corps ne s’affole pas d’une maladie pour laquelle il a été préparé par le vaccin. Seulement, la métaphore de Nix s’arrête ici : un vaccin sert à préparer des défenses contre le mal, pas à le laisser s’étendre. Or ici il s’agit davantage d’abattre les défenses et la résistance citoyenne pour que le mal puisse s’installer sans souci.

Kaiser rapporte que les observateurs électoraux de l’union européenne l’ont considérée comme la pire élection jamais vue8. Nix avait également une autre métaphore pour expliquer l’efficacité de cette technique aux autres clients :

 » Vous savez, a-t-il expliqué aux hommes assis dans la pièce (c’étaient toujours des hommes) sur ce ton complice et condescendant que je trouvais si détestable, si vous tombez sur votre femme au lit avec un autre homme, vous le tuerez de vos propres mains. Mais, si vous apprenez l’existence de cet amant petit à petit, vous ne serez pas aussi susceptible de recourir à la violence ».

Propos d’Alexander Nix rapportés par Brittany Kaiser dans son ouvrage « l’affaire Cambridge Analytica« .

En 2014, SCL travaille cette fois au Nigeria pour valoriser la campagne de Jonathan Goodluck ayant pour adversaire Muhammadu Buhari. Ce n’est pas Goodluck leur client, mais des milliardaires nigériens qui s’inquiètent de la potentielle arrivée au pouvoir de Buhari, tant pour leurs affaires que pour la vie de leur famille. L’équipe de campagne de Goodluck n’était pas du tout au courant ou en lien avec ce travail.

C’est Brittany Kaiser qui s’occupe de vendre le contrat à ces clients (pour 1,8 million de dollars), qui propose d’abord de transférer l’argent en liquide dans un jet privé ou caché dans les parois d’une voiture. SCL refuse et demande un virement classique.

Ils ont très peu de temps à disposition avant la date de l’élection ; elle rapporte une campagne presque classique, avec des pubs sur tous médias, des interviews sponsorisées, des microtrottoirs. Ils n’avaient pas le temps pour le microciblage selon elle, et SCL ne pouvait pas leur garantir une victoire étant donné le peu de temps à disposition.

L’élection est repoussée, car Boko Haram (un groupe terroriste) perturbe le pays et il y a des problèmes logistiques.

Kaiser doit négocier un nouvel accord pour que SCL puisse continuer jusqu’à cette nouvelle date, mais les Nigériens sont déjà mécontents, car ils ne voient pas concrètement ce qui a été mis en oeuvre.

Le deuxième contrat n’aboutit pas, Buhari remporte les élections.

Qu’est-ce qui s’est passé durant ce premier contrat ? Wylie l’a appris lors d’une présentation de Nix à des clients russes, une compagnie pétrolière9.

SCL a d’abord fait appel à d’autres personnes pour avoir des infos sur Buhari. Kaiser dit10 qu’elle a été mise en contact avec eux, qu’elle savait juste qu’ils étaient israéliens et qu’ils s’occupaient de cybersécurité. Puis elle a pu constater qu’ils étaient « trop » efficaces, parce qu’ils avaient carrément rapporté des vidéos de l’autre parti, en interne. Il savait parfaitement s’infiltrer et obtenir des informations que personne n’était censé avoir. Par exemple, ils ont obtenu (par hack?) les dossiers médicaux des personnes, ont fait savoir à SCL que Buhari avait un cancer. Kaiser dit qu’ils n’ont pas utilisé ces informations.

Selon Wylie, les parlementaires anglais et le congrès américain, il s’agirait de Black cube, une entreprise avec d’anciens agents du renseignement israélien.


Parallèlement, la campagne numérique est hautement sournoise : des pubs racoleuses sont placées sur Google ou des sites de news. Si les Nigériens cliquaient dessus, alors ils tombaient sur une vidéo décrivant ce qui se passerait si Buhari arrivait au pouvoir, avec des images réelles de meurtres épouvantables. Je vais les décrire et mettre un lien qui montre certaines images, vous pouvez sauter le prochain paragraphe si vous souhaitez éviter de voir le descriptif de cette violence.

La vidéo en question est en partie ici : https://www.youtube.com/watch?v=KOpKkgXNb50 . On ne peut la voir qu’en connexion autorisée au plus de 18 ans, mais les passages glauques ont été supprimés : dans la vidéo originale, on voyait des démembrements, un homme sciant la gorge d’un autre homme, une femme attachée, aspergée d’essence puis brûlée vive, le tout avec des messages anti-islam décrivant tous les musulmans comme violents.

On était donc ici sur un mode opératoire visant à terrifier les électeurs afin qu’ils ne votent pas pour Buhari et se déplace pour voter pour Goodluck.

Il est assez difficile de dénouer le sujet de cette vidéo, Kaiser dit qu’elle a appris ensuite la nature de cette campagne, et que c’était une vidéo parmi 50 ou 60, et que cela ne l’a pas alarmée au point de vouloir quitter l’entreprise à ce moment-là (contrairement à beaucoup d’autres). Nix dit que la vidéo n’avait pas été conçue par SCL (ce qui est vrai) et qu’elle a été rejetée (ce qui est faux).


Dégoûter pour mieux contrôler : l’exemple de la campagne anti-Clinton par CA


 

Les États-Unis vus selon Cambridge Analytica/SCL, lors de leur travail avec les républicains permettant de « localiser les groupes cibles d’électeurs actuels et potentiels » ; en rouge les républicains, en bleu les démocrates, en vert les électeurs à retourner en leur faveur. Document issu d’une présentation à des clients, disponible ici : https://archive.org/details/ca-docs-with-redactions-sept-23-2020-4pm/page/n12/mode

Comme nous l’avions vu dans la présentation générale du travail de Cambridge Analytica / SCL, lorsqu’ils travaillent sur les données, les électeurs peuvent être classés : d’une part, les noyaux durs de chaque parti, qui iront voter comme prévu et ne changeront pas d’avis.

« Républicain de base. Jack est plutôt décontracté, mais il est aussi un adepte des règles. Il pense que la société doit être dirigée d’une certaine manière et que chacun doit jouer son rôle. Il ressent un fort sentiment de camaraderie avec ses amis proches ». On voit qu’ils ont détecté que la personnalité des républicains était caractérisée par une haute agréabilité et une haute consciensiosité, un score moyen-bas en extraversion, un score bas en nevrosisme et une basse ouverture. Ça corrobore tout à fait avec d’autres études en psycho qui avait détecté que les votants du Brexit et de Trump était caractérisé par une basse ouverture et une haute conscienciosité, mais aussi avec une haute anxiété (Obschonker 2018a). À noter que le RWA et/ou SDO (donc les profils autoritaires) sont corrélé aussi avec une basse ouverture (cf méta-analyse de Sibley et Duckitt 2008 ; ou « Left and Right« , Jost). Dans l’interprétation elle-même d’OCEAN (surtout le NEO-PI-R), la haute ouverture est corrélée au progressisme (si elle est associée avec une haute agréabilité) ou à des formes de libertarianisme (si la haute ouverture est associée avec une basse agréabilité). Document issu d’une présentation à des clients, disponible ici : https://archive.org/details/ca-docs-with-redactions-sept-23-2020-4pm/page/n12/mode

Et d’autre part CA classait les électeurs retournables, à persuader en priorité :

« Persuasion prioritaire. Linda peut sembler un peu égocentrique tant qu’elle va bien, que tout va bien. Mais au fond, elle veut le meilleur pour tout le monde. Elle aime la structure et savoir qu’il y a un plan en place ». On voit que ce sont les mêmes caractéristiques de personnalité, mais en plus modéré. Sur la page de droite : « La recherche indique que le groupe cible prioritaire de persuasion est composé de républicains doux et de démocrates limites. Ils sont susceptibles de voter, mais ils n’ont pas encore décidé pour qui ils voteront. Les messages à ce groupe devraient être axés sur l’accord et l’acceptation. Ils doivent se connecter avec Thom Tilis et sentir qu’il est le bon choix pour eux ». Document issu d’une présentation à des clients, disponible ici : https://archive.org/details/ca-docs-with-redactions-sept-23-2020-4pm/page/n12/mode

 

« Joker. Steve est heureux d’aller où la vie le mène et ne se soucie pas vraiment de la politique des partis. Mais il est ouvert aux nouvelles idées, d’où qu’elles viennent, donc si vous trouvez un problème qui l’intéresse vraiment, il écoutera ce que vous avez à dire ». On voit que la grande différence dans son score OCEAN, c’est une ouverture moyenne, ce qui veut dire qu’il peut à la fois pencher vers le conservatisme comme le progressisme, là où des scores très hauts ou très bas fixent en quelque sorte le progressisme ou le conservatisme. Sur la page de droite : « Groupe de jokers. Les recherches indiquent que le groupe cible des jokers est composé de républicains modérés peu fidèles, et de démocrates limites. Leur vote n’est pas garanti, pas plus que leur partisanerie. Ils sont moins intéressés par les clivages politiques, donc les messages à ce groupe devraient être concentrés sur les membres les plus provocants, sur les questions spécifiques qui sont les plus importantes pour eux ». Si j’ai bien compris, il s’agit pour CA de s’appuyer sur la provocation, parce que n’étant pas intéressé par la politique, ce groupe n’entendra pas le message si le politicien ne provoque pas un débat houleux sur les thèmes qui le préoccupe. Documents issus d’une présentation à des clients, disponible ici : https://archive.org/details/ca-docs-with-redactions-sept-23-2020-4pm/page/n12/mode

Mais CA ne se contentaient pas de convaincre ces « jokers », ces « cibles prioritaires ».

Supprimer les votes pour Clinton

Comme on l’a vu à Trinité-et-tobago et au Nigéria, un moyen de tenter de remporter l’élection était non pas l’obtention de vote mais la suppression de votes, c’est-à-dire pousser les citoyens à s’abstenir, ou encore les dégouter de voter pour le candidat qu’ils avaient choisis.

Il en a été de même durant la campagne de Trump où CA a beaucoup misé sur une campagne anti-Clinton qui reposait sur l’idée qu’elle était corrompue :

« Hillary ne peut pas assurer notre sécurité », « Hillary Clinton est toujours en train de mentir », « mensonges + corruption = Hillary Clinton », « Stoppons Hillary Clinton avant qu’il ne soit trop tard », « Faisons perdre la corrompue Hillary » (…) Document issu d’une présentation à des clients, disponible ici : https://archive.org/details/ca-docs-with-redactions-sept-23-2020-4pm/page/n12/mode

Et cette campagne anti-Clinton a d’abord été un succès de captation de l’attention :

« Impressions » c’est le nombre d’affichage des pubs, les colonnes CPC (cout par clic) et CPM (coup par mille) correspondent au prix des publicités. Le chiffre le plus important c’est le CTR « click through rate » c’est la proportion entre les personnes qui voient la pub et cliquent dessus, cela indique une certaine performance. Au niveau attentionnel, le nombre de vues des vidéos avait son importance : au total la campagne anti-clinton a fait 25 millions de vues. Globalement la campagne a permis selon CA surtout d’augmenter les intentions de votes pour Trump. Document issu d’une présentation à des clients, disponible ici : https://archive.org/details/ca-docs-with-redactions-sept-23-2020-4pm/page/n12/mode

CA a aussi pris en cible les Afro-américains, en leur envoyant une vieille vidéo où Clinton tenait des propos racistes, ce qui pouvait les décourager à voter pour elle. Voici la vidéo en question, mais qui, sans doute a été proposée de manière de façon plus courte https://www.politifact.com/factchecks/2016/aug/28/reince-priebus/did-hillary-clinton-call-african-american-youth-su/, surtout au passage à 1.00 où elle commence à parler de superprédateurs sans empathie :

Ils ont aussi utilisé une vidéo où Michelle Obama disait « Si vous ne savez pas tenir votre maison, comment voulez-vous en faire autant avec la Maison Blanche ? » pour la faire passer comme une pique adressée à Hillary Clinton.

La vidéo en question :

Or Michelle Obama n’a jamais dit ces propos dans un contexte d’attaque à Hillary Clinton, comme l’explique Kaiser :

 » Dans le discours original, la future première dame [Michelle Obama] expliquait comment son couple continuait de se concentrer sur leur famille et sur l’emploi du temps de leurs filles, même en pleine campagne. Elle avait alors lancé : « Si vous ne savez pas tenir votre maison, comment voulez-vous en faire autant avec la Maison Blanche ? ». Sans trop de surprise, cette citation a été tirée de son contexte et on en a fait une pique adressée à Hillary Clinton. Le verbatim des propos de Michelle Obama avait beau révéler la vérité, beaucoup de médias n’en ont pas tenu compte et en ont tiré la conclusion, inexacte et trompeuse, qu’elle critiquait Hillary Clinton.

Grâce aux efforts de notre équipe chargée du numérique, ces propos de 2007 ont refait surface. À la différence près qu’en étant déformés ils rendaient service à Trump. En utilisant ce même extrait hors de son contexte, mais en lui donnant une forme et une intention différentes, le staff du milliardaire a donné l’impression que Michelle Obama avait « frappé en dessous de la ceinture » et critiqué Hillary Clinton ainsi que les frasques de son mari. Le sexisme venait d’être transformé en arme de campagne. La vidéo est devenue virale, en faisant mine de monter l’une contre l’autre deux démocrates, deux femmes. Alors qu’en réalité il ne s’agissait que d’une manipulation grossière.

Les statistiques de la vidéo étaient encore plus troublantes. Du côté du candidat républicain, on s’était évidemment aperçu que beaucoup de femmes de centre-gauche étaient légèrement conservatrices. Les valeurs traditionnelles étaient plus importantes à leurs yeux que l’antipathie que leur inspirait Donald Trump. Et la vidéo a réduit les chances pour que ces femmes aient envie de donner leur voix à la candidate démocrate ».

Brittany Kaiser dans son ouvrage « l’affaire Cambridge Analytica« .

On trouve aussi dans le Washington Post le vrai détail de ces propos : https://www.washingtonpost.com/news/fact-checker/wp/2016/11/01/did-michelle-obama-throw-shade-at-hillary-clinton/

Ces manipulations sont extrêmement bien renseignées, notamment parce que CA/SCL n’a pas arrêté de s’en vanter et de les montrer comme exemples à leurs futurs clients. Dans les leaks, presque chaque plaquette datant d’après cette histoire revenait sur la campagne anti-Clinton (d’ailleurs beaucoup plus que sur l’aspect pro-Trump).

Ici leurs statistiques pour leur campagne pour dénigrer les opposants, sur YouTube. « Can’t run her house » est la vidéo de Michelle Obama dont on a parlé précédemment. On voit ici que même si les vues sont relativement basses, le CVR est élevé. Cependant, CA a préféré dépenser plus d’argent sur les pubs Facebook et google.

Le seul point flou qui a été discuté au parlement anglais et au congrès américain est la collusion entre Wikileaks et CA ; durant la campagne, Wikileaks a fait sortir des mails compromettants de Clinton, les parlementaires ont voulu savoir les liens entre CA et Wikileaks, mais ceux-ci n’ont pas été vraiment prouvés. Julian Assange préférait aussi que Clinton ne soit pas au pouvoir, selon ce qu’en a rapporté Kaiser11, mais il n’y a pas eu de contrat officiel entre CA et Wikileaks.

À noter que les affaires citées ici ne sont que quelques exemples que j’ai choisis parce que ce sont ceux que j’ai trouvés les plus documentés, notamment via les leaks ; puis les plus discutés au parlement anglais. SCL se vantait d’avoir participé à 200 élections à travers le monde, il y a eu quantité d’autres stratégies mises en œuvre, sans doute, certaines moins pernicieuses, peut-être d’autres pires.

« CA Political travaille dans le cadre d’élections dans le monde entier depuis plus de 25 ans, devenant la principale entreprise de campagnes basées sur les données dans le monde entier, soutenant à la fois les titulaires et les challengers dans les processus démocratiques sur tous les continents. Ayant travaillé dans certaines des démocraties les plus peuplées au monde, ainsi que dans certaines des arènes politiques les plus compétitives, nous savons comment gagner des élections. » Cela vient d’un leak que vous pouvez trouver ici : https://archive.org/details/ca-docs-with-redactions-sept-23-2020-4pm/page/n12/mode/2up

***

La suite : VIRALISER L’EXTRÊME-DROITE : LE PLAN DE BANNON


Sources


Leaks et documents

Les témoignages au parlement britannique ou au congrès américain :

Source image d’en-tête : https://www.latimes.com/nation/ct-clinton-trump-debate-hover-20170823-story.html


Notes de bas de page


1On entend l’audio dans le documentaire « The Great Hack », on trouve aussi les propos de Nix dans « l’affaire Cambridge Analytica » de Brittany Kaiser

2Dans son ouvrage « Mindfuck »

3En référence au film de Steven Spielberg, lui-même adapté d’une nouvelle de Philip K. Dick (où il est question d’arrêter les criminels avant qu’ils n’aient commis leurs crimes grâce à de nouvelles techniques prédictives.

4À l’audition de Wylie : ; rapidement évoquée aussi à l’audition de Nix

6https://newsday.co.tt/2019/07/31/cambridge-analytica-whistleblower-fears-coming-to-tt/

7Évoqué à l’audition de Wylie : et dans son ouvrage Mindfuck

8L’union européenne n’a pas été la seule à y voir des problèmes : http://www1.rfi.fr/actufr/articles/088/article_51259.asp

9La situation en elle-même a intrigué le Parlement anglais et le congrès américain, parce que Lukoil est en lien avec les renseignements russes et que Nix leur a exposé des méthodes électorales, ainsi que vanter d’avoir des tonnes de données Facebook sur les Américains.

11 Dans son ouvrage « L’affaire Cambridge Analytica ».

Viciss Hackso Écrit par :

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9 Comments

  1. Anonyme
    8 février 2022
    Reply

    merci pour cette reflexion très bien construite…comme d’hab

  2. Martin Scriblerus
    8 février 2022
    Reply

    Votre texte est intéressant et riche en informations – comme le plus souvent – mais j’ai un vrai problème avec l’idéologie de la loi de la majorité comme forme politiquement acceptable de la loi du plus fort – qui me semble être une autre façon de qualifier l’idéal démocratique.
    Cette idée de chercher à gagner électoralement une légitimité à imposer par la force ses vues aux autres, éthiquement parlant, ça grince et ça coince, pour le dire grossièrement, tout autant que toutes les autres façons de prétendre à cette légitimité.
    Autrement dit, l’abstention ne me semble pas réductible à une seule question de dégoût, ou de ne pas se sentir à sa place, ou de flemme ou de lassitude

    Cela commence à faire longtemps que je ne vois pas d’issue à la situation présente sans passer par la déconsidération radicale de l’idée même de vote et de représentation – et je peine à concilier la possibilité de penser et construire cette déconsidération avec l’emprise, l’enfermement mental dans des horizons et des calculs politiciens sordides auxquels sont toujours poussés les électeurs. (ça fait souvent un bruit affreux, un électeur qui rationnalise son vote, après coup, et même d’avance.)

    On pourrait donc aussi analyser les exemples que vous proposez sous un autre angle: et considérer qu’ils témoignent tous de ce que la condition d’électeur est d’abord et surtout, essentiellement, une condition de très grande faiblesse, de très grande vulnérabilité politique, dissimulée sous une croyance quasi libertarienne, aveugle aux effets multiples des inégalités comme aux biais; qui l’expose avec une efficacité quasi maximale à une multiplicité de formes de manipulations de la part de n’importe quel groupe qui dispose d’un peu de pouvoir.

    Un autre point encore me semble de nature à affaiblir la thèse que vous défendez ici: il n’est jamais nécessaire que les méchants arrivent à se faire élire. Il suffit de parvenir à ce que les élus ou les éligibles reprennent leurs idées.
    Les candidats d’extrême droite ne sont jamais parvenus au pouvoir sous la Ve république.
    On ne peut pas en dire autant de leurs programmes.
    Je ne connais pas de parti politique susceptible de gagner ou de peser suffisamment sur une élection qui ait un discours assez solide et radical contre ces programmes – il existe des courants, des personnes au sein de partis qui se distinguent, certaines très sympathiques et estimables mais ce sont des minorités vouées à le rester.

    Les soi-disant « représentés », qui ne sont jamais qu’une fraction de la population vivant sur un territoire (je pense particulièrement aux travaux de Réjane Sénac, mais on je pourrais en invoquer bien d’autres – Corinne Pelluchon, par exemple), pèsent bien peu pour ce qui est des idées disputées durant une campagne. Il est exceptionnel que leurs intérêts s’y trouvent évoqués. Et ce n’est pas seulement pour les en dégoûter: c’est surtout parce que d’autres intérêts antagonistes sont défendus contre les leurs, et que les votes exprimés ne défendront que ces intérêts là.
    Imposer l’expression de nos intérêts dans une élection passerait d’abord par la construction au préalable d’un rapport de forces hors du cadre strictement, légalement démocratique, hors du paradigme de l’élection. La question du vote, pourquoi ne pas la reposer peut être? -, mais alors elle viendrait après.

    Bref, il ne s’agit pas tant pour moi de militer « pour l’abstention », que de militer contre la démocratie, et l’idée que la démocratie pourrait être une solution aux problèmes qu’elle pose.
    Que de travailler à l’urgence de la déconsidération politique de l’illusion démocratique.

  3. Weg
    8 février 2022
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    Bonjour,
    Merci pour ce travail de compilation toujours très intéressant.
    Je me permets un point de vue sur le premier paragraphe. Qui pourra au moins t’aider à comprendre le point de vue de l’absentéisme « militant » (même si dans mon cas, je parlerais plutôt de conviction que de militantisme), faute de te convaincre.

    Avant de commencer, un petit contre-argument : « il est impossible de distinguer l’abstention qui serait due à des circonstances absolument non militantes de celles qui le seraient » => Quelle importance puisque, comme tu l’écris toi-même, « un niveau d’abstention élevé n’amorce aucun changement structurel » ? Et quelle élection présidentielle depuis le début de la cinquième république a apporté un changement structurel, quelque soit le niveau d’abstention ?

    Ensuite, et plus important : les motivations. Il ne s’agit pas uniquement (dans mon cas du moins) d’un « dégoût pour le jeu politicien », un « sentiment d’impuissance », d’une « conviction qu’on ne compte pas ».
    En fait je vois le système électoral actuel comme un moyen de légitimer un pouvoir politique déjà en place. Une peu comme le droit divin pour Louis XVI. Ici il s’agit d’un droit du peuple à qui on fait dire ce que l’on veut. Je m’explique :
    Premièrement, même si ce système n’était pas biaisé (j’y reviens), il ne serait pas représentatif. Les modes de scrutins ont été largement étudiés en long en large et en travers par tout un tas de mathématiciens comme Arrow et Condorcet : non seulement le choix du mode de scrutin détermine des gagnants différents pour une même répartition des opinions. Mais en plus, notre mode de scrutin est l’un des moins représentatifs qui existe. Par exemple, plus une idée est partagées, moins elle a de chance d’être sélectionnée ou l’apparition d’un candidat tiers minoritaire peut modifier le gagnant entre deux candidats en lice. Et bien sûr le fameux vote « utile ». Ou encore, le fait « une communication de découragement à voter peut servir les intérêts d’un candidat qui gagnera de ces quelques voix qui n’auront pas voté contre lui », je me permets encore une fois de récupérer tes propres arguments.
    Mais le principal problème, c’est justement que le scrutin est manipulable. Le choix des candidats légitimes ou pas est déterminé à l’avance par certains médias et à l’aide de sondages sur commande tous plus bidonnés les uns que les autres. Hammon et Poutou avaient déjà perdu dès la primaire. L’extrême droite sert d’épouvantail. Zemmour ne sera pas élu en 2022. Ni Asselineau. Ce sera Macron ou Precresse. Peut-être Mélanchon à la limite. Ça fait toujours deux partis de plus qu’en Chine. Au final, trois candidats identiques : millionnaires, imbus d’eux même, capitalistes néo-libéraux, et avec les mêmes fréquentations. Les points de désaccords ? Savoir s’il faut appliquer la réforme de l’orthographe de 90 dans les manuels scolaires ou des combats cervantesiens contre les faschos pour les uns et les « wokes » pour les autres. Voilà qui nous fait une belle jambe.
    Du coup une entreprise peut faire pencher la balance vers Macron en convainquant l’électorat de Mélanchon de ne pas voter ? Et ? S’ils avaient voté, ce serait peut-être Mélanchon qui aurait été élu. Nous voila bien avancé.
    Pour dire ça d’une façon plus métaphysique, le choix n’est pas la même chose que la liberté. Un choix qui n’est pas fait en connaissance de cause et avec l’ensemble des informations nécessaires n’est pas un choix libre. De la même manière que dans le domaine publicitaire on ne peut invoquer le libre arbitre des consommateurs comme argument lorsque l’on met face à face des multinationales investissant des millions dans les neuroscience face à des individus qui pour la majeure partie ne connaissent probablement même pas l’existence de cette discipline, dans le domaine de la politique l’argument du choix du peuple n’est pas valable.
    Et dernièrement, quand bien même le mode de scrutin serait bien choisi et les populations non orientées par des techniques de manipulation parfois grossières, la majorité peut avoir tort. Et je ne vois pas en quoi les intérêts de la majorité devraient primer sur les intérêts des minorités.

    Pour résumer, nous avons des élites dirigeantes qui préexistent au scrutin, qui ne représentent personne et qui ne rendent de compte à personne qui maintiennent leur pouvoir en cooptant différents candidats destinés à donner une illusion de choix permettant de donner l’impression que les décisions qui sont prises l’ont été avec l’aval de la population.
    Ce qui m’amène au choix de l’abstention : voter pour un candidats, pour un autre ou ne pas voter ne change au final rien aux décisions qui seront prises. L’élu et là pour représenter les intérêts de son groupe. Par contre, le candidat tire sa légitimité des votes exprimés. Y compris des votes opposants, puisque ce sont des voies qui ont accepté de jouer le jeu et donc qui en ont accepté les règles. En revanche un candidat ayant été élut grâce a un système largement rejeté ne peux plus revendiquer cette légitimité.
    Pour reprendre ton exemple du joueur d’échec : tu as deux joueur, l’un très bien entouré et conseillé, l’autre se fait régulièrement déconcentrer et influencer dans de mauvaises directions. Ou se fait empêcher le déplacement d’un pion. Ou aurait préféré se mesurer au go. S’il accepte de jouer la partie et perd, l’autre pourra prétendre devant tout le monde être un meilleur joueur et mériter le premier prix. Par contre s’il ne se présente tout simplement pas à la partie, il sera déclaré forfait, l’autre touchera aussi le prix, mais il ne pourra pas prétendre être meilleurs qu’un joueur contre lequel il ne s’est jamais mesuré.
    En gros l’abstenions de conviction n’est pas uniquement un problème de non-représentation (pourtant bien présent). Mais un rejet de tout le processus de légitimation de ces auto-proclamés représentants.

    À noté, bien évidement qu’il s’agit d’un point de vue personnel. Je ne prétends pas parler au non de tout les abstentionnistes revendiqués, ni avoir fait une étude sur le sujet.

    Quelques liens en vracs en relation avec ce qui précède :
    https://ncase.me/ballot/
    https://invidious.fdn.fr/watch?v=YN59Yqv7fnY
    https://www.mediapart.fr/journal/economie/270122/l-etat-fait-un-cadeau-insense-bollore (payant, mais je peux t’avoir le texte en entier si tu veux)
    https://www.hatvp.fr/wordpress/wp-content/uploads/2017/03/HATVP_dec_pres_2017_Macron.pdf (je te laisse faire la somme. Le mec à touché un million par an pendant trois ans, mais il déclare moins de 300000€ de patrimoine ???)

  4. Victor R
    18 février 2022
    Reply

    Merci pour ces articles, j’étais passé à côté de l’enjeu de l’affaire Cambridge Analytica et je commence à la comprendre et à en réaliser l’ampleur grâce à vous . J’attends la suite avec beaucoup d’impatience !

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