Viraliser l’extrême-droite : le plan de Bannon [CA3]

Est-ce que l’affaire Cambridge Analytica (CA) a été un complot visant à augmenter le versant conservateur/extrême droite de la population anglo-saxonne ? Puis, une fois les pions rassemblés, s’agissait-il pour Steve Bannon de se servir d’eux sur l’échiquier politique de Trump, du brexit et des élections européennes ?

L’Alt-right1, cette extrême droite émergeant du Net aux États-Unis, serait-elle une invention de Cambridge Analytica /SCL ?

En France, les médias ont couvert l’affaire Cambridge Analytica (CA) sur l’aspect manipulatoire de la campagne de Trump et du Brexit, ont parlé du rôle laxiste de Facebook sur les données personnelles utilisées à des fins politiques par CA, et un peu des algorithmes détectant notre personnalité pour contrôler notre comportement électoral. Le lien avec l’extrême droite a été également évoqué via Bannon, mais rarement en connectant tous ces éléments à son rôle à CA.

Excepté dans ce reportage ci-dessous qui en parle rapidement ; on voit aussi que Bannon soutenait les gilets jaunes, mais en tentant de faire passer l’interprétation qu’ils étaient en colère à cause de l’immigration (le tout en s’appuyant discrètement sur une fake news) ; on voit aussi qu’au Royaume Unis, les politiciens versant du côté de l’extrême droite sont assez décomplexés à avouer leur usage de fake news :

Mais ce qu’a révélé Christopher Wylie dans son ouvrage Mindfuck va encore plus loin : on voit carrément des opérations qui testaient de très larges échantillons de personnes, avec des méthodes scientifiques, sur ce qui nourrirait une adhésion à l’extrême droite. Puis ils ont exploité ces résultats pour « créer » l’alt-right, d’une part en stimulant des biais, en s’appuyant sur ce qui marchait le mieux et en ciblant des profils détectés comme prompts à relayer impulsivement cette propagande. Et ça aurait marché.

Ce rôle de CA dans les plans d’extrême droite de Bannon est peu connu car peu rapporté : il n’est pas évoqué par la lanceuse d’alerte Brittany Kaiser (ce qui semble assez logique puisqu’elle n’avait pas pour rôle la recherche mais la vente de contrat à des clients), ni rapporté par les lanceurs d’alertes anonymes en contact avec The Guardian (cependant Wylie serait en contact avec eux, il s’appuie peut-être sur leur propos sans pouvoir explicitement les citer, pour leur sécurité et volonté d’anonymat), et lors des témoignages au congrès américain ou à la commission du parlement britannique, l’aspect « stimuler l’extrême-droite » n’est pas évoqué.

Aujourd’hui, on va se concentrer sur le plan de Bannon, puis dans les prochains articles on se concentrera sur les expériences menées par CA pour stimuler l’extrême droite.

La totalité du dossier ici en PDF : CA.pdf  ; ou en epub : CA.epub

Les articles précédents : 


Petite précision sur mes buts


Mon but n’a rien d’un militantisme politique, je me fiche du parti que vous défendez, je n’ai aucun intérêt personnel à voir une personne de droite devenir de gauche ou inversement. Ce que j’estime important, c’est que les personnes puissent le faire selon leur choix personnel et réfléchi, en toute autonomie.

Si on vous a volé la possibilité même de choix et qu’on vous a délimité votre horizon, alors le choix en toute autonomie n’a pas pu se faire, ce qui est le cas avec l’affaire CA. Ce qui est aussi à chaque fois le cas dans des idéologies type alt-right, incel (que je catégorise très différemment d’une adhésion à la droite « classique », ici ce sont des formes autoritaires très particulières qui ne représentent pas la droite en général).

Sur les incels, une excellente vidéo de Contrapoints ; j’en ai fait aussi tout un chapitre dans ETP :

On a parlé des autoritaires sur le site (ici et ) et dans cette série de vidéos :

Mon but est, par l’exposition de cette histoire, d’envisager une prévention à ce genre de manipulation ou au moins de proposer des moyens afin de ne pas être pris dans ses filets.


Le père de Cambridge Analytica :

Steve Bannon


Actuellement, Bannon se dit nationaliste économique, populiste ; il a passé sa vie à tenter de faire gagner des républicains, à soutenir les courants d’extrême droite y compris les plus fascistes/néonazis en Europe ou ailleurs.

Dès le lycée, pour gagner une présidence, il s’appuie sur le phénomène de réactance, en disant qu’il est le seul à être contre l’establishment qui oppresse/manipule/contrôle tout, prive de liberté. C’est un thème qu’on trouve récurrent aux États-Unis, qui a pu aussi percer dans des courants d’extrême-droite émergeant d’Internet en France, où pendant un temps ses influenceurs se présentaient comme « dissidents », révélant « la vérité » et les « manipulations » des gauchistes/du gouvernement/etc. Et pour preuve qu’ils disent des « vérités qui dérangent », c’est qu’ils se feraient « censurer ».

Nous avions parlé de la réactance dans cet épisode :

Sur la censure et l’extrême droite nous avions fait aussi cet épisode :

On trouve aussi l’exploitation de la réactance dans le fait de signaler tout le temps une censure qui aurait lieu à leur égard, pratique assez commune chez des gens qu’on voit énormément dans les médias – en France, comme Zemmour par exemple. Mais il en va de même pour les républicains étasuniens tels que Ted Cruz : aux auditions des témoins liés à CA2, Cruz appuyait énormément sur le fait du risque que Facebook les censure suite à cette affaire et celle des fakes news des trolls russes, et que ça, c’était pas bien. Ted Cruz a été client de CA, ce scandale a dû l’embêter un peu : j’y vois donc une tentative de détourner la conversation sur un sujet qui l’écarte d’une affiliation au scandale.

Bannon fit également plusieurs documentaires pro-républicains, notamment après le 11 septembre 2001 dans le but de propager aussi l’idée que la culture (et l’identité) américaine serait menacée par les musulmans. Ce format de propagande3 ne fonctionna pas très bien en comparaison de ce qu’il fit après.

Parallèlement, il est dans le business et il dirige une entreprise de goldfarming4 dans World Of Warcraft. La pratique finit par devenir un scandale, des manifestations se lèvent en ligne, il est forcé de fermer. C’est une énorme leçon pour lui – non pas en matière d’échec -, mais parce qu’il y découvre avec intérêt que les gamers représentent une force et que celle-ci est encore inexploitée à des fins politiques.

IGE, l’entreprise de goldfarming où Bannon a travaillé ; ici c’est le service client à Hong Kong en 2006. https://www.washingtonpost.com/investigations/steve-bannon-once-guided-a-global-firm-that-made-millions-helping-gamers-cheat/2017/08/04/ef7ae442-76c8-11e7-803f-a6c989606ac7_story.html

Puis il rejoint le média d’extrême-droite Breitbart, et prend sa présidence à la mort du fondateur. Progressivement, il transforme encore plus Breitbart en le faisant davantage glisser vers le champ de l’extrême droite, le but étant d’injecter des récits, de changer la culture vers toujours plus d’idées d’extrême droite. Plus tard, Breitbart (US) fournira les données de ces utilisateurs à Cambridge Analytica en tant que client, CA travaillera notamment à des campagnes pour Breitbart, mais le mouvement inverse s’est semble-t-il fait également (utiliser les données des utilisateurs de Breitbart mais aussi son contenu, pour d’autres opérations)5.

Un échantillon des titres de Breitbart, où l’on voit les thèmes de l’alt right : «La contraception rend les femmes moches et folles» ; «Changement climatique: le canular qui nous coûte 4 milliards par jour» ; «Le politiquement correct protège la culture du viol musulmane» ; « Les droits des homosexuels nous ont rendus plus bêtes, il est temps de retourner au placard » ; A noter qu’évidemment on trouve aussi des articles anti-démocrates, anti-trans, anti-noirs, etc.

Bannon, toujours dans un esprit de fascination quant au pouvoir « monstrueux6 » des gamers, va être très attentif au gamergate : les partisans du gamergate pensent globalement qu’il y a un complot féministe parmi les journalistes, développeurs, game designer, marques, qui veulent s’attaquer à leurs jeux et les oppressent par exemple en y mettant une diversité ethnique ou de genre parmi les personnages. C’est aussi une oppression selon eux que des personnes diverses, non blanches, femmes, LGBT, soient des actrices et acteurs importants ou reconnus dans le milieu. Alors qu’eux préféreraient qu’il n’y ait que des héros ou des représentants du milieu du gaming comme eux, blancs et mâles, parce que sinon ils n’arrivent plus à réussir à s’identifier et se sentent rejetés, ce qui est injuste à leur sens parce que c’est leur milieu à eux et pas aux autres. On verra dans un autre article qu’il s’agit d’une pensée emprunte d’une erreur logique de « jeu à somme nulle ». Leur mouvement procédera par harcèlement massif et systématique des femmes du milieu, afin de les évincer.

Le gamergate est particulièrement bien expliqué ici par Sofia de Game Spectrum :

Bannon embauchera une personne du gamergate (Milo Yiannopoulos) à Breitbart et le média se positionnera toujours aux côtés de ces gamers, stimulant par rebond les campagnes de harcèlement et globalement une idéologie d’extrême droite de guerre contre la diversité humaine. Bannon dit ouvertement :

« J’ai réalisé que Milo pouvait connecter très vite ces gamins. Vous pouvez activer cette armée. Ils arrivent par le gamergate et ensuite on les dirige vers la politique et Trump »

Devil’s bargain, Joshua Green, 2017.

Bannon exploitera ensuite cette armée, l’amenant progressivement à étendre cette haine à des critères plus larges concernant l’alt-right, par exemple les amener à haïr aussi des démocrates ; ces manoeuvres d’influence se seraient faites via la diffusion d’articles de Breitbart, notamment à travers les forums de jeu vidéo et des lieux où se trouvaient ces gamers à la fois envieux d’une idée de la masculinité stéréotypée et terrorisée par l’idée issue de leur erreur de logique de jeu à somme nulle que la présence de femmes vole leurs jeux, leurs places, etc. Milo semble avoir été le pont entre des communautés néonazies, Breitbart et cette création de l’alt-right s’exprimant par des harcèlements en masse7.

Comme les branches d’un arbre, l’alt-right étasunienne semble donc naitre en partie du gamergate, mais aussi de vieilles idées d’extrême droite comme on en trouve dans le tea party8 ou en Europe, et d’une dynamique antisociale sur 4chan /8chan / reddit, avec un croisement évident avec des communautés Incel. Un peu plus tard en 2017, on voit aussi des évolutions conspirationnistes avec Qanon (groupe qui croit par exemple que des vedettes démocrates, soi-disantes pédophiles, extraient du sang des enfants pour en faire des cures de jouvence9), mais toujours sur une même ligne pro-Trump -clefs dont la popularité n’est pas sans lien avec CA (par exemple le « deep state » est une expression dont CA a testé la valeur « marketing » en 2014).

En bas à gauche autour du cercle Q, il y a leurs croyances, les expressions autour de celles-ci ; par exemple, que les fusillades de masse serait des mises en scène, il y aurait des tunnels souterrains de trafic sexuel, la fausse théorie de la terre plate est une psyop (ça devient dur à suivre ces complots de complots, mais si je comprends bien il n’existerait pas de croyants en la terre plate car cette communauté serait une invention des services de renseignements). Source : https://www.greatawakeningmap.co/ (attention ce n’est pas un site critique de ces théories car cette carte « du grand réveil est la carte de navigation suprême de la pilule rouge pour échapper à la matrice et retourner à la source. »

Le tout aurait donc été stimulé par les recherches en psychologie de CA qui ont mis en valeur les biais et leviers sur lesquels appuyer pour renforcer cette extrême droite, en faire une armée de haters, de trolls, de disséminateur sur les réseaux sociaux à leur service. Le terme de guerre est ouvertement employé10 par Bannon pour qualifier ce combat contre leurs exogroupes (femmes, mulsulmans, mexicains, afro-américains, LGBT, progressistes, démocrates, etc.), notamment dans sa gestion de Breitbart.

Pour reprendre l’image donnée par un des politiciens du Brexit11, CA et ses clients d’extrême droite allumaient un feu, puis passaient un ventilateur dessus pour en faire un incendie. Ce ventilateur, c’était à la fois une machine qui avait capté 87 millions de profils facebook complet, les avait associés à des tonnes de banques de données, les avait appareillés d’algorithmes pouvant faire d’énormes études et ainsi prédire les comportements. CA travaillait ensuite à microcibler le groupe qui serait le plus efficace en terme de « ventilateur » pour propager l’incendie et savaient comment l’y inciter sans qu’il se rende compte de la manipulation.

Et toutes ces « branches » de l’extrême droite, que ce soit le travail de Breitbart, de Bannon, de CA (pour l’aide à la victoire de Trump et le vote du brexit), aurait participé à influencer des opérations comme l’assaut du capitole.

Alors que le congrès devait certifier la victoire de Joe Biden, le 6 janvier, celui-ci est envahi par des partisans de Trump / d’extrêmes droite / suprémacistes blancs. Steve Bannon affirme le 5 janvier sur un podcast « Tout l’enfer va se déchaîner demain […] Tant de gens ont dit ‘Si je faisais la révolution, je serais à Washington.‘ Voilà, vous avez rendez-vous avec l’Histoire. », il a refusé une première fois de témoigner au congrès pour cette affaire, a fini inculpé pour refus de témoigner et de transmettre des documents. https://www.lemonde.fr/international/article/2021/11/15/steve-bannon-proche-conseiller-de-trump-veut-passer-a-l-offensive-apres-son-inculpation-dans-l-enquete-sur-l-assaut-du-capitole_6102182_3210.html ; https://www.lesechos.fr/monde/etats-unis/attaque-du-capitole-les-5-protagonistes-de-laffaire-1376555

La création de Cambridge Analytica par Bannon


Bannon co-fonde CA en 2013/2014 alors qu’il est encore à Breitbart, et la dirigera jusqu’en 2016 : il devient alors directeur de Campagne de Trump, campagne pour laquelle CA travaillera très activement.

Habituellement, à SCL (entreprise mère de la future Cambridge Analytica), c’était Alexander Nix qui rencontrait les futurs clients, mais cette fois-ci, il envoie Wylie à sa place, pour présenter ce qu’ils peuvent faire avec les datas. Wylie ne sait pas du tout qui est ce « Steve d’amérique » (c’est ainsi que Nix le présenta) qu’il va rencontrer et Bannon n’est pas très connu à l’époque (2013).

Quand bien même Wylie n’est pas très conservateur, le courant passe bien, voire très bien, parce que la discussion dure quatre heures.

Bannon est très calé sur un tas de sujets :

« Nous avons parlé pendant quatre heures – de politique, bien sûr, mais aussi de mode, de culture, de Foucault, de la féministe de la troisième vague Judith Butler, et de la nature du « Moi fracturé ». À la surface, Bannon semblait tout à fait prévisible – encore un vieux Blanc hétéro – mais il parlait avec une sorte de conscience sociale à laquelle je ne m’étais pas du tout attendu. En fait, j’ai rapidement décidé qu’il était plutôt cool ».

Mindfuck, Christopher Wylie

Ils parlent aussi des MMORPG, des mèmes, des gamers ; ils se trouvent une passion commune pour l’évolution de la culture, Bannon à travers le cinéma, Wylie à travers la mode.

 » Ce n’était pas un politicard, mais plutôt un frère en geekerie avec qui je pouvais librement parler. » Mindfuck, Christopher Wylie

Puis Bannon s’interroge sur comment changer la culture. Wylie lui explique que pour décrire une culture, on emploie souvent le vocabulaire de la personnalité : par exemple, on considère souvent la culture italienne comme plus extravertie que d’autres. Et là, il commence à lui expliquer ce qui sera bientôt les modes de fonctionnement de CA : si à partir de données on peut inférer et/ou mesurer certaines caractéristiques (par exemple l’extraversion), qu’on peut utiliser ces caractéristiques pour décrire une culture sur une courbe de distribution , c’est-à-dire que les citoyens italiens auraient pour moyenne générale une haute extraversion (même si évidemment il en existe en moyenne ou basse extraversion, il ne serait pas majoritaire), alors donc on peut mesurer cette culture.

Juste à titre d’illustration, voici l’exemple d’une courbe de distribution, non des Italiens, mais de 293 Chinois utilisant Weiboi, un réseau social chinois ; les profils extravertis sont à partir de 45, les profils introvertis sous 35 (entre les deux, ce sont les ambiverts). L’étude semble avoir aussi permis de créer un outil de détection de la personnalité à partir de l’analyse de l’activité de ces 293 personnes. Extroverts Tweet Differently from Introverts in Weibo, Zhou, Xu, Zhao 2017 https://www.researchgate.net/publication/315456499_Extroverts_Tweet_Differently_from_Introverts_in_Weibo

Et si on veut transformer cette culture maintenant définie de façon mesurable – par exemple, en diminuant son extraversion – on peut le faire en pistant constamment ceux qui représentent le plus cette caractéristique (une haute extraversion) et attaquer, dégrader cette extraversion pour la rendre plus basse.

« Ce que les données nous permettent de faire, c’est de désagréger cette culture pour obtenir des individus qui deviennent alors des unités influençables au sein de la société »

Mindfuck, Christopher Wylie

Wylie donne à Bannon un autre exemple sur la façon de rendre une population résistante à l’extrémisme :

« Vous devez d’abord identifier les individus les plus susceptibles d’être ciblés par des messages idéologiques, déterminer les caractéristiques qui les rendent vulnérables au récit/contagion, puis leur inoculer un contre-récit afin de modifier leur comportement. »

Mindfuck, Christopher Wylie

La même chose peut bien évidemment être fait pour augmenter l’extrémisme, là encore on détermine les caractéristiques qui les rendent vulnérables à un récit extrême, puis on les nourrit encore et encore de récits extrêmes pour vraiment les radicaliser, voire en faire des soldats prêts à se sacrifier.

Tout ceci peut être également pensé dans une logique de hack, d’ingénierie sociale : le hackeur-manipulateur repère d’abord une vulnérabilité du système – qui est ici un système humain, donc cela va passer par s’appuyer sur ses biais, ses caractéristiques personnelles avec lesquelles il pourra jouer, puis les exploiter.

Mais à ce stade, Wylie ne prend pas conscience que si Bannon s’intéresse tant à une littérature plutôt à gauche, à la connaissance culturelle et à des hypothèses de la changer, ce n’est pas juste par intérêt académique, c’est parce qu’il veut en quelque sorte hacker le progressisme, mener une guerre culturelle contre lui. Et c’est pourquoi, lorsque Wylie commence à lui montrer toutes les datas récupérées à Trinité-et-tobago, la façon dont les habitants sont connus (et donc exploitables), Bannon est très intéressé et se demande s’il est possible de faire ça aux États-Unis. C’est un oui, alors quelque temps après, Bannon met en contact SCL avec les Mercer – un clan milliardaire conservateur – qui finira par investir plusieurs dizaines de millions de dollars dans CA, l’antenne américaine de SCL.

À noter que Bannon ne cache pas sa technique pour convaincre des riches donateurs de participer à des projets liés à des visées d’extrême droite/de conservatisme ; dans le reportage ci-dessous, il explique qu’il leur fait tout simplement peur. Ces riches ont généré leur fortune par l’exploitation des gens, les gens sont de plus en plus colères contre eux à cause d’énormes inégalités de revenus, ils risquent d’aller donc du côté du socialisme / communiste. Or les riches y voient une menace pour leurs finances, leurs statuts, sont donc prêts à investir dans toute entreprise qui permettent de contrecarrer une « gauchisation » des personnes / de la société ou de renforcer un conservatisme qui les protégera.


Des recherches scientifiques utilisées pour l’extrême droite


SCL/CA commençait toujours par faire des recherches préliminaires avant de mettre en place les actions pour ses clients : d’abord on teste les échantillons de personnes pour voir leur avis, leurs réactions, la façon dont ils fonctionnent. Après, ils établissent les actions sur la base de ce qu’ils ont découvert.

Au fond c’est le même procédé qu’on voit dans ce schéma de JTRIG, un service de renseignements anglais : d’abord de l’humint, c’est-à-dire une collecte d’informations, plus une activation de ces informations pour des actions d’influence pour mettre des individus ciblés dans son camp, et une autre activation offensive contre le groupe à démoraliser (notamment grâce aux influencés précédemment mis sous contrôle). C’est une pratique aussi nommée guerre psychologique ou psyop. À noter qu’on voit aussi chez JTRIG que la psycho y est extrêmement utilisée (personnalité, avec le modèle OCEAN, la psychopathologie, les motivations), dont la psychologie sociale (les théories de l’identité sociale, la preuve sociale, les dynamiques de groupe). Ce travail nourrit les techniques d’influences puis de perturbation (les missions de JTRIG était « détruire, démentir, dégrader et perturber des groupes cibles ») : là on voit des techniques de manipulation similaires à celles citées par Nix pour présenter CA ou rapportées par Wylie : biais de confirmation, biais retrospectif, amorçage , etc. Source, leak de Snowden : https://theintercept.com/2014/02/24/jtrig-manipulation/

Il faut se rappeler que contrairement à la recherche, CA a ici accès à des échantillons de personnes parfois énormes (ils pouvaient tester 40 000 personnes ; mais ils avaient 87 millions de profils à disposition), d’une très grande variété en termes d’âge, de genre, de profession, de localisation etc., et en plus, extrêmement bien renseignés d’ores et déjà sur plein de variables. Par exemple, il y avait 320 000 profils dont il connaissait la personnalité – et d’autres variables que Kogan n’a pas révélées12, cumulés avec toutes ces données :

Source : présentation de CA par Nix https://www.youtube.com/watch?v=n8Dd5aVXLCc et https://www.youtube.com/watch?v=6bG5ps5KdDo

À noter que Kaiser aussi rapporte qu’ils avaient entre 2000 et 5000 points de données par américain13 ce qui peut générer un niveau d’information énorme sur un individu et effectivement faciliter énormément n’importe quelle manipulation sur lui.

Et tout ça était utilisé au service d’une augmentation de l’alt-right, vers une mobilisation à voter républicain, ou encore pour le vote pro-brexit ; sur le plan psychologique, c’est une catastrophe parce qu’ils ont cherché à augmenter les biais (ou à s’en servir), ont exploité, stimulé et renforcé des caractéristiques individuelles connues pour causer du mal-être (triade noire, névrosisme) tant chez les individus que les groupes qu’ils peuvent viser avec une forte violence.

Dans les prochains articles, nous allons parler de chaque notion sur laquelle CA a travaillé et comment elle les a utilisés, on va les étayer avec d’autres recherches dont les détails sont accessibles (car ce n’est pas le cas des études de CA, faites pour leur bénéfice privé).

On verra :

  • La menace à l’identité (CA tentait de l’augmenter).

  • L’erreur de logique de jeu à somme nulle (CA tentait de l’augmenter).

  • La croyance en un monde juste (CA tentait de l’augmenter).

  • Le « politiquement correct », que seraient des formes d’introjections (CA l’a étudié pour la transformer en identification fermée pour l’extrême droite).

  • La triade noire (psychopathie, machiavélisme, narcissisme) : comment CA a fait de ces profils ses pions.

Puis on reviendra sur l’affaire CA avec un nouvel acteur qu’est Aleksandr Kogan et comment ce chercheur en psychologie sociale a collaboré pour permettre des manipulations sur la base des caractéristiques de personnalité.

La suite : MANIPULER LES GENS VERS L’EXTRÊME-DROITE…avec la colère, la menace à l’identité sociale et le jeu à somme nulle

 


Sources de cet article


Image d’en-tête : https://www.telerama.fr/television/envoye-special-les-liens-entre-steve-bannon-et-le-rassemblement-national-emeuvent-lassemblee,n6252837.php

Livres

  • L’affaire Cambridge Analytica, Brittany Kaiser
  • Mindfuck, Christopher Wylie
  • Devil’s Bargain, Joshua Green
  • L’évaluation de la personnalité, Jean-Pierre Rolland

Documentaires | Vidéos

  • Steve Bannon, l’homme qui murmure à l’oreille de Trump

Articles

Auditions


Notes de bas de page


1Extrême droite émergeant principalement du Net aux États-Unis, le terme a été employé une première fois en 2010. Ce courant est suprémaciste blanc, anti-immigration, anti-féminisme, anti-LGBTI+, antisémite, islamophobe, anti-démocrate, conspirationniste, anti-multiculturaliste, anti-mondialisation, etc.

3Lui-même qualifie certaines de ses productions vidéo comme de la propagande, cf le documentaire « Steve Bannon : le grand manipulateur »

4 Entreprise chargée de collecter des objets précieux dans World Of Warcraft pour les revendre à des joueurs qui veulent avancer plus vite que les autres

5Chris Vickery, spécialiste en sécurité, a trouvé sur internet des preuves des opérations de SCL/CA/AiQ car elles n’étaient pas sécurisées ; dedans il a découvert le lien entre CA/SCL et Breitbart qu’il explique ainsi aux parlementaires anglais ici : https://data.parliament.uk/WrittenEvidence/CommitteeEvidence.svc/EvidenceDocument/Digital,%20Culture,%20Media%20and%20Sport/Disinformation%20and%20%E2%80%98fake%20news%E2%80%99/Oral/82471.html : « Christian Matheson : Chris, je voudrais vous poser quelques questions sur Breitbart, si vous me le permettez. Je comprends qu’il y a une référence dans les fichiers GitLab [fichiers de SCL/CA/AiQ que Chris Vickery a découvert] au processus de numérisation de Breitbart et à un projet de rapport. Est-ce que cela vous dit quelque chose ?

Chris Vickery : Oui, il y a un projet là-dedans qui a à voir avec la publicité de Breitbart et Breitbart, les utilisateurs de Breitbart, la numérisation et le scraping de Breitbart et je pense que cela conduira probablement à quelques terriers de lapin à l’avenir car plus d’esprits pourront se pencher sur cela . Il semble que Breitbart faisait partie d’une campagne consistant à collecter des messages pour des publicités ou à extraire des messages de Breitbart ou à les donner à Breitbart. Je n’ai pas vu de références à Breitbart UK, mais il y a beaucoup d’interactions avec le site basé aux États – Unis de Breitbart .

Q2610 Christian Matheson : Vous mentionnez des terriers de lapin. Quel genre d’applications pourrions-nous voir?

Chris Vickery : Si vous vouliez automatiser le processus ou créer un processus d’envoi d’images, de phrases et de messages publicitaires au mouvement conservateur de la droite alternative en Amérique ou ailleurs, Breitbart serait un merveilleux fournisseur d’informations, d’images, de messages qui résonnent avec gens. Cela vous donnerait également la possibilité de tirer des commentaires et des sentiments et d’affiner davantage votre message, de voir ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. Si vous travaillez directement avec Breitbart – Cambridge Analytica, je crois, a affirmé à un moment donné qu’ils étaient un distributeur d’informations Breitbart – vous avez accès à toutes les analyses des utilisateurs, les analyses des visites, l’interaction, les utilisateurs eux-mêmes. Vous avez une mine d’informations à extraire qui résonne très rapidement et facilement avec le mouvement alt-right.

Q2611 Christian Matheson : Oui. Il y avait un e-mail qu’Oczkowski, chef de produit chez Cambridge Analytica, a envoyé en janvier indiquant qu’ils étaient le vendeur exclusif des données Breitbart.

Chris Vickery : Eh bien, il se peut très bien que vous voyiez le squelette ou le cadre de base de la façon dont ces données sont recueillies, ou que vous interagissiez avec leur processus dans les projets qui se trouvent sur ce disque dur[ disque dur donné à la commission qui contient les données qu’il a trouvées] . Je ne serais pas surpris si cela s’avérait être quelque chose qui est devenu ce qu’ils utilisent aujourd’hui.

Q2612 Christian Matheson : Il y avait une référence dans cet e- mail aux balises DMP. Avez-vous une idée de ce qu’ils sont, de ce que cela signifie?

Chris Vickery : Balises de plate-forme de gestion de données probablement. C’est probablement de cela qu’il s’agit, et le marquage peut être utilisé de toutes sortes de façons, mais généralement en suivant les utilisateurs, en suivant les sujets, en suivant les mots clés, en voyant qui interagit avec quoi et avec quel sentiment et en le diffusant et ce qui va où. C’est un très bon moyen de déterminer ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas et qui vous devriez cibler. »

6C’est le terme qu’il emploie, cf The Devil’s bargain, Joshua Green, 2017.

8On y retrouve des libertariens et des conservateurs, ils sont pour la réduction du rôle de l’État, anti-avortement, sceptique à l’égard du réchauffement climatique, pour la peine de mort, adversaire du système de santé mis en place par Obama. cf wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/Tea_Party_(mouvement_politique)

9cf Qanon wikipédia

11Wigmore ; il n’a pas hésité à le dire clairement aux parlementaires anglais : https://www.youtube.com/watch?v=IWQh2lHqYek

12 J’ai de forts soupçons sur le fait d’avoir glissé des items de la triade noire, parce que Wylie décrit des opérations impliquant des profils à haut score sur la triade noire. Or, effectivement au vu des datas, peut-être qu’il est possible d’inférer ces variables des résultats au big five (par exemple une très basse agréabilité + une basse conscienciosité tend à être associés à des comportements antisociaux ; le narcissisme vulnérable à un nevrosisme haut et une agreabilité basse ; cf Rolland L’évaluation de la personnalité). Mais je me demande s’ils n’ont pas cherché encore plus directement ces variables, parce que Wylie signale bien toute absence de lien avec la personnalité, ce qui suppose la présence d’autres mesures.

13À son audition avec le parlement anglais et dans son ouvrage « l’affaire Cambridge Analytica »

Viciss Hackso Écrit par :

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