[Fachologie #1.3] Infiltrée dans les vestiaires des mecs : les préjugés on/off

Dans les précédentes parties, nous avions introduit l’effet Trump : la rhétorique haineuse de Trump aurait rendu comme socialement plus acceptable des attitudes et des comportements qui étaient jusqu’alors davantage considérés comme socialement condamnables.

Autrement dit, la campagne et l’élection de Trump aurait perturbé des normes sociales, amenant une partie de la population à s’autoriser à son tour l’expression de propos haineux.

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Partie 1 : Ceci n’est pas un clown

C’est ainsi que notre enquête nous a mené à nous intéresser à ce que sont les normes sociales : selon les circonstances, elles peuvent orienter nos attitudes et comportements, notamment celles vantant ou condamnant la tolérance et l’égalité.

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Partie 2 : Quand les normes sociales orientent nos comportements

Bien sûr, nous n’avons pas la même réaction face à ces normes sociales. Par exemple, un environnement social vantant l’expression de préjugés n’aura pas la même influence sur un individu ayant peu de préjugés au préalable a contrario d’un autre à fort préjugés.

Quand bien même l’influence normative stimule l’expression de préjugés, elle implique qu’il y ait des préjugés déjà présents mais jusqu’ici non assumés.

Et c’est ce que nous allons voir aujourd’hui avec les préjugés on/off.


▶ Infiltrée dans le vestiaire des mecs


Imaginez un gars, bien sous tous rapports, le gendre idéal. Appelons-le Paul pour l’illustration.

Paul se présente comme un féministe convaincu. Il n’est pas rare de le voir sur les réseaux sociaux relayer des articles engagés pour le droit des femmes, partager des féministes qu’il semble apprécier. Il semble être à cheval sur les valeurs de tolérance, d’égalité, etc.

En apparence donc, dans le quotidien, en public, Paul semble être le parfait exemple du gars n’ayant aucun préjugé sexiste, ou tout moins qui a su s’en défaire.

Voici Paul, selon une IA

Mais il y a aussi le Paul en privé, celui qu’on connaît moins, sauf à le fréquenter à certains endroits bien spécifiques où sa parole semble à l’abri de toute oreille indiscrète, un endroit où Paul se sent plus à l’aise pour s’autoriser à exprimer ce qu’il tait en général.

Cet endroit, c’est le vestiaire des mecs.

Paul fait du sport en salle une fois par semaine. Il y va à un horaire précis où il sait qu’il rencontrera des amis et autres habitués qui sont devenus de véritables camarades.

Quand ils sont ensemble dans le vestiaire, ils se marrent, font des blagues, se charrient. Puis, parfois, l’un d’eux sort une blague bien salace. Tous rigolent, Paul rigole. L’un des gars parle de son dernier « coup ». C’est très cru. Ca fait toujours rire. Un autre enchaîne. Paul rajoute une couche, il parle d’une de ses anciennes conquête, un pote réagit « quelle salope ! », Paul continue de plus belle voyant que ses propos trouvent un écho plein de connivence, il entre dans les détails, exagère, fantasme. Et ils en viennent ainsi à parler des femmes de manière humiliante et déshumanisante, des propos pourtant que Paul n’ose jamais tenir en public, voire qu’il est le premier à condamner. Et pourtant.

Et cela se répète encore, à d’autres séances : partage d’anecdotes, de fantasmes liés aux mythes du viol, à la rhétorique misogyne décomplexée, etc. Au fond, Paul apprécie ces moments, car il peut se « lâcher ». Il ne se sent pas désapprouvé, bien au contraire. Puis quand il quitte les vestiaires, retourne à son train train quotidien, il redevient le gendre idéal, le «profem » . Non pas parce qu’il se sent vraiment engagé, mais parce qu’il sait c’est bien perçu. Tout ce qui compte, c’est cela : être socialement valorisé, surtout par les autres femmes. Finalement, il en a quand même un peu marre de se « se censurer » en public, car il aime conquérir les femmes comme des objets, et il adore en parler de manière insultante avec ses potes, là dans le vestiaire des mecs, où aucune autre femme ne pourra jamais l’entendre. Du moins, c’est ce qu’il croit.

Je suis une femme. Pourtant, j’ai connu les vestiaires des mecs. Je n’avais pas le choix, car j’étais perçue comme un homme, je devais donc partager les mêmes espaces qu’eux.

Paul n’a jamais existé en tant que tel, ce que vous venez de lire n’est une illustration fictive. Ouf, tout était donc faux.

Non.

Cette illustration n’est qu’une synthèse de ce que j’ai entendu à plusieurs reprises dans les vestiaires des mecs : ce contraste entre l’expression de forts préjugés dans les vestiaires et les attitudes exprimées à l’extérieur.

Cela n’en fait pas une généralité pour autant : même si je l’ai expérimenté à plusieurs reprises en tant que « meuf infiltrée », ce n’était pas forcément constant, heureusement. C’était dans un contexte qui n’est plus vraiment le nôtre : c’était il y a 15-20 ans, concernant des jeunes autour de la vingtaine se connaissant bien. Ensuite, j’ai peu connu ces vestiaires.

Quoi qu’il en soit, cette expérience est restée ancrée dans ma mémoire, et s’est peu à peu transformée en un point d’interrogation : comment expliquer un tel décalage entre l’expression publique et l’expression privée ? Comment un gars si adorable et respectueux vis-à-vis des femmes, du moins en apparence, pouvait ainsi tenir des propos si miso dès lors qu’il croyait être à l’abri d’une oreille indiscrète ? Est-ce une simple question de dynamique de groupe, des gars se laissant entraîner par les propos décomplexés des autres ? Possible, probable même, surtout à un certain âge. Après tout, quand adolescente je partageais ce type d’espace, j’ai moi-même parfois pu feindre une connivence en m’obligeant à rigoler à des blagues salaces. Pourquoi je faisais ça ? Par adhésion ? Parce que je trouvais cela vraiment amusant ? Non, je feignais de tels comportements car j’avais peur que l’absence de réaction de ma part entraîne des conséquences négatives. Conséquences qu’à mon grand désarroi j’avais pu connaître au collège, de la part d’autres garçons de mon âge, qui voyant que je n’entrais pas dans leur jeu, ont voulu me montrer ce que ça voulait dire « être un mec ».

Je vous épargnerai les détails.

Bref, au lycée, si je pouvais feindre une telle connivence, c’était pour m’éviter de nouvelles mésaventures. Par rapport à ma propre expérience, je conçois donc que nombreux mecs puissent ainsi glisser dans une dynamique de groupe, non par adhésion, mais peut-être davantage pour s’éviter des soucis. Je crois que ce mimétisme social, par défense, protection, peur du rejet, peur de montrer des traits pas assez «masculins », concerne aussi les mecs cis : il y a comme cette règle implicite qu’il faudrait montrer qu’on n’est pas efféminé, qu’on n’est pas « gay », qu’on est de « vrais » hétéros, qu’on est fort, qu’on ne pleure pas, qu’on est capable de rire de tout, surtout du plus déshumanisant ou insultant, etc.

Dans cette vidéo, Léo parle de cette peur des mecs d’être perçu comme faible, efféminé, ce qui les conduit à adopter des attitudes et comportements, telles que ceux évoqués plus haut dans les vestiaires : 

Il y a donc tout un tas de raisons qui expliquent le pourquoi de ce type de comportement dans les vestiaires des mecs, et loin de moi l’idée de glisser vers la généralité, la caricature, ou vers un jugement péremptoire.

Si j’en parle ici et maintenant, c’est parce que cette expérience de meuf infiltrée dans les vestiaires de mecs ne cesse de me revenir en tête depuis que j’ai commencé à écrire ce dossier sur l’effet Trump, plus particulièrement quand j’ai poursuivi mes lectures sur l’expression des préjugés qui dépend de la configuration de certains environnement sociaux. Et les vestiaires genrés sont des environnements sociaux très particuliers : collectif, mais à l’abri des oreilles indiscrètes, entre mecs, parfois entre potes. Le type d’environnement où certains peuvent vraiment se lâcher, exprimer des préjugés qu’ils taisent au quotidien, comme Paul, ce gars profem en public, violemment sexiste en privé.

Je vois dans cette expérience personnelle toute la force de la norme sociale : dans la vie publique, ce type de discours sexiste est condamné ; dans les vestiaires entre mecs, dans un entre-soi où aucune meuf ne vous entend (parfois si, coucou !), pourquoi s’en priver ?

Si nous devions évaluer la force des préjugés d’un groupe, à votre avis, où les discours seraient-ils les plus « sincères », où pourrions-nous tenter de saisir les préjugés les plus authentiques : dans l’espace public ou dans les vestiaires ?

Voilà une interrogation qui me taraude depuis des lustres. Et ça tombe bien, c’est notre investigation du jour.

Mais avant de poursuivre : petit point vocabulaire.


▶ Stéréotype, préjugé et discrimination


Depuis le début, nous avons souvent utilisé les notions de « préjugés », de « discriminations », ou encore de « stéréotypes ». Si ces trois notions sont interconnectées, elles ne sont pas à confondre :

  • Le stéréotype est une croyance quant à des caractéristiques que l’on généralise à l’ensemble d’un groupe. Ces stéréotypes peuvent être négatifs (par exemple « les filles (groupe) sont nulles en math (caractéristiques) ») ou dit positif (par exemple « les femmes sont douces et empathique ». À noter que les stéréotypes positifs sont tout aussi problématiques que ceux négatifs :
    • dire d’un groupe qu’il a telle qualité, sous-entend que les membres en dehors de ce groupe ne l’auraient pas (ou moins par exemple que les hommes seraient moins empathiques)

    • les stéréotypes positifs d’un groupe peuvent contribuer à justifier des hiérarchies sociales contre ce même groupe, car dire que les « femmes sont douces et empathiques » peut permettre de justifier la prédominance des hommes aux postes de pouvoir, selon cette idée (bien caricaturale mais malheureusement encore répandue dans la société) que pour être un bon leader il faudrait faire fi de ses émotions, de son empathie, etc. (le fameux Raison VS émotion ; on ne le répétera jamais assez, mais cette idée de vouloir opposer raison et émotion n’est pas seulement erronée quand il s’agit de mieux saisir nos attitudes et comportements, davantage elle a un potentiel de préjudice fort car tout à fait approprié pour alimenter des croyances sexistes et justifier des hiérarchies sociales)1

    • ces stéréotypes positifs peuvent être internalisés par le groupe ciblé, amenant ses membres à accepter des inégalités (« en tant que femme, il est normal que je sacrifie mon activité professionnelle pour m’occuper des enfants, contrairement à mon mari, car en tant que femme je possède davantage les qualités empathiques de pouvoir le faire »).

    • ces stéréotypes positifs peuvent être introjectés (c’est-à-dire on tente de les suivre pour éviter la honte ou pour être valorisé) et constituer une pression (sociale et/ou personnelle) au quotidien, surtout lorsque la personne n’arrive pas à les atteindre tout en pressentant l’injustice, mais n’en ayant pas pleinement conscience (« j’ai encore parlé trop fort et pas assez doucement, tout le monde me regarde de travers, qu’est ce que je suis nulle de ne pas réussir à être douce et ça me met en colère aussi de devoir le faire pour être accepté »)

  • Le préjugé : Si le stéréotype est une croyance, le préjugé est davantage une réaction affective négative que l’on a à l’égard d’un groupe. Ainsi, les préjugés négatifs se conjuguent le plus souvent avec des stéréotypes négatifs. Par exemple, si je crois que les « Bretons » sont hostiles et agressifs (=stéréotypes négatifs), j’aurais tendance à me méfier d’eux (=réaction affective). La méfiance, le dégoût, le sentiment d’être menacé, la peur d’être « contaminés », sont autant d’émotions et de sentiments qui sont au cœur des préjugés. Les discours de haines sont des manifestations explicites de très forts préjugés.
Ces dangereux Bretons : une menace pour la France !
  • La discrimination : désigne le comportement négatif que nous pouvons avoir vis-à-vis d’un groupe et de ses membres. On parle de discrimination quand les traitements sont différenciés d’un groupe à l’autre, discrimination qui s’appuie sur des préjugés et stéréotypes négatifs. Par exemple, si je crois que les femmes trans sont dangereuses, je pourrais, en tant que personne non trans, militer contre leur accès à certains espaces publiques ou collectifs (tels que les toilettes pour femmes). De tels comportements sont associés à ces croyances que les femmes trans seraient dangereuses, ce qui relève de forts préjugés (= peur, dégoût, etc.) s’articulant sur des stéréotypes négatifs (= « les femmes trans sont dangereuses, car malades, perverses», etc.).

Résumons tout cela en un tableau :

Stéréotype

Préjugé

Discrimination

Qu’est-ce que c’est ? Croyance Affect, émotion, sentiment ; attitude évaluative (« je n’aime pas tel groupe ») ; jugement de valeur Comportement qui peut aller du registre non verbal (par exemple un regard insistant, méprisant ou évitant) jusqu’à des comportements agressifs (insultes, intimidation, violence physique…)
Valence Peut être positif ou/et négatif Plus souvent négatif Négatif
Quel rapport on en a ? On peut avoir connaissance des stéréotypes sans pour autant les croire ni en être influencé. On croit les stéréotypes négatifs, sans forcément l’assumer. Ces comportements sont associés à des préjugés négatifs, eux-mêmes associés à des stéréotypes négatifs
Pour quelle fonction ? Ils nous permettent par exemple de simplifier notre environnement social, de catégoriser ; de distribuer des rôles ; de valoriser notre groupe d’appartenance ; d’avoir l’impression de pouvoir anticiper les comportements d’autrui ; de justifier des attitudes et comportements. Par les préjugés, nous évaluons, nous jugeons socialement négativement un groupe, ce qui peut notamment permettre de s’autovaloriser, soi et son groupe d’appartenance. Manifestation comportementale (=mise en action) de préjugés (assumés ou non).
Exemple de définitions issues de la psychologie « Croyances partagées concernant les caractéristiques personnelles, généralement des traits de personnalité, mais souvent aussi des comportements, d’un groupe de personnes »

(Leyens, Yzerbyt, & Schadron, 1996).

« ensemble d’attitudes (le plus souvent négatives) envers un groupe social donné. » Girondola, Demarque, Lo Monaco, 2019 « ensemble de comportements (le plus souvent négatifs) émis envers les membres d’un groupe social donné du simple fait de leur appartenance à ce groupe. » (Girondola, Demarque, Lo Monaco, 2019)

Ce qui va donc nous intéresser désormais, ce sont les préjugés, car ceux-ci sont associés à des croyances négatives vis-à-vis de groupes sociaux (stéréotypes) et alimentent l’émergence de comportements préjudiciables et haineux (discrimination).

Et comme nous le signalons dans le présent tableau, avoir des préjugés ne signifie pas pour autant qu’on en a conscience, ou qu’on les assume : très souvent d’ailleurs, les préjugés vivent plutôt cachés.


▶ Nos préjugés jouent à cache-cache


On confond bien souvent l’expression de préjugés avec les préjugés internes, authentiques :

  • Les préjugés authentiques (ou interne) sont enracinés dans le système de croyances de l’individu, sans que celui-ci en soit parfaitement conscient ou ne l’assume complètement.

  • L’expression des préjugés est un autre niveau, puisqu’il s’agit d’exprimer publiquement ses préjugés, ce qui implique de les assumer a minima (quoique, comme nous le verrons plus tard, il peut y avoir des expressions à forts préjugés non assumés, on en reparlera dans la prochaine partie).

Or, il y a souvent un gouffre entre les préjugés authentiques et l’expression des préjugés : par exemple, il n’est pas impossible de se dire « tolérant », engagé pour l’égalité, la lutte pour les minorités, l’aide aux migrants, le soutien aux luttes féministes et aux droits des personnes LGBT+ (etc.), tout en ayant d’importants préjugés à l’égard d’un ou de plusieurs de ces groupes.

Pour le dire autrement : l’expression d’un soutien à l’égalité et aux luttes progressistes ou l’absence de préjugés dans le discours n’est pas la preuve d’une absence authentique de préjugés.

L’arbre qui cache le préjugé

Dire « je ne suis pas raciste », « je ne suis pas sexiste », « je ne suis pas homophobe », « je ne suis pas transphobe » (etc.) n’est pas performatif (surtout quand ces déclarations sont immédiatement suivis d’un « mais ») ; il est bien plus révélateur d’interroger les comportements effectifs pour se faire une idée de l’absence ou de la présence de préjugés et de comportements discriminants, plus que de s’en tenir uniquement au discours affiché.

Mettons qu’un homme se dise très engagé dans le féminisme et dans la lutte contre le sexisme, ne cesse de l’afficher publiquement dans ses propos et ses engagements ; mais qu’en même temps, quand il s’énerve lors d’un désaccord avec une femme, commence à manifester un comportement méprisant qu’il ne se serait jamais permis d’avoir vis-à-vis d’un autre homme pour un même désaccord, allant jusqu’à l’utilisation d’une rhétorique et de comportements sexistes (« vous savez ma petite dame… », « je comprends mieux que vous vos propres écrits ou votre propre domaine d’expertise », « vous vous emballez ! », « vous êtes bien trop émotionnelles », voire des références animalière tel que « poulette », « bichette », etc.), on peut voir là d’importants indices de préjugés internes non assumés (à mille lieux de cet affichage publique « non sexiste »).

Il en va de même pour tout préjugé vis-à-vis de groupes marginalisés, tels que des préjugés racistes, xénophobes, homophobes, validistes, etc.

D’où viennent nos préjugés authentiques ? Comment se forment-ils ?

Panorama rapide (non exhaustif)

  • Via l’éducation au sein de la famille (Aboud, 1988; Epstein et Komorita, 1966; Frenkel-Brunswik, 1948; Hassan, 1977; Mosher et Scodel, 1960; Raman, 1984; Rohan et Zanna, 1996).
  • Via un apprentissage culturel direct, notamment entre pairs à l’adolescence (Bagley et Verma, 1979; Patchen, 1982)
  • Via les médias (Foster-Carter, 1984 ; Milner, 1983)
  • Via la perception de situations de menace répétée (réelle ou fictive) (Stangor et Crandall, 2000; Stephan et coll., 2002 ; Dollard , Doob , Miller , Mowrer et Sears, 1939).
  • Via la construction de son identité sociale (Abrams & Hogg, 1988; Brewer, 1979; Brown, 1995)
  • Via la diversité de nos expériences sociales, une faible expérience pouvant alimenter des préjugés (Altemeyer 2006)
  • Via certaines dispositions personnelles, telles que l’intolérance à l’ambiguïté, le besoin plus ou moins grand à la norme et à la fermeture cognitive (Goffman, 1963 ; Jost 2021 )
  • Conflit intergroupe, mis en concurrence (Le Vine et Campbell, 1972), cela renforce les biais pro-endogroupe, et donc par voie de conséquence cela peut produire des stéréotypes et préjugés à l’encontre des groupes extérieurs perçus comme adversaire (là encore, la question n’est pas de savoir si l’adversité est avérée ou non, puisque réelle ou fictifs cela revient au même dans la formation de préjugés négatifs).
  • Les croyances et affinités idéologiques qui prônent le statut quo et justifient les inégalités sociales (Jost 2021 pour une revue complète)
  • Les croyances religieuses (Isherwood et McEwan, 1994) : les croyances religieuses, surtout quand elles sont acquises dès le plus jeune âge dans un environnement fortement religieux, peuvent être un puissant levier normatif de préjugés, permettant en plus de justifier ces derniers, de les exprimer sans honte et culpabilité, car on a appris à considérer ces mœurs religieuses comme « bonnes ». Nuance tout de même, selon la manière dont ces croyances ont été internalisées elles peuvent aussi participer à diminuer certains préjugés.

Notons que les préjugés sont davantage tournés vers des groupes sociaux perçus de faible statut et/ou éloigné de son groupe d’appartenance2.

Ainsi, on peut distinguer les discours explicites d’absence ou présence de préjugés, et nos préjugés authentiques, à savoir qu’en général – tout du moins actuellement dans la société – on préfère ne pas exprimer ses préjugés authentiques, les cacher aux autres, voire se les cacher à soi-même.

Pourquoi ?

Parce que « les gens suppriment les préjugés à la fois pour maintenir une apparence sans préjugé et pour nier les préjugés envers eux-mêmes et maintenir un concept de soi sans préjugé » (Schaffner, 2020).

Cette distinction n’est pas une simple nuance. En psychologie, quand il est question de mesurer la force des préjugés d’un individu ou d’un groupe, les chercheurs ne vont pas se contenter de les interroger directement : les participants pourront avoir tendance à masquer ce type d’attitudes. Les psychologues vont donc passer par des mesures plus indirectes, en utilisant plusieurs dispositifs.

Par exemple :

  • Différentes échelles de mesure présentées telle sorte à ce que les participants ne pourront savoir ce qui sera précisément mesuré, et donc auront moins recours à l’auto-censure quant à leur position. On sait qu’un haut score à une échelle qui n’est pas spécifique à la mesure de préjugés permet tout de même de prédire la force des préjugés vis-à-vis de certains groupes sociaux (c’est le cas par exemple des échelles de l’autoritarisme, tel que le RWA et le SDO qui sont parmi les échelles qui prédissent le mieux les préjugés des individus et des groupes).

  • Des méthodes de contournement pour amener les participants à être sincère dans leur réponse. Par exemple, au siècle dernier, les chercheurs utilisaient parfois la technique du « Bogus pipline », qui est un faux polygraphe (détecteur de mensonge). Il s’agit ainsi de faire croire au participant que le chercheur est en capacité de mesurer la sincérité de ses réponses (ce qui n’est pas vrai bien sûr), ce qui amènera le participant à être bien plus sincère dans ses réponses (car il ne voudrait pas qu’on le prenne pour quelqu’un de malhonnête). Oui, les psychologues sont des petits filous.

  • Des tests ultra rapides (pour ne pas laisser de temps aux gens de trop réfléchir et de rationaliser les empêchant ainsi de masquer leurs préjugés). Ce type de mesure est à prendre avec des pincettes, car il peut parfois être difficile de saisir ce qui est vraiment mesuré3.

  • Divers dispositifs de mesure physiologique (tel que l’IRMf, l’EEG par exemple)4.

  • Etc.

Bref, vous l’avez compris, pour rendre compte des préjugés authentiques, on doit souvent ruser.

Après bien sûr, tout dépend du pourquoi les individus masquent leurs préjugés, du contexte.

C’est justement pour mieux saisir les motivations qui poussent à supprimer ou à justifier ses préjugés en fonction du contexte que les psychologues ont proposé des théories à « doubles facteurs », dont celle de Crandall & Eshleman 2003 qui va davantage nous intéresser.


▶ Les préjugés ON/OFF


Distinguer les préjugés authentiques de l’expression de préjugé permet d’explorer ce qu’il y a entre les deux, c’est-à-dire les motivations qui nous poussent à les justifier (donc à les maintenir jusqu’à leur expression) ou au contraire à les supprimer (donc à ne pas les exprimer, ce qui peut contribuer à une diminution de ses préjugés authentiques).

Cette distinction est au cœur de la théorie de Crandall & Eshleman (2003) proposant un modèle de justification/suppression des préjugés (= Justification-Suppression Model, JSM), qu’on pourrait définir selon l’analogie d’un interrupteur ON/OFF : selon le contexte et des motivations spécifiques, on peut s’autoriser à exprimer des préjugés (ON) ou au contraire s’y refuser (OFF)5.

Ce modèle de préjugés ON/OFF peut se révéler particulièrement éclairant pour mieux saisir l’effet Trump, et plus encore. C’est pourquoi j’aimerai qu’on s’y attarde quelque peu.

Selon la JSM, quand il est question de préjugés, nous pouvons avoir deux motivations différentes (et possiblement concurrentes) qui ne sont pas sans conséquence sur nos attitudes et comportements. Par exemple, concernant l’expression ou non de préjugés racistes :

« Les gens essayent simultanément de satisfaire deux motivations concurrentes, basés sur (a) les préjugés racistes et (b) la motivation à supprimer les préjugés. Ce conflit crée des émotions ambivalentes, une instabilité comportementale et une incohérence cognitive ». Crandall & Eshleman 2003

Autrement dit, si j’ai des préjugés racistes, je pourrais vouloir les exprimer. Mais en même temps, je pourrais au contraire tout faire pour ne pas l’exprimer, parce que je pourrais anticiper que cette expression raciste serait mal perçue, ou parce qu’il me serait insupportable pour moi-même de me considérer comme raciste.

Je pourrais même condamner l’expression raciste d’une autre personne, alors que j’exprimais le même racisme dans un autre cadre. En condamnant cette personne pour des propos de tel propos qui aurait pu être les miens, cela peut me rassurer quant au fait que je ne suis pas moi-même raciste.

Vous devinez que de telles motivations contradictoires ne sont pas sans conséquences : cela peut être source d’un véritable conflit intérieur entre les préjugés authentiques que l’on a, qui sont puissants, et notre motivation à les supprimer, du moins à ne pas vouloir les exprimer, selon des facteurs qui peuvent être extérieurs (normes sociales d’égalité raciale par exemple) ou des facteurs plus internes (ses propres valeurs, tel que l’égalité ou la tolérance par exemple).

Si je me mets à soutenir une expression socialement mal perçue dans mon environnement, je risque d’être mal perçu, ou je me risque à me percevoir moi-même en contradiction avec les valeurs que je crois/veux défendre. Pour éviter cette pénibilité, je peux être conjointement motivé à vouloir supprimer de tels préjugés.

Mais dans d’autres cas, je peux exprimer des préjugés sans inconfort psychologique. C’est ce qu’on retrouve dans mon anecdote précédente, dans les vestiaires des mecs : Paul se serait-il autorisé à exprimer de tels propos sexistes en dehors des vestiaires, face à des femmes ? se serait-il permis de tenir de tels propos, sans filtre, sur les réseaux sociaux ?

Le vestiaire des mecs est dans mon illustration un environnement pouvant mettre sur ON l’expression de préjugés sexistes.

Là encore, on voit la force de l’influence normative : dans la vie publique, ce type de discours sexistes est condamné ; dans les vestiaires entre mecs, dans un entre-soi où aucune meuf ne vous entend (parfois si, coucou !), pourquoi s’en priver ?

Bien sûr, quant à mon exemple du vestiaire, on peut nuancer. Comme je le disais plus tôt, il m’apparaît plus que probable que de nombreux gars ont davantage exprimé de tels préjugés par mimétisme, peut-être par désirabilité sociale (ne pas être écartés du groupe sous prétexte qu’on refuse de rire avec eux par exemple). Après tout, moi-même à l’époque, surtout au lycée, par peur d’être ostracisé, je me forçais à ne rien laisser paraître quant à ma gêne de tel propos, et je suppose qu’il en a été de même pour d’autres.

Il n’en demeure pas moins qu’à la lecture de ce champ d’études sur les préjugés, ce vestiaire des mecs m’apparaît comme en écho avec ce commutateur ON/OFF.


▶ Les deux grandes motivations


Résumons donc ce que sont ces deux grandes motivations selon la JSM.

Crandall et Eshleman en identifient deux types qui peuvent justifier ou supprimer les préjugés :

  • Les motivations dites externes, c’est-à-dire qui impliquent les normes sociales, le regard d’autrui, sa propre perception par rapport à autrui. Par exemple, si je sais (ou crois) que mes préjugés ne sont pas acceptables dans la société, je pourrais renoncer à les exprimer publiquement, car je veux éviter d’être mal perçu ou être bien perçu.

Si nous devions traduire ce type de motivation selon la théorie de l’autodétermination de Deci et Ryan, nous parlerions ici de motivation extrinsèque à régulation, introjectée, ou à régulation identifiée fermée (source de conflit interne donc)6.

  • Les motivations dites internes. Par exemple, selon diverses raisons dans lesquelles je me reconnais (tel que des valeurs que je poursuis, comme l’égalité, la tolérance, etc.), je travaille à la suppression de mes préjugés non pas pour me conformer à des normes extérieures, mais pour être plus en phase avec mes propres convictions et engagements personnels.

Si nous devions traduire ce type de motivation selon la théorie de l’autodétermination de Deci et Ryan, nous parlerions ici de motivation extrinsèque à régulation identifiée, voire intégrée.

On remarquera ici que ces deux types de motivation ne sont pas anodines, car si on porte focus sur la diminution des préjugés authentiques, on remarquera que ce sont encore une fois les motivations dites internes (ou autonomes selon la théorie de l’autodétermination) qui sont les plus puissantes.

En effet, si par motivation externe (ou non-autonomes selon la théorie de l’autodétermination) j’évite d’exprimer mes préjugés, cela ne change pas grand-chose quant à mes préjugés authentiques. C’est juste que je les cache car je sais qu’ils seront socialement mal perçus. Mais si la norme sociale change, si ces préjugés que je cachais jusqu’ici sont désormais socialement acceptés dans la société (car le discours serait banalisé dans les médias par exemple), j’y verrais comme une permission à pouvoir moi-même les exprimer, je passerai en mode ON : il n’y a plus de risques à être mal perçu, au contraire il est bien perçu de les exprimer.

Souvenez-vous de notre exemple de Bob et Lucie dans la partie précédente. Bob respectait le parc par motivation introjectée (on parlerait de motivation externe selon la JSM), contrairement à Lucie qui respecte ce lieu par motivation plus intégrée (motivation interne selon la JSM). Si la norme sociale change, le comportement de Bob en sera modifié, et il ne se préoccupera plus de respecter ce lieu, contrairement à Lucie.

Sur la question des préjugés racistes ou sexistes, c’est exactement la même logique.

Crandall & Eshleman (2003) se sont donc essayés à mieux saisir ce qui peut supprimer ou justifier nos préjugés.

Suppression VS justification des préjugés

Panorama inspiré par la JSM de Crandall & Eshleman 2003

OFF Suppression de l’expression des préjugés

ON Justification de l’expression des préjugés

Normes sociales d’égalité Normes sociales non égalitaires (par exemple une société où la ségrégation raciale est tolérée, voire inscrite dans la loi).
Empathie => Les sentiments d’empathie peuvent supprimer l’expression des préjugés (voir les préjugés eux-mêmes). En pratique, les psychologues mettent en place des situations propices à l’empathie pour réduire les préjugés, tel que des jeux de rôles, des exercices de mise en perspective, etc. Manque d’empathie => le manque d’empathie peut faciliter l’expression de préjugés, notamment via des processus d’infra humanisation et/ou déshumanisation (on ne reconnaît pas autrui comme semblable, on le considère comme « sous » humain, voire « non » humain).
Environnement public => on exprime moins de préjugés en public qu’en privé, sauf si l’environnement public est tolérant à ce type d’expression [Crosby & Coll. 1980] Environnement privé ou permissif en terme de préjugé voire valorisant les préjugés => on s’autorise davantage à exprimer des préjugés en privé, ou alors dans un environnement où l’on pense être autorisé à le faire [comme avec notre illustration des vestiaires pour hommes]. Dans les contexte de valorisation de préjugés on peut aussi se sentir « obligé », pour ne pas être mal perçu ou risquer d’être ostracisé, d’en émettre même si on n’en a pas vraiment.
Avoir une bonne image de soi & autoprésentation => on peut soi-même réprimer ses propres préjugés car nous n’aimons pas ce que ces derniers disent de nous-mêmes (ce qui peut entraîner de la honte, de la culpabilité). On engage donc un travail personnel pour les diminuer, tout du moins en supprimer leurs expressions Autoprésentation, être bien perçu => si nous accordons beaucoup d’importance à être bien perçu par autrui et que nous apprenons que nous sommes dans un groupe qui manifestent d’importants préjugés, nous pourrons exprimer des préjugés.
Attribution causale => les profils qui tiennent davantage compte des différents facteurs causaux, dont des causes situationnelles, pourront s’éviter des jugements sociaux défavorables vis-à-vis de groupes défavorisés.7 Attribution causale => les profils plus enclins aux explications internes (erreur fondamentale d’attribution), et aux biais pro-endogroupe (erreur ultime d’attribution) trouveront davantage de justification quant à l’expression de préjugés. Ces attributions causales, motivées par des préjugés authentiques, peuvent conduire à des logiques de boucs-émissaires.
Religion => dans certains cas, si la religion est enseignée de manière ouverte, autonomisante et selon des valeurs de tolérance et d’ouverture, le croyant peut être amené à supprimer ses préjugés afin d’être en cohérence avec sa foi Religion => dans certains cas, si la religion est enseignée et acquise de manière dogmatique, dans des formes contrôlantes (punition, menace irrespect des besoins des personnes, etc.), avec des croyances alimentant l’intolérance vis-à-vis de certains groupes sociaux, cela pourra justifier l’expression de préjugés. On retrouvera cela dans les fondamentalismes religieux.
Idéologie => les idéologies dites progressistes sont généralement associées à des préjugés moindres (car associées à des valeurs d’égalité, de tolérance, d’acceptation des changements sociaux, etc.) Idéologie => les idéologies dites normatives telles que le conservatisme de droite sont généralement associées à des préjugés plus importants. Les croyances idéologiques autoritaires (tel que celles que l’on trouve associées au RWA, l’autoritarisme de droite d’Altemeyer) alimentent l’expression des préjugés ainsi que la discrimination.
Système de valeurs = Les valeurs auxquelles on adhère peuvent nous permettre de supprimer l’expression des préjugés, ainsi que les préjugés eux-mêmes. Par exemple, les valeurs dites humanistes (égalitaires) sont associées à des attitudes positives envers un large éventail de groupes défavorisés. Système de valeurs = les valeurs normatives peuvent au contraire justifier l’expression de préjugés, celles-ci étant associé à des erreurs naturalistes et à la préservation du statu quo (par ex : « ce qui est, est bon »).
Autonomie = les normes personnelles de l’individu sont un puissant levier de motivation plus internalisées et autonomes contre les préjugés, indépendamment des normes sociales en vigueur (une personne autonome demeurera ainsi tolérante, même si les normes sociales, le climat politique, ou son environnement, banalisent voire encouragent l’expression des préjugés). Manque d’autonomie = si la suppression de l’expression des préjugés n’est pas suffisamment internalisée/autonome, l’individu sera dépendant des normes sociales en vigueur. Autrement dit, si les normes sociales d’égalité sont chamboulées, voire que l’environnement social semble permettre l’expression de préjugés, l’individu se sentira comme « autorisé » à exprimer des préjugés [c’est ce qu’on retrouve avec l’effet Trump]

▶ L’intérêt des normes sociales : quelques nuances importantes !


On voit à travers ce tableau que certains leviers de suppression des préjugés sont plus fragiles que d’autres, notamment ceux qui sont dépendants de normes extérieures, de l’environnement social.

Les normes sociales d’égalité (notamment d’égalité raciale) peuvent ainsi contribuer à supprimer l’expression de préjugés, mais il ne faut pas oublier que cela ne sera pas du même effet en fonction des motivations qui nous amènent à suivre ou non de telles normes.

Si ce qui m’importe est d’être bien perçu par mes pairs, de correspondre à ce qui socialement acceptable, donc d’éviter ce qui serait dévalorisé, je pourrais effectivement m’empêcher d’exprimer des préjugés racistes dans la sphère publique en fonction de cette norme d’égalité raciale. Mais dès lors que je serais dans une sphère privée ou dans un environnement que je sais plus permissif en matière de préjugés, je pourrais complètement me relâcher et tenir des propos avec une connotation raciste, voire explicitement raciste. Et si plus encore la norme sociale d’égalité est perturbée, avec par exemple la montée au pouvoir de personnalités politiques et/ou médiatiques qui banalisent de tels discours (comme Trump), je pourrais alors m’autoriser davantage à tenir de tels propos même en public, surtout si je vois d’autres pairs en faire de même (=influence normative).

Dans les pires contextes, tels que pré-génocidaires ou génocidaires, il arrive que par conformisme et soumission à l’autorité, certaines personnes n’ayant pas vraiment de préjugés se conforment puis adoptent les préjugés – voire les mettent en œuvre avec le massacre -, simplement pour éviter l’ostracisation (Semelin 2005 ; Hatzfeld 2000, 2003, 2007 ; Browning 1992 ; Sereny 2013) ; ceci étant dit, il y a également toujours une petite minorité (mais parfois très puissante) qui résiste activement.

Mais une telle dépendance à l’influence normative serait bien moindre si la suppression de préjugés se faisait selon des régulations à causalité plus autonome, par exemple selon des valeurs personnelles que j’aurais au préalable puissamment internalisé (telles que des valeurs humanistes par exemple). En ce cas, je serais moins dépendant des bouleversements de normes sociales, et si par exemple mon pays devait un matin être dirigé par un politicien autoritaire, explicitement raciste, et soutenu par une part importante de la population, jusqu’à rendre l’expression de préjugés sociablement acceptable, cela ne changerait rien quant à mon engagement contre le racisme, le sexisme, l’homophobie, etc.

On peut citer l’exemple des sauveurs durant la seconde guerre mondiale : les sauveurs avaient profondément internalisés des valeurs prosociales, ce qui a constitué une puissante motivation à secourir des personnes discriminées et ciblées, alors que l’environnement social promouvait au contraire la soumission aux autorités et à la collaboration. Viciss en parle dans ce dossier :

https://www.hacking-social.com/2019/03/25/pa1-la-personnalite-altruiste/

Autrement dit, seuls les motivations autonomes où sont internalisé la valeur, l’utilité sociale et personnelle de ne pas avoir de préjugés constituent de puissants remparts contre les préjugés, et ce de manière pérenne. Malheureusement, ce sont aussi des motivations bien plus rares. Bien que cela soit difficile à vérifier, il est probable que de nombreuses personnes en faveur de l’égalité, de la tolérance, n’aient pas pleinement intégré de tels engagements, peuvent avoir des préjugés authentiques latents, quand bien même ils ne souhaitent pas se l’avouer, ce qui les rend potentiellement plus susceptibles de glisser selon les circonstances vers des attitudes et comportements préjudiciables.

Cela nous permet ainsi de saisir un enjeu et une nuance de taille : les normes sociales d’égalité permettent effectivement de réduire l’expression des préjugés, mais elles ne réduisent pas directement les préjugés authentiques. Si la norme sociale d’égalité est perçue comme trop pressante, cela peut même conduire à un effet inverse via par exemple des processus de réactance (Plant et Devine 1998, 2001).

Qu’est-ce que la réactance ? Nous en parlons ici : 

Sur ces effets boomerang, nous aurons l’occasion d’y revenir plus tard.

Pour autant, il ne faut pas non plus sous-estimer l’importance de la norme sociale d’égalité, car à défaut de modifier directement les préjugés authentiques elle permet dans un premier temps de faire digue contre des attitudes et comportements préjudiciables ; dans un deuxième temps, puisque les préjugés sont moins exprimés, elle peut à long terme de manière indirecte réduire la transmission de stéréotypes négatifs lors de la socialisation des enfants (autrement dit, cela peut réduire fortement la formation de préjugés authentiques).

Vous comprenez donc bien qu’on est là dans un processus de diminution qui se compte en décennies, mais on sait que cela porte ses fruits. Prenons l’homophobie en France par exemple, et regardez le chemin parcouru en une vingtaine d’années seulement : on constate que les jeunes générations sont bien plus tolérantes et ouvertes. Cela n’est sans doute pas dû uniquement à un respect des normes sociales d’égalité, mais sans doute davantage à un développement moindre de préjugés authentiques. Pour ces raisons, certaines personnes d’ancienne génération peinent à comprendre une telle flexibilité en matière de sexualité et d’identité de genre (pour les plus défiant, certains y verraient une énième preuve de la toute-puissance du lobbying LGBT+).

La norme sociale d’égalité est donc indispensable pour réduire sur le long terme de manière indirecte la formation de préjugés authentiques, mais elle n’est pas à court terme suffisante pour diminuer des préjugés déjà présents, si ce n’est qu’elle réduit plutôt leur expression. C’est là une nuance de taille, car cela démontre à la fois son importance pour une vie en société plus apaisée, sans pour autant qu’on puisse en faire LA solution quant à la diminution effective des préjugés authentiques, si ceux-ci sont déjà profondément ancrés.

Il est ainsi indispensable d’adjoindre d’autres dispositifs à la norme sociale d’égalité, comme donner des opportunités d’augmenter les capacités empathiques des personnes, permettre un développement social des individus et des groupes, et penser davantage à des environnements sociaux propices au développement de l’autonomie et de l’autodétermination.

Nous y reviendrons à la fin de ce dossier.

Ce modèle des préjugés ON/OFF (la théorie de la JSM donc) nous permet aussi d’identifier plus facilement les préjugés cachés dans les discours des uns et des autres ; plus encore, cela peut aussi nous permettre d’envisager des pistes afin de pouvoir mieux les éventrer et donc de court-circuiter leurs effets quand ceux-ci sont tenus dans un espace publique et/ou médiatique.

C’est ce que nous verrons dans notre prochaine partie !


Bibliographie partielle


  • Leyens, Yzerbyt, Schadron, Stéréotypes et cognition sociale, 1996
  • Brian F. Schaffner, The Acceptance and Expression of Prejudice during the Trump Era, 2020
  • GIRANDOLA Fabien, DEMARQUE Christophe, LO MONACO Grégory, « Chapitre 7. La perception sociale : formation d’impression, stéréotypes, préjugés et discrimination », dans : , Psychologie sociale. sous la direction de GIRANDOLA Fabien, DEMARQUE Christophe, LO MONACO Grégory. Paris, Armand Colin, « Portail », 2019
  • Yzerbyt & Klein, Psychologie sociale, 2019
  • Mendelberg T, The Race Card: Campaign Strategy, Implicit Messages, and the Norm of Equality, 2001
  • Candall & Eshleman, A justification-suppression model of the expression and experience of prejudice, 2003
  • Devine, P. G., Plant, E. A., Amodio, D. M., Harmon-Jones, E., & Vance, S. L. (2002). The regulation of explicit and implicit race bias: The role of motivations to resp

    on peut distinguer les discours explicites d’absence ou présence de préjugés, et nos

    ond without prejudice. Journal of Personality and Social Psychology

  • Viciss Hackso, En toute puissance, 2021 https://www.hacking-social.com/2021/09/17/en-toute-puissance-manuel-dautodetermination-radicale/

Notes de bas de page


1 L’idée que les femmes seraient plus douces, empathiques, plus aptes au social, est aussi un stéréotype qui peut contribuer à les réduire à des activités de soin et de prosociabilité, tout en permettant aux hommes à justifier leur désengagement de ces mêmes activités. En plus de maintenir des hiérarchies sociales portant préjudice aux femmes, cela peut aussi être préjudiciable dans la sociabilisation des hommes qui pourront apprendre sous pression normative à étouffer leurs émotions, à s’interdire certaines activités pourtant empuissantantes telles que les activités du care (prendre soin d’autrui), etc.

2 Nous en parlions dans notre article introductif à la fachologie à propos des préjugés généraux : « de nombreux chercheurs ont récemment remis en cause cette hypothèse de préjugés généralisés, les résultats étant souvent contradictoires et semblant donc infirmer cette idée de généralisation des préjugés. Et en effet, si on définit les préjugés dans le sens étroit d’un « nous contre eux », cela ne fonctionne pas. Plus étonnant encore, on pourra observer que des membres d’un même groupe social peuvent avoir des préjugés… à l’encontre de leur propre groupe d’appartenance et percevoir plus positivement des groupes extérieurs. C’est ce qu’on nomme des biais pro-exogroupes. Alors pourquoi maintenons-nous donc ce concept de « préjugés généraux » ? Tout simplement parce d’autres travaux récents comme ceux de Bergh, Akrami, Sidanius, & Sibley, C. G. (2016) permettent de sortir de cette impasse, car si on tient compte du statut social, ce qui apparaissait comme contradictoire devient tout à faire intelligible : les gens n’ont pas de préjugés généraux relativement à leur groupe d’appartenance VS groupe extérieur, mais relativement à la hiérarchie sociale en présence, soit des préjugés exclusivement tournés vers les groupes sociaux perçus comme inférieur (en bref, les personnes perçues comme non-blanches, les migrants, les femmes, les classes sociales défavorisés, les LGBT+, etc) » https://www.hacking-social.com/2022/09/12/faut-pas-dire-facho-introduction-a-la-fachologie/

3 Je pense notamment aux controverses au sujet de l’IAT (Test d’association implicite). Pour une critique et méta-analyse concernant cette technique, voir par exemple Oswald, F. L., Mitchell, G., Blanton, H., Jaccard, J., & Tetlock, P. E. (2013)

4 Voir par exemple Amodio (2014) quant à la perspective des neurosciences.

5 Cette expression analogique « ON/OFF » n’est pas présente dans les papiers de Crandall & Eshleman, c’est une analogie que j’emploie moi-même et qui désigne leur modèle de Justification /Suppression.

6 Nous avons évoqué l’intérêt de cette théorie de l’autodétermination quant à notre investigation dans notre précédente partie.

7 Nous en parlons dans plusieurs vidéos, donc celles sur l’erreur fondamentale d’attribution ( https://youtu.be/mrXtwcGkroI ) ou encore l’erreur ultime d’attribution ( https://www.youtube.com/watch?v=Ic3xHn1E8EE ).

Chayka Hackso Écrit par :

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7 Comments

    • Anonyme
      7 novembre 2022
      Reply

      Article très intéressant 🙂
      Quelques coquilles :
      expression publique avec deux n au lieu de 1
      faire fi sans e

      Merci pour votre travail sur ce blog

  1. Olivier
    7 novembre 2022
    Reply

    Bonjour,
    Une petite précision sur le volet discrimination : la définition légale de la discrimination est « un traitement défavorable, d’une personne par rapport à une autre placée en situation comparable, fondé sur des critères prohibés par la loi ».
    Ce n’est donc pas une attitude ou une pensée mais un acte, une décision.
    D’autre part, les actes de discriminations ne sont pas forcément directs ou intentionnels (discrimination systémique) et donc pas nécessairement associés à des postures haineuses.
    Je suis donc un peu ennuyé par la manière de l’évoquer dans votre texte qui ne parle que d’un comportement, ce qui peut induire une interprétation erronée,..
    Un lien très utile : https://www.defenseurdesdroits.fr/fr/institution/competences/lutte-contre-discriminations
    Cordialement

    • Viciss Hackso
      7 novembre 2022
      Reply

      La définition est issue de la psychologie sociale, donc oui elle porte sur les comportements. Les comportements sont des actes. Nous n’avons pas dit que c’était intentionnel au sens juridique du terme, nous avons fait tout une explication sur les préjugés authentiques/inauthentiques pour expliquer justement ces nuances dans les attitudes des personnes. Votre définition vient du domaine juridique, ce qui est forcément différent et d’ailleurs pas du tout contradictoire et même complémentaire.

  2. Anonyme
    7 novembre 2022
    Reply

    Article très intéressant 🙂
    Quelques coquilles :
    expression publique avec deux n au lieu de 1
    faire fi sans e

    Merci pour votre travail sur ce blog

  3. Anonyme
    7 novembre 2022
    Reply

    Chouette article! Y’a juste le tableau motivation/amotivation qui m’échappe un peu, parce que j’arrive pas à savoir si on parle de motivation au ON ou au OFF. A moins qu’il soit symétrique? C’est surtout les deux lignes du bas que je pige pas, ça fait régulation-nonrégulation-rerégulation 😡
    Sinon la conclusion de billet est super intéressante. J’avoue que un concept binaire interrupteur ON/OFF me fait toujours un peu craindre justement une perte de nuance (parce qu’il y a d’autres actions que « fermement critiquer des préjugés » et « véhiculer des préjugés », comme simplement « se taire » ou « suivre la majorité » ou « aller a l’encontre de la majorité » -pour tout un tas de raisons-).

    En tout cas ça me donne du grain à moudre sur mes réflexion quand à l’utilité de l’anonymat, notamment face aux gens qui taisent leurs préjugés à cause de raisons externes. Je pense pas que cette position soit partagée par beaucoup de gens, mais pour moi c’est dans un contexte sans pression normative qu’on a le plus de chance de créer l’émmergence de raisons internes pour la régulation. Même si bien sûr ça vient avec son lot de problèmes aussi

  4. Inès Melowi
    7 novembre 2022
    Reply

    L’article de Crandall et Eshleman a des trucs intéressants, comme l’effet ironique de la suppression du préjugés qui augment sa saillance. Mais je trouve qu’il touche aux limites d’une approche éloignée des sciences sociales. Et ça ses conséquences dans ce que votre article me semble suggérer.

    À mon avis la plus grosse limite de l’article de Crandall et Eshleman c’est de réutiliser de façon non-critique la séparation publique/privé. Peut-être une influence distante de l’idéologie des « separate spheres » du XIXème. Le problème c’est que l’univers de significations dans lequel l’individu évolue n’est pas aussi simple. Il est fait en fait d’une multitude de régions (« provinces of meaning » d’Alfred Schütz) qui ont chacune leur propre logique. On pourrait par exemple ranger le travail dans la sphère publique, mais pourtant le sexisme peut être utilisé comme ressource pour avoir un avantage dans la compétition pour un poste. Ou encore, comme Crandall et Eshleman le citent, le darwinisme social est régulièrement exprimé dans ce même milieu, alors que c’est un préjugé supposé être inhibé.

    Si on faisait une analyse sémiotique à l’arrache de l’article, on verrait je pense qu’il est bâti autour de la corrélation entre les oppositions public/privé, effort/relâchement, et apparence/vérité. Je pense que ça pose problème car ça dépeint la sphère privée comme étant un espace de plus grande liberté, alors que pas du tout. Elle peut avoir ses propres logiques tout aussi contraignantes — je pense par exemple aux dynamiques familiales étudiées par l’école de Palo Alto. Mais elle peut faire appel à d’autres ressources. Comme les préjugés.

    Par exemple dans le cas des interactions dans les vestiaires, si on voit les choses par l’angle de la performance de genre — et vous en parlez je sais ! — ça se transforme plus en représentation théâtrale, où les mecs vont raconter des exploits sexuels et surjouer la masculinité. Pour pouvoir le faire, il faut effectivement activer ses préjugés en mémoire… mais je pense que ça va plus loin, et qu’ils peuvent même être sur-activés pour pouvoir jouer le rôle attendu, même chez les mecs cis hétéros allos (allo- par opposition à asexuel et aromantique). Dans ces discussions je pense même que le signifiant « femme » perd toute référence à la réalité et devient juste une monnaie d’échange dans le jeu de la masculinité hégémonique.

    Le problème en réduisant tout ça au système d’oppositions privé/publique = liberté/contrainte = vérité/apparence c’est qu’on suggère une vision un peu paranoïaque de la société. Il y a des raisons d’y croire, je sais. Mais ça a des effets néfastes. Par exemple, si on s’imagine que tous les hommes « sont comme ça », on perd des alliés potentiels, et on contribue à l’isolement des hommes non-hétéros, non-cis, ou des personnes ayant seulement une apparence masculine (car ex. non-binaires). On perd des alliés. On contribue à façonner et à reproduire des stéréotypes tout en pensant dénoncer. Bref, ça pose les bases intellectuelles du militantisme déconnant.

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