[FL6] Le flow au travail et au foyer ?

« Le travail rend libre » affichait les nazis sur les camps de concentration, et encore aujourd’hui cette croyance est assez vivace dans le discours dominant : le travail serait ce qui comblerait tous nos besoins, y compris les plus supérieurs comme donner sens à sa vie ou avoir de l’impact positif sur la vie d’autrui et la sienne. Or, dans les études que nous allons voir, le travail est majoritairement vécu comme pénible et rares sont ceux qui en retirent un vrai épanouissement. Le travail ne rend pas libre, c’est plutôt qu’il faut de la liberté dans son travail : le travail n’est plaisant que s’il est décidé librement, que ce soit via une vocation, mais aussi qu’il y ait au quotidien il y a une liberté, une absence d’emprise ou de contrôle sur l’individu.

Cet article est la suite de :

Photo d’en-tête par Billy Wilson


Y-a-t il du flow au travail ?


Nous avons vu une étude sur les adolescents, mais qu’en est-il pour les adultes ? Leur travail provoque-t-il les mêmes effets que les loisirs structurés, c’est-à-dire en provoquant des expériences optimales ? Ou, au contraire, comme les adolescents, la situation travail est-elle démotivante, malheureuse et pénible ? On pourrait s’attendre à des résultats extrêmement différents, parce que les adolescents subissent des pressions que n’ont plus les adultes (ou moins), comme la pression parentale, celle de réussir les études, de trouver son identité, trouver une communauté aimée et aimante d’ami.es, trouver un. e conjoint. e ; ils savent mieux ce qu’ils veulent et peuvent potentiellement choisir ce qui les motivent intrinsèquement, ils peuvent avoir une meilleure liberté, etc.

En 1980, Csikszentmihalyi et Graef ont étudié un échantillon de 106 travailleurs à Chicago avec l’ESM : il y avait 44 % d’ouvriers (chaîne d’assemblage) 29 % d’employés de bureau, 27 % de cadres. Il y avait 66 femmes et 40 hommes. Le pager de l’ESM envoyait des signaux aléatoires entre 7 h 30 du matin et 22 h 30, il y a eu 4791 questionnaires remplis (comme celui décrit dans cette partie) c’est-à-dire environ 43,8 par sujet.

L’étude s’est centrée sur la perception de liberté (une composante de la motivation intrinsèque) qui était mesurée par la question « Pourquoi faisiez-vous cette activité ? » et sa réponse « Je voulais le faire » (les autres réponses étant « je devais le faire » ou « je n’avais rien d’autre à faire »)

Elle s’est centrée également sur une autre dimension de la motivation intrinsèque « auriez-vous voulu être en train de faire autre chose ? » qui était dans la réponse « pas du tout ».

Ici, on voit très clairement que les sports et jeux remportent la palme de cette dimension « liberté » de la motivation intrinsèque, suivi de près par la lecture, la TV, les repas, les restaurants, les activités culturelles et la sociabilisation. Le pire étant très largement le travail, pour lequel les personnes n’ont aucune envie ou presque d’y être, suivi par les déplacements et les taches ménagères (qui, tout de même, sont doublement plus motivantes que le travail).

Toutes les activités semblent susciter plus de motivation intrinsèque chez les hommes que chez les femmes excepté sur les activités restaurant, sociabilisation, activités culturelles. Les écarts les plus grands sont pour la cuisine (35 % de motivation pour les femmes et 90 % pour les hommes) et s’occuper des enfants (45 % de motivation intrinsèque pour les femmes 90 % pour les hommes). Clairement, il s’agit là d’un problème de pression sociale au quotidien pour les femmes : les femmes se sentent forcées de faire ces activités (« je dois le faire » qui fait chuter la motivation intrinsèque) alors que les hommes ne se sentent pas contraints de le faire, donc ne le font que lorsque ce que cela leur convient (« je dois le faire » extrêmement minoritaire). De même pour la motivation intrinsèque pour le travail : le rôle stéréotypé des femmes est de rester au foyer, ainsi elles peuvent se culpabiliser de ne pas s’occuper des enfants tout en subissant aussi la pression de travailler comme les hommes ; il peut y avoir aussi des conditions bien objectives d’un mari qui ne s’occupe pas du tout du foyer, car il n’en ressent pas l’obligation.

Cette différence entre les femmes et les hommes est encore plus marquée qu’entre les différents statuts professionnels : la motivation intrinsèque est d’abord différente à cause du genre. Par exemple entre hommes, les employés de bureau perçoivent à 19,15 % leur travail libre (« je voulais le faire ») et les ouvriers à 22,43 % ; de plus, la motivation intrinsèque (« je n’aurais pas voulu faire autre chose ») est plus haute chez les employés de bureau que chez les ouvriers. Pour les femmes la moyenne est à 13,80 de liberté perçue contre 4,54 chez les ouvrières. Ainsi le statut professionnel dégrade plus la liberté et la motivation intrinsèque chez les femmes.

« La présence de fortes différences entre les sexes est particulièrement intrigante lorsqu’il y a un tel contraste avec l’absence de différences entre professions. Bien qu’il soit vrai que notre échantillon ne représentait pas tout le spectre des divers statuts socioéconomique, on aurait pu s’attendre à ce que les ingénieurs et les gestionnaires ayant des revenus élevés, ayant fait des études supérieures et ayant des emplois au contenu varié, se perçoivent plus libres dans leurs activités quotidiennes que les ouvriers sur la chaîne de montage. Ces résultats suggèrent qu’à l’heure actuelle, les rôles liés au sexe pourraient affecter plus la perception de la liberté que les rôles liés au statut socio-économique. »

Flow and fondation of positive psychology, Mihaly Csikszentmihalyi

Voyons à présent une étude plus proche de la méthodologie de celle des adolescents. Deux groupes italiens ont été étudiés (First-Aid Activities and Well-Being: The Experience of Professional and Volunteer Rescuers, Raffaela D. G. Sartori, Antonella Delle Fave, ed Journal of social service research), avec l’ESM : des sauveteurs professionnels et des sauveteurs bénévoles de la Croix Rouge. Voici un rapport des moyennes de leur expérience dans ce travail de sauvetage :

Les moyennes pour les professionnels sont particulières signifiantes pour les caractéristiques concentration, contrôle, alerte, actif, idées claires et compétences (la probabilité que ces chiffres soient dus au hasard est inférieure à 0,001 %) ; et pour les bénévoles, celles qui sont les plus signifiantes sont la facilité de concentration et contrôle (la probabilité que ces chiffres soient dus au hasard est inférieure à 0,01 %).

Tous les éléments principaux du flow sont présents dans leur expérience au travail : concentration, contrôle, implication… Le flow est plus présent chez les professionnels que chez les volontaires qui rapportent plus des états de détente ou d’angoisse. Cependant les volontaires, même s’ils sont beaucoup plus angoissés que les professionnels, semblent vivre une expérience plus profitable : ils sont plus heureux, ils ont plus de motivation intrinsèque, ce qui semble indiquer une expérience globalement plus profitable que les professionnels.

Beaucoup d’autres études (cf, Psychological Selection and Optimal Experience Across Cultures, social empowerment through personnal growth, Delle Fave, Massimini, Bassi) font ce constat, y compris des expériences en laboratoire sur la motivation intrinsèque (cf Self-determination theory, Decy et Ryan), au point qu’est advenu un constat qui personnellement me choque : dès lors qu’on paye quelqu’un à faire quelque chose qu’il faisait auparavant par plaisir, par engagement personnel, par passion, sa motivation chute, tombe dans l’extrinsèque. Ce constat, les chercheurs du flow l’expriment différemment en « paradoxe du travail » : le travail a beau généré des caractéristiques du flow chez les personnes (compétences utilisées, défis appropriés, concentration, etc.) celles-ci préfèrent le fuir et trouve plus d’intérêt à des situations de détente qui pourtant ne développent pas leurs compétences, voire même parfois s’apparentent à de l’apathie.

Mihaly l’explique par le fait culturel de la division loisir/travail : le loisir est considéré positivement, c’est la norme de le préférer et de fuir à toute vitesse son travail. Les personnes ne jaugeraient pas leur expérience personnelle, mais se caleraient à une norme sociale. Mais sa réflexion va plus loin. Lorsqu’on observe les communautés traditionnelles plus portées sur les travaux directs liés au champ, à l’artisanat, ou à la ferme, on observe que non seulement le travail est moindre (de 1 à 5 heures par jour, entremêlé d’activités de détente ou en famille), plus détendu, et complètement sensé et sociabilisé (fort lien à la famille notamment ; les résultats du travail sont concrets, visibles, son utilité est claire). Ainsi, il en conclut que plus une société commence à compter sur les loisirs pour son bonheur, plus cela veut dire qu’elle est incapable d’offrir une signification aux occupations productives : les individus fuient le travail pour trouver bonheur et motivation dans les loisirs, en particulier ceux passifs, parce que le travail qu’ils doivent faire est insensé.

Néanmoins, le paradoxe reste étonnant, notamment pour l’étude sur les sauveteurs.

Il me semble que la théorie de l’autodétermination répond à ce paradoxe du travail. Dans une expérience de Decy et Ryan (cf Self-determination theory, Decy et Ryan), on propose une activité intéressante aux personnes (des casse-têtes agréables). Soit elles les font librement, soit elles sont payées pour l’activité. Dès lors que l’activité est rémunérée, la motivation intrinsèque baisse. Les chercheurs ont essayé de comprendre ce paradoxe en affinant cette expérience via d’autres conditions : ce n’est pas de percevoir un salaire qui diminue la motivation intrinsèque, car lorsqu’on annonce au préalable que pour participer à l’expérience, les personnes auront telle somme déterminée qu’importe ce qu’elles font, la motivation intrinsèque reste intacte. C’est quand la rémunération est conditionnée à la performance (recevoir de l’argent selon le nombre de casse-tête réussi) que la motivation intrinsèque diminue. Autrement dit, c’est la pression à réussir, à avoir certaines performances, qui nuisent à la motivation intrinsèque pour l’activité, et ces pressions peuvent être nombreuses au travail. Ainsi il n’y a pas de paradoxe : ce sont d’autres facteurs que le contenu du travail le problème : les pressions, mais également l’injustice (au niveau des salaires ou autres), le fait d’être contrôlé/surveillé, l’absence d’autonomie, les relations sociales problématiques.

Ces études sur l’autodétermination rejoignent néanmoins Mihaly sur le fait que l’activité « travail » a souvent un potentiel pour être passionnant (dans son contenu notamment), mais que les conditions de travail peuvent d’emblée ruiner la motivation intrinsèque des personnes à le faire, ce qui est vraiment dommage pour les personnes qui vivent alors un mauvais moment, mais aussi pour les entreprises qui opérant ainsi (conditions injustes, pression, surveillance, dévalorisation…) s’auto-sabotent en créant des conditions où les employés sont au plus bas de leur potentiel.

Dans toutes les études il semblerait que ce soit la variable motivation intrinsèque qui soit la plus boudée, alors qu’en est-il des personnes qui ont vraiment voulu faire le travail qu’elles font ?


Ici les sujets ont été testés sur questionnaire, il choisissait les situations où ils avaient le plus de flow. Le taux de flow n’est pas le même selon les professions, les caissiers et les artisans en rapportant le plus dans leur vie (respectivement 91,7 % et 87,2 %) et les ouvriers le moins. Cependant, les caissiers trouvent majoritairement leur flow dans le domaine des loisirs (qui inclut ici tant les loisirs passifs qu’actifs, comme le sport, les passions, la musique, etc.) et les artisans dans leur travail. Les médecins trouvent presque autant de flow dans les activités de loisirs qu’au travail. Si les ouvriers rapportent aussi plus de flow au travail que dans les loisirs, on voit aussi qu’ils en rapportent plus dans les interactions et l’introspection, cela veut dire que globalement, ils ont plus de flow hors du domaine du travail.

Les chercheurs ont demandé à ces sujets « Pourquoi avez-vous choisi ce travail ? »


On voit ici que ceux qui vivaient le plus de flow au travail sont ceux qui ont choisi leur travail par motivation intrinsèque, majoritairement les médecins. À l’inverse, les caissiers ont choisi ce métier par besoin matériel (par motivation extrinsèque), voilà pourquoi ils trouvent certes du flow, mais très largement hors de la sphère du travail. Une activité poursuivie par motivation extrinsèque peut très difficilement offrir des occasions de flow.


Les chercheurs les ont également interrogés sur les conditions de travail positives (défis, autonomie, relations sociales positives) et négatives (surmenage, contraintes, relations sociales négatives). On voit que les caissiers ont beaucoup de relations sociales positives, mais plus de négatives, de même pour les ouvriers ; étant donné le bas taux d’autonomie associé, on peut se demander si ces relations négatives ne sont pas liées à la hiérarchie et à la clientèle, et les positives aux collègues de travail. L’artisanat est marqué par une forte autonomie couplée à une forte perception des défis et peu de relations sociales, celles-ci étant généralement plus négatives que positives, là encore on peut se demander s’il ne s’agit pas des clients.


La recette du flow au travail dépend-elle de nous ? Sommes-nous capricieux ?


Les recherches précédentes nous montrent bien comment la vocation est fondamentale pour poser les bases du flow : sans choix de notre métier, pas de motivation intrinsèque. Ensuite, il faut également que les conditions soient bonnes, les relations sociales négatives plombent totalement le flow, ainsi que le surmenage.

Encore une fois, je pense que la théorie de l’autodétermination répond plus à ces situations qui de loin, paraissent parfois un « caprice » des individus, comme s’ils refusaient volontairement de tout donner à leur travail.

La théorie de l’autodétermination nous apprend que pour être en motivation intrinsèque avec une activité, il est important d’avoir eu du choix, tant pour choisir cette activité, ces modalités, que de la façon dont on la fait au quotidien (c’est le respect du besoin d’autonomie). L’environnement de travail doit respecter les besoins de compétence (l’irrespect serait de n’avoir aucune confiance aux compétences des employés, de ne leur donner aucune responsabilité, de vérifier sans cesse leur travail), et les besoins de proximité sociale (l’irrespect serait par exemple de leur interdire de parler entre eux). Ainsi la personne peut internaliser (faire siens) les objectifs en toute autodétermination. Une personne nous suivant sur YouTube nous donne un exemple de cette internalisation qui mène au flow :

« Pour ma part, et si je puis humblement compléter mon ressenti à la lumière de l’article [le premier du dossier], je suis étudiant en ingénierie aéronautique. C’est un domaine très exigeant techniquement et mentalement. Il s’agit en effet d’un domaine de pointe qui a tendance à apporter des modifications dans l’industrie en général. Personnellement, c’est uniquement par pure passion que je me suis lancé là-dedans, Et je ne regrette en rien mes choix. Pour le dire autrement, lorsque je travaille, que je conçois et fais mes calculs, si mon sujet d’étude m’intéresse (j’y reviens après), je me retrouve dans le même état mental que décrit par la notion de flow. Il s’agit justement d’un critère, fort utile pour ma part, pour savoir si un sujet, une étude, me convient. Si je m’approprie une étude, je vais m’investir à fond dedans et donner tout ce que j’ai pour atteindre mon but. Il y a certes un supérieur, des comptes à rendre, des objectifs définis par autrui, mais je me suis dans ce cas-là tellement approprié son sujet que je pense pouvoir affirmer qu’il s’agit là d’un état de flow comme décrit dans l’article.

Ce que je veux dire par là, c’est que je suis globalement d’accord avec l’article, à ceci prêt que je pense que cet état est possible dans certains autres cas, et surtout ici dans un cadre universitaire ou professionnel, à partir du moment où la passion guide nos pas dans nos tâches. »

Hugues

On voit ici la recette pour être en flow au travail : il y a eu possibilité de choix de la vocation (donc le besoin d’autonomie a pu être rempli aussi durant les études), le cadre de travail a certes des exigences, mais semble laisser la personne faire son travail comme elle l’entend (pas de harcèlement, de pression…) ainsi il a pu faire siens les objectifs (c’est l’internalisation) parce que cela colle à ses passions (on ne peut pas internaliser quelque chose qui entre en conflit avec nos valeurs, éthiques, désirs, souhaits).

Ainsi, un individu qui est en motivation extrinsèque à son travail ou qui ne vit pas de flow au travail n’est pas un « capricieux », il n’a pas eu de chance, de choix possible : soit le travail sape ses besoins fondamentaux (autonomie, compétence, proximité sociale ; cet environnement peut être aussi le cercle familial lorsqu’on fait ses études), soit l’adversité de la vie l’a poussé à devoir prendre un métier qui ne lui convient pas (être pauvre et ne pas avoir pu suivre les études qu’on souhaitait, vivre dans un pays où l’emploi est rare, donc on prend tout ce qui vient, avoir eu des problèmes qui empêche la vocation, avoir été forcé par les parents/la pression sociale de suivre telle vocation…), soit il est coincé dans cette situation parce que c’est la seule qui peut assurer sa survie (impossible de démissionner à cause des dettes à rembourser, de la famille à nourrir, des aides sociales qui n’adviendront pas à hauteur des besoins ou pas assez longtemps pour construire une autre vie pro…). Parfois aussi les stéréotypes détruisent les vocations de la personne avant même qu’elles naissent :

Et on le voit bien dans les études sur la creativité de Mihaly :

Le domaine, c’est-à-dire la discipline, mais aussi une entreprise qui sélectionne, peut faire barrière à des personnes non pas parce qu’elle travaille mal, mais par préjugés et conformisme : ainsi, oui, les femmes, mais aussi les non-blancs sont soit empêchés à leur vocation ou alors l’environnement ne les aide pas le moins du monde en sapant leur besoin de proximité sociale, de compétence, d’autonomie. L’indifférence subie tue aussi les motivations des personnes.

Donc non, les gens ne sont pas capricieux et on reviendra sur ces questions quand je reparlerai de la théorie de l’autodétermination.


À quoi peuvent directement nous servir ces résultats ?


Je pense que ces résultats montrent bien pourquoi il y a un tel fossé entre les représentations au sujet du travail : certains vantent le travail comme si c’était le sens même de la vie, que cela permettait aux personnes de s’émanciper, évoluer, se sentir faire parti de la communauté, remplir tous les besoins de la pyramide de Maslow :


Or, très clairement ce n’est pas le vécu d’une majorité, comme en témoignent les centaines de témoignages récoltés par le mouvement OnVautMieuxQueCa, mais aussi toute une bibliographie de la souffrance au travail (je la mettrais à la fin, mais très clairement ce n’est pas exhaustif, c’est juste ce que j’ai regardé ou lu).

Pourquoi alors ce message que « le travail c’est le bien absolu » revient sans cesse sur le tapis ? Je pense pour ma part qu’effectivement ceux qui dominent dans le discours médiatique ont des métiers qu’ils ont choisis, dans lesquels ils sont libres, s’épanouissent, qu’ils ressentent comme ayant de l’importance, qui leur fournit tout ce dont ils ont besoin. Le problème n’est pas qu’ils soient heureux, mais qu’ils n’aient aucune espèce de conscience du travail dans ses modalités les pires. La majorité des personnes ne peuvent pas choisir le métier qui les épanouirait, car elles ont besoin d’argent, car il n’y a que ces jobs aux conditions parfois déplorables qui sont à disposition, parce que la précarité empêche toute évolution que ce soit en changeant de pays ou en se payant des études/formations, parce que le domaine ne recrute pas malgré des besoins évidents pour la société (le recrutement de plus de profs, personnels d’éducation par exemple).

Il y a sous cette division « le travail c’est le bonheur » VS « le travail c’est le cauchemar » une question de profonde inégalité : les dominants qui portent le discours du « travail=bonheur » dans les médias/en politique sont à ce point loin du vécu de la population qu’ils n’arrivent même pas à imaginer la dureté que sont les conditions de travail des caissiers, des ouvriers, des serveurs, des agents d’entretien, etc.

Inversement, j’ai l’impression que lorsqu’on n’a jamais connu la liberté et le choix au travail, c’est vraiment très difficile d’imaginer qu’on peut effectivement prendre son pied en œuvrant (j’emploie ce mot à la place de « travailler » pour montrer à quel point c’est très différent), en s’activant si vivement au point que tous les loisirs « classiques » inactifs liés à la consommation (shopping, vacances, télévision…) en deviennent fades voire même une corvée. Parce oui, œuvrer est une source de flow incroyable, par contre pour pouvoir œuvrer il faut que l’environnement de travail le permette, et quantité d’environnement de travail sont au contraire, dans leur organisation et leurs méthodes, conçus non pas pour le développement de l’individu et ces compétences, mais pour le transformer en pion, avec une considération nulle, voire délétère et déshumanisante.

Il en va de même pour le travail au foyer, comme le ménage, la cuisine, s’occuper des enfants : c’est plaisant uniquement si on est libre de le faire quand on veut, comme on veut. Or la société, le passé, les stéréotypes, mettent de base la charge sur les femmes qui sont assignées par défaut à ces activités, et les hommes peuvent ne pas se rendre compte de ça (et croire que, comme eux, elles sont libres de faire ces corvées ou non, donc ils ne prennent pas la charge, l’organisation) ou pire, penser que ce ne serait pas leur devoir. La seule façon de sortir de cette impasse, c’est que les membres de la famille se sentent tous aussi responsables du ménage, des enfants, de la cuisine et s’organisent équitablement en fonction de leurs préférences. Mais c’est souvent impossible parce que le travail est mieux payé pour les hommes, ils ont aussi un meilleur statut, ainsi lorsqu’il s’agit de savoir qui prendra un congé parental, le choix « financier » se porte sur la mère et non sur le père. Et par défaut, parce qu’elle n’a pas accès à un travail qui paye suffisamment, la femme se retrouvera à faire toutes les tâches ménagères, qu’importe si elle le veut ou pas… Et cela, qu’importe les volontés d’équité et de responsabilité du conjoint.

Les dilemmes sont parfois terribles dans nos situations d’aliénation pro ou au domicile, c’est un casse-tête dans certaines situations qui entremêlent vie pro, vie familiale, projet sur le long terme, économie du pays, culture, stéréotypes centenaires (voire millénaires) et même politiques. Il n’y a aucune recette miracle, il n’y a que vous qui pouvez réajuster la situation, parce qu’il n’y a que vous qui avez les données précises de la situation, qui pouvez voir comment hacker la situation, au moins dans votre vie. Les environnements sociaux proximaux (famille, travail, école, institutions…) et distaux (politique, culture, économie) sont la source des barrières, des destructions qu’on subit, sont les responsables de nos aliénations, de l’insensé de nos vécus, mais vous seul savez à comment ils vous enchaînent précisément, donc comment les hacker, les détourner, les changer, les fuir là, immédiatement, dans votre vécu.

Je n’invite pas là à l’égocentrisme, c’est juste un conseil ultra pragmatique : personne n’a les infos que vous avez sur votre situation, sur les murs qu’elle vous dresse, et les failles sur ses murs, ni quel écho positif ou négatif elle a en vous. Ainsi, la seule solution pour se sortir de ces dilemmes me semble de chercher vraiment au fond de soi les passions, le flow, sa propre éthique, ce qui compte vraiment profondément pour vous et non ce qui serait rationnellement raisonnable. Qu’importe si en découle de la marginalité voire même quelque chose de profondément inconnu, avec toute l’incalculabilité que cela génère : du moment que cela vous semble juste en fonction de votre vie et de la vie, ici et maintenant, avec vos interdépendances aux bons environnements qui vous semblent justes de nourrir sur le court, moyen et long terme, y compris lorsque vous serez mort.

Peut être que c’est cela la clef pour trouver sa voie : nous imaginer comme un fantôme qui, traversant les siècles, se demande si cet apport pour lequel on aura décidé d’œuvrer de telle façon pourrait nous faire dire « oui, j’ai bien fait de vouloir exister de cette façon dans ce monde à ce moment-là » « oui, ça n’a mené à rien telle activité, mais c’était juste et sensé, je n’ai pas de regrets ».

C’est déjà tout un parcours d’acceptation de ses sentiments, ses émotions, ses élans et oui, c’est déjà un défi en soi. Appliquer ensuite cela au réel, composer avec les situations est aussi un défi constant qui demande des gros sacrifices ; cela demande parfois de trancher radicalement avec des abandons très coûteux (par exemple s’éloigner d’une famille nocive ou tout simplement quitter des collègues de travail qu’on aimait bien), de sacrifier ses habitudes du conformisme ou rêves conformistes (adieu rêves de richesses et de possessions luxueuses), et, défi terrible dans une société individualiste, de se foutre la paix, d’arrêter de s’auto-tyranniser, de s’accepter. De voir qu’on est un élément de vie tout aussi important que les autres éléments, et qu’en cela oui, on a le droit de chercher une vie signifiante : ce n’est pas un égoïsme, c’est au contraire un altruisme que de chercher à avoir une existence où l’on peut et veut donner le meilleur de soi pour quelque chose qui a du sens et qui est juste.

La suite : [FL7] L’expérience optimale pour tous

Viciss Hackso Écrit par :

Attention, atteinte de logorrhée écrite et sous perfusion de beurre salé. Bisounours destructrice de choux-fleurs à temps partiel.

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Asadar
Invité
Asadar

Très bon article encore une fois, qui apporte un liant essentiel à d’autres théories (SDT en tête) et articles. Quelques petites corrections de relecture (celles que j’ai aperçu en tout cas) : (1ier Paragraphe – Intro) « […]mais aussi qu’il y est au quotidien il y a une liberté,[…] » => « mais aussi qu’il y ait une liberté au quotidien » (2e Paragraphe après le graphique des sauveteurs pro/vol. – Y-a-t il du flow au travail ?) « […]celles-ci préfèrent le fuir et trouve plus d’intérêt à des situations de détente qui pourtant ne développe pas leurs compétences, voire même parfois s’apparente à de… Lire la suite »

Umi
Invité
Umi

Super intéressant ! Je me suis souvent demandé pourquoi kiné (libéral) était considéré comme un métier heureux: je me rends compte maintenant que de multiples facteurs sont tout simplement remplis (autonomie, flexibilité des horaires, pas de pression hiérarchique…). Ceci dit j’ai déjà croisé des chiffres (mais bon, les chiffres et internet… méfiance.) qui assuraient le bonheur des agriculteurs. Ce qui me surprend toujours autant quand on le met en lien avec le nombre de suicide que compte cette profession… Je suppose que c’est un peu le même principe pour les métiers de l’artisanat/artistique: s’il n’y avait pas cette pression financière,… Lire la suite »

Oscar Pasta
Invité
Oscar Pasta

Article intéressant, comme toujours !

Quelques coquilles :
Dans la dernière partie (À quoi peuvent directement nous servir ces résultats ?) :
§7 : « il n’y a que vous qui pouvait réajuster la situation, parce qu’il n’y a que vous qui avait les données précises de la situation, qui pouvait voir comment hacker la situation »
=> pouvez, avez, pouvez
§9 : « les siècle »
=> siècles

Lise Iria
Invité
Lise Iria

Bonjour,
Très bon article. encore. Cela m’a rappelé le fait qu’à l’école il y a aussi une forme de pression : si tu fais des études alors tu feras le métier que tu plais. Cela explique-t-il en partie le fait que les métiers ne demandant pas de longues études soit celle dans lesquels les gens sont le plus heureux ? Je ne m’avancerais pas à dire un « oui » franc mais je pense qu’inconsciemment au moins cela a une influence.

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