[FL4] Être nul, avoir la flemme et s’ennuyer : et si on se trompait de diagnostic ?

La fois précédente nous avons vu les façons de mesurer le flow ainsi que le cadre théorique, maintenant nous voyons comment cela se fait concrètement dans une étude. Après avoir exposé un pan de l’étude (pas forcément ce qu’il y a de plus sexy), cela nous mènera à voir comment on peut renverser notre façon de percevoir les problèmes façon « étude sur le flow, l’absence de flow » et diagnostiquer situationnellement nos états d’ennui, d’apathie, d’inquiétude ou d’anxiété (lorsqu’ils ne sont pas pathologiques) : j’exposerais rapidement la théorie qui m’est venue grâce à ces études sur le flow, que « la flemme » n’existe pas, et que se sentir « nul » ou voir les autres comme « nuls » est inutile : on peut faire plus fun et cela peut amener à plus de solutions.

Cet article est la suite de :

Image d’entête œuvre de Banksy ; photographe Chris Devers ; J’ai mis cette œuvre parce qu’elle est une réponse à la question ; si on s’ennuie, c’est peut être parce que nos rêves sont impossibles, annulés, empêchés…


Questionnements


Le flow n’est-il donc que le produit d’une situation à haut défi et des compétences perçues des personnes ? N’y a-t-il pas d’autres caractéristiques ?

Si la situation est à haut défi selon l’individu et que l’individu perçoit ses compétences comme à la hauteur de ses défis, alors il sera en flow selon le modèle des chercheurs. C’est l’hypothèse conductrice de nombreuses études sur le flow, qui permet de prédire l’émergence d’une expérience optimale pour l’individu.

Et pour vérifier cela, il faut donc que la variable haut défi et que la variable compétence soient hautes, mais aussi qu’on retrouve toutes les caractéristiques citées précédemment qui caractérisent le flow ; selon les méthodes, les variables ne sont pas les mêmes, l’ESM se centre sur l’expérience des personnes (qui permet de voir en miroir ce qui « cloche » dans les situations), le FSS permet de voir, toujours au travers de l’expérience individuelle, si la situation a été bien conçue pour permettre le flow pour l’individu. Je cite ici les variables les plus pertinentes, tant en terme de recherche que pour plus tard en terme d’outils pour le hacking social ; l’ESM enregistre plus de variables que celles citées, nous avons sélectionné celles qui sont les plus pertinentes pour la mesure du flow selon les chercheurs ; c’est en quelque sorte la recette du flow, si un ingrédient manque, ce n’est pas du flow ; l’inverse à ces ingrédients conduisant à ce qu’on nomme « apathie ».

  • Concentration :

    • dans l’ESM il s’agit d’un haut score affirmatif à la question « A quel point étiez-vous concentré ? » ;
    • sur le FSS il s’agit d’un haut score à la question « J’étais complètement absorbé par la tâche à accomplir »
  • Facilité de concentration :

    • dans l’ESM il s’agit d’un haut score négatif à la question « Est-ce qu’il était difficile de se concentrer ? »
  • Transformation du temps :

    • sur le FSS il s’agit d’un haut score à l’item « La façon dont le temps passait semblait différente d’habituellement »
  • Perte de conscience de son ego, de son image :

    • dans l’ESM il s’agit d’un haut score négatif à la question « A quel point étiez-vous conscient de votre image ? »
    • sur le FSS il s’agit d’un haut score à  l’item : « Je ne me souciais pas de ce que pensaient les autres à mon propos ».
  • Contrôle de la situation :

    • dans l’ESM il s’agit d’un haut score affirmatif à la question « Étiez-vous au contrôle de la situation ? »
    • sur le FSS il s’agit d’un haut score à l’item :  « Je me sentais totalement au contrôle de mes actions »
  • Implication/engagement :

    • dans l’ESM il s’agit de la réponse « impliqué » à la question « Décrivez l’humeur dans laquelle vous étiez lorsque cela a bipé : »
  • Motivation intrinsèque :

    • dans l’ESM il s’agit de la réponse « je voulais le faire » à la question « Pourquoi faisiez-vous cette activité ? »
    • sur le FSS il s’agit de la réponse « non » à la question « Est-ce que vous auriez aimé faire autre chose ? »
  • Bonheur :

    • dans l’ESM il s’agit de la réponse « heureux » (et parfois selon les études, couplé avec les autres affects à valence positive) à la question « Décrivez l’humeur dans laquelle vous étiez lorsque cela a bipé : »
  • Buts clairs :

    • dans l’ESM il s’agit d’un haut score affirmatif à la question « Quelle était l’importance de cette activité par rapport à vos buts dans la vie ? »
    • Sur le FSS il s’agit d’un haut score à l’item « Ce que je souhaitais faire dans cette activité avait des buts signifiants. »
  • Feed-back non ambigu :

    • sur le FSS, il s’agit d’un haut score à l’item « Je savais ce que je faisais de bien lorsque j’étais concentré. e dans la tâche/l’activité »
  • Fusion action-conscience :

    • sur le FSS il s’agit d’un haut score à l’item « J’ai fait les choses spontanément et automatiquement, sans avoir à y penser »
  • Balance défi-compétence :

    • sur l’ESM il s’agit, pour mesurer le flow, d’un haut score aux deux items  : « Les défis de l’activité étaient.. ».  « Mes compétences dans l’activité étaient… »
    • sur le FSS il s’agit d’un haut score à l’item : « Je me sentais suffisamment compétent pour faire face aux exigences de cette situation. »
  • Expérience autotélique :

    • sur le FSS il s’agit d’un haut score à l’item « J’ai trouvé cette expérience extrêmement enrichissante. »

Donc, si le modèle théorique du flow est correct, alors une expérience à haut défi et à haute compétence les individus rapporteront une concentration, une facilité de concentration, une perception du temps perturbée, une motivation intrinsèque, une implication, un sentiment de contrôle, des buts signifiants/clairs et du bonheur.

Et c’est le cas, comme nous pouvons le voir sur cette étude de 199 étudiants italiens (Della Fave, Massimini, Bassi, 2011) :

 
Plus précisément voici en dessous les statistiques pour les états maximums de flow et les états maximums d’apathie ; les chiffres pour ces deux états sont très significatifs (la probabilité qu’ils soient dus au hasard est inférieure à 0,001) ; le nombre d’étudiants est différent parce que l’ensemble de l’échantillon n’a pas vécu de flow aussi intense (117 sur 199) ni d’apathie aussi intense (heureusement seulement 94 sur 199)

 

Lorsqu’ils sont dans une situation à haute compétence et haut défi les personnes rapportent ceci, dans l’ordre de « puissance » :

  1. un fort sentiment de contrôle sur la situation

  2. un fort sentiment d’implication

  3. une forte concentration

  4. un fort bonheur

  5. des buts

  6. un temps s’écoulant étrangement

  7. une forte volonté de faire l’action dans la situation

  8. une facilité de concentration

Et toutes ces conditions sont moins fortement positives dans les autres situations.

Les situations de bas défi/basse compétence que sont l’état théorique d’ennui, d’apathie ou d’inquiétude montrent ces caractéristiques au plus bas. Autrement dit, par exemple lorsque les personnes n’ont pas du tout de sentiment de contrôle sur la situation, on peut deviner qu’elles vivent un état d’apathie, c’est-à-dire une situation de défi bas et où leur sentiment de compétence est au plus bas également.

En canal 2 (Flow), lorsque les 177 étudiants sont dans une situation où ils estiment avoir un haut défi et une compétence à la hauteur, tous leurs sentiments surpassent les autres situations : ils sont beaucoup plus concentrés (et facilement), impliqués, sentent beaucoup plus de contrôle, sont plus motivés intrinsèquement, heureux et ont une perception du temps inhabituelle. Comme prévu, le canal 1, stimulation, est également une situation prolifique de développement, même s’il est plus dur de s’y concentrer facilement. Le canal contrôle rend plus heureux que celui de la stimulation, c’est également une très bonne situation pour renforcer l’estime de soi, car le contrôle est très haut, la concentration facile.

Les pires canaux sont ceux de l’apathie et l’inquiétude, et ce qui semble le plus marquant chez ces étudiants sont la chute du contrôle, l’absence de prise sur la situation qu’ils ont à ces moments-là, ce qui entraînent une chute du bonheur et de toutes les autres caractéristiques. Ces situations sont comme marquées par une forte impuissance.

À noter que le canal anxiété est marqué par des valeurs « positives » en concentration, en implication et en buts : l’environnement les mets au défi, les mets dans une situation où ils doivent s’engager, s’impliquer, sous la pression d’objectifs très hauts qu’ils n’ont pas du tout choisis (motivation intrinsèque basse) : l’environnement n’est pas du tout adapté à leurs compétences et pourtant ils se résignent néanmoins à s’accrocher.

À quoi peut immédiatement nous servir la validation de ce modèle théorique ?

On pourrait se demander à quoi bon se prendre la tête avec des stats et des graphiques, on sait tous ce qu’est l’ennui ou l’angoisse quand on trouve on non une situation prenante ou pas. On sait tous, à des degrés différents, deviner l’ennui ou l’angoisse chez autrui ou en soi. Seulement, étant donné les erreurs fondamentales d’attribution, les biais d’internalité allégeante, on diagnostique mal.

Typiquement, je pense à ce qu’on nomme la « flemme », et quand on use de formulations telles que « ah qu’est-ce que j’ai la flemme aujourd’hui » ou « il est fainéant ». On s’auto-accuse ou on accuse l’autre d’avoir un trait de caractère négatif sans même diagnostiquer la situation. Idem, pour les « je suis nul », « il est nul ». On produit quantité de ce genre d’attribution de « médiocrité intrinsèque » telle que « je suis con », « il est con » qui sont vides d’informations, qui ne sont que jugements stériles, qui n’amènent certainement pas vers une solution. Or ce modèle permet d’aller un peu plus loin que le simple jugement ou auto-jugement. À la place de voir le sentiment d’ennui, d’anxiété, d’apathie ou d’inquiétude comme une « nullité » ou comme une incapacité inhérente de la personne à être bien (ou en y voyant sa flemme, son manque de courage, sa connerie…), on peut investiguer pour trouver des facteurs concrets qui amènent vers une solution à la difficulté de la situation.

Cet oeuvre de AoiCancerius est titrée  » No more boring » et sa légende est également très explicite : « I’m tired! I’m bored ! I want to do what i love, I want to enjoy my life. » (Je suis fatigué ! Je m’ennuie ! Je veux faire ce que j’aime, je veux profiter de ma vie) ; C’est bien la situation qui pose problème face à l’élan interne positif d’aimer, prendre plaisir à la vie, pas la personne.

Par exemple si on se dit « j’ai la flemme de lire ce livre », passons toutes les variables du flow à partir de cette affirmation :

Est-ce qu’on est vraiment au contrôle de cette action ? La réponse peut être non, parce que c’est un livre imposé par l’école par exemple, donc cela tue le flow dans l’œuf. On pourrait essayer alors de se trouver un autre but, à nous, qu’on contrôle pendant la lecture (prendre des notes au fur et à mesure sur pourquoi on déteste ce livre de façon la plus précise possible, ça permet de répondre au devoir tout en reprenant le contrôle).

— Si par exemple on a vraiment choisi ce livre, est-ce qu’on a les compétences pour le lire ? Par exemple si on prend un manuel de physique quantique destiné à des spécialistes sans jamais avoir fait de sciences de notre vie, c’est un défi beaucoup trop important, mieux vaut choisir quelque chose de plus simple qui nous apprenne les bases. Pas besoin d’avoir honte, il s’agit juste de mettre de coté ce livre le temps d’avoir étudié d’autres livres plus accessibles. Ce gros manuel deviendra un livre feedback : quand il commencera à devenir plus clair, c’est qu’on aura vraiment énormément progressé dans la discipline.

— Parfois cela peut être l’inverse, on peut avoir la flemme de lire tel livre parce qu’on est trop compétent : par exemple un manuel destiné à des débutants alors qu’on est expert dans ce domaine ; on n’apprend rien, donc on s’ennuie et on a la flemme de continuer cette activité. On fait souvent ce genre d’erreurs parce que c’est difficile d’évaluer ses propres compétences, y compris quand elles sont nombreuses, puisque tout notre savoir n’est pas mobilisable en même temps dans la conscience, comme une bibliothèque qu’on pourrait voir remplie ou peu remplie selon les domaines. On ne sait pas bien ce qu’on sait ou ce qu’on ne sait pas. Alors on peut peut-être aller chercher un livre très compliqué pour « voir » un peu ou en sont nos compétences, et si le nouveau livre est vraiment très difficile (un autre domaine, en une langue étrangère, spécialisé sur quelque chose qu’on ne connaît pas) mais qu’on y arrive un peu, c’est peut-être là une voie pour nourrir notre compétence avec joie.

Est-ce qu’on arrive à être concentré dans la lecture ? On peut ne pas être concentré parce qu’il y a dans l’environnement beaucoup de bruits, ou il fait trop chaud, trop froid, une tonne de facteurs peuvent nous empêcher de nous impliquer. On a donc la flemme de continuer l’activité, non pas à cause de nous ou du livre, mais à cause des conditions fatigantes de la situation. Ces conditions peuvent être des problèmes qui nous préoccupent, que ce soit un stress pour une autre situation, une rupture, un problème de relation sociale au boulot, bref tout un tas de choses peut nous « distraire », et ces choses-là ne sont pas forcément superficielles. La déconcentration est un appel à chercher ce qui dans l’environnement nous déconcentre et à y remédier avec compassion pour nous et pour les autres (s’autoriser un lieu calme, un casque étouffant les bruits, faire l’activité à un moment plus tranquille ou plus agréable…).

Est-ce qu’on est impliqué ? Le fait de ne pas être impliqué peut être tout simplement parce que le livre en question est peu enrichissant, qu’il porte sur un sujet qui n’a aucune importance dans notre vie, dans ce qu’on perçoit d’important dans la vie. Soit on passe peut-être à côté du message, soit effectivement le livre est médiocre. Peut-être que sa trame est beaucoup trop prévisible, ou les personnages trop stéréotypés, à ce point qu’on décroche. Peut-être que le livre a été écrit à une époque où les écrivains étaient payés à la ligne et où il n’y avait pas de vidéo, donc les descriptions sont interminables et ça nous fait décrocher. Peut-être que le texte a des problèmes de traduction qui rendent la lecture pénible. Là encore, traquer le pourquoi on n’arrive pas à s’impliquer dans ce livre peut nous permettre d’apprendre des choses sur nous-mêmes, notre vie, nos préoccupations du moment, notre sensibilité artistique et même sur la littérature, pour comprendre la nature de ce style qui nous débecte. L’appréciation est subjective, il n’y a pas à être fondamentalement passionné par un livre célèbre comme si c’était le seul état possible. On a chacun une sensibilité différente et la prendre en compte c’est autant apprendre à se connaître qu’à connaître l’objet, parce que la sensibilité est interaction avec l’objet, la situation. C’est plus fun que de se dire « je n’arrive à rien aujourd’hui » et d’en rester à une opinion négative de soi ou du livre « cet auteur est mauvais » : il s’agit de voir pourquoi l’interaction entre le livre et nous ne fonctionne pas sur tous les plans. Évidemment ça fonctionne pour n’importe quelle autre activité, la lecture n’était qu’un exemple.

Je reviendrais plus tard sur tout ce qu’on peut faire avec ce modèle théorique, c’était juste pour vous montrer qu’aussi peu sexy soient ces stats et ce théorique, il y recèle des possibilités très amusantes, pragmatiques et très utiles pour soi et pour les autres.

La suite : [FL5] Les adolescents sont paresseux… Et si c’était l’école qui ne savait pas générer du flow chez eux ?

Viciss Hackso Écrit par :

Attention, atteinte de logorrhée écrite et sous perfusion de beurre salé. Bisounours destructrice de choux-fleurs à temps partiel.

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Asadar
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Asadar

Merci pour ce nouvel article très intéressant. 🙂 Je me permets deux ou trois remarques grammaticales : (Sous-chapitre : À quoi peut immédiatement nous servir la validation de ce modèle théorique ?) (3e paragraphe, juste sous l’image) « Par exemple si on se dit « j’ai la flemme de lire ce livre », passons toutes les variables du flow à partir cette affirmation […] » => à partir *de* cette affirmation (6e paragraphe, « trop compétent ») « […] puisque tout notre savoir n’est mobilisable en même temps dans la conscience […] » => n’est *pas* mobilisable (6e paragraphe) « On ne sait pas bien ce qu’on… Lire la suite »

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