[FL13] Et si les recherches sur le flow étaient reprises pour nous manipuler ?

Dernier épisode de ce dossier !

Ce dossier est disponible en PDF (la version epub arrivera plus tard) piratable  : La piste du flow

Cet article est le dernier de cette suite :

Photo d’entête, Zuckerberg à un congrès https://www.theverge.com/2016/2/22/11087890/mark-zuckerberg-mwc-picture-future-samsung ; j’ai choisi cette photo très signifiante où le casque VR m’y semble plus symbolique d’un aveuglement aux manipulations plutôt qu’une crainte en soi. L’exploitation « marketing » du flow n’est pas encore optimale, mais par contre Facebook a très largement réussi à capter et exploiter l’attention de millions de gens, avec toutes les dérives que l’on connait…

Je ne vais pas faire de suspens, vous pouvez enlever le « et si » du titre : D Depuis que la psychologie trouve des savoirs sur le fonctionnement humain, ils sont d’abord repris par des personnes ou domaines qui exploitent ce fonctionnement pour servir leurs intérêts : le marketing, le management, la communication politique machiavélique.

Ces domaines pourraient être eux-mêmes « neutres » ou humanisants, mais force est de constater qu’ils sont employés pour contrôler la population, la mener à se soumettre directement ou indirectement à des intérêts qui les desservent, qui desservent souvent la planète (par exemple la consommation à outrance, travailler d’arrache-pied contre rien en retour ou presque, et travailler pour ces mêmes entreprises qui contribuent à tuer la planète, puis voter pour des gens qui n’ont que faire au fond des projets à long terme et se contentent de se soumettre aux lobbys).

Alors cela peut paraître un peu abusé comme discours, un peu trop radical ou simpliste, je le conçois. En ce cas je vous conseille de lire « propaganda » de Bernays, vous découvrirez comment un seul homme, communiquant, « spin doctor » a réussi des prouesses comme faire fumer toute une catégorie de la population qui n’avait pas cette habitude (c’est-à-dire les femmes), comment il a contribué à faire de la voiture, des bus et des cars, les principaux moyens de transport aux États-Unis en contrant le développement du Tram et du train. Et il s’agit juste d’un seul homme, un des premiers qui a eu l’intelligence de pomper les connaissances de son époque, soit la psychanalyse de son oncle : Sigmund Freud.

Au sujet de Bernays :

Alors oui, il est tout à fait raisonnable de penser que les études sur le flow, mais aussi celles sur l’autodétermination, seront reprises pour nous nuire, au nom de l’intérêt de quelques-uns. Et c’est d’ailleurs ce que l’on a vu dans le dossier sur la gamification, mot que j’emploie de moins en moins car après 3 ans de veille sur ce sujet, je découvre qu’il n’est employé que pour exploiter les personnes, ce terme n’appuie désormais que sur les aspects extrinsèques de la motivation, c’est-à-dire ceux qui nous poussent à adopter des comportements de pollueurs, mais aussi nous amènent à polluer notre vie, notre temps-libre, nos relations.

Pomper les savoirs sur le flow est très simple : il s’agit de penser en game designer, faire un environnement très plaisant, très amusant ou très attirant, et une fois que la personne est à fond dedans, lui « tirer » son jus discrètement : par exemple Duolinguo il y a quelques années, sur PC et mobile, proposait une excellence application pour apprendre une langue au choix. C’était vraiment très bien conçu, prenant, et efficace pour apprendre. Mais un fois qu’on atteignait un certain niveau de compétence, duolinguo proposait des exercices de traduction, qui paraissait d’ailleurs parfaitement logique dans le cadre d’un apprentissage.

C’était en fait du travail dissimulé : on travaillait là bénévole à traduire des sites entiers, sans être vraiment prévenu de ce fait.

Plus d’infos : http://www.hacking-social.com/2017/01/30/f3-nous-forts-et-bons-eux-faibles-et-mauvais-lethnocentrisme/

Les sectes et groupements ethnocentriques (qui en viennent au terrorisme, comme par exemple des groupuscules d’extrême droite, Daesh, les Incels) agissent de la même manière depuis très longtemps : ils créent un environnement où l’individu est chouchouté, reconnu, parfois il est considéré comme un héros en puissance, le groupe sectaire ou ethnocentrique lui promet un avenir de demi-dieu, de sauveur de l’humanité, d’élu, lui prête des qualités exceptionnelles. Face à cela, ils présentent une menace terrible à éliminer (les femmes, les occidentaux, les musulmans, les juifs, bref n’importe quel groupe conçu comme « étranger » ou « menaçant » face à leur idéologie). Les modes opératoires changent en fonction des sectes ou groupes, de leur style, de leurs idéologies, nous avions pris l’exemple de la scientologie ici, parce qu’elle est très similaire à un jeu sur bien des points. Mais ça pourrait être étudié dans d’autres groupes, y compris politique.

Cette personne montre une espèce de flow à la haine, le KKK semble avoir structuré l’environnement pour répondre aux besoins des personnes (notamment la proximité sociale, le besoin de connexion avec autrui, le besoin d’appartenance à un groupe) et fait de la haine une activité à flow, la haine devenant comme une drogue.

Il est très difficile de s’opposer ou de quitter un environnement qui nous a chouchouté, qui apporte de grands avantages, dans lequel on a des amis, qui a des conditions exceptionnelles et pour lequel le travail apporte un réel flow. Et pourtant tout cela peut porter une finalité épouvantable. Si les sectes et les groupes ethnocentriques génèrent des addictions à des tâches épouvantables, ou arrivent à pousser les gens à se donner la mort, à tuer en masse (le terrorisme en général, qu’importe son idéologie, que ce soit religieux, politique ou sectaire comme l’attentat de Aum), qu’est ce que ça donnerait s’ils étaient encore plus malin dans la dissimulation de ces objectifs épouvantables ?

Je pense par exemple à des dystopies comme raconté dans « le Cercle » qui invente une société qui ressemble très fortement à Google et Facebook, avec des conditions de travail de rêve, un cadre formidable, un environnement social extrêmement soutenant, reconnaissant, un travail à flow et épique. Mais qui discrètement, avec un discours intelligent, amène les gens à tuer toute vie privée à un point extrême, avec joie et enthousiasme. Je ne fais pas de spoiler, mais le roman montre très bien les dérives très graves que ça peut engendrer (même si le style d’écriture n’est pas son point fort).

Alors même que je rédigeais mon premier article sur le flow, et d’ailleurs dès que je pense la moindre notion de psychologie, je réfléchis à la façon dont cela pourrait être exploité pour faire du mal aux gens, nuire à la planète, servir des intérêts dévastateurs. Parfois même, je me suis dit qu’il ne fallait pas parler de telle ou telle chose parce que les seuls qui se serviraient immédiatement de cette connaissance seraient ceux qui veulent vendre plus, gagner plus, contrôler plus les autres, et que les bisounours (et ce n’est pas un terme péjoratif selon nous) comme nous le sommes, n’oseraient pas se servir de ces notions de peur de déranger, de peur de perdre en authenticité, de peur de prendre une place qu’ils sont trop humble pour tenter d’occuper. Et tout effort de partage serait dès lors profondément vain.

Fort heureusement, quantité de témoignages que nous recevons nous disent le contraire. Les altruistes, les non-égoïstes, les préoccupés de la planète et de l’avenir sur le long terme, se saisissent de ces notions, avec respect de l’humain, et cela a des conséquences merveilleuses.


Comment repérer et contrer ces environnements qui exploiteront le flow ?


 

♣ En ayant le maximum d’informations. Dans le milieu hacker, on nous a appris que l’information c’est le pouvoir, et ce n’est pas juste une citation pour se motiver, c’est factuel. Pour du hack « black hat » ou « grey hat » où il s’agirait de s’attaquer à une cible, plus on a d’informations sur elle, plus on sait où « taper » et plus c’est efficace. Ainsi, le pouvoir s’obtient en ayant le plus d’informations possible, et ceux qui veulent conserver leur pouvoir ont tendance à cacher leurs informations. Ceux qui veulent manipuler ou exploiter vont cacher ces informations en mentant, en omettant d’autres informations. Par exemple, Duolinguo présentait les traductions à faire comme un exercice parmi tant d’autres, il fallait vraiment fouiner ou lire entre les lignes pour deviner qu’on était devenu involontairement traducteur bénévole. La scientologie ne présente pas ses aspects extrêmes aux nouveaux adeptes, mais juste un aspect assez peu inquiétant de développement personnel, ce n’est que lorsque l’adepte est totalement sous emprise qu’elle lui délivre ses délires extraterrestres acquis à très haut prix. Les groupes ethnocentriques ne fomentent pas d’emblée des opérations terroristes ou des « solutions finales » génocidaires : tout cela est progressif.

♣  Ainsi, l’habitude à prendre est d’être très curieux de tout. Dans un nouveau boulot, cela peut consister à se renseigner à quoi notre travail sert exactement, où il va, par qui il passe, quelles seront ses finalités probables, et de garder continuellement ce questionnement. Dans mon imagination la plus tordue, je me disais qu’un employeur malsain pourrait sans doute employer des développeurs et leur faire développer des bouts de codes pour un projet d’apparence banale, mais qui servirait en fait au développement de robots tueurs.

♣ Poser des questions continuellement, s’intéresser à tout, y compris au travail de l’agent d’entretien, du secrétaire, du service d’à côté… l’information c’est le pouvoir, plus vous en savez sur un environnement dans lequel vous exercez, mieux vous pourrez comprendre les finalités, la structure, et ainsi prendre en toute connaissance des décisions éclairées selon votre éthique. Le savoir n’est jamais acquis une bonne fois pour toutes, tout change, l’idéal c’est d’être naturellement curieux : le moindre changement attisera votre curiosité, donc vous investiguerez assez naturellement.

♣ Attention, être curieux et collecter de l’information, ce n’est pas être parano. Cette curiosité doit être guidée, je pense, par un réel plaisir de votre part à connaître, comprendre le monde dans lequel vous évoluez, non à chercher des complots dans les moindres gestes d’autrui contre votre personne ou contre votre groupe d’appartenance. L’information collectée peut être très positive, amusante, tendre, amener à plus de compassion, d’empathie. Concrètement, on est tous encore loin d’évoluer au quotidien dans des environnements type « Le cercle », et cette collecte d’infos finira sûrement par permettre de bien comprendre la structure dans laquelle vous évoluez. Et c’est un bienfait utile aussi.

Et même dans un environnement manipulant, il serait dommage pour votre humeur que ce soit fait uniquement dans un esprit de paranoïa, de haine, de colère.Il est important de collecter l’information positive, que ce soit celle qui consiste connaître mieux ce collègue extrêmement sympa, ou encore comprendre l’activité de tel autre, voire qu’icipeut naître des événements positifs malgré les difficultés. Une bonne prise d’informations ne consiste pas à chercher continuellement d’où vient la menace.

Je me rappelle qu’un jour, alors que nous faisions avec Gull la course à Ikea pour trouver au plus vite l’objet voulu et partir au plus vite, un inconnu nous a alpagués avec un grand sourire et bonne humeur alors que nous prenions un raccourci secret : « hé vous ne jouez pas le jeu, vous trichez ! ». Ça m’a beaucoup marqué, je n’avais à l’époque pas bien saisi la dimension gamifiée d’Ikea, dont le parcours imposé est conçu comme du level design par des game designers :

En fait, qu’on cherche à hacker un système manipulant en cherchant des informations sur ces failles (ici les raccourcis volontairement bien cachés) ou qu’on cherche un système sans le hacker, mais fort informé de ce qui se tramait (l’homme suivait le parcours, mais il était tout à fait conscient de la dimension gamifiée, de la manipulation via le parcours, de la présence des raccourcis secrets…) ne fait pas beaucoup de différences : l’important est de savoir, d’être informé. Et on en revient à ce qui disait Mihaly Csikzentmihalyi, sur l’importance de l’attention également : pour être curieux, cela demande d’être attentif, donc pour avoir de l’information, il faut de l’attention à tout, surtout ce qui ne semble pas très visible.

♣ Être attentif ne demande rien de particulier en terme de connaissances, de savoirs, d’expériences. Cela demande juste d’être là, présent dans le moment et d’ouvrir ses sens, écouter tout ce qui se passe sans discrimination de ce qui serait important ou non. Les manipulations fonctionnent parce qu’elles sont rapides et qu’elles exploitent l’inattention. Ainsi, j’ai souvent discuté avec des très jeunes, ou des personnes qui n’avaient vraiment aucune connaissance académique sur le sujet des manipulations, et qui pourtant savaient très très bien quand elles advenaient, comment, pourquoi et que faire pour les contrer. Que ce soit les petites manipulations du quotidien comme les grandes, les complexes et systémiques (par exemple, faire peur aux gens pour faire passer des lois qui cassent les libertés). Leur secret était qu’ils étaient des gens attentifs, à l’écoute de ce qu’ils vivaient moment par moment, y compris les toutes petites choses. J’en ai vu des introvertis, des extravertis, de toute personnalité et âge, de tout diplôme ou statut, de toute catégorie socioprofessionnelle. Je n’ai pas d’études là-dessus, si ce n’est qu’effectivement les études sur la pleine conscience qu’on a abordé dans un autre dossier montrent que ceux qui sont attentifs aux petites choses de la vie expriment beaucoup moins de biais et mettent plus de force à leur éthique.

Globalement, je pense qu’on a tous à apprendre ou réapprendre à être à l’écoute profonde des petits moments quotidiens, pas seulement pour éviter les manipulations, mais ne serait-ce que par bien-être.

♣ En étant observateur ; Cela recoupe les points précédents, à savoir la curiosité, la quête d’informations, et l’attention en mode pleine présence. Est ce qu’il y a des bons feedbacks ici ? En quoi ces feedback sont si mauvais ? Est-ce que cette personne semble en flow ? Quels sont les objectifs ? Est-ce que l’espace de l’activité nous renvoie un feedback ? Quel sentiments, comportements, attitude cela génère chez moi ou les autres ? Le brainstorming peut aider à trouver des questions à se poser, mais pour l’observation pas besoin de l’emmener forcément avec soi, ça cantonnerait trop les observations à un schéma défini, or le but ici est de se nourrir de toutes les informations et phénomènes qui peuvent advenir. Et rapidement ça peut être passionnant, même dans des lieux banaux comme les supermarchés, les administrations, les salles d’attente, les arrêts de bus, etc. On prend le point de vue du « designer », un peu comme on observerait un jeu pour comprendre comment il construit et les effets qu’il produit, qu’ils soient bons ou mauvais. Il ne s’agit pas de juger, il ne s’agit pas de ce jeu que j’ai vu dans certains jobs où mes collègues juger le physique des clients ou leur comportement. On observe là les mécanismes de la situation, les causes, les effets, les phénomènes, sans juger, c’est plus de l’ordre du constat et de voir ensuite si on souhaite/peut exporter les phénomènes intéressants ou éviter ceux qui causent de la souffrance. Quand on peut observer (ce n’est pas possible tout le temps, parfois on est trop pressé, pas assez disponible mentalement parce qu’on est surmené par d’autres tâches), les manipulations sont très claires : par exemple on sent l’odeur forte des melons dans le supermarché et un rapide coup d’œil peut nous permettre de repérer le diffuseur causant l’odeur.

J’ai voulu faire ce dossier avec un maximum d’engagement dans le sujet, ainsi j’ai décidé de noter tout ce que je croisais au quotidien qui pourrait avoir un effet sur le flow ou qui pourrait engendrer un anti flow.

Je me suis beaucoup interrogé sur la notion de feedback notamment, je voulais garder une trace de tous les feedbacks que je croisais IRL qui avaient un gros pouvoir sur le comportement des gens et sur le mien, sur l’humeur, sur l’organisation sociale, l’efficacité de l’activité ou non. C’est devenu un vrai jeu que de traquer les feedbacks, bons ou mauvais. Ainsi, en vrac, j’ai vu dans mon quotidien que l’affichage numérique des bus était un feedback plutôt agréable mais qu’il devenait épouvantable s’il affichait des informations erronées (les personnes pouvant devenir confuses, énervées…), que le bruit très particulier des poubelles à mon travail était une source de motivation intrinsèque pour mes collègues de travail surtout ceux qui par ailleurs faisait de la musique, qu’un certain type de café à préparer était le summum du « juiciness effect » IRL pour une collègue : D, que des travaux bruyants prés d’un dentiste était un feedback à éviter parce qu’on peut croire que ce bruit atroce venait du cabinet, que parfois certaines personnes IRL pouvaient changer radicalement d’attitude passant de la colère à la compassion si on ne réagissait pas du tout (j’ai appliqué sans le vouloir le « don’t feed the troll » IRL par hasard, en fait c’était juste parce que j’étais trop crevée pour en tenir compte), que tel conducteur du bus avait donné des buts très engagés à sa pratique (il cherchait des solutions pour ne pas faire payer de ticket à ma fille sans que je n’aie rien demandé, il intervenait très intelligemment pour qu’une personne âgée trouve une place confortable), que tel agent de sécurité exceptionnel s’était comporté comme un médecin extrêmement respectueux et bienveillant lors d’un contrôle, qu’au contraire des agents de sécurité complètement plongé dans leur rôle (et stéréotype) vivaient un moment pénible tant pour eux que pour les gens, qu’on pouvait employer des cartons usagés pour se protéger de la surveillance intrusive (longue histoire : D), que les saletés dans la rue étaient plus due au vent et à l’« œuvre » des goélands que des gens, etc.

Comme vous le voyez, ça a vite dérivé à noter des choses qui allaient bien au-delà de la recherche de bon ou mauvais feedback. Ne serait-ce que me dire « notons tout ce qui est intéressant et lié au flow » que je croiserais m’a ouvert la perception et l’attention à quantité de choses étonnantes, surprenantes, marrantes, et m’a fait complètement dédramatiser les choses pénibles puisque de toute manière je savais que ça serait quand même utile à observer.

Plus encore, je crois qu’il y a là un effet d’heuristique de disponibilité positif à cela : l’heuristique de disponibilité, c’est qu’on va penser que telle chose a plus de probabilité d’arriver parce qu’on a plus d’images en tête de cela. Par exemple, on croit généralement que l’avion est un moyen de transport risqué parce que les médias les rapportent plus souvent que les accidents de voiture, or on a beaucoup plus de risques en voiture. Eh bien là, on va volontairement se faire une heuristique des mécanismes de flow.

Chercher les mécanismes de flow ou d’antiflow nous permet de constater que c’est plus courant qu’on ne l’imagine, et plus facile à mettre en œuvre. Même les exemples extrêmement négatifs sont instructeurs car à prendre en « contre-exemple », on ne refera pas la même chose sachant l’expérience que cela génère.

Prenons l’exemple d’un service hospitalier de dentiste que j’ai consulté plusieurs fois.

Une première fois, un matin réservé aux rendez-vous, je n’ai absolument pas eu de mal à me repérer ni comprendre l’espace, j’ai suivi un parcours parfaitement logique et sensé, passant du secrétariat à la salle d’attente où nous étions 3, attendant peu dans une petite salle fournie en magazines, puis la dentiste est venue me chercher pour rejoindre un des cabinets lui aussi tout à fait classique. Rien à dire de spécial, excepté que je trouvais étrange qu’il soit collé dans toutes les pièces des affiches appelant à la courtoisie et à ne pas agresser ou insulter les soignants.

Une autre fois, j’y suis allée en urgence, sans rendez-vous. La salle d’attente était remplie, l’ambiance en conséquence assez étouffante. Le couloir qui le juxtaposait résonnait sans cesse des allers et retours constants du personnel médical, mettant en alerte à chaque instant les patients qui s’attendaient à ce qu’on vienne les chercher. Les personnes n’étaient pas appelées dans l’ordre de leur arrivée, on ne comprenait rien à « quand ce serait notre tour » (objectifs non clairs). La salle voisine semblait être la salle de pause, ainsi pendant les heures de notre attente, nous entendions le personnel soignant rire à forts éclats, parler vivement au point presque de pouvoir suivre les discussions (qui parlaient de patients, parfois de façon moqueuse, un feedback très humiliant). Les patients n’osaient pas quitter la salle d’attente de peur de perdre leur tour, quand bien même ce serait pour aller aux toilettes ou prendre un peu l’air. Toutes les personnes présentes ont attendu des heures, main sur le visage, car contraintes par la souffrance sans doute de leurs rages de dents, supportant un feedback sonore qui littéralement disait « j’en ai rien à foutre de toi, je suis en pause, je rigole, ou j’ai autre chose à faire dans une autre pièce ». Alors oui, une personne au bout de trois heures d’attentea commencé à s’énerver face à ces feedbacks, face à l’impossibilité de répondre à ses besoins d’aller aux toilettes, de fumer une cigarette, de boire un café ou de manger. À cela, il fallait ajouter la douleur et le manque d’information concernant l’avancée de sa prise en charge. Je trouve même assez exceptionnelle la patience et le calme des personnes ce jour-là, alors que les conditions étaient éprouvantes et globalement dédaigneuses de notre sort.

Qu’on soit clair, je n’accuse pas le personnel soignant, mais plutôt la conception de cet environnement : il aurait fallu que la salle de pause soit mieux insonorisée, loin de la salle d’attente ; il aurait fallu une information concernant le temps d’attente et l’ordre où les personnes seraient reçues ; il aurait fallu permettre aux personnes de sortir pour assouvir leurs besoins sans qu’elles risquent de louper le médecin ; il aurait fallu que la salle d’attente ne soit pas dans un lieu de passage, où chaque médecin vu à travers la porte vitrée met le patient qui attend en état de vigilance, d’espoir d’être soigné. Les comportements d’énervement des patients auraient pu être largement baissés en éloignant les mauvais feedbacks, en les remplaçant par des feedbacks informationnels, en permettant aux personnes de prendre soin d’elles-mêmes, en augmentant le nombre de personnels soignants pour diminuer l’attente. Non seulement cela aurait aidé les patients, mais également le personnel. Le poster à l’injonction « calmez-vous » ne servait définitivement à rien si ce n’est pousser encore plus les personnes à s’énerver davantage y voyant un doigt accusateur les prenant pour des irresponsables. À noter qu’heureusement, bien que je n’ai pu observer l’intérieur, il y a eu des grands travaux dans ce lieu, ils devaient être conscients de cette mauvaise conception.

♣ En étant autodéterminé, donc en ayant une forte éthique personnelle non dogmatique

L’autodétermination, c’est être guidé par une motivation intrinsèque, une orientation autonome (on choisit au quotidien selon nos valeurs, désirs, motivations, éthique…), par des motivations extrinsèques intégrées (par exemple le code de la route qui, bien qu’imposé, on y a réfléchi, on a adopté ses valeurs et on est d’accord avec les règles pour des raisons diverses comme le bien vivre ensemble, la volonté d’éviter de faire du mal aux autres, etc.), par des buts intrinsèques (des buts de vie qui ne sont pas liés à la finalité de l’argent ou de la renommée, par exemple créer, agir pour améliorer le monde, etc.), et donc connaître un bien être (au sens littéral, c’est à dire que le bien-être pour Deci et Ryan, serait par exemple d’être complètement choqué par la vision d’une oppression sur un collègue, et le « mal-être » serait de ne rien ressentir devant la douleur d’autrui. Le bien-être n’est pas à comprendre comme un état de relaxation ou de bonheur béat).

La théorie de l’autodétermination, un intro sur le sujet ici : https://www.hacking-social.com/2015/10/13/se-motiver-et-motiver-autrui-une-histoire-dautodetermination/

Je pense sincèrement que c’est la meilleure des parades contre des manipulations de haut niveau, parce que l’autodéterminé a tout réfléchi de sa vie et continue de tout réfléchir, il possède son éthique, il s’est construit et continue consciemment à se construire. Par exemple, c’est une personne qui a profondément réfléchi sa sexualité et qui n’est pas hétérosexuelle par défaut, par norme, mais qui l’est (ou qui est bisexuelle ou homosexuelle) après avoir vraiment soupesé ses émotions et désirs  ; c’est une personne qui a réfléchi à tous les standards pour décider ou non si elles les suivaient ; c’est une personne qui sait quels sont ses sentiments, ses émotions, sait les reconnaître et décider sans être non plus à la merci de ceux-ci : c’est celui qui dit non en pleurant dans l’expérience de Milgram ; c’est celui qui, face à des tests de conformisme où tous se trompent, résiste à la facilité de se conformer et fait un effort coûteux en donnant son avis contraire à celui des autres ; c’est ceux qui, face à une loi, à une règle, à une prescription d’autorité, l’inspecte, la jauge, et si cela colle à leur éthique, la respecte tant que celle-ci lui semble valable. La personne autodéterminée est extrêmement flexible, complexe, et son attitude est surprenante, difficilement prévisible, elle ne suit pas un pattern, un modèle qu’on pourrait prédire. L’autodéterminé est rare, évidemment, mais je pense qu’on peut tous conquérir des petites parts d’autodétermination dans nos vies, petits à petits.

L’autodéterminé est très flexible et complexe, et j’emploie le mot éthique plutôt que morale pour cette raison, car l’autodéterminé n’est pas dans un dogme qu’il suit avec soumission. C’est une éthique personnelle, construite, libre qui s’adapte continuellement au quotidien, aux changements, qui n’est jamais fixée dans le marbre : par exemple, j’imagine qu’un pacifiste autodéterminé serait capable d’assommer (voire de tuer) un individu qui menace de tuer tout un groupe, parce que justement son pacifisme est profondément flexible, ce n’est pas un dogme rigide, il s’adapte aux circonstances. Voilà pourquoi je pense aussi qu’être autodéterminé est la meilleure des parades contre la manipulation : les manipulateurs calculent les comportements, se basent sur des modèles comportementaux fixes et prévisibles pour manipuler, alors que quelqu’un d’imprévisible et de surprenant n’est pas calculable. Il aura des comportements étonnants, décalés des standards qui noyauteront les stratégies, y compris d’agression je pense. Par exemple dans « Non c’est non » (excellent livre), l’auteure rapporte qu’une femme s’entraînant à l’autodéfense s’est faite agressée dans la rue, un homme la menaçant au couteau. Elle a dit sans réfléchir « mais, ce n’est pas dans la bonne main ! » parce qu’elle avait l’habitude de s’entraîner avec quelqu’un de droitier. L’agresseur a fui, décontenancé par cette remarque complètement hors sujet de ce qu’il avait imaginé.

Je pense également que les autodéterminés peuvent se surprendre eux-mêmes dans des situations inédites, et peut-être que leur éthique, face à un raz de marée situationnel, émotionnel, devient une forme de réflexe qui les poussent, sans qu’il n’y comprenne rien, à des actes héroïques. Je pense par exemple à un homme qui durant les attentats de Nice, et sans se l’expliquer, s’est mis en grave danger pour sauver les gens :

« Le 14 juillet 2016, Franck [Terrier] est là, sur la Promenade des Anglais. Le chef d’exploitation à l’aéroport de Nice, père de deux enfants de 17 et 20 ans, est venu assister au feu d’artifice avec sa femme. Le couple est descendu des quartiers ouest à scooter. En retard, ils ont finalement décidé d’aller manger une glace cours Saleya. Ils roulent à 60 km/h, quand les cris de la foule les alertent. À peine le temps de se retourner que le camion conduit par Mohamed Lahouaiej-Bouhlel les double « à fond », montant sur le trottoir, faisant valser les corps.

Sans réfléchir, Franck accélère et se lance à la poursuite du camion. « Au bout de 500 m, je freine et je dis à ma femme de descendre. Elle s’accroche à moi, à ma veste. Elle crie. Je lui dis de dégager. Elle descend. Je réaccélère à fond. Je suis focalisé sur la partie arrière du camion. À un moment, il ralentit boulevard Gambetta, je le double par la gauche. Je jette mon scooter sous les roues du camion. Ça ne l’arrête pas. Je cours après. J’arrive à monter sur le marchepied. Je casse la vitre. Je le frappe, encore et encore au visage. Il ne dit rien et braque son pistolet vers moi. Il s’enraye. Je continue à le frapper. Et là, j’entends le coup qui claque. Je ne suis pas touché, mais je tombe. Je me glisse sous le camion, en attendant que ça s’arrête. »

https://www.ouest-france.fr/societe/faits-divers/attentat-nice/attentat-de-nice-le-heros-au-scooter-panse-ses-plaies-5130142

Il a été traumatisé par son acte qui s’est déroulé presque hors de lui :

« Syndrome crépusculaire », diagnostiquent les médecins. Franck se rend soudain compte que, depuis fin août, il vit comme un zombie. Il est là, sans être là. Il mange, il dort sans s’en rendre compte. Il a pris 10 kg. On lui explique qu’en deux minutes et demie, il a reçu « la charge émotionnelle de toute une vie ». Son corps a tenté de réagir comme il le pouvait, en enfouissant les souvenirs : il n’a pas pu commettre ce geste héroïque, insensé. Comment, lui qui ne pratique aucun sport de combat, n’est pas particulièrement amateur de film d’action, lui qui est même plutôt du genre à « s’évanouir à la vue d’une goutte de sang », aurait-il pu commettre une telle folie ?

À 50 ans, Franck se reconstruit. « Je suis juste quelqu’un de normal qui a fait quelque chose d’anormal. »

https://www.ouest-france.fr/societe/faits-divers/attentat-nice/attentat-de-nice-le-heros-au-scooter-panse-ses-plaies-5130142

Je ne sais pas s’il est autodéterminé, ni ne connaît sa vie. On ne sait pas si c’est une éthique profonde qui l’a poussé à agir (apparemment pas son goût de l’action, qui est totalement absent). Il souffre de ce qui s’est passé, de son comportement qu’il ne comprend pas et seul lui et ses thérapeutes pourront l’aider à vivre tout ceci en paix. Mais si j’aborde cette histoire, c’est pour montrer que parfois, on a des comportements qu’on n’aurait jamais imaginé pouvoir avoir, et pourtant ils adviennent. Et ces comportements sont parfois héroïques et pas que biaisés, médiocres, violents comme les adeptes du grand méchant monde veulent nous en convaincre. Parfois on commet des actes de très grand altruisme sans y réfléchir, avec notre « système 1 » (notre système d’automatismes « irréfléchi », nos pulsions liées aux émotions) si décrié/moqué par les économistes et certains psychologues y voyant là une faiblesse de nos cerveaux, un reliquat de notre primitivité. Et s’il n’y avait pas là des forces à comprendre plutôt qu’à accuser ?

Je reviendrais sur le sujet de l’autodétermination beaucoup plus longuement car ce sera le sujet du prochain livre. En attendant, vous pouvez jeter un œil ici.

Notre voyage sur le flow s’achève, car vous l’avez peut être deviné, ce dossier était à l’origine prévu comme une première partie du livre sur la liberté que j’écris actuellement. J’ai décidé de l’extirper du livre pour mieux me consacrer à fond sur la théorie de l’autodétermination (et aussi parce qu’un livre de plus de 500 pages ce n’est pas raisonnable : D), autodétermination qui a mon sens, couplée au flow (ainsi qu’à d’autres notions comme la non-allégeance par exemple, ou encore le plein fonctionnement de Rogers, la pleine conscience, et d’autres encore…), est une bombe à changement de paradigme, une base puissante qui vise un vrai bien être, et cela à tous les niveaux, même d’ordre politique, qui s’oppose avec joie et vitalité aux mortifères modèles autoritaires et pseudolibres.

N’hésitez pas à me partager par mail (hackingsocial at protonmail.com) ou en commentaire vos témoignages si vous veniez à utiliser les outils que l’on a proposé, y compris s’ils vous sont confus, inefficaces ou au contraire que vous avez trouvé des moyens de l’adapter en mieux. C’est un dossier qui se ferme, mais peut-être que ce n’était qu’un préliminaire à l’action, y compris pour nous, qui sait ce qui peut advenir et comment nous poursuivrons ce voyage avec le flow 🙂


Sources


  • Flow and the fondations of positive psychology, Mihaly Csikszentmihalyi, ed Springer

  • Applications of flow in human development and education, Mihaly Csikszentmihalyi, ed Springer

  • The Systems Model of Creativity, Mihaly Csikszentmihalyi, ed Springer

  • Beyond boredom and anxiety, the experience of play in work and games, Mihaly Csikszentmihalyi, ed Jossey-Bass Publishers

  • Psychological Selection and Optimal Experience Across Cultures, social empowerment through personnal growth, Antonella Delle Fave, Fausto Massimini, Marta Bassi, ed Springer

  • Vivre, la psychologie du bonheur, Mihaly Csikszentmihalyi, ed Pocket

  • The flow manual, The manual for the flow scales, Sue Jackson, Bob Eklund, Andrew Martin, ed Mind garden

  • Self-determination theory, Richard M. Ryan, Edward L. Deci

  • The flow model of intrinsic motivation in chinese : cultural and personal moderators, Antonella Delle Fave, ed Journal of Happiness Studies

  • Development and validation of a scale to measure optimal experience : the flow state scale, Susan A. Jackson, Herbert W. Marsh

  • First-Aid Activities and Well-Being: The Experience of Professional and Volunteer Rescuers, Raffaela D. G. Sartori, Antonella Delle Fave, ed Journal of social service research.

  • Assesing flow in physical activity : the flow state scale-2 and dispositional Flow Scale-2, Susan A. Jackson, Robert C.Eklund

Viciss Hackso Écrit par :

Attention, atteinte de logorrhée écrite et sous perfusion de beurre salé. Bisounours destructrice de choux-fleurs à temps partiel.

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bonne continuation

Asadar
Invité
Asadar

Un grand merci pour ce dernier article, et ce premier pas vers un livre que je dévorerai avec enthousiasme ! Cela me conforte dans les échanges récents que j’ai eu au sein d’associations autour des jeux (surtout vidéo, mais pas seulement), et sur les premiers pas d’une discussion sur l’éthique dans tous les corps de métiers concernés et chez les utilisateurs. Les sujets sont nombreux, l’ensemble vaste, mais passionnant. Et surtout l’accueil est enthousiaste et beaucoup plus large qu’on pourrait le penser. Le sujet attire, surtout en ce moment. C’est aussi pour ça que ce genre d’article est très important… Lire la suite »

Remi Rivas
Invité

Sublime, comme d’habitude. Bravo pour ce dossier. Personnellement je paierais pour en obtenir une version papier imprimée et illustrée (ce qui ne compromettrais pas la licence libre et permettrai un revenu d’appoint pour HS 🙂
A bientôt.
R

Nyrélhos
Invité
Nyrélhos

Bonjour ! Merci pour tous ces articles intéressants. Je tiens d’abord à dire que grâce à vous (le hacking social) que j’ai connu et commencé à travaillé sur la gamification dans la didactique, jusqu’à aujourd’hui où j’ai envie d’en faire un sujet de mémoire. Donc en premier lieu, merci. (et vous en faites pas, j’essaie vraiment de garder à l’esprit de ne pas exploiter les gens avec) J’ai bien aimé lire ces articles sur le flow, même si j’avoue que parfois ça m’a semblé un peu répétitif et un peu moins passionnant à lire quand ça dérivait vers d’autres sujets,… Lire la suite »

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