[N1/3] Le narcissisme

 

On ne va pas parler ici des individus qui prennent des selfies, on ne va pas parler des gens qui exposent leur corps sur les réseaux sociaux, on ne va pas parler des gens qui mettent en scène leur vie sur Internet. On ne va pas non plus parler du narcissisme tel que qualifié par la psychanalyse.

Voici le genre de narcissisme qui, sous sa forme la plus extrême et ses pires conséquences, va nous préoccuper :

« Tout le monde savait que j’étais vierge. Tout le monde savait à quel point j’étais indésirable pour les filles et je détestais tout le monde de le deviner. Je veux que les gens pensent que les filles m’adorent. Je veux me sentir digne. Il n’y a pas de fierté à vivre comme un exclu solitaire et indésirable. Je n’appellerais même pas cela vivre. Je ne suis pas censé vivre une vie aussi misérable et pathétique. Ce n’est pas ma place dans ce monde. […] Je ne m’inclinerai pas et n’accepterai pas un destin aussi horrible. Si l’humanité ne me donne pas une place digne parmi eux, je les détruirai tous. Je suis meilleur que tous. Je suis un Dieu. Exécuter ma vengeance est ma façon de prouver ma vraie valeur au monde. […]

Dans un monde idéal, la sexualité n’existerait pas. Elle doit être proscrite. Dans un monde sans sexe, l’humanité sera pure et civilisée. Les hommes vont grandir en bonne santé, sans avoir à se soucier d’un acte aussi barbare. Tous les hommes vont grandir équitablement et à égalité, car aucun homme ne pourra expérimenter les plaisirs du sexe alors que d’autres ne le peuvent pas. La race humaine évoluera vers un tout nouveau niveau de civilisation, complètement dépourvue de toute impureté et de toute dégénérescence qui existe aujourd’hui. Pour abolir complètement le sexe, il faudrait que les femmes elles-mêmes soient abolies. Toutes les femmes doivent être mises en quarantaine, à l’instar de la peste, pour pouvoir être utilisées d’une manière qui profite réellement à une société civilisée. Pour mener à bien cette tâche, il doit exister un nouveau type de solution puissant.

Pour y parvenir, il doit exister un type de gouvernement nouveau et puissant, placé sous le contrôle d’un seul dirigeant divin, tel que moi. […]

La première action contre les femmes consistera à les mettre en quarantaine dans des camps de concentration. Dans ces camps, la grande majorité de la population féminine sera délibérément condamnée à mort de faim. Ce serait un moyen efficace et approprié de tous les tuer. Je prendrais beaucoup de plaisir et de satisfaction à condamner chaque femme sur Terre à mourir de faim. J’aurais une énorme tour construite juste pour moi, où je pourrais superviser tout le camp de concentration et les regarder joyeusement mourir. […]

Tout ce que je voulais, c’était d’aimer les femmes et à leur tour d’être aimé par elles. Leur comportement envers moi n’a fait qu’augmenter ma haine, et à juste titre ! Je suis la vraie victime dans tout cela. Je suis le bon gars. L’humanité m’a d’abord frappé en me condamnant à subir tant de souffrances. Je n’ai pas demandé cela. Je ne voulais pas ça. Je n’ai pas commencé cette guerre… Je n’étais pas celui qui a frappé le premier… Mais je vais terminer en revenant en arrière. Je vais punir tout le monde. Et ce sera beau. Enfin, je peux enfin montrer au monde ma vraie valeur. » Autobiographie d’Elliot Rodger, https://www.documentcloud.org/documents/1173808-elliot-rodger-manifesto.html

Ceci est le témoignage d’Elliot Rodger, qui a massacré 6 personnes dont ces colocataires (95 coups de couteau pour l’un d’entre eux) et blessé 14 personnes avant de se tuer à 22 ans. Son narcissisme a été un poison qui l’a fait souffrir, qui a fait souffrir autrui et qui l’a rendu héroïque auprès de certains Incel qui ont a leur tour massacré des femmes (Alek Minassian, de même idéologie Incel, qui a tué 10 personnes). C’est donc à la fois un problème individuel, social et de société.

Ce genre de narcissisme est beaucoup plus préoccupant à mon sens que les représentations classiques que nous nous en faisons, comme les tendances à prendre des selfies ou à partager des photos de ces repas… C’est pourquoi on va parler plutôt du problème que pose le narcissisme dans les relations sociales, dans les organisations, dans ses dérives autoritaires et/ou agressives, et surtout pourquoi il envahit les sphères où il y a du pouvoir, et que faire pour contrer ça.

J’ai choisi d’illustrer le narcissisme par le cas extrême d’Elliot Rodger parce qu’il y a beaucoup d’analyses par des spécialistes, parce qu’il a écrit son autobiographie qui donne beaucoup d’informations et d’exemples sur les mécaniques narcissiques (plutôt narcissique vulnérable dans son cas) et parce qu’il montre bien l’orientation à la dominance sociale dans sa version la plus imbibée de société de consommation/néolibéralisme et d’autoritarisme de droite (il se dit ouvertement attiré par le fascisme dans son autobiographie, fait très souvent preuve de racisme en désignant comme inférieur à lui des Mexicains, des Afro-américains, etc.). Attention, évidemment c’est un exemple extrême, la violence meurtrière n’est généralement pas associée à des dérives aussi graves.

Contrairement à ce que ce thème laisse à penser, c’est donc sous l’angle social, des systèmes et structures et non individuel que nous allons explorer le narcissisme. Les parts individuelles (comme celles d’Eliott) ne sont là que pour y voir le reflet des environnements sociaux, leurs mécaniques, ainsi que leurs conséquences.

À noter que cet article pourrait presque être la suite de notre article précédent « Le potentiel fasciste, l’autoritaire et le dominateur » tant il y a de rapprochements entre ces thématiques.

Pourquoi ce sujet ?

Récemment, j’ai publié un résumé sur l’orientation à la dominance sociale (SDO), c’est-à-dire sur une orientation à vouloir maintenir, perpétuer voire augmenter les inégalités car ces hauts scores SDO veulent conserver leurs avantages sur les autres ou les dominer encore plus. C’est un énorme problème parce qu’il ne veulent pas que le monde change profondément, par conséquent ils soutiennent la hiérarchisation des gens, alimentent les mythes légitimant les discriminations et les oppressions. Ils ont des records de hauts scores sur les préjugés, sont machiavéliques, veulent écraser les autres pour réussir, etc.

Comment faire du hacking social face à une telle motivation à garder tous les travers injustes de nos sociétés, voire à les augmenter ? Face à une telle mentalité orientée vers l’écrasement d’autrui, rien que de vivre un bon moment social au travail, semble relever du défi. En plus, la théorie de la dominance sociale (Pratto et Sidanius) donne peu de pistes pour contrer ces hauts scores en SDO (non les individus, mais bien leurs hauts scores) qui s’avèrent désespérément stables, ce qui est profondément déprimant.

Je me suis demandé s’il n’y avait pas un rapprochement entre hauts SDO et narcissisme. Si c’était le cas, cela ouvrirait peut-être des pistes vers d’autres solutions. Mais j’avais deux problèmes : l’un est que je n’aborde pas de psychopathologie ici, parce que je ne parle que des problèmes que les personnes peuvent prendre en main pour tenter de les résoudre à leur tour (donc des problèmes sociaux, car étant tous des acteurs d’environnements sociaux, on peut tous œuvrer à quelque chose pour améliorer ces environnements), or tout le champ de la psychopathologie ne peut être pris en main que par des spécialistes, l’information peut certes aider des gens, mais la résolution se fait avec des pros. L’autre problème était que, ayant été formé à la psychologie en fac française, je n’avais connaissance du narcissisme qu’à travers le pan psychanalytique, et donc rien de sérieux sur le plan scientifique. Je suis donc allée fureter du côté des recherches cognitives/sociales à ce sujet dans d’autres pays (car malheureusement en France, c’est le pan psychanalytique qui est dominant sur ces questions), et j’ai eu la joie de découvrir que des chercheurs avaient fait le rapprochement entre SDO et narcissisme, mais aussi avec bien d’autres faits de société. Et là, oui, on voit poindre des solutions possibles, plein de découvertes éclairantes, donc j’ai eu envie de vous les partager.

Le narcissisme n’est pas « folie », maladie, ni une « psychiatrisation de l’ennemi »

Le narcissisme n’est pas une maladie, mais un trait plus ou moins marqué selon la personne, mais aussi selon son âge, sa situation, des configurations de vie particulières, etc. Les chercheurs tendent à le placer sur un continuum, avec au départ un narcissisme bénin pour la personne et pour son environnement social, au pire un peu agaçant, mais sans grande conséquence, jusqu’à des formes plus graves comme le trouble de la personnalité narcissique, la perversion narcissique (aux États-Unis, les chercheurs ne parlent pas de perversion narcissique, mais davantage de psychopathie ou de narcissisme malveillant), l’individu peut agresser l’autre, commettre des délits, être incapable de nouer une relation normale avec autrui si ce n’est une relation placée sous le sceau de la manipulation, l’exploitation ou la destruction. On passe donc d’une simple tendance de la personnalité, qui suit certaines mécaniques, à un trouble de celle-ci, le trouble étant défini notamment par la souffrance causée à l’individu et à son entourage. Dans le cas du narcissisme grandiose (qu’on définira par la suite, mais Trump est assez représentatif de cette catégorie selon M.F Hirigoyen), c’est très souvent davantage l’entourage qui souffre ; mais dans ce qu’on nomme le narcissisme vulnérable, le narcissique souffre énormément ainsi qu’il fait souffrir son entourage.

Au tweet 8, un exemple de narcissisme de Trump en réponse aux doutes sur sa santé mentale (donc son narcissisme…); les autres tweets sont assez signifiants également à ce sujet :


Ce n’est pas de la « folie », n
i une psychologisation abusive de certains individus pour les évincer des environnements sociaux ou parce qu’on ne serait pas d’accord avec leurs attitudes ou opinions politiques. Lorsqu’il est très haut, le narcissisme, que ce soit dans sa forme grandiose, vulnérable ou collective a des conséquences telles que cela en devient un vrai problème : les relations sociales « normales » y sont impossibles pour le narcissique qui ne cesse d’exploiter, de manipuler, voire d’agresser (y compris sexuellement) les autres ; si par un exemple un psychothérapeute reçoit un patient qui souffre de ses relations, qu’il ignore que cette souffrance est déterminé par des formes particulières de narcissisme, il passerait à côté des solutions pour l’aider vraiment à nouer des relations meilleures. Le diagnostic n’est pas là pour stigmatiser une personne, la ranger dans une case, mais pour trouver des solutions adaptées, pour elles et son environnement.

Il y a donc une utilité thérapeutique à définir précisément le narcissisme, mais il y a aussi une utilité sociale. Au début, on est généralement sous le charme des narcissiques, et en entreprise, dans des organisations, associations, en société, on leur offre opportunités, promotions, hauts statut; ils sont donc très nombreux à s’accaparer tout le pouvoir. C’est parfaitement contradictoire parce que leur seul intérêt se réduit à eux-mêmes, par conséquent ils s’occuperont très mal du bien commun, or c’est ce à quoi le pouvoir devrait être dédié. Et évidemment, à force de mettre des individus narcissiques au pouvoir, on bloque totalement des changements des structures vers un mieux plus coopératif, entraidant, en écosystème plutôt qu’en egosystéme. Ces changements sont pourtant urgents, pour des questions écologiques par exemple. C’est pourquoi des psychologues comme Marie-France Hirigoyen par exemple, font connaître les profils des narcissiques au grand public, non pour les stigmatiser, mais pour que les personnes ne se fassent pas duper et pour éviter que le collectif en paye très fortement le prix. Être conscient des mécaniques narcissiques permet de protéger le plus grand nombre : à noter que dans des études de cas sur les fusillades aux USA, l’un des facteurs très déterminants des tueurs est leur narcissisme (vulnérable, comme Elliot sans doute), donc il ne serait pas inutile d’apprendre à percevoir les mécaniques narcissiques (dans ce cas, l’hypersensibilité à la honte subie nourrit des désirs de vengeance très violents) avant qu’elles ne dérapent de façon si dramatique.

L’estime de soi n’est pas le narcissisme

Dans la littérature, en développement personnel, dans le langage commun, ou au quotidien, on confond souvent l’estime de soi avec le narcissisme : on peut même s’en vouloir de se donner un peu de valeur de peur d’être trop narcissique, ou au contraire se dire que la société a besoin de plus de narcissisme de la part de ses membres parce qu’ils se sentent sans valeur et donc ne font rien.

Le narcissisme est à distinguer de l’estime de soi : effectivement, dans les recherches, les individus narcissiques peuvent parfois avoir une estime de soi exagérément haute (surtout les narcissiques grandioses). Mais le haut narcissisme peut être accolé à une estime de soi basse (dans le cas du narcissisme vulnérable), et on peut aussi avoir une estime de soi très haute en n’étant pas du tout narcissique, et cette haute estime de soi sans narcissisme est souvent très profitable à l’environnement social.

Celui qui a une haute estime de soi s’estime avoir de la valeur comme peuvent en avoir les autres, mais ne s’estime pas pour autant leur être « supérieur » contrairement au narcissique. Il ne méprise pas les autres, ne les déshumanise pas, ni ne cherche à les dominer, à les exploiter ou à les manipuler. L’autre n’est pas perçu comme un moyen de récolter de l’admiration de la part de ceux qui ont une estime de soi haute sans narcissisme.

 Le haut score en estime de soi estime aussi intrinsèquement l’autre, pense que tout le monde peut obtenir ce qu’il veut, et ne voit pas la progression de l’autre comme un problème, au contraire. Ceux qui s’estiment de façon haute tendent à prendre soin des autres, à partager avec eux les joies (qu’elles les concernent ou non), et elles sont appréciées par les autres à court terme et à long terme. Autrement dit, les personnes à haute estime de soi savent tout à fait nouer des relations mutuelles enrichissantes, de façon réciproque, aider, nourrir la proximité sociale, et en retour elles sont aussi très aimées. Leur estime d’elles-mêmes est également réaliste, contrairement aux narcissiques qui peuvent aller jusqu’à présenter des « réalités alternatives » et dénier des faits concrets afin que cela colle à leur image de grandeur. Globalement, les personnes avec une haute estime de soi sans narcissisme ont un impact social très favorable, parfaitement compatible avec l’autodétermination du plus grand nombre et avec l’altruisme.

Dans la citation en introduction, Elliot Rodger n’a clairement pas une estime de soi haute : il est littéralement ravagé par la « honte » de n’avoir jamais eu de petite amie, dès son adolescence jusqu’à son massacre à ses 22 ans, alors qu’il ne s’agit pourtant pas d’une situation rare ou peu commune (il avait d’ailleurs un ami dans la même situation que lui et qui le vivait de façon très pacifique, ce qui énervait au plus haut point Elliot). Si cette « honte » devient si forte en lui, c’est parce qu’il se considère supérieurs aux autres, ne se conçoit pas comme un individu moyen et normal.

Un résumé avec les références précises des études comparant estime de soi et narcissisme :

Différences entre le narcissisme et l’estime de soi

(source : Handbook of trait narcissism, ed. springer ; chap.5, E. Brummelman, C. Gürel, S. Thomaes, C. Sedikides

Haut narcissisme

Haute estime de soi

Se croit meilleur que les autres pour les traits agentiques (intelligence, détermination, compétitivité, agressivité, charisme), mais par sur les traits communaux (soin à autrui, sensibilité, honnêteté, compréhension, compassion, sympathie) (Campbell et  al., 2002)

S’estime avoir de la valeur autant sur les traits communaux qu’agentiques. (Campbell et  al., 2002)

Tendance à fermer les yeux sur la réalité

(Gabriel et al., 1994).

Tendance à être réaliste.

(Gabriel et al., 1994)

Croit que les autres leur sont subordonnés (Park & Colvin, 2015)

Parfois déshumanisent autrui (Locke, 2009).

Ne méprisent pas les autres et ne les déshumanisent pas (Locke, 2009)

Les narcissiques sont accros à l’admiration : ils présentent des symptômes de sevrage lorsqu’ils n’en reçoivent plus (Baumeister et Vohs, 2001; Thomaes et Brummelman, 2016).

Croient que les autres ont une valeur intrinsèque et ne voient pas les autres comme moyen d’obtenir l’admiration. (Park et Colvin, 2015)

Même avec leurs relations proches, ils tentent de dominer, de surpasser et de ridiculiser les autres (Campbell, Foster et Finkel, 2002 ; Keller et coll., 2014).

Les narcissiques extériorisent souvent leurs sentiments de honte (lorsqu’ils n’ont pas reçue assez d’admiration) en s’opposant avec colère ou agressivité aux autres (Bushman & Baumeister, 1998; Thomaes, Bushman, Stegge et Olthof, 2008; Thomaes, Stegge, Olthof, Bushman et Nezlek, 2011)

Lorsqu’elles sont rejetés par d’autres, les personnes ayant une grande estime de soi ont plutôt tendance à pardonner aux autres et à rechercher la réconciliation avec eux (Eaton, Ward Struthers et Santelli, 2006; Murray, Rose, Bellava, Holmes et Kusche, 2002).

Les narcissiques estiment que leurs relations suivent un principe de somme nulle : un seul peut être le meilleur. Si l’autre échoue, ils gagnent ; si l’autre gagne ils échouent. (Brummelman et coll., 2016)

les personnes qui ont une grande estime de soi croient que leurs relations respectent un principe de somme non nulle : chacun peut obtenir ce qu’il veut sans que cela gène l’autre (Crocker, Canevello et Lewis, 2017)

Souhaitent progresser plutôt que de s’entendre avec les autres, même dans des contextes interdépendants. (Thomaes, Stegge, Bushman, Olthof et Denissen, 2008),

Souhaitent davantage s’entendre avec les autres que de progresser (Thomaes et coll., 2008).

Lorsqu’ils collaborent avec d’autres, les narcissiques se vantent de leurs succès, blâment leurs partenaires pour les échecs (Campbell, Reeder, Sedikides et Elliot, 2000) et s’efforcent d’obtenir des avantages à court terme pour eux-mêmes, aux dépens de leurs partenaires et le bien commun (Campbell, Bush, Brunell et Shelton, 2005).

Ils sont susceptibles de prendre soin des autres, de partager avec les autres et d’aider les autres dans la poursuite de leurs objectifs (Zuffianò et coll., 2016).

Les autres ont une première bonne impression des narcissiques, mais qui s’effondre dans le temps (Leckelt, Küfner, Nestler et Back, 2015; Paulhus, 1998)

Les personnes qui ont une grande estime de soi sont appréciées des autres, même à long terme (De Bruyn et Van Den Boom, 2005 ; Murray, Holmes et Griffin, 2000).

Le narcissique en général et le narcissique grandiose

Un narcissique est reconnu narcissique lorsqu’il a au moins 5 points du trouble de la personnalité narcissique tel que défini dans le DSM-5 (Manuel de diagnostic psychiatrique « Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders”)  ; à des fins d’illustrations, j’ai mis des extraits de l’autobiographie d’Elliot Rodger (qui rentrent parfois dans plusieurs points à la fois), cependant rappelons-nous qu’il s’agit là d’un cas extrême, que les narcissiques ne commettront pas une telle violence dans leurs vies sauf en de rares cas, ni seront forcément aussi racistes.

  1. La personne a un sens grandiose de sa propre importance (par exemple, surestime ses réalisations et ses capacités, s’attend à être reconnue comme supérieur sans avoir accompli quelque chose en rapport) ;

« [À 18 ans] J’ai continué à chercher un emploi, mais je n’ai toujours pas réussi à en trouver un. J’ai refusé tous les emplois que Tony m’a suggérés. Le problème était que la plupart des emplois disponibles à l’époque étaient des emplois que je considérais comme inférieurs à moi. Ma mère voulait que je trouve un travail simple dans le commerce de détail, et l’idée de faire cela me fatiguait. Ce serait complètement contre mon caractère. Je suis un intellectuel qui est destiné à la grandeur. Je ne ferais jamais un travail de service de classe inférieure. » Autobiographie d’Elliot Rodger, https://www.documentcloud.org/documents/1173808-elliot-rodger-manifesto.html

  1. Est absorbée par des fantaisies de succès illimité, de pouvoir, de splendeur, de beauté ou d’amour idéal ;

« Si j’étais millionnaire et que je possédais une maison comme celle où je passais la nuit, je pourrais avoir la fille que je veux. Être dans cette position compenserait toute la misère que je traversais dans le passé… » Autobiographie d’Elliot Rodger, https://www.documentcloud.org/documents/1173808-elliot-rodger-manifesto.html

  1. pense être « spécial » et unique et ne pouvoir être admis ou compris que par des institutions ou des gens spéciaux et de haut niveau ;

  2. a un besoin excessif d’être admiré ;

  3. pense que tout lui est dû : s’attend sans raison à bénéficier d’un traitement particulièrement favorable et à ce que ses désirs soient automatiquement satisfaits ;

« J’étais vêtu d’une de mes jolies chemises, alors je les ai regardées [des filles dans la rue] et j’ai souri. Elles m’ont regardé, mais elles n’ont même pas daigné sourire en retour. Elles ont juste regardé ailleurs comme si j’étais un imbécile. En partant, je me suis énervé. C’était une telle insulte. C’est ainsi que toutes les filles me traitaient et j’en avais marre. En colère, je fis un demi-tour, m’arrêta à leur arrêt de bus et les arrosa de mon café au lait Starbucks. Je ressentis un sentiment de satisfaction quand je vis leurs jeans souillés. Je me suis ensuite vite éloigné avant qu’elles puissent attraper mon numéro de plaque d’immatriculation. Comment ces filles osent-elles me rabattre de la sorte ! Comment osent-elles m’insulter ainsi ! [il ne s’agit bien que de l’absence de sourire, il n’y a rien eu d’autre] Je me suis déchaîné à plusieurs reprises. Elles ont mérité le châtiment que je leur ai donné. C’était tellement dommage que mon café au lait n’était pas assez chaud pour les brûler. Ces filles méritaient d’être jetées dans de l’eau bouillante pour le crime de ne pas me donner l’attention et l’adoration que je mérite à juste titre ! » Autobiographie d’Elliot Rodger, https://www.documentcloud.org/documents/1173808-elliot-rodger-manifesto.html

  1. exploite l’autre dans les relations interpersonnelles : utilise autrui pour parvenir à ses propres fins ;

  2. manque d’empathie : n’est pas disposé à reconnaître ou à partager les sentiments et les besoins d’autrui ;

« Quand j’ai appris cela [que sa mère fréquentait un homme riche], j’ai commencé à nourrir l’espoir que ma mère se marierait avec cet homme et que je ferai partie d’une famille riche. Ce sera certainement un moyen de sortir de ma vie misérable et insignifiante. L’argent résoudrait tout [à noter qu’il est très loin d’être pauvre, il dit cela parce qu’il pense que c’est un moyen d’avoir une copine, comme il le dit ailleurs dans son autobiographie]. J’ai commencé à demander fréquemment à ma mère de se marier avec cet homme, ou n’importe quel homme riche d’ailleurs. Elle a toujours refusé catégoriquement et a exigé que je cesse d’en parler. Elle m’a dit qu’elle ne voulait plus jamais se marier après son expérience avec mon père. Je lui ai dit qu’elle devrait sacrifier son bien-être pour mon bonheur, mais cela ne faisait que l’offenser davantage. […] j’ai continué à la harceler pour qu’elle se marie afin que je puisse faire partie d’une famille de la classe supérieure et profiter de tous les avantages qui en découleraient, mais elle a toujours refusé […] Je lui ai dit qu’elle devait souffrir de tous les aspects négatifs du mariage juste pour moi, car cela me sauverait complètement la vie, mais elle a tout de même refusé. » Autobiographie d’Elliot Rodger, https://www.documentcloud.org/documents/1173808-elliot-rodger-manifesto.html

  1. envie souvent les autres, et croit que les autres l’envient

« J’ai toujours trouvé les plages vraiment belles, mais je ne pourrais jamais aller aux plages publiques, car elles sont pleines de jeunes couples se promenant dans leur maillot de bain révélateur, dont la vue me remplit de rage envieuse. »

« Quand nous nous sommes assis à notre table, j’ai vu un jeune couple assis à quelques tables dans la rangée. Leur vue m’a enragée au plus haut point, surtout parce que c’était un Mexicain à la peau foncée fréquentant une fille blanche blonde et hot. Je considérais cela comme une grande insulte à ma dignité. Comment un Mexicain inférieur pourrait-il sortir avec une fille blonde blanche alors que je souffrais encore d’être vierge solitaire ? J’avais honte d’être dans une position aussi inférieure devant mon père. Quand j’ai vu les deux s’embrasser, je pouvais à peine contenir ma colère. Je me suis levé avec colère et j’étais sur le point de m’approcher d’eux et de verser mon verre de soda sur leur tête. Je l’aurais probablement fait si mon père n’était pas là. Je brûlais de rage envieuse et mon père était là pour tout regarder. C’était si humiliant. » Autobiographie d’Elliot Rodger, https://www.documentcloud.org/documents/1173808-elliot-rodger-manifesto.html

  1. Fait preuve d’attitudes et de comportements arrogants et hautains.

« J’ai commencé une journée de travail à ce nouvel emploi. Il était situé dans un immeuble de bureaux relié à un aéroport de Los Angeles. À ma grande horreur et pour mon humiliation, le travail s’est avéré être un travail de gardien de misère, et j’ai dû nettoyer les bureaux et même les toilettes. Il était impossible que je me dégrade à un tel niveau. Je me sentais comme une merde de penser même à travailler dans un tel endroit. » Autobiographie d’Elliot Rodger, https://www.documentcloud.org/documents/1173808-elliot-rodger-manifesto.html

À noter que les recherches et expériences détectent et placent le narcissisme non en repérant ces points chez autrui (comme le feraient les cliniciens), mais par questionnaire, généralement le NPI (Narcissisc Personnality Inventory, Raskin et Hall 1979) pour les narcissiques grandioses ; et le HSNS (Hypersensitive Narcissism Scale Hendin and Cheek, 1997) pour les narcissiques vulnérables.

Ici les items du narcissisme malveillant rempli après analyse de Trump (Source : https://medium.com/@shanesnow/donald-trump-and-the-definition-of-insanity-82ab6db008c4 ) ; on voit en plus du narcissisme, il y a des items antisocial (ce qu’on entend par « psychopathe » dans le langage courant) et paranoïaque.

Certains chercheurs parlent de « complexe de dieu » tant les narcissiques se considèrent d’emblée supérieurs. Cependant, ils ne cherchent à vanter cette supériorité que dans les domaines liés à l’ambition, l’intellect et la dominance, et non les domaines du commun (être aidant, faire preuve de chaleur humaine, gentillesse), ils s’affirment plus compétitifs que les autres, mais pas plus coopératifs. Il y a chez eux une démotivation à l’empathie, liée à une faible agréabilité trouvée dans leur personnalité, ainsi qu’une absence de honte ou de culpabilité (pour les narcissiques grandioses, les narcissiques vulnérables sont au contraire très souvent dans la honte). Ils n’éprouvent pas de regrets, ne respectent pas les autres même leurs amis ou conjoint·e, choisi pour leur capacité à faire « miroir » : ils ne sont acceptés que pour leur potentiel à provoquer de l’envie aux autres (par exemple, leurs femmes sont choisies pour leur beauté, leur jeunesse) ou pour leur capacité à refléter leur propre grandeur (ce sont des admirateurs).

Lorsqu’ils sont critiqués ou qu’ils ont commis des erreurs manifestes, les narcissiques rejettent systématiquement la faute sur les autres, ils ont tendance au biais d’autocomplaisance.

Biais dont nous avons parlé ici :

Mais, ils ne sont pas plus performants que les autres, contrairement à ce que leur autopromotion constante laisserait paraître, sauf s’il s’agit de gagner un concours (ils aiment les situations compétitives) qui leur apporte de la renommée. Leurs aspirations, motivations, sont totalement extrinsèques (en recherche de pouvoir, de domination, de gloire), et lorsqu’elles paraissent concerner le bien commun c’est souvent un moyen (et non une fin) pour leur apporter de la renommée. Ils prennent souvent des risques considérables en milieu professionnel, parce que leur narcissisme les met dans une illusion où ils sont certains de gagner pour tout.

Ils sont très prompts à faire leur autopromotion en permanence, ainsi ils sont grands utilisateurs des réseaux sociaux, beaucoup plus que les non-narcissiques. Ils cherchent à dominer les conversations, les centrer sur eux, ils se complaisent dans les débats antagonistes basés sur l’argumentation (parce qu’ils aiment la compétition et veulent « gagner » la conversation). Il y a un lien entre narcissisme et envoi de dick pic non sollicitées pensant que cela va séduire l’autre (ce n’est pas une question de bêtise, mais plutôt à cause de leur manque d’empathie, ils n’imaginent pas que ça puisse déplaire).

« Les gens m’aiment. Et vous savez quoi, j’ai eu beaucoup de succès. Tout le monde m’aime. » Cela vient d’une interview : https://www.youtube.com/watch?v=uFDwoE4R484

Le narcissique qualifié de grandiose est extraverti, plus exhibitionnisme et davantage dans l’agressivité, il tend à avoir une très haute estime de soi. Les chercheurs qui accolent théorie de l’autodétermination et narcissisme pensent que ce profil a sans doute uniquement le besoin de proximité sociale sapée, mais que l’autonomie et la compétence peuvent être tout à fait comblés ; cependant ils seraient en orientation contrôlée et non autodéterminé. C’est un peu le contraire chez les narcissiques vulnérables que nous verrons la prochaine fois.

La suite : le narcissisme vulnérable, le narcissisme collectif

Viciss Hackso Écrit par :

Attention, atteinte de logorrhée écrite et sous perfusion de beurre salé. Bisounours destructrice de choux-fleurs à temps partiel.

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Bonjour Viciss, Belle question que celle de soigner le narcissisme de notre société ! Est ce que le manque d’amour initial, l’amour de soi inconditionnel qui fait partie (selon André) de la triade de l’estime de soi pourrait en être la cause ? D’où la recherche permanente de construction d’une estime de soi dans la confrontation à l’autre ? Il est tard et je divague peut être un peu sur mes cours de TCC fraîchement relus.. Enfin, on développe notre asso AlterPub dans le but d’utiliser les affichages publicitaires comme support d’éducation aux médias.. Voire, d’une forme de TCC sociale.… Lire la suite »

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[…] Le narcissisme grandiose, vulnérable et collectif : https://www.hacking-social.com/2019/09/23/n1-3-le-narcissisme/ […]

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