[JR7] Justice transformatrice : le processus de responsabilisation

Précédemment, nous avons un processus de justice transformatrice où il s’agissait de faire prendre conscience des conséquences des actes aux offenseurs, puis les facilitateurs travaillait avec eux afin qu’ils ne recommencent plus. C’est la nature de ce travail que l’on voit aujourd’hui en détail.

♦ Cet article ne contient pas de descriptifs d’abus sexuels ni de descriptifs de situations d’abus ou de violence, et se concentre uniquement sur le processus de justice qui a été réalisé.

♦ Toute les citations présentes dans cet article sont issues de : Beyond Survival, Strategies and Stories from the Transformative Justice Movement édité par Ejeris Dixon et Leah Lakshmi Piepzna-Samarasinha, 2020 ; chapitre 8 Philly Stands Up! A Portrait Of Praxis, An Anatomy of Accountability, Esteban Lance Kelly, Jenna Peters-Golden, Qui Alexander, Bench Ansfield, Beth Blum, and Dexter Rose of Philly Stands Up! Collective

Cet article est la suite de :

Photo d’entête : un document diffusé par Philly Stands Up! un des collectifs qui s’occupe de mener le processus de responsabilisation dont nous parlons aujourd’hui. Source de la photo : https://kloncke.org/2011/05/18/zine-week-day-3-a-stand-up-start-up-confronting-sexual-assault-with-transformative-justice-by-philly-stands-up/

Philly Stands Up! est un petit collectif à Philadelphie qui a formalisé les étapes de ce processus de responsabilisation après quelques années d’expérience auprès d’offenseurs, notamment ayant commis des abus sexuels.

« Lorsque nous disons que nous nous efforçons de tenir les personnes qui ont perpétré des agressions sexuelles responsables du mal qu’elles ont fait, cela signifie que nous nous efforçons de faire en sorte qu’elles :
Reconnaissent le mal qu’elles ont fait, même s’il n’était pas intentionnel.
Reconnaissent l’impact de ce préjudice sur les individus et la communauté.
Rendent une compensation appropriée à l’individu et à la communauté.
Développent de solides compétences pour transformer leurs attitudes et leurs comportements afin de prévenir d’autres préjudices et de contribuer à leur libération. »

Il y a plusieurs étapes à ce cheminement vers la transformation, tout d’abord la rencontre. Les personnes peuvent avoir entendu parler d’eux via des magazines, par bouche-à-oreille, via du contenu sur Internet… Un survivant (quelqu’un qui a subi un offense, notamment sexuelle), un spectateur (un témoin d’actes offensifs) peut les contacter pour demander de l’aide, mais parfois la demande vient directement des agresseurs eux-mêmes :

« Parfois, une personne qui a fait du mal nous contacte et nous dit quelque chose comme : « J’ai vraiment foiré, et la personne que j’ai blessée m’a dit que j’avais besoin de travailler avec vous ». Parfois, ils disent : « il y a quelques années, j’ai été violent. J’ai agressé sexuellement quelqu’un et je n’étais pas vraiment prêt à faire face à cela, jusqu’à maintenant ». Dans nos ateliers, les gens sont souvent surpris d’entendre parler de ces situations dans lesquelles les gens nous contactent de leur plein gré, parfois des années après avoir commis un préjudice. La réalité est qu’avec le temps, nous grandissons. Avec la croissance, avec l’opportunité, beaucoup d’entre nous ont le courage de réfléchir à leur comportement passé et de voir les problèmes auxquels ils doivent faire face. »

Quelle que soit la rencontre, le collectif s’organise ensuite en discutant puis en voyant quel duo de membres pourrait y travailler ensemble (ils travaillent toujours par deux). Avec honnêteté, ils évaluent ensemble s’ils sont suffisamment parés pour un tel processus : parfois, il arrive qu’ils ne soient pas qualifiés, et s’ils essayent quand même, cela peut risquer d’aboutir à plus de mal que de bien. Parfois, certains membres refusent de s’engager dans le processus parce des aspects de la situation déclenchent chez eux trop d’émotions.
Après avoir évalué la situation, ils organisent la rencontre avec la personne, dans un lieu public.

Toutes les étapes du processus de responsabilisation ; de bas en haut « identifier les comportements », « accepter que le mal que l’on a fait » ; « chercher des modèles récurrents dans ces comportements » ; désapprentissage des vieux comportements » ; « apprentissage de nouveaux comportements » Source : Creative Interventions, https://www.creative-interventions.org/tools/toolkit/

Puis la phase 2 arrive, ils conçoivent le processus en créant avec les survivants un document qui énumère leurs demandes : ce sont des listes d’actions qu’ils demandent de faire aux offenseurs à titre de réparation, pour se sentir en sécurité et guérir. Cela concerne aussi la sécurité et le bien être de la communauté. Par exemple cela peut être :

« Payer pour mon test de dépistage des IST/avortement/ rendez-vous chez le médecin ».
« Traiter ton problème de drogue/alcool ».
« Si tu me vois dehors quelque part, il est de ta responsabilité de quitter les lieux. »
« Ne me parle pas et ne me contacte pas. »
« Pour l’instant, ne va pas aux réunions de telle ou telle organisation dont je suis membre »
« Divulgue à toutes les personnes avec lesquelles tu couches ou avec qui tu sors que tu as agressé sexuellement quelqu’un et que tu es dans un processus de responsabilisation. »
 » Écrit moi une lettre d’excuses sincère. »

Ce document des demandes du survivant est central dans le processus :

« Nos objectifs, en tant que facilitateurs du processus, sont de répondre aux demandes formulées par le survivant – et dans certains cas par la communauté dans son ensemble – à la fois dans la lettre et dans l’esprit. »

Cette demande comportant les objectifs est une étape en soi, parce que cela peut être difficile pour le survivant d’avoir une idée claire de ce dont il ou elle a besoin. Ainsi, les facilitateurs de ce processus peuvent faire une première étape avec la personne survivante où celle-ci notera tout ce qu’elle aimerait, sans se censurer, y compris les fantasmes négatifs forts, irrationnels, impossibles : par exemple « Je souhaite que la personne qui a fait du mal soit morte ou qu’elle subisse le même mal qu’elle m’a fait. » ; « Je souhaite que la personne qui a fait du mal soit humiliée ou blessée publiquement afin qu’elle sache qu’elle ne pourra plus jamais le faire ». »Je souhaite que cela ne me soit jamais arrivé ».
Les alliés/spectateurs/témoins peuvent aussi faire ce travail d’expression de tous les sentiments lors de la création des demandes : « j’aimerais que le survivant passe à autre chose. » « J’aimerais que quelqu’un d’autre s’occupe de cette situation ». Et enfin, l’offenseur aussi peut être amené à tout exprimer : « J’aimerais que tout le monde me pardonne et oublie tout cela » , « J’aurais aimé que cela ne soit jamais arrivé. »
Ensuite, ils mènent avec eux un travail de réflexion face à ces sentiments en leur demandant ceci :

« Bien que les réactions et les fantasmes extrêmes puissent être normaux, nous vous demandons de réfléchir aux éléments suivants pour évaluer si vous voulez ou non poursuivre un objectif :
Les valeurs. Cet objectif correspond-il à vos valeurs ?
Évaluation des risques. La poursuite de cet objectif entraînera-t-elle plus de dommages pour vous-même ou pour les autres, ou entraînera-t-elle des représailles ?
Réaliste ou réalisable. Est-il réellement possible d’atteindre cet objectif ? »

Toujours dans l’optique de formuler des demandes, établir des objectifs pour le futur processus, ils aident les survivants en leur proposant cette série de questions à se poser :

  • « Qu’est-ce que je veux pour moi ?
  • Qu’est-ce que je veux pour le survivant ou pour la victime (si je ne suis pas le survivant ou la victime) ?
  • Qu’est-ce que je veux pour les autres personnes importantes (enfants, autres membres de la famille, amis, organisations, etc.) ?
  • Qu’est-ce que je veux pour la personne qui fait du mal (si je ne suis pas la personne qui fait du mal) ?
  • Qu’est-ce que je veux pour la communauté au sens large ? Il peut être utile de préciser ce que l’on entend par communauté.
  • Qu’est-ce que je ne veux pas ? Vous pouvez poser cette question en utilisant les mêmes catégories que ci-dessus.
  • Qu’est-ce qui est important pour moi ? Il peut s’agir de valeurs, de la façon dont les choses vont se passer ou de personnes.
  • Quels sont les souhaits (ou objectifs) les plus importants ? Y a-t-il quelque chose qui est un « must have » ou un « must do » absolu ? Y a-t-il quelque chose qui est absolument « à ne pas faire » ?
  • Ai-je pris en compte des éléments tels que la sécurité, les besoins financiers, les liens avec les gens ou les relations, et avec d’autres éléments qui sont importants pour moi ?
  • Ces objectifs correspondent-ils à mes valeurs ? Y a-t-il quelque chose que j’ajouterais ou que je laisserais de côté après y avoir réfléchi ?
  • Certains objectifs sont-ils plus réalisables que d’autres ? Lesquels sont les plus réalisables ? Y a-t-il quelque chose que j’ajouterais ou que je laisserais de côté après y avoir réfléchi ?
  • La poursuite de l’un de ces objectifs entraînera-t-elle davantage de dommages pour moi-même, pour le survivant ou la victime, pour la personne qui fait du mal ou pour d’autres personnes, ou entraînera-t-elle des représailles ? Y a-t-il quelque chose que j’ajouterais ou que je laisserais de côté après y avoir réfléchi ?
  • Quels sont les objectifs qui pourraient n’être que des fantasmes ? Y a-t-il quelque chose que j’ajouterais ou que je laisserais de côté après y avoir réfléchi ?
  • Qu’est-ce que je considérerais comme une réussite ? Quels sont les objectifs que je considérerais comme « suffisant » ?
  • Puis-je diviser ces objectifs en objectifs à long terme et à court terme ? »

Cette série de questions permet de clarifier ce que la personne veut vraiment, ce qui est réalisable et au mieux pour tout le monde, et ainsi d’établir de bons objectifs, c’est-à-dire qui rétablissent un sentiment de justice, de responsabilité, permettent des réparations, le tout dans une optique faisable et rationnelle qui prend en compte et respectent les besoins fondamentaux du maximum de personnes.

Les alliés nourrissent au maximum le besoin d’autonomie des personnes qui font appel à eux, en les faisant aussi concevoir le processus en collaboration avec eux :

« Si elle peut nous aider à réfléchir à nos objectifs, à notre calendrier et à nos tactiques, elle se sentira alors plus investie dans tout ce qui en ressort. En tant que collaborateurs d’un processus plutôt que participants à un programme imposé de l’extérieur, ils pourraient être plus réticents à se défaire de leurs engagements. »

Ils prennent en compte les styles d’apprentissage de la personne, ce qui permet un meilleur engagement. Par exemple, si c’est quelqu’un de très visuel, les facilitateurs expliquent davantage via des dessins, des nuages de mots ; s’il déteste lire, ils peuvent enregistrer le texte en audio ; s’il ne tient pas en place, alors ils peuvent décider de discuter en faisant le tour du pâté de maisons.

« Dans le cadre de nos efforts d’engagement, nous avons même organisé des réunions consistant à faire du patinage de rue et des jeux de société. Soyez accommodants et créatifs ! Le but est d’engager cette personne dans une démarche de responsabilisation et de changement significative et durable – pensez comme un éducateur, un organisateur et un artiste »

Ils essayent d’être le meilleur modèle de comportement possible, ils démontrent le comportement qu’ils préfèrent : par exemple, ils définissent explicitement les limites sociales, physiques qu’ils souhaitent, ils s’efforcent d’avoir une communication claire, d’être empathique et de montrer du respect, d’être totalement honnête.

« Si la personne avec laquelle nous travaillons manque une réunion ou arrive en retard, nous discutons de la nécessité d’une meilleure communication et l’aidons à comprendre en quoi ses actes étaient inconsidérés. Ensemble, nous établissons des règles de base sur la manière dont nous voulons communiquer les uns avec les autres, ce qui nous donne des accords concrets pour tenir les gens responsables. Nous pouvons ensuite utiliser les progrès qu’ils ont réalisés en adhérant aux accords pour créer une dynamique positive et soutenir leur capacité à se développer et à changer. »

La phase 3 est celle de la structure de vie, ils travaillent ici sur les conditions de vie : en début de réunion ils font un chek-in personnel où ils peuvent partager tout ce qu’ils souhaitent concernant leur vie personnelle, leur état émotionnel, ou par rapport aux obstacles qu’ils rencontrent. Cela permet aux organisateurs de voir leur progrès, par exemple dans la recherche d’un thérapeute, d’un logement stable, dans leur quête d’emploi. Parfois, ils transmettent eux-mêmes des opportunités d’emploi. Plus la personne est installée de façon stable dans le vie, plus il y a de chances de mener à bien le processus de responsabilisation :

« Ce travail d’humilité et plus fondamentalement « humain » nous a aidés à voir ce que signifie réellement le fait de reconnaître que nous sommes tous ensemble en communauté, qu’une politique de confiance dépend du soutien et de l’interdépendance au quotidien, et que personne ne repose en dehors de ces principes dans une société juste. »

La phase 4 concerne les réunions et leurs outils :

  • Raconter des histoires : ils écoutent ou racontent des fictions, des contes, puis en discutent ; ils essayent d’imaginer les différents points de vue et perspectives de chaque personnage, notamment des survivants. Ils peuvent essayer de voir ce qui empêche les personnages de prendre leur responsabilité. Ils déconstruisent pour développer l’empathie, réécrivent les histoires sous d’autres perspectives.
  • Écrire : ils donnent des « devoirs » d’écriture entre chaque réunion, ils peuvent rédiger leurs souvenirs de maltraitance, ce que ça signifie pour eux. Ils peuvent tenir un journal de frustration ou de colère (des émotions très courantes avec lesquelles ils travaillent beaucoup), ou encore tenir un journal du processus de responsabilisation où ils notent les sentiments et ce qu’ils y vivent.
  • Jeu de rôle : ils s’inspirent du Théâtre de l’Opprimé d’Augusto Boal, en jouant des situations qui se sont produites ou qui pourraient se produire. Le jeu de rôle est selon eux excellent pour développer la perception et l’empathie ; c’est aussi une façon sécurisante d’essayer de nouveaux comportements ou de comprendre ceux qu’ils ont déjà eu dans le passé.
  • Lire/écouter/observer : pour comprendre les situations, il y a besoin de former davantage les personnes, ainsi ils utilisent des textes, des films, des conférences qui mettent en lumière et expliquent le consentement, la toxicomanie, l’oppression internalisée, les dynamiques de pouvoir, le patriarcat. Ils adaptent les ressources en fonction de la personne avec qui ils travaillent.

La phase 5 concerne la clôture du processus. En général, le processus dure entre 9 mois et 2 ans, et, comme en thérapie, il est généralement compliqué de savoir quand il est venu temps de mettre fin au processus, sachant que s’améliorer est le travail de toute une vie pour tout le monde. Ils ont néanmoins des indices qui leur permettent de savoir quand la fin est venue : par exemple quand les demandes des survivants ont été menées à bien. Mais il ne s’agit pas de précipiter l’exécution des demandes :

« Si une demande consiste à « m’écrire une lettre d’excuses », il ne sera pas bon pour la personne qui a causé du tort de rédiger des excuses dans les premiers mois de son processus lorsque la colère, le ressentiment et l’incrédulité imprègnent la lettre. Bien que le fait de rédiger des excuses à la hâte puisse techniquement satisfaire une demande, la communication d’une contrition sincère est le véritable esprit de la demande. Cela ne peut se faire qu’après avoir travaillé dur et avoir pris le temps nécessaire pour comprendre son rôle dans l’agression, et après que la personne ait acquis un sentiment d’empathie par rapport à la façon dont son agression a affecté le(s) survivant(s) et la communauté. »

Il ne s’agit pas d’exécuter la demande sans que l’agresseur comprenne pourquoi il y a eu cette demande. Par exemple, lorsque le survivant demande à ce que l’agresseur diminue voire arrête sa consommation de substances (drogues, alcool), les organisateurs cherchent à ce que l’agresseur reconnaisse que sa consommation a créé les conditions d’une altération du jugement et du comportement abusif. Il y a à établir ce lien et à modifier sa relation avec la substance.
Ils font en sorte que l’agresseur ait des soutiens, c’est-à-dire beaucoup d’amis responsables, ou de membres de la famille à qui il peut parler honnêtement dès qu’une difficulté surgie.
Ce n’est pas une fin brutale : le processus diminue de plus en plus, ainsi à la place d’une réunion par semaine, il y en a une tous les deux mois, puis seulement si les participants en ont besoin un jour.

« Au terme d’un processus de responsabilisation, les personnes avec lesquelles nous avons travaillé savent que nous sommes là pour elles chaque fois qu’elles ont besoin de nous. »

À noter que tout ce travail se fait sans l’intervention de la police, des tribunaux, ni de quelconque acteur de la justice pénale. Souvent les facilitateurs et organisateurs de ces processus sont avant tout des militants, activistes, pour certains formés au travail social voire à la psychologie et la thérapie ; d’autres activistes pour la JT sont issus d’une formation en sociologie et/ou en criminologie.

La suite : [JR8] l’empuissantement des spectateurs et la sécurité

Viciss Hackso Écrit par :

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