[JR8] Justice transformatrice : l’empuissantement des spectateurs et la sécurité

Cet article est la suite de :

Photo d’entête : Tamar Manasseh fondatrice de MASK (Mothers/Men Against Senseless Killings), collectif qui assure la sécurité des quartiers en étant présent dans la rue et en y organisant des évènements sociaux ; capture d’écran du documentaire « They Ain’t Ready For Me » https://www.youtube.com/watch?v=zjgwWNzyQ2w&feature=emb_logo

Ce dossier est disponible au cœur de ce livre : ebook ETP

Il est aussi disponible à l’impression ici : 

Selon Mariame Kaba (vidéo ci-dessous), la justice transformatrice a un rôle prioritairement préventif : même lorsqu’il s’agit de faire un cercle autour d’une offense, le but est bien de prévenir afin que cela ne se reproduise plus. Ainsi, autour de la JT se fait également un grand travail sur l’empuissantement des spectateurs, c’est-à-dire des témoins, personnes en présence de situations difficiles, afin qu’ils puissent prévenir tout mal.

Nous avions fait également une vidéo sur l’effet spectateur (= effet témoin) : 

Par exemple, Oakland Power Projects s’est occupé d’aider les personnes d’Oakland à régler leurs problèmes sans faire nécessairement appel à la police (parce qu’il y a sinon une escalade de violence qui dégrade vivement la situation) : après une enquête auprès des habitants, il a été révélé que ceux-ci faisaient appel à contrecœur à la police pour gérer des urgences médicales, parce qu’ils n’avaient pas de ressources pour faire face au problème. Avec des professionnels de santé, ils ont développé des kits médicaux et des ateliers de formation à l’aide active en cas de problème. Au programme : les premiers secours, que faire lorsqu’on est témoin d’une overdose ou d’une crise de manque. Autrement dit, il s’agit de sortir de l’effet spectateur et de devenir un acteur aidant au mieux possible. Le collectif présente par exemple la méthode SAGE (Self-Control, Assessment, Give Help, Emergency Services Buffer ; maîtrise de soi, évaluation, aide, tampon aux services d’urgence) :

Une des réunions d’Oakland Power Projects ; Toute leur méthode est décrite et laissé à disposition sur le site : https://oaklandpowerprojects.org/healthcare# ; et la méthode SAGE (ainsi que d’autres) sont à libre disposition dans ce PDF https://static1.squarespace.com/static/59ead8f9692ebee25b72f17f/t/5b6aab5e1ae6cfd4011275e2/1533717358865/OPP_booklet_Jun2018_v2-3.pdf (qui est également la source de cette image)

Self-control /désescalade : le collectif explique que la rencontre avec une situation d’urgence peut déclencher un fort stress qui peut entraver notre capacité à penser clairement. Ainsi, il donne pour conseil de se concentrer sur sa respiration, de la laisser sortir si on remarque qu’on la retient, d’aller plus lentement si respire trop rapidement, de respirer avec plus d’amplitude si on sent qu’on n’a pas assez d’oxygène. On peut aussi essayer de maintenir « les pieds sur terre » : le stress peut faire perdre la capacité à sentir les limites de son corps, ainsi il conseille de toucher un objet, sa jambe, appuyer sur de sol, pour reprendre conscience des limites entre soi et le monde. On peut aussi parler à soimême, que ce soit pour compter, pour se dire que ça va aller. On peut aussi aider une personne en stress en l’accompagnant avec l’aide de ces mêmes étapes (respiration, « pied sur terre » notamment).

Évaluation : lorsqu’on est calme, on peut évaluer la situation. Le collectif propose de se poser ces questions :

  • « Ce qui se passe est-il dangereux de façon imminente ? Quelqu’un est-il actuellement blessé ou sur le point de l’être ? Y a-t-il une urgence médicale ?
  • Puis-je essayer d’aider en toute sécurité ?
  • Comment puis-je minimiser la menace qui pèse sur la personne ? Y a-t-il quelque chose dont elle a peur et que je peux lui enlever ? Puis-je modifier l’environnement, par exemple en réduisant le bruit ou d’autres stimuli ? Puis-je rediriger la circulation des autres véhicules ?
  • Quelles sont mes ressources ? Y a-t-il des personnes qui peuvent aider ou qui connaissent cette personne ?
  • Puis-je établir un lien avec cette personne ? Puis-je me présenter et proposer mon aide ? »
  • Il s’agit ensuite de poser des questions à la personne, mais pas toute en même temps :
  • « Pouvez-vous me dire ce qui s’est passé/ce qui se passe ? »
  • « Comment puis-je vous aider à vous sentir en sécurité ? »
  • « Y a-t-il quelqu’un que je puisse appeler pour vous ? »
  • « Qu’est-ce qui vous a aidé dans le passé ? » Il est important de ne pas supposer que vous savez ce qui se passe pour la personne ou quelle est sa situation de base.
  • Répondez aux besoins physiques et aux ressources facilement disponibles : « Avez-vous besoin d’eau ? D’une couverture ? D’un en-cas ?
  • Il peut être utile de poser des questions d’orientation : « Comment puis-je vous appeler ? » « Savez-vous où vous êtes ? » « Savez-vous quel jour on est ? »

Apporter de l’aide : On apporte l’aide nécessaire (suivant les besoins précédents) et ils conseillent d’adopter une attitude qui peut aider à ne pas aggraver la situation, en gardant les mains visibles, en ayant une expression neutre, un volume et un rythme de voie régulier (sauf si l’urgence nécessite des actions de sécurité immédiate), avec autant de contact visuel que la personne a besoin (cela peut être moins comme plus). Ils précisent que, généralement, il s’agit plutôt d’enlever de l’énergie à la situation plutôt qu’à en rajouter.

Tampon des services d’urgence : Rappelons que ce guide a été formulé dans une perspective abolitionniste du système pénal aux États-Unis, qui prend en compte également les problématiques de sociétés liées à la discrimination, la violence policière, les oppressions en général. Donc le collectif propose au témoin actif de faire « tampon » pour éviter qu’il y ait d’autres préjudices causés par les services d’urgence ou par la police. Il s’agit en premier lieu de demander à la victime si elle veut contacter une personne de confiance (qui pourrait s’occuper d’elle ou l’accompagner), de l’informer de l’appel aux services d’urgence.

En cas d’appel à la police, il s’agit avant tout de demander à la personne quel nom elle veut utiliser devant la police, d’observer attentivement voire d’enregistrer l’activité de la police, d’informer la police que la personne a besoin de soins médicaux. Il s’agit de la défendre.

Vous pouvez retrouver le guide au complet ici : https://static1.squarespace.com/static/59ead8f9692ebee25b72f17f/t/5b6aab5e1ae6cfd4011275e2/1533717358865/OPP_booklet_Jun2018_v2-3.pdf


Organiser la sécurité : l’armée des mères


Nous avons vu un aspect de résolution de problèmes avec les processus de JR et des responsabilisations, de prévention avec l’empuissantement des spectateurs ; à présent, voyons un autre aspect de la justice autogérée avec l’organisation de la sécurité.

Quelques membres de MASK – https://chicagohealthonline.com/making-a-difference/

MASK (Mothers/Men Against Senseless Killings) est un mouvement qui s’est établi en 2015 afin de garder un œil sur les rues, interrompre la violence et les crimes, apprendre aux enfants à grandir en tant qu’amis plutôt qu’en tant qu’ennemis. Il s’agit certes de surveillance, mais visant le care et non la répression :

« Notre présence s’est fait sentir. Les gens ont commencé à remarquer que les voisins se surveillaient les uns les autres, et c’était contagieux. Maintenant, cette méthode d’injection de bonnes vibrations dans les zones troublées se répand dans plus de communautés.
Notre mission principale est de bâtir des communautés plus fortes en mettant l’accent sur:

  • La prévention de la violence
  • L’insécurité alimentaire
  • Le logement »

https://www.ontheblock.org/about

Et il s’agit d’éviter la police, et si elle est présente, de la surveiller également. Par exemple, ils organisent des barbecues : tous les jours vers 17h, Tamar Manasseh organise un barbecue à Englewood, dans une intersection qui a été un haut lieu de violence.

« Il s’agit non seulement de surveiller la police et les gens, mais également d’être vus, d’incarner une présence au sein de la communauté »2

La fondatrice de Mothers Against Senseless Killings (MASK) Tamar Manasseh et Eric « Loco » Gilbert servent de la nourriture aux habitants du quartier d’Englewood à Chicago, Illinois, États-Unis, le 4 août 2015. Le groupe s’est installé sur le coin de rue dans l’un des quartiers les plus difficiles de Chicago après un meurtre, dans l’espoir de réduire la violence dans la région. Source Reuters : https://www.reuters.com/news/picture/mothers-against-senseless-killings-idUSRTS6HL

Des enfants viennent, et tous les jours il y a environ entre 70 et 100 personnes

« Personne n’a envie de sortir les flingues quand il y a 50 mômes qui attendent de manger leur dîner », dit Manasseh. Son fils de 17 ans est lui aussi présent, jouant avec les enfants plus jeunes. « Les gens d’ici disent à présent : “Dans le coin, ce n’est plus comme avant” ».

Jermaine Kelly, 22 ans, est né et a grandi par ici. Il donne un coup de main à Manasseh pour cuisiner depuis l’année dernière. « Sa présence a changé beaucoup de choses dans le voisinage – comment nous gérons les situations, comment nous agissons les uns envers les autres », estime-t-il. « Les situations de tension sont beaucoup plus faciles à démêler. » Selon lui, même les problèmes avec les gangs se sont calmés depuis que Mannasseh est de sortie :

« Nous avons notre lot de membres de gangs par ici, mais les gangs rivaux ne passent même pas par ici quand elle est là, explique-t-il. Cela nous ramène à cette question : qu’est-il préférable, être aimé ou craint ? En ce moment, c’est l’amour qui l’emporte », se réjouit Kelly.3

Ils font aussi des cours de Yoga directement dans la rue ; Source Reuters : https://www.reuters.com/news/picture/mothers-against-senseless-killings-idUSRTS6HL

La présence de MASK a permis de diminuer la pression de la police : certains (noirs) n’arrêtaient pas d’être contrôlés ; à présent s’il voit que Mannasseh est là, ils passent leur chemin.

Autrement dit, il s’agit d’une surveillance via une présence prosociale : par exemple, ils organisent des fêtes de pré-rentrée, où ils distribuent des fournitures, proposent à manger, des services de coiffures, d’enlevage de tatouages, et des petites attractions pour amuser les enfants. Comme le dit Tamar Manasseh, ces événements sociaux, toujours plein d’enfants, cette présence généreuse coupe court à toute envie de violence.

Apparemment, il y aurait un documentaire sur l’action de MASK : 


Organiser la sécurité d’un lieu


The Audre Lorde Project https://alp.org/

Trois groupes (the audre lorde project, the safe OUTside the system et The safe neighborhood Campaign) ont créé une boîte à outils pour organiser la sécurité notamment des fêtes (mais les principes sont approximativement les mêmes pour organiser la sécurité dans des lieux communautaires ou ailleurs) dont les buts sont de :

  • « Créer un espace dans lequel l’autodétermination et la sécurité des participants sont prioritaires.
  • Prévenir la violence et intervenir avant qu’elle s’intensifie.
  • Créer une atmosphère communautaire dans laquelle la violence n’est pas acceptable.
  • Encouragez les autres à intervenir ou à prévenir la violence.
  • Soutenir les survivants de la violence. »4
The Audre Lorde Project (Source image : https://clpp.hampshire.edu/leadership-programs/rrasc/host-sites/audre-lorde-project ) ; Leur site : https://alp.org/

Ils préparent les personnes à intervenir face à toutes sortes de violences dont elles peuvent être témoins, que ce soit le harcèlement, le conflit verbal, la violence physique. Évidemment, cela peut être intimidant pour la plupart des personnes, mais ils estiment qu’il y a beaucoup de choses que l’on peut faire, sans pourtant mettre en danger sa sécurité.

Par exemple, pour contrer le harcèlement, ils proposent :

  • « Évitez les mouvements brusques qui peuvent faire sursauter ou être perçus comme une attaque.
  • Créez un espace entre la personne qui fait du mal et celle qui en subit.
  • Expliquez clairement votre objectif ou votre intention de désamorcer la situation ; ne répondez pas par des menaces ou par des attaques verbales.
  • Expliquez les conséquences potentielles, comme l’arrivée de la police, l’arrestation et d’autres préjudices.
  • Restez calme. Parlez lentement, doucement et clairement. Utilisez une voix ferme. »

Pour les conflits verbaux :

  • « Indiquez clairement votre intention de désamorcer la situation. Ne prenez pas parti dans la dispute.
  • N’insultez pas verbalement l’une ou l’autre personne.
  • Encouragez vos amis à vous aider à séparer les deux personnes et à créer un espace physique.
  • Montrez que vous êtes à l’écoute. Évitez de vous disputer et de confronter les gens avant d’essayer de résoudre le problème.
  • Montrez que vous êtes inquiet et que vous écoutez activement via des réponses non verbales et verbales.
  • Parlez calmement et clairement ».

Et pour les violences physiques :

  • « Crier ou hurler pour alerter l’agresseur que quelqu’un le surveille. Faites du bruit. Si vous êtes à l’extérieur ou dans un espace public, criez « Au feu ! » ou autre chose pour distraire les personnes concernées et attirer l’attention sur la situation.
  • Utilisez votre appareil photo, votre téléphone portable pour enregistrer l’incident. Si vous n’avez pas accès à un appareil photo, notez le lieu, l’heure et la description de l’agresseur.
  • Gardez les deux mains visibles ; utilisez les bras ouverts et un contact corporel minimal avec toutes les parties.
  • Aidez tous les participants à se rendre dans un endroit plus sûr. Appelez une ambulance si nécessaire et avec le consentement de la personne blessée, mais restez sur les lieux car l’ambulance arrivera probablement avec la présence de la police. Notez tout ce que la police et les médecins font et disent. »5

Ils conseillent aux organisateurs de créer des rôles pour assurer la sécurité, notamment un décisionnaire, un desescalateur (qui répondra aux besoins émotionnels des personnes), un dispatcheur (qui met en contact avec l’équipe de sécurité), un transporteur (par exemple qui conduit hors du lieu une personne qui a généré un conflit). Concrètement, si par exemple il y a une dispute devant un lieu de fête, la situation peut se dérouler ainsi pour le décisionnaire :

« S’assurer que les personnes ont été séparées et parler à chacune séparément.

Faites-leur savoir de quelle manière leur conflit peut accroître le risque pour la sécurité de la communauté. Expliquez aux gens les conséquences potentielles : « Il y a beaucoup de flics dans ce quartier. Vous pourriez vous faire arrêter pour cela. Essayons de trouver une solution qui n’augmentera pas votre risque d’être arrêté ou de nuire à quelqu’un d’autre ». Faites preuve d’empathie et de sollicitude de manière calme. Soyez conscient des personnes qui courent le plus de risques et des conséquences d’une arrestation (comme les personnes qui ont un casier judiciaire, qui sont transgenres, ou qui sont sans papiers). Déterminez s’il faut demander à l’une ou l’autre ou aux deux personnes de quitter la fête.

Si la police arrive, les désescaladeurs continuent de répondre aux besoins émotionnels et physiques des personnes concernées. Une seule personne parle à la police et ils conseillent :

« Si les flics arrivent et que la situation est sous contrôle, il est préférable de demander aux officiers qui est le plus gradé . Présentez-vous. Une fois que vous savez qui est l’officier le plus gradé, vous pouvez commencer à négocier avec lui. S’il n’y a pas d’officier supérieur, vous pouvez demander qu’on fasse appel à un officier supérieur. Dans une situation calme, dès que la police arrive, vous devez dire : « C’est fini. Tout va bien. Nous avons eu un petit incident mais nous l’avons désamorcé/résolu, etc ». N’indiquez pas qui était impliqué dans la bagarre. S’ils semblent vouloir arrêter des gens, demandez calmement l’officier le plus gradé sur place. Lorsque vous parlez à l’officier supérieur, dites-lui des choses comme : « Pouvons-nous gérer cela d’une autre manière ? Ce n’est pas nécessaire. Nous les séparons et les escortons séparément du groupe. Tout le monde est en sécurité. » Dites aux flics que tout est sous contrôle et que la situation a été désamorcée.

[….]Si des décideurs, des transporteurs, des désescaladeurs et d’autres personnes qui tentent d’empêcher la violence sont arrêtés, envisagez d’annuler la fête, de vous rendre au commissariat pour demander leur libération et de leur offrir un soutien en prison et au tribunal. »6

Le guide complet est aussi en libre accès ici : https://alp.org/programs/sos

3https://www.jefklak.org/tout-le-monde-peut-se-passer-de-la-police/

4Beyond survival, Strategies and Stories from the Transformative Justice Movement, édité par Ejeris Dixon et Leah Lakshmi Piepzna-Samarasinha

5Beyond survival, Strategies and Stories from the Transformative Justice Movement, édité par Ejeris Dixon et Leah Lakshmi Piepzna-Samarasinha

6Beyond survival, Strategies and Stories from the Transformative Justice Movement, édité par Ejeris Dixon et Leah Lakshmi Piepzna-Samarasinha

Viciss Hackso Écrit par :

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