[JR9] Ne faites pas de justice restaurative…

…si vous n’y croyez pas pleinement.

Aujourd’hui, dans cette conclusion, je vais tenter de vous décourager de faire de la justice restauratrice et/ou transformatrice.

Cet article est le dernier de cette série :

Image d’en-tête : pochette de l’album « …and justice for all » de Metallica

Ce dossier est disponible au cœur de ce livre : ebook ETP

Il est aussi disponible à l’impression ici : 


Un risque de détournement ?


J’avais écrit environ deux pages d’une conclusion assez lambda qui aurait dû être publié avec l’article précédent. Mais il fallait bien me rendre à l’évidence, ce n’était pas suffisant, il manquait quelque chose. C’est un hasard qui a révélé ce sentiment d’incomplétude : me baladant dans une librairie, voilà que je découvre un livre en français tout récemment publié sur la justice restaurative à l’école1 ; hum… et si je continuais les recherches pour voir comment cela a été exporté en France, à l’école ?

Avant d’étudier ce livre, j’ai donc refait quelques recherches sur le Net et je suis tombée sur ce PDF de l’Éducation Nationale2 qui parlait explicitement de justice restauratrice à l’école ! Formidable, me suis-je écriée en premier lieu, ça y est, il y a du mouvement, de la construction ! Puis j’ai regardé juste le sommaire. Et là, j’ai vu tout un chapitre qui mettait les lois, droits et devoirs comme régentant la démarche (ce qui est contradictoire avec la JR où c’est d’abord la souffrance des parties concernées qui détermine le processus), puis j’ai vu des chapitres sur les sanctions (or la JR vise à la réparation et il ne s’agit absolument pas de punir, il y a une forte critique à l’égard de la punition). J’ai vu aussi des morceaux qui me semblaient aussi tout à fait raccords avec la JR, et d’autres qui me paraissaient insensés, voire hors sujet comme par exemple le recours à l’évaluation qui provoquerait un sentiment de justice…

Depuis que j’ai la tête dans les recherches de la théorie de l’autodétermination, l’évaluation scolaire habituelle est pour moi un sapage du besoin d’autonomie, qui provoque du stress et détruit progressivement la motivation intrinsèque pour la discipline, convertissant cette motivation de base pourtant vertueuse en une motivation extrinsèque nuisible aux personnes (cf les résultats de la SDT3). Oui, je conçois que cela puisse alimenter un sentiment d’injustice lorsqu’on est noté d’une façon qui paraît arbitraire, mais en quoi une « bonne » évaluation créerait-elle un sentiment de justice ? Quand un jeu vidéo note parfaitement votre score en fonction de vos performances, ressentez-vous de la justice ? On peut éprouver de la satisfaction d’avoir réussi quelque chose de difficile, d’avoir su relever un défi, de la fierté de s’être dépassé ou encore d’avoir fait mieux qu’un adversaire, mais à mon avis seuls les game-designers ou développeurs remarquent la « justesse » des calculs du système. Une bonne évaluation ne crée pas un sentiment de justice, dans le meilleur des cas elle engendre un excellent feedback sur la compétence. Par contre si le système d’évaluation est mal fichu, que vos réussites ne sont pas remarquées, ou encore que vos petites erreurs sont trop sanctionnées, vous ressentez de l’injustice.

Mais alors, qu’est-ce qui provoquerait ce sentiment de justice ? Le fait d’être réparé, le fait d’avoir pu réparer ses erreurs, le fait de ressentir à nouveau cette liberté entachée, voire annihilée par l’offense et le fait de ne plus se sentir oppressé par l’offense au quotidien. Le sentiment de justice est une forme de rétablissement d’un équilibre qui avait été perdu. Aucun outil ne me semble créer ce sentiment, il ne s’éveille que s’il y avait auparavant une injustice demandant à être réparée.

Une illustration du PDF où le sentiment de justice est associé à des notions telles que l’autorité éducative, la fermeté et la bienveillance, la sanction etc… Source : GUIDE-JusticeScolaire-V2nd-f (reseau-canope.fr)

Je vois donc dans ce PDF de l’Éducation nationale des morceaux de JR bien préservés, tout comme des aspects de communication non-violente tout aussi bien préservés. Il y a plein de choses fortement intéressantes. Mais si tout ceci est pensé et pratiqué dans le système scolaire actuel, sans rien changer ni déconstruire, alors on pourrait voir apparaître des incohérences ou pires des injonctions paradoxales faites au personnel enseignant ou non. Parler de sanctions tout en vantant une démarche de justice restauratrice m’apparait tout aussi incohérent que de déclamer qu’on va humilier une personne à coup de communication non-violente.

Puis j’ai commencé à regarder le livre en français sur la justice restaurative à l’école, il y avait plein de choses là aussi très intéressantes, mais finalement très éloignées des fondements de la justice restaurative, puisque le vocabulaire, les processus, et les explications diffèrent. Il se faisait concrètement des choses pour diminuer les violences, très admirables pour certaines : par exemple des ados sont formés pour devenir en quelque sorte des anges gardien qui veillent au bien-être de leurs camarades, s’occupant des personnes isolées pour les aider à s’inclure, veillant à régler des potentiels harcèlements. Mais ceci n’est néanmoins pas entré dans le même cadre d’idée de la JR telle qu’on l’a vue en criminologie et en sociologie : l’offenseur est par exemple schématiquement nommé « pervers », il est dit que la perversité serait innée chez l’être humain, le désespoir de la victime est nommé « pulsion de mort »…

Le cadre n’était plus celui de la criminologie, de la justice, de la psychologie scientifique, mais de la psychanalyse…

Un des schémas explicatif du livre « Violence et justice restaurative à l’école » de Max Tchung-Ming et Eric Verdier. Source photo : https://twitter.com/thomasg92167931/status/1352610527315451906/photo/1

Je ne ferais pas d’analyse de ces documents, parce que je ne pense pas qu’un debunkage, une critique, une « évaluation » puisse apporter quoi que ce soit à la ligne de ce présent dossier : ce serait un travail d’analyse tout autre, qui parlerait d’autres thèmes, et on finirait par ne plus du tout parler de JR ou de JT.

Débunker, c’est bien, souvent nécessaire, mais parfois le débunkage peut aussi nous détourner de l’essentiel : à trop lutter contre l’erreur, on en oublie de lutter pour le meilleur (Technicien, 2021).

De plus, je pense que vous n’avez pas besoin de mon analyse pour décrypter ces documents et faire le tri de ce qu’y est intéressant ou non en fonction de vos attentes.

Je pense qu’on a suffisamment d’éléments pour saisir la JR et JT et décider quoi en faire – ce qui était le but de ce dossier – à travers les sources citées en bas d’article ; en français, vous avez le document de l’ONU qui est particulièrement bien fait, surtout qu’il souligne absolument tous les dangers et dérives possibles et comment faire en sorte que les processus ne virent pas au drame.

Cependant, ces documents sur la JR et l’école ont eu le très grand mérite de préciser ma conclusion, et de me dire qu’il n’était peut-être pas inutile de rappeler une petite histoire que vous connaissez déjà bien si vous suivez un peu le site :

Il était une fois une belle notion, une belle recherche, une belle invention, un nouveau paradigme qui aurait pu changer le monde en mieux. Tout le monde commençait à percevoir la beauté de la notion, et c’est alors que les personnes commencèrent à la tester, à l’appliquer. Puis le monde néolibéral trouva que c’était cool pour sa notoriété, pour gagner en image progressiste et/ou vertueuse, mais s’en battaient les ganglions des piliers éthiques de cette notion. Alors, tel un glouton, il l’absorba à sa façon : en conservant les systèmes en place qui l’arrangeait très bien car il tirait du pouvoir de domination et des profits de ceux-ci, tout en supprimant, détournant, les parties de la notion trop révolutionnaires. Parfois, il trouvait un moyen d’en tirer le maximum de bénéfices égoïstes, ou encore de le détourner juste assez pour que ça devienne une technique de manipulation, d’augmentation de sa domination.

Et on a vu cette petite histoire se répéter pour des questions comme le flow, la pleine conscience, la gamification. C’est une espèce de greenwashing/progresswashing constant, où l’on peut être sûr que tout progrès ou thématique sociale nouvelle va être reprise puis passée à la moulinette pour en tirer du jus, que ce soit de l’argent, une pseudo bonne image, pour pouvoir mieux manipuler, mieux manipuler. Ces acteurs néolibéraux qui détournent les notions ne le font même pas exprès parfois : c’est leur formatage, leur idéologie dont ils n’ont même pas conscience qui les font absorber ces notions à moitié, de travers, qui les amènent à mal comprendre les enjeux, à passer à côté de l’éthique, ou à les remanier vers d’autres choses contradictoires.

Au passage, la notion est ravagée auprès de tous qui y voit alors un nouvel avatar de leur asservissement.

Ici, la néolibéralisation est vue au travers du détournement de la notion de pleine conscience, mais le pattern est pareil pour d’autres notions. Par exemple, si la JR était néolibéralisée, on verrait des coach ou consultant qui vendrait très cher leur savoir à des entreprises (extrinséquisation) ; l’offense serait considérée uniquement d’un point de vue individuel (internalité allégeante) : l’offenseur serait considéré intrinsèquement mauvais ou ne faisant pas d’efforts. Par exemple un vol serait interprété comme lié à une nature mauvaise, perverse ou antisociale de l’individu et certainement pas connectée avec des conditions de pauvreté. On verrait aussi d’autres signes par exemple, en entreprise la JR pourrait être importée sous sa forme de cercle pour imposer de façon plus sournoise au salarié des « changements » ou des injonction injustes : la désobéissance altruiste pourrait être transformée en offense pour laquelle on le forcerait à s’excuser. Ce ne sont que des dystopies que j’imagine, vraiment j’espère être complétement à côté de la plaque.

Franchement, cela me saoule par avance d’imaginer que la JR puisse connaître un même destin funeste, parce que jusqu’à présent je trouvais qu’elle s’était plutôt bien débrouillée pour tout à la fois s’installer dans les institutions et la société, tout en préservant son cadre paradigmatique, c’est-à-dire sans être détournée par le néolibéralisme ou par d’autres dominations. C’est ce qu’on a vu avec l’expérience en Angleterre : à petits pas, la JR s’était trouvée une petite place dans le système pénal dans laquelle elle œuvrait selon son éthique, sans que la vieille pratique punitive, autoritaire ou néolibérale ne vienne la saper. Autrement dit, la technique du cheval de Troie était assez réussie. On a vu que des communautés amérindiennes se débrouillaient aussi fort bien à négocier, à trouver un terrain d’entente avec la justice traditionnelle, sans compromettre le paradigme de la JR/JT.

Et je pensais qu’intrinséquement, le cadre de la JR était telle qu’elle était difficilement détournable à des fins autres, et que si des processus de domination ou de sapage de ces conceptions intervenaient, on était plus du tout dans la JR et cela pouvait se repérer à deux kilomètres. Bref, j’avais espoir que pour une fois, peut-être que cette histoire de récupération et de déformation par les courants dominants, ne se répéterait pas pour la JR.

Est-ce qu’il y aura un détournement de la JR ? Les deux documents que j’ai cités sur l’école n’en sont pas à proprement parler, il y a même des belles choses dedans. Mais il y a des choses qui diffèrent aussi très fortement. Notamment le fait très étonnant d’y mettre subrepticement de la psychanalyse.

Autrement dit, je pense qu’il va falloir veiller, parce qu’il est fort possible que plus ces termes seront « en vogue », plus il y aura de risques qu’ils soient totalement détournés et vidés de leurs substances les plus intéressantes pour être substitués par autre chose. Encore une fois, je conseille le document de l’ONU en Français qui est certes très formaliste, assez juridique, mais qui a le mérite de poser un cadre très clair sur ce qu’est la justice restaurative et comment elle devrait être menée, où sont ses limites et où sont ses risques.

La JR et la JT sont incompatibles avec une idée d’une nature humaine mauvaise/idiote/à contrôler

Des auteures comme Ruth Morris (dans Stories of transformative justice) avertissaient déjà sur le détournement de la JR, citant des collègues professionnels de justice qui se faisait une joie par avance de faire honte à un offenseur à travers le processus de JR, détournant ainsi le processus pour mener une justice totalement punitive où ils se complaisaient dans une position de domination. Or ce n’est pas du tout le but : le but de la JR est que le processus transforme suffisamment l’offenseur pour qu’il n’offense plus.

Si l’on estime l’Homme mauvais/crétin/à contrôler/à punir/à humilier, pourquoi mener un processus de JR ? C’est profondément incohérent, mieux vaut œuvrer alors dans une justice punitive qui serait plus raccord à ce type de croyances. Sans quoi nous voilà à détourner le processus de JR en l’utilisant comme un moyen de dominer, ce qui nous fait sombrer dans l’incohérence la plus totale.

La JR et la JT sont fondées sur le fait qu’une victime peut s’empuissanter, dépasser ce statut et qu’un offenseur peut aussi sortir de ce statut, notamment en œuvrant à réparer et à ne plus offenser. Si l’on croit l’Homme naturellement mauvais, on ne peut pas croire à l’effet bénéfique des processus de JR/JT, quand bien même on lirait tout à ce sujet ou qu’on aurait une grande expérience. On voudra toujours inconsciemment chercher à dominer l’autre, qu’il soit victime (en décidant à sa place) ou offenseur (en le punissant pour montrer qui est le chef, où est le pouvoir), parce qu’on l’estime incapable de prendre des décisions « bonnes » ou « intelligentes ».

Ce n’est pas qu’il s’agirait en JR de croire en une nature de l’humain comme « bonne », mais simplement de croire à la possibilité de transformation, de changement, de développement de la personne, et que certains processus de soutien peuvent aider à cette transformation positive.

J’emploie ici volontairement le terme de croyances, parce que je sais d’expérience que même ceux qui sont parfaitement au courant de toutes les recherches en psycho ou même d’autres disciplines (qui prouvent depuis des décennies à quel point les personnes peuvent changer totalement selon les contextes et situations), vont pourtant refuser de croire que l’humain n’a pas une nature mauvaise/idiote de base. Ce n’est pas parce que des individus sont fort remplis de connaissances scientifiques qu’ils l’internaliseront pour autant, c’est-à-dire en changeant de comportement de façon cohérente avec ce savoir. Par exemple, il peut exister des spécialistes vantant continuellement la bienveillance et le respect (parce qu’ils savent théoriquement, scientifiquement, que c’est important) mais tout en étant condescendants, insultants et humiliants (parce qu’ils n’ont pas internalisé pleinement, qu’ils ne croient pas que ce savoir est pertinent ou à appliquer sur eux-mêmes).

Ceux qui gardent cette idée que l’Homme est mauvais/crétin non pas parce qu’ils auraient des preuves de cette thèse (ils savent pertinemment que les recherches montrent que l’humain change énormément), mais parce qu’ils ont besoin de cette croyance. Elle leur est utile, pour des raisons qui diffèrent selon les personnes, mais qui amènent toujours à la logique qui légitime le fait qu’il faut manipuler l’humain ou exercer un contrôle dominateur sur lui. Autrement dit, cette croyance en une nature humaine uniquement idiote/mauvaise en dit plus sur leurs propres envies de contrôler, diriger autrui plutôt que de l’empuissanter, l’aider à se libérer, à être autodéterminé. Parfois, ça leur arrive par peur, crainte de l’autre ; parfois ça leur arrive par volonté de garder une place supériorisée, favorisée ou d’en obtenir une encore plus « haute ».

Au début de ce dossier une personne m’avait demandé si on avait encore le droit d’être hobbesien avec la JR, comme si la JR entrait en concurrence avec sa croyance qu’il fallait un monstre froid de contrôle et de régulation afin de maintenir l’humain en laisse, ce sans quoi il ne serait qu’un sauvage capable des pires atrocités.

Il n’y a absolument pas de problème à être hobbesien, cette croyance peut être parfaitement préservée si les gens veulent y croire. La JR – contrairement aux vues de Hobbes – ne cherchera jamais à s’imposer comme un Léviathan : elle est une possibilité ouverte aux personnes, mais laisse toujours le choix à celles-ci d’y participer ou non, rien n’est jamais imposé. Il n’y a de concurrence que dans la perception qu’on projetterait sur la JR, à savoir celle d’un combat hiérarchique des idées. Or, la JR n’est pas un combat visant à détruire une idée « ennemie », elle est tout simplement dans une construction de quelque chose en plus ; elle ne cherche pas à détruire la justice classique, mais à offrir une voie supplémentaire.

Par contre, effectivement, il serait totalement incohérent de vouloir mener ces processus en étant hobbesien, ou en croyant qu’il n’y a rien de possiblement positif en l’humain ou qu’il serait incapable de changer. Mener un processus avec ces croyances serait parfaitement voué à l’échec, mieux vaut exercer dans une autre forme de justice plus raccord à ses principes.

Saisir la JR par pseudoprogressisme, un risque ?

Je ne vois donc personnellement aucun problème à être en opposition totale avec la JR ou la JT ; la JR ne cherche pas non plus à « grand-remplacer » la justice traditionnelle. Par contre, effectivement elle voit en la justice classique en contre-exemple, comme modèle à ne pas reproduire.

La JR, là où elle est un peu institutionnalisée, propose une voie : mais on peut toujours la refuser et choisir la voie de la justice traditionnelle, qu’on soit victime, offenseur ou accompagnateur.

Ceci étant dit, il est à mon sens très risqué de se croire en accord avec ces principes, d’être ok de mener ou d’organiser un tel processus, parce qu’elle nous apparaitrait cool, moralement « supérieure », alors qu’au fond de soi, on voudrait autre chose. Là peut naitre de fortes dérives, comme le fait de se saisir du processus comme une façon d’humilier une personne.

Être ok avec la JR ou la JT, ça demande à mon sens d’avoir vraiment inspecté quelque chose au fond de soi et de pouvoir être franc suite à cette réflexion introspective. Et quand on est franc avec soi-même, ça n’est pas toujours joli à voir, nos envies de vengeance, de punitions atroces de l’ennemi, on le sait que c’est pas joli, mais la franchise ici c’est d’avoir pu le voir et de décider ce qu’on en fait. Oui, cet individu qui a fait ce truc atroce, on aimerait le voir vivre un truc aussi atroce pour qu’il comprenne : mais est-ce vraiment ce qu’on veut, est-ce vraiment aussi satisfaisant que cela a en l’air ? Est-ce qu’on pense vraiment que cela va éviter que ces choses atroces ne se reproduisent encore et encore, ailleurs ?Je sais que moralement, parce que ça fait sage, on veut répondre oui, mais est-ce qu’on le sent vraiment en nous, ou n’est-ce pas là juste une façon de s’enorgueillir de notre belle morale supérieure ? On a tous nos petits ou gros égo qui savent flairer là où est le bon raisonnement moral, mais n’est-t-il pas plus cohérent et raisonnable que de vanter une justice punitive quand on se sent soi-même punitif ?

Autrement dit, il me semble tout aussi risqué pour la JR/JT de la saisir parce que ça apparaitrait le truc le plus sage, vertueux à faire, et se faire facilitateur sans avoir inspecté en soi ce qu’on ressent vraiment. Trop souvent je vois beaucoup de discours au sujet de notions vertueuses qui sont instantanément dégradées parce que ceux qui les vantent font strictement l’inverse. Ils vantent la paix et font la guerre continuellement, ils vantent l’altruisme et se comportent en égoïste, vantent l’horizontalité tout en cherchant à dominer, etc. Et, si d’une part cela peut m’attrister, d’autre part, je comprends : vivre ses valeurs et ses principes est un défi constant, très difficile à atteindre ; on est tous passé par ces incohérences majeures, et je m’inclus dans ce constat. Sachons donc que cette incohérence n’est pas complétement de notre faute.

J’ai titré pseudoprogressisme (parce que la JR pourrait être considérée comme un progrès social), mais on pourrait aussi parler de pseudomoralité, de pseudoprincipes ; si je reprenais les termes de la théorie de l’autodétermination, je dirais là qu’il s’agit de valeurs mal internalisées. Au fond, ces valeurs, nous ne les avons pas adoptées pleinement, profondément. En résulte un comportement incongruent, qui me rappelle l’expérience de Glass en 1964 : des étudiants avaient dit refuser moralement le principe de torturer pour la science. Après quelques étapes lambdas, et surtout quelques compliments de la part des expérimentateurs, les voilà qui envoyaient volontairement des chocs électriques à autrui. Incongruence majeure. Seul 2 sur 70 ont refusé, ont été congruent.

En fait, nous sommes une très grande majorité à adopter en surface des valeurs, des principes parce qu’on a terriblement soif de reconnaissance par autrui, d’inclusion dans un groupe, de proximité sociale, mais ces valeurs, nous ne les avons pas véritablement pensées. Ce n’est pas que nous serions tous cons, mais simplement que nous sommes tellement assoiffés d’exister socialement et positivement parmi les autres, qu’on adopte ce que notre entourage semble trouver bien, pour leur plaire, pour être accepté à leurs côtés. Nos environnements sociaux ne sont pas conçus d’une façon qui permettrait d’étancher cette soif et nous permettrait d’avoir plus d’autonomie, de congruence avec nos idées : notre incongruence est le reflet d’une société qui, en chacun de ses lieux, est trop souvent propre à saper notre besoin de proximité sociale, à coup d’indifférence, d’humiliation, de condescendance, de dédain, d’infériorisation…. Alors, désespéré, on est prêt à adopter n’importe quoi qui puisse nous permettre d’être inclus et respecté par d’autres.

Cependant la théorie de l’autodétermination nous apprend aussi qu’on peut dépasser cela et avoir des valeurs qu’on a profondément réfléchies, autodéterminées et pour lesquelles on peut développer un courage qui nous connectera a autrui d’une façon tout à la fois puissante et nourrissante.

Pour revenir sur la JR, cette incongruence peut être un risque car des facilitateurs n’ayant pas vraiment inspecté profondément leurs motivations quant à celle-ci risquent de ne pas être alertes quant à leurs comportements de domination et n’arriveront donc pas à les canaliser. Ils n’arriveront pas à être conscient de l’influence de leur comportement, ou n’arriveront pas à modeler leur influence d’une façon qui libère les individus. Être facilitateur demande une connaissance honnête de soi, car on devient un outil lors processus : sans cette connaissance fine de soi, sans congruence, on n’arrivera pas à travailler correctement à la JR et encore moins à la JT.

Des questions

Je ne peux pas faire grand-chose contre cette dérive possible ou les autres. Je conseillerais juste à ceux qui seraient tentés de passer à l’action façon JR/JT de beaucoup se poser des questions, honnêtement, pour voir si cela colle à leurs attentes et motivations. Et si ça ne colle pas, ce n’est pas grave, la JR/JT n’est présente que pour ceux qui les souhaiteraient, elles ne s’imposent pas à quiconque.

Il serait aussi dommageable de se faire chevalier blanc et de se mettre à faire de la JR/JT furtivement ou encore de l’imposer comme moyen de régler un problème : le consentement très éclairé de toutes les parties est fondamental dans les processus, et si on l’élude, il y aura des conséquences très négatives.

Voilà un exemple de question qui peut émerger et qu’on peut se poser (en tant que potentiel facilitateur/acteur dans un processus de JR/JT), mais ce n’est pas exhaustif, c’est juste un exemple.

  • Est-ce qu’on peut envisager la transformation d’un offenseur en une personne qui n’offense pas ?
  • Est-ce qu’on peut envisager qu’une réparation puisse restaurer quelque chose ?
  • Est-ce qu’on peut laisser le plein consentement à l’autre de décider d’entrer ou non dans le processus de JR/JT ?
  • Est-ce qu’on peut accepter de ne pas faire autorité dans le processus de facilitation, quand bien même on serait un spécialiste/un expert/une autorité reconnue ?
  • Est-ce qu’on peut écouter pleinement sans que s’élève en soi une forme de jugement qui imposerait de faire des leçons aux participants et de vouloir conduire à leur place leur comportement ?
  • Est-ce qu’on peut accepter de voir l’autre s’émanciper d’une façon qu’on n’aurait pas imaginée et qui ne correspondrait pas à nos stricts standards ?
  • Est-ce qu’on peut accepter qu’une personne se sente réparée d’une façon qu’on n’aurait pas imaginé ?
  • Est-ce qu’on peut accepter qu’une victime s’empuissante et sorte de son statut de victime en décidant par elle-même ?

À noter que les questions du processus de responsabilisation sont aussi d’une grande puissance pour mesurer son rapport à la JT, aux offenses, aux offenseurs, aux victimes et survivants. Elles offrent un travail mental vraiment épanouissant, qui transforme les façons de percevoir les problèmes.

Toujours pas découragé ?

Face à l‘individu qui veut se transformer et qui vient chercher notre aide, si on est dans le souhait de l’écraser, qu‘on veut quil paye le prix de son mauvais comportement, cela ne fera que le renforcer dans ce comportement ou rompre tout lien avec lui. Il me semble impossible de mener un tel processus en tant que facilitateur si l’on n’arrive pas à se distancier de ses souhaits de vengeance qui pourraient entraver la transformation : et ce n’est pas grave, c’est tout à fait humain. On l’a vu, des facilitateurs, même expérimentés à ces processus, refusent parfois de s’occuper de telle ou telle situation, car ils savent qu’ils n’arriveront pas à avoir l’état d’esprit nécessaire pour la mener. Ils peuvent parfois avoir toute la patience et l’ouverture face à certains offenseurs et certains conflits, mais pas du tout pour d’autres, en raison de leur histoire personnelle par exemple. Ce n’est pas une faille, c’est normal, certaines choses nous affectent plus que d’autres, nous privent davantage de nos capacités, et cela peut être l’inverse pour une autre personne qui, elle, pourra s’en charger avec ouverture. En cela, la discussion en amont dans le processus de responsabilisation permet aussi aux facilitateurs de s’organiser au mieux, de prendre soin d’eux en coopération : personne n’est jamais forcé à mener un processus qui lui serait insupportable émotionnellement ou même difficile en termes de compétences. Ils font en fonction de là où ils sentent qu’ils peuvent avoir de la compétence , ainsi qu’un état émotionnel adapté pour aider à la transformation de l’autre.

Les facilitateurs m’ont l’air également très compétents en psychologie (non psychanalytique) et dans le domaine du social en général (assistance sociale, éducation spécialisée ou encore populaire, sociologie, etc.) ; ils ont une forte expérience de la relation d’aide et d’un point de vue théorique, j’ai reconnu dans leur processus les apports de la psychologie cognitive, de la psychologie sociale, de la sociologie, des TCC, de la psychologie humaniste notamment la technique des groupes de Carl Rogers. À mon avis, cela peut être un atout d’avoir un bagage dans ces champs-là pour faire de la justice transformatrice, sans quoi peut-être on risque de passer à côté d’indicateurs psycho-sociaux très subtils et pourtant très signifiants (par exemple, reconnaitre la prise de conscience chez l’autre, sa vraie volonté de faire quelque chose pour réparer le mal fait – c’est à la fois reconnaitre un langage verbal et nonverbal particulier, des actes, des petits comportements différents mais hautement signifiants).

Pour ces raisons, je doute que ce type de processus puisse être fait sur Internet, que ce soit via des réseaux sociaux ou des tchats, parce qu’il y manque tout un pan d’informations non verbales (les émotions ne sont pas perceptibles ou sujettes à être mal interprétées, parfois certains ont du mal à s’exprimer pleinement par écrit) pour bien comprendre l’autre, c’est très difficile de s’y exprimer de façon complète ou de montrer à l’autre sa pleine écoute, ou encore sa confiance. Cependant, je peux me tromper.

Je pense aussi qu’il y a à faire attention à la charge mentale que peuvent subir certains profils perçus comme aidant/facilitateurs, même hors terrain de la JT/JR. Certains pourraient être trop sollicités : l’idée serait de partager au mieux possible la gestion des conflits (et même le reste), et ne pas tout faire reposer sur les épaules d’une personne. L’idée est que le care (=l‘attention et le soin à autrui) soit partagé, endossé par tous les membres d’un environnement social, quels qu’ils soient. C’est l’un des problèmes qui se pose souvent dans le champ de la justice transformatrice : manquant de moyens, les facilitateurs et facilitatrices sont parfois dans des états de surmenage très difficiles.

***

Autrement dit, si cela vous plait, la porte est grande ouverte à la création, à plus de recherches dans le domaine, plus d’expérimentations, plus d’idées, etc… Si vos motivations et vos attentes correspondent au cadre de la JR et/ou de la JT, sincèrement, je ne vois pas en quoi cela pourrait être un projet impossible, bien au contraire. Et si cela ne vous plait pas, ne correspond pas à vos idées et valeurs, pas d’inquiétudes, il suffit d’oublier le sujet : quand bien même cela deviendrait une possibilité plus commune de justice, institutionnalisée, bien ancrée, absolument personne ne vous forcerait à y participer. Qu’on soit victime ou offenseur, témoin ou membre d’une communauté, on pourra toujours refuser de participer à ce procédé ou préférer des modes traditionnels de justice.


Pour aller plus loin dans la justice transformatrice | Sources


Ce dont nous avons parlé en justice transformatrice n’est qu’un échantillon de ce qui se fait, ces mouvements proposent quantité de guides selon diverses situations ou rôles dans des situations d’offenses :

Un résumé explicatif de la justice restaurative en français :

  • Beyond Survival Strategies and Stories from the Transformative Justice Movement, Ejeris Dixon ; Leah Lakshmi Piepzna-Samarasinha : on trouve ici aussi des guides et exemples concernant la sécurité des lieux communautaires, des façons de gérer la sécurité provenant de travailleurs du sexe, des façons d’aider les personnes suicidaires, des méthodes de justice transformatrice dans les mouvements, etc.

Et évidemment, vous trouverez davantage de réponses et autres outils dans les sources suivantes que nous avons utilisées pour ce dossier.

Livres directement consultables sur Internet :

Justice restauratrice dans la police (criminologie /sociologie) :

Livres de référence (criminologie / sociologie) :

  • Handbook of restorative justice, Gerry Johnstone, Daniel W. Van Ness, 2011

  • Stories of transformative justice, Ruth Morris, 2000

Articles

Documentaire


1Violence et justice restaurative à l’école, Max Tchung-ming et Eric Verdier, 2021

2https://www.reseau-canope.fr/climatscolaire/fileadmin/user_upload/outilspdf/guide_justice_scolaire.pdf

3Self-determination theory, Deci et Ryan, 2017

Viciss Hackso Écrit par :

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8 Comments

  1. Marsouin
    27 février 2021
    Reply

    Bonjour, je vous remercie pour cette excellente série d’articles.
    Il me semble qu’effectivement la JT/JR possède un grand potentiel mais outre les points faibles notés dans ce dernier article, elles me semblent avoir quatre faiblesses.

    – Déjà, de nombreuses violences sont commises parce que l’agresseur se sentait pleinement justifié à les faire. Dans ce cas là la JT/JR demanderait la déconstruction des croyances de l’individu, ce qui est long et incertain.

    – A l’inverse, certains délits ne peuvent faire l’objet d’une telle démarche car l’agresseur possèdent de bonnes raisons de l’avoir fait, par exemple dans le cas d’un SDF qui vole pour survivre.

    – Certaines violences ont également le problème d’avoir de très larges cibles, comme par exemple des tweets racistes ou homophobes. Dans ce cas-là, comment seront représentés les victimes ? Et comment s’assurer que la réparation/restauration/transformation conviennent à tout le monde ?

    – Enfin ils me semblent que certains crimes sont tellement grands qu’ils ne peuvent faire l’objet d’une démarche réparatrice. Par exemple un Nazi qui en viendrait à profondément regretter ses crimes ne pourra jamais faire quoi que ce soit qui pousserait les victimes à lui pardonner complètement, au mieux elles voudraient certes qu’il soit bien traité mais qu’il aille néanmoins en prison pour le restant de ces jours

    Brefs, outre la dérive néolibérale (qui peut absolument tout toucher, sauf peut-être si c’est explicitement anticapitaliste), il me semble qu’il y a des faiblesses et des cas-limites qui demande davantage de recherches et de réflexion.

  2. Camille
    4 mars 2021
    Reply

    Bonjour,
    Merci pour tout ce dossier fort intéressant !

    Je viens de découvrir ce site: http://www.justicerestaurative.org/ Est-ce que vous l’avez « épluché » dans vos recherches et si oui avez-vous un avis dessus ? (si non, je prendrai le temps de regarder plus en détails de mon côté :D)

  3. Pitou R
    4 mars 2021
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    Merci beaucoup pour cette série d’articles, et surtout pour cette conclusion qui, ça se sent, vient du fond du cerveau, du coeur et des tripes !
    Le commentaire de Marsouin complète bien ce texte.
    Je trouve intéressant que l’école se soit emparée du concept de la justice réparatrice, étant personnellement touchée par la thématique du harcèlement scolaire, ayant été à la fois victime, spectatrice, et actrice de ce type de comportement (vengeance compensatrice à la maison sur mon petit frère). J’ai déjà regardé des émissions à ce sujet qui évoquaient le travail important qui doit être fait sur les offenseurs, mais une thématique qui faisait polémique dans les réactions portait sur la responsabilisation des victimes. En effet, il semble souvent que des changements d’attitudes de la part des victimes pour démontrer plus de confiance en soi et d’assurance (y compris une assurance factice) peuvent faire cesser le harcèlement. Le soucis c’est que présenter les choses ainsi induit parfois la fausse conclusion que la personne harcelée, en n’adoptant pas ce comportement, pourtant reconnu pour ces effets, avait une part de responsabilité dans ses malheurs. D’un autre côté, il paraît cohérent de conseiller des personnes pour les aider à ne plus subir de harcèlement. Je comprends maintenant que ces polémiques sont le résultat d’une justice réparatrice seulement partiellement maîtrisé par les commentateurs, qui voient la prise d’assurance des victimes comme un comportement qui n’a pas été (et donc aurait du être) adopté plutôt que l’objectif d’un travail sur soi qui s’inscrit sur du long terme .
    On ne peut pas singer la confiance en soi, et prétendre que faire illusion finit par donner réellement cette confiance, c’est de la méthode coué ! Une attitude plus affirmée peut aider à stimuler un processus, mais jamais être le seul moteur. (je ne m’appuie ici que sur un empirisme sauvage, je n’ai pas d’études qui étayent ces affirmations)
    Bref, le milieu scolaire est à mon avis un terrain idéal où la justice réparatrice mériterait une plus grande place, et pourrait même constituer une prévention en amont de la délinquance extra-scolaire et des crimes à l’âge adulte, car la notion de responsabilité et de respect de l’autre sont au cœur de la JR et leur absence fait partie des facteurs qui génèrent les comportements problématiques pour la communauté. C’est aussi le lieu le plus « casse-gueule » pour ce type d’expérimentation car, comme tu l’as montré avec les récupérations dévoyées, c’est prendre le risque de faire intégrer à des gens cette JR qui n’en est pas tout à fait, et donc de les fermer à la JR pleinement appliquée.

  4. Anonyme
    7 août 2021
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    Bonjour, une simple question :
    Y aura-t-il à l’avenir une version PDF de ce dossier [JR] ?
    Merci pour votre travail !

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