[JR6] La justice transformatrice en action : abus sexuels à Hollow water

♦ Cet article ne contient pas de descriptifs d’abus sexuels ni de descriptifs de situations d’abus ou de violence, et se concentre uniquement sur le processus de justice qui a été réalisé.

Il est une synthèse/analyse de ce documentaire ci-dessous, et toutes les citations dans l’article sont tirées de celui-ci  ; il était librement consultable ici : Hollow water, un documentaire de Bonnie Dickie, 2000 https://www.nfb.ca/film/hollow_water/  (cependant à l’heure où j’écris, leur site plante, j’espère que cela se rétablira). On peut en voir un extrait ici :

Cet article est la suite de :

L’image d’entête est une capture d’écran du documentaire lors d’un cercle de justice réparatrice,  que j’ai juste vectorisé/mis quelques filtres afin qu’elle soit plus adaptée au format « entête ».

La communauté d’Hollow water au moment du documentaire

Voici un processus de JR et de JT (Justice Restauratrice / Justice Transformatrice) à « demi » institutionnalisé, qui vise et amène à une transformation communautaire : au Canada, dans une communauté Ojibway à Hollow Water d’environ 450 personnes (une réserve amérindienne), des membres de celle-ci ont commencé à vouloir mettre fin à un cycle de violence qui paraissait sans fin : dans un contexte marqué par les drogues et l’alcoolisme, la violence et les abus sexuels étaient partout, même si personne ne parlait ouvertement de l’aspect sexuel. Certains se sont d’abord eux-mêmes soignés à l’extérieur de la communauté (contre l’alcoolisme notamment), ont pris conscience des problèmes ayant lieu à l’intérieur de celle-ci , et ont voulu faire quelque chose.

Dans une optique d’aide aux victimes et de sensibilisation sociale (notamment via des ateliers dans les écoles), ils ont d’abord interrogé les enfants : le constat était cauchemardesque. Lors d’un atelier, il y a eu 60 divulgations d’abus sexuel. Les 2/3 de la communauté avaient subi des abus sexuels par des membres de leur famille, et il y avait une loi du silence intense qui cachait cela. La justice de Manitoba semblait ne pas réussir à arrêter ce cercle vicieux de violence ; la prison semblait n’avoir aucun effet selon les habitants :

« On ne voit pas ça comme une punition [la prison], car ils vont dedans et rien ne s’y passe, ils deviennent juste de plus en plus en colère puis ils reviennent dans la communauté et font la même chose encore, donc le cycle continue »

Ils ont donc commencé à s’occuper aussi des offenseurs :

« On ne pouvait pas travailler juste avec les victimes, parce que les offenseurs étaient le cœur du problème. Et travailler seul avec les victimes, comme c’est fait dans la société, et ne pas travailler avec les offenseurs, ce n’est que régler la moitié du problème. Cela nous a aidé d’avoir une vision globale, de ne pas se centrer uniquement sur les individus, mais aussi de travailler avec les familles des deux »

De plus,

« Tout le monde vit dans la communauté, il n’y a pas moyen de mettre l’offenseur dehors, on a à vivre avec »

Mais pour vivre avec eux, ils ne doivent plus offenser. Et pour cela un point fondamental est tout d’abord que l’offenseur admette sa culpabilité. Puis il travaille à comprendre en quoi ces actes ont été destructeurs, pourquoi il ne les a pas perçus comme tels à ce moment-là ; il travaille également sur les abus qu’il a lui-même subis. Enfin, il apprend des modèles de comportement pacifique, et comment agir de façon réparatrice.

Une facilitatrice qui a mis en œuvre le programme de justice restauratrice / transformative

Suivant leurs traditions, ils ont remis en place des cercles de paix qui avaient été comme censuré par l’omniprésence du pouvoir de domination des blancs qui s’exerçait au travail, à l’école, à l’église, dans le gouvernement.

Dans ces cercles, il s’agit de parler, d’échanger en vue de résoudre un conflit, un problème entre individus, mais cet échange est considéré dans une perspective holistique (touchant toute la collectivité, autrement dit, c’est également à la communauté d’aider à le résoudre). Ces cercles sont parfois ritualisés selon leurs traditions et peuvent se faire entre offenseurs, entre la communauté et l’offenseur ; d’autres peuvent être extrêmement larges et inclure des acteurs de la justice. Certains sont exactement comme ceux vus en justice réparatrice, d’autres ont un versant davantage psychologique et ressemblent à des groupes de parole thérapeutique entre personnes ayant les mêmes problèmes ou ayant commis les mêmes actes ; d’autres encore ont un angle plus éducatif et permettent d’apprendre aux offenseurs ce qui leur manque pour établir des relations sociales qui ne soient pas offensantes et qui soient davantage respectueuses.

Dans ces cercles, les facilitateurs racontent que les offenseurs sont issus de familles parfois si dysfonctionnelles qu’ils ne savent même pas comment être fonctionnels ; ainsi ils peuvent aussi inclure des anciens qui leur apprennent comment dans leur culture on réglait les conflits, ce qu’est le respect du vivant en général, comment aborder la vie d’une façon plus holistique (et donc est forcément transmis une logique systémique, ainsi que des notions d’interdépendance, etc. )

Par exemple, le couple Kennedy, parent de 5 enfants, a été accusé pour maltraitance et abus sexuels. Ils sont arrêtés par la justice traditionnelle suite au courage de deux de leurs filles ayant dénoncé leurs abus sexuels à la police.Celle-ci déniaient totalement la culpabilité des parents.

« Je suis tombé dans un système de déni, je me disais que les charges n’étaient pas vraies et je me mentais à moi-même en me disant que ce n’était pas vrai […] j’ai cherché un moyen de sortir de là et de dire la vérité, mais plus j’y pensais, plus les mensonges venaient. »

La mère est également dans le déni :

« Je comprends pourquoi mes enfants ont porté ces charges contre moi, mais c’était très dur de croire les charges sur mon mari »

Le couple Kennedy qui a suivi le processus de justice restauratif /transformative

La communauté a donc négocié avec les tribunaux afin qu’ils n’enferment pas tout de suite les Kennedy et laissent la communauté travailler avec eux, afin qu’en premier lieu ils avouent leur culpabilité, et qu’ensuite ils travaillent pour que, psychologiquement parlant, ils soient fermement résolus à ne plus jamais faire ça à quiconque. Les enfants ont, eux, été placés dans des foyers sécurisants hors de la communauté. La justice traditionnelle a accepté cette proposition de la communauté, leur donnant deux années de probation, et si cela ne marchait pas, alors ce serait les tribunaux habituels qui s’en chargeraient.

C’en est suivi ce qu’appellent à présent les partisans de la justice transformatrice un parcours de « prise de responsabilité »6 à travers différents cercles et travail de réflexion, sur le fait que celles et ceux qui ont porté préjudice avouent leurs actes et se sentent responsables de ceux-ci, afin de ne plus jamais se comporter ainsi.

La mère est amenée à rejoindre le cercle des offenseurs, composé uniquement d’hommes. C’est un premier choc « positif » :

« Je me suis sentie vraiment honteuse la première fois que je suis allée là-bas, parce qu’il y avait tous ces hommes assis là et j’étais la seule femme. Au début, ils ne voulaient pas de moi, car ils ne voulaient pas de femmes. Et j’ai dit « bon j’ai besoin d’aller à un endroit ou je peux parler à propos des charges »

Progressivement, dans ce groupe, elle arrive à évoquer que son frère était aussi un offenseur sexuel, que cela la rendait folle parfois. Elle prend conscience de son déni quant aux abus sexuels :

« Je n’ai pas réalisé que c’était un abus sexuel ce que j’étais en train de faire à mon enfant, parce que ça se passait dans la communauté (…) c’était comme un jeu, car tout le monde le faisait dans la communauté »

Le père commence à lever le déni également dans ce groupe d’offenseur :

« Ce qui a changé mon déni était le groupe des hommes, ils m’ont mis dedans, j’étais assis avec d’autres offenseurs et c’est le jour où j’ai compris que je n’étais pas seul ».

L’arbre généalogique en question ; chaque trait sous les cases ou cercles correspondant à une personne représente soit un abus sexuel (subi et/ou commis) , une agression(subi et/ou commis), une tentative de suicide ou un suicide.

Ils apprennent alors à comprendre pourquoi l’offense en est une, pourquoi ils ont agi ainsi, ils étudient le cycle de la violence dans leur propre famille. À travers ces cercles, ils font l’exercice de faire leur arbre généalogique et d’y noter tous les problèmes : les abus sexuels, les violences, les suicides (souvent la conséquence d’abus), les problèmes d’alcoolisme et/ou de drogues. Ils voient comment le cycle de la violence s’est répété de génération en génération, et dans le documentaire, montrant leurs propres méfaits, ils affirment que le cycle s’arrêtera là. Deux de leurs enfants ont été épargnés, ils n’en font pas une fierté car ils sont alors très conscients du mal fait aux autres, mais affirment cela comme une décision : le cycle de la violence qu’ils ont perpétué en partie s’arrêtera là.

Ce parcours de responsabilisation a pris les deux années de probation, sous l’œil très vigilant de toute la communauté, parfois ils ont pu voir certains de leurs enfants, de façon encadrée dans des cercles de paix.

À la fin des deux ans de probation, un immense cercle (qualifiable de détermination de la peine) a ensuite été tenu pendant 12 h d’affilée, avec 250 personnes de la communauté et les acteurs de la justice habituelle. Le couple n’était alors plus dans le déni, et il a été déterminé ce qu’il fallait faire. Il a été décidé que la communauté continuerait alors son travail avec le couple afin de les réintégrer progressivement. Les enfants ont pu revenir dans la communauté, mais toujours dans des foyers hors de chez leurs parents, avec de temps en temps des cercles ou des sorties extrêmement encadrées par la communauté qui veille.

Ce processus de responsabilisation est le cœur de la justice transformatrice, et elle est transformatrice parce qu’il s’agit souvent de réparer, reconstruire des modes de comportements liés à des problèmes beaucoup plus vastes que l’individu ou que la communauté, car liés à la société. Par exemple, un facilitateur de cercle, anciennement offenseur et également victime, s’est responsabilisé notamment lorsqu’il a reçu une formation qui l’a sensibilisé sur le fait que les femmes étaient des êtres humains, soit une somme de connaissances qu’il avoue ne pas avoir eus auparavant. Il l’explique avec une profonde honte là aussi, mais il lui a fallu longtemps apprendre qu’elles avaient des sentiments, qu’elles pouvaient être blessées, qu’elle n’étaient pas des objets sexuels à disposition des hommes .

Stas Schmiedt, activiste conduisant de nombreux cercles aux États-Unis (notamment sur des campus universitaires, autour de la question des agressions sexuelles) explique (dans la vidéo ci-dessous) que les offenseurs ont comme des lacunes dans leur imagination ; face à certaines situations, ils n’arrivent pas à imaginer d’autres façons d’agir que celles offensantes, ils ne sont pas capables de voir des voies où ils auraient pu faire les choses autrement : c’est pour cela que le processus de responsabilisation a un aspect pédagogique qui revient sur des apprentissages socio-émotionnels qui n’ont pas été faits, comme avec cet homme qui n’arrivait pas à se représenter les femmes comme étant des êtres humains. Stas explique que les processus peuvent être assez similaires à ceux qu’iel conduit avec des survivants, car les offenseurs sont souvent d’anciennes victimes ; donc cela passe par des formes thérapeutiques, notamment à travers la parole dans le groupe mais aussi par la résolution de causes qui les affectent (l’alcoolisme, l’addiction, la pauvreté…).

Dans une table ronde avec Mariame Kaba et Lea Roth « Transforming Harm: Experiments in Accountability » : 

Ce modèle de justice réparatrice/transformative a pour résultat que plus de 90 % des offenseurs avouent, prennent conscience profondément de la responsabilité de leurs actes, ce qui est un résultat exceptionnel11.

Ce processus de responsabilisation auprès des offenseurs est peut-être ce qui distingue le plus la JR de la JT : cela peut prendre plusieurs années avant qu’il soit estimé terminé. Sa fin est promulguée quand la personne a vraiment compris que l’offense en était une, qu’elle en était responsable, et ainsi quand elle a la volonté de ne plus la commettre ; et que pour ne plus la commettre, il y a eu un travail concret sur les problèmes sous-jacents qui ont participé à les faire commettre des offenses ou abus.

La prochaine fois, nous parlerons en détail – ce sera presque de l’ordre du tuto – de ce processus de responsabilisation fait avec les offenseurs.

La suite : le processus de responsabilisation


6« Accountability » souvent nommé « Community Accountability » « La responsabilité communautaire est un processus dans lequel une communauté – un groupe d’amis, une famille, une église, un lieu de travail, un complexe d’appartements, un quartier, etc. – travaille ensemble pour faire les choses suivantes : s‘engager au développement continu de tous les membres de la communauté, et de la communauté elle-même, pour transformer les conditions politiques qui renforcent l’oppression et la violence ; fournir sécurité et soutien aux membres de la communauté qui sont violemment ciblés dans le respect de leur autodétermination ; créer et affirmer des valeurs et des pratiques qui résistent aux abus et à l’oppression et encouragent la sécurité, le soutien et la responsabilité ; développer des stratégies durables pour lutter contre le comportement abusif des membres de la communauté, en créant un processus leur permettant de rendre compte de leurs actions et de pouvoir transformer leur comportement » (Incite ! 2012 ; et sur le site Transform Harm : https://transformharm.org/community-accountability/

11Cité dans Hollow water, un documentaire de Bonnie Dickie, 2000 https://www.nfb.ca/film/hollow_water/

Viciss Hackso Écrit par :

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