Décryptage de la vidéo de Zemmour

Il est rare que nous commentions les actualités, tout du moins à chaud, plus rare encore quand il s’agit de politique. Pourquoi diantre une telle entorse à la règle ?

Nous avons aussi commenté la vidéo en live, voici le replay :

La réponse est assez simple : je suis tombée sur cette vidéo via les réseaux sociaux peu après sa publication, à mesure que je la regardais, je ne pouvais m’empêcher de faire des arrêts sur image, d’analyser son discours en écho avec nos intérêts du moment (soit les études sur l’autoritarisme), y décelant des leviers rhétoriques multiples (notamment via le montage, les images utilisées). Sans m’en rendre compte, je m’étais mise à prendre note, jusqu’au moment où je m’inclina à accepter pleinement cet étrange élan : autant publier cette rapide analyse.

Cette analyse n’a donc pas d’autres prétentions que de proposer un décryptage sous l’angle de nos précédents travaux, soit à travers la rhétorique de l’image, des leviers de persuasion (et de manipulation) de la communication publicitaire et politique, et du champ d’études de l’autoritarisme.
Je suis bien consciente que le simple fait de proposer une telle démarche peut déjà être sujet à critique : ne faudrait-il pas au contraire demeurer indifférent à ce genre de contenu, ne devrions-nous pas feindre la non-existence de ce personnage déjà tant médiatisé, taire son nom ?
C’est une posture que je comprends tout à fait, et nous pouvons nous-mêmes avoir cette préférence par rapport à certains discours ou personnalités aux propos autoritaires. Cependant, je ne suis pas sûre que ce soit une posture qui vaille en permanence, surtout quand ladite figure occupe déjà tant de place. Ce n’est d’ailleurs pas tant Zemmour qui est ici source d’intérêt selon nous, mais ce qu’il représente et l’onde de choc qu’il engendre dans le paysage politico-médiatique (se faisant l’un des vaisseaux d’un glissement autoritaire qui entraîne toute la droite et fixe les thèmes d’une campagne présidentielle à peine démarrée). Zemmour lui-même n’est pas grand-chose, entendez par là qu’il n’est pas une grande figure charismatique, grand intellectuel aux connaissances historiques aiguisés, tel qu’il s’affiche. Zemmour n’aurait pas été, nous aurions eu un autre à la place, et nous en aurons d’autres encore dans le futur. Mais pour le moment, c’est lui qui représente la position que l’on peut associer sans peine à l’autoritarisme de droite (si je m’en réfère aux travaux d’Altemeyer) et au fascisme (nous utilisons ce terme selon la définition d’Adorno et de ses collègues dans leurs travaux de 1950).
Cette vidéo a pour particularité qu’elle coche en quelque sorte le bingo des discours autoritaires, d’où là notre intérêt pour celle-ci.

Ce décryptage n’est donc pas un débunkage, je laisse cela à d’autres qui le feront bien mieux que moi. Ce qui m’intéresse ici ce sont les différents leviers rhétoriques (du discours, de l’image), les grands traits propres au discours autoritaire (le fond idéologique par la forme), les procédés consistant à générer certains affects et motivations (sentiment de menace, levier de réactance…), etc.


Découpage de la vidéo


Cette vidéo d’une dizaine de minutes peut être découpée en 5 moments:

  • Première minute (jusqu’à 00 :54) : la minute de la peur, le présent c’est le chaos.
    Cette première minute fixe l’affect principal du discours de Zemmour, la peur, le sentiment de menace. Ce moment consiste à préparer ce qui suit : la nostalgie du passé.
  • À partir de 00 :54 jusqu’à 2 :12 : la minute nostalgie, le passé, c’était mieux avant. Après l’oppression du premier moment, nous voici dans ce qui ressemble à  un refuge où l’on peut souffler un peu dans la chaleur d’un foyer perdu. Zemmour va là effectuer une longue énumération (plutôt accumulation) en citant plusieurs figures populaires. Ce moment ne consiste pas à nous sortir des affects négatifs du premier moment, bien au contraire c’est pour mieux nous y faire revenir en activant cette fois le levier de la perte.
  • de 2 :12 à 3 :10 : la minute du consensus de la perte. Après le contraste entre le présent chaotique et le passé fantasmé, voilà le moment d’activer pleinement le levier de la perte, de la « dépossession » (comme annoncé plus tôt), et d’en faire une sorte d’évidence, de constat partagé par tous les Français. Et si cette évidence peine à faire son chemin dans les esprits de certains, ce n’est pas parce qu’il s’agit d’un faux consensus, d’une fausse évidence, mais plutôt parce que des adversaires font tout pour censurer et empêcher la vérité d’émerger, à coup de culpabilisation de celles et ceux qui oseraient être en accord avec ces « faits ». Mais qui exerce une telle pression ? Qui sont ces fautifs, ces obstacles à l’émergence de la vérité ? C’est le 4e moment, sans doute central dans cette vidéo, celui des fautifs, des coupables (boucs émissaires).
  • De 3 :10 à 5 :42 : les fautifs, les bouc émissaires. Séquence qui va un peu dans tous les sens, et pour cause les fautifs sont nombreux, à tous les niveaux (pour faire simple : toute personne en désaccord avec la ligne idéologique de l’extrême droite), à commencer par les élites politiques et médiatiques, ainsi que les étrangers et les minorités. Durant ce moment, on a un semblant de propositions, mais elles sont très floues et si générales qu’on ne peut même pas les qualifier de véritables propositions. Si Zemmour ne développe pas, c’est parce que ces propositions ne servent qu’à étendre une fois de plus la longue liste des coupables.
  • De 5 :42 à la fin : la venue du sauveur, du prophète. C’est le moment storytelling de Zemmour qui se présente comme lanceur d’alerte et prophète, comme philosophe roi qui sous la contrainte de l’absence d’un véritable leader se voit obligé d’incarner ce leadership qu’il attendait tant mais qui n’est jamais venu, contraint par le sens du devoir : celui de sauver « surtout la France » .

Scénographie, mise en scène, cadrage


Attardons-nous sur le décor, la mise en scène.

Zemmour apparaît dès le départ tête baissée, plongé sur ses fiches, micro bien mis en valeur, avec une bibliothèque en arrière-plan.

Dès que la vidéo a été publiée, la référence historique était déjà bien mise en évidence par de nombreux commentateurs (voir par exemple l’analyse de Clément Viktorovitch, toujours aussi passionnant à écouter : https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/entre-les-lignes/eric-zemmour-les-ressorts-emotionnels-de-sa-video-de-candidature-analyses_4846243.html )
Zemmour est mis en scène comme l’appel du 18 juin de De Gaulle.

Par ce lien, il tente d’associer plusieurs choses à sa propre candidature :

  • La stature présidentielle (et mythologique) de De Gaulle
  • La circonstance, soit l’occupation, le discours de De Gaulle étant un appel à la résistance contre l’occupant, c’est-à-dire les Nazis et ceux qui collaborent. Par analogie, on pourrait se demander quel serait l’occupant pointé du doigt par Zemmour, l’ennemi auquel résister, quel serait la menace ? La réponse, on l’obtiendra plus tard, aux antipodes de la référence initiale (on pourra d’ailleurs parler de renversement complet).

Au fil de la vidéo, on passera d’un cadrage serré sur Zemmour, à un cadrage de plus en plus large laissant entrevoir davantage le décor : une bibliothèque.

C’est une mise en scène classique des hommes de pouvoir, mettant ici l’accent sur la culture, propre au storytelling de Zemmour qui veut se présenter comme un intellectuel. De plus, ce type de bibliothèque n’est pas sans rappeler un décor particulier qui peut nous être familier et qu’on retrouve dans les portraits officiels de plusieurs anciens présidents français.

Dernier élément particulier dans le décor, plus subtil et pourtant bien mis en valeur par la construction de l’image : une carte représentant la Vierge Marie, placé pile au centre de l’axe horizontal, surplombant Zemmour.

Quand je vous dis que la représentation de la vierge Marie est pile au centre de l’axe horizontal.

La vidéo comporte d’ailleurs d’autres références au christianisme via le symbole des églises, menacées par la destruction, l’héritage chrétien menacé de s’effondrer littéralement :

Le passé
Le présent

Terminons par le choix de sa tenue : costume sobre, noir, cravate noire (voire bleu marine, difficile de savoir si c’est la teinte du costume ou l’éclairage qui donne cet effet). C’est un costume d’enterrement, et avec la musique de Beethoven (que l’on va évoquer ensuite), c’est bien une marche funèbre qu’on nous présente. Qui est mort ? La France, celle du passé. Tout l’enjeu de sa candidature tient en ce projet mystique : sa résurrection !

Résumons:

  • Référence à de Gaulle, à l’appel à la résistance contre l’occupant (ce qui dénote une période de siège, de guerre, de menace, dont le seul recours est la prise des armes et l’obéissance à un chef)
  • Éléments propres au storytelling de Zemmour : la bibliothèque, la culture, l’héritage du passé.
  • Iconographie de la vierge marie qui surplombe tout le reste : tradition chrétienne, discrète, mais bien présente.
  • Mise en scène funèbre

La scénographie est ainsi cohérente avec le discours et deux grandes valeurs idéologiques autoritaires : tradition et autorité.


La musique, pas très made in France


Choix particulier : il n’y a qu’une seule musique durant les quasi 10 minutes de la vidéo, un classique de Beethoven, sa symphonie N7, op.92 II Allegretto :

C’est une symphonie bien connue, que vous avez probablement déjà entendue (tant elle a été utilisée au cinéma, à la télévision, dans des publicités => effet nostalgie et familiarité garantie, et ça tombe bien, c’est l’un des grands leviers de la vidéo).

Cette musique pose une certaine « gravité », donne une impression de sérieux, de tradition, et n’est pas sans rappeler une marche funèbre comme le rappelle avec pertinence Clément Viktorovitch:

«  un passage répétitif, au tempo lent, sur un mode mineur, c’est-à-dire, précisément, les caractéristiques musicales d’une marche funèbre. Bref, le message est clair : la France est menacée de mort. » ( https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/entre-les-lignes/eric-zemmour-les-ressorts-emotionnels-de-sa-video-de-candidature-analyses_4846243.html )

Notons que Zemmour et son équipe font le choix d’un compositeur allemand. Curieux de prime abord tant ils veulent exacerber la nostalgie française. Toutefois, sans pouvoir vérifier si cela est volontaire, il est intéressant de noter que la période de composition de ladite symphonie correspond aux campagnes napoléoniennes, ce qui paraît tout de suite plus approprié aux thématiques de Zemmour (non sans contradiction avec le fait que la composition correspond à un contexte d’un patriotisme allemand contre Napoléon… oups).

Autre référence : le film « Le discours d’un roi », mettant en scène le discours de l’entrée en guerre de l’Angleterre contre l’Allemagne Nazi (encore et toujours ce renversement consistant à faire une comparaison contradictoire entre la résistance contre le fascisme, et la défense d’une idéologie aux contours fascistes) :

Attention tout de même à l’usage d’une musique si exploitée dans la culture populaire, on aura vite fait de faire d’autres liens non souhaités par l’orateur, du genre : un grand méchant de comics qui veut s’arroger tous les pouvoirs, en détruisant tous les systèmes défensifs de pauvres humains qu’il veut asservir : https://www.youtube.com/watch?v=LplGEpkgbGM

 


Premier moment : La France a peur !


Entre la mise en scène et la musique, la tonalité de gravité est déjà bien présente, mais tout va prendre de l’ampleur dès ses premiers mots : « Depuis des années, un même sentiment vous étreint, vous oppresse, vous hante, un sentiment étrange et pénétrant de dépossession. »

Joie !

Très vite, on peut voir un nouveau levier qui sera utilisé tout du long : dire sans dire, grâce aux images venant illustrer des propos aux contours flous.
Par exemple, quand il dit « vous marchez dans les rues de votre ville, et vous ne les reconnaissez pas », à quoi fait-il allusion ?

  • Au trafic :

  • A l’islam (quand il évoque le fait se sentir étranger face aux pubs, aux séries, fictions et autres) :

  • On se sentirait étranger devant un« au match de football ». Pour illustrer tout cela, cette image :

L’image du footballeur, genou à terre, avec le point levé correspond à un geste de solidarité pour dénoncer le racisme, geste que Zemmour avait déjà condamné dans de précédentes interventions (d’ailleurs Zemmour est souvent revenu sur le foot reprenant les mêmes obsessions ethnocentriques de Jean-Marie Le Pen en son temps : )

Cette illustration du foot est un exemple supplémentaire des différents niveaux de lecture de la vidéo : ce n’est pas seulement le foot actuel qu’il déplore, mais aussi les luttes contre le racisme.

• « Vous prenez des métros et vous prenez des trains […] et vous avez l’impression de ne plus être dans le pays que vous connaissez». On ne dit pas pourquoi ? Mais les images le montrent :

Les personnes non-blanches sont clairement visées.

• Tensions, conflits contre les autorités :

Tout l’intérêt d’avoir recours à ces images consiste non pas à illustrer des faits, des arguments, mais à susciter des émotions de peur, à instaurer une ambiance anxiogène. Il ne cherche pas à démontrer, mais à orienter notre attention, à encoder en nous des exemples négatifs, des images anxiogènes, qui lui permettront d’appuyer ses futurs propos :

On est pleinement ici sur le levier du « syndrome du grand méchant monde » qu’on avait développé ici :

Le fait de démultiplier des illustrations de ce type (violence, chaos, menace…) va augmenter en nous la disponibilité de représentations négatives, ce qui nous mènera à considérer la probabilité d’une telle menace plus forte qu’elle ne l’est, uniquement parce que nous avons plus de représentations disponibles en mémoire : c’est l’heuristique de disponibilité. Ainsi, son constat d’insécurité pourra nous paraître plus convaincant car nous aurons davantage d’images en tête venant confirmer ses propos (sans toujours avoir conscience que ces images nous ont été insérées par l’intéressé lui-même, précisément pour susciter son adhésion).

Ce moment anxiogène consiste aussi à cadrer son propos, ce qui lui permettra de dérouler sa longue complainte puis de pouvoir proposer son remède : un retour vers un passé fantasmé. Là-dessus, le sentiment de menace déclenche en nous un besoin vers ce qui est familier.
En terme de motivation, cela ne sera pas sans conséquence. Les psychologues ont pu constater que lorsqu’on a présent à l’esprit des représentations de menaces (menace terroriste par exemple), on sera enclin à ressentir un plus grand besoin d’ordre, à être plus sévère en matière de justice, à adhérer davantage à des attitudes autoritaires tel que l’extra-punitivité (punir plus que de raison, voir par exemple Fisher & coll., 2007).

Avec un tel sentiment de menace, on pourra aussi ressentir un besoin de trouver refuge vers ce qui sera familier (autre levier). Sur la relation entre le sentiment de menace et les besoins/motivations que cela peut susciter sous l’angle des glissements autoritaires, on en parle ici :

Plus globalement, ce moment consiste à introduire dans l’esprit de l’auditoire une préoccupation pour la sécurité, et ce dès le début (=amorçage cognitif), préoccupation qui va permettre à Zemmour de poursuivre et justifier ses attitudes idéologiques autoritaires.

Enfin, notons le rythme du montage, le défilement des images (sur-cuté pour les illustrations, en contraste avec les plans de Zemmour, posés et plus long). Ce rythme des images a pour effet de renforcer notre attention, surtout si les images ont une valence émotionnelle forte (ici anxiogène), mais plus encore ces images via ce rythme seront davantage encodées dans notre mémoire (très utilisé dans la publicité, on en parle dans la France a peur ).

Plusieurs leviers psychologiques apparaissent donc durant ce premier moment:

  • Amorçage cognitif pour enclencher des préoccupations sur la sécurité.
  • Répétition d’images anxiogènes (heuristique de disponibilité
  • « Syndrome du grand méchant monde).
  • Rythme des images pour les encoder davantage dans la mémoire.
  • Enclencher un sentiment de menace pour activer des motivations à l’ordre et à la fermeture.
  • Dire sans dire, les images permettant d’orienter ce que connote le discours sans qu’on puisse accuser Zemmour de préjugés ethnocentriques (on peut tout de même le dire hein, mais lui ne manquera sans doute pas de s’en défendre en se référant à sa parole et non aux images. Pratique !).

Tout cela pour conclure ce premier moment par : « et vous avez l’impression de ne plus être dans le pays que vous connaissez ». Remarquons l’usage du « vous », qu’il utilise abondamment afin de suggérer que ses propos sont conformes au sentiment de la majorité des Français. Ce n’est pas lui qui constate, c’est « vous », et si vous ne faites pas le même constat, c’est que vous êtes aveugles, ou que vous êtes oppressés par les « bien-pensants », pire que vous êtes complice (on verra tout cela dans le troisième moment).


Deuxième moment : c’était mieux avant !


Cette première minute anxiogène prend tout son sens par contraste avec la suite des propos, mettant en avant cette fois le passé :
« vous vous souvenez du pays que vous avez connu dans votre enfance […] ».

Nous voilà plongés dans l’imaginaire rassurant de notre enfance, retour au foyer, sous la protection des parents. Pour la majorité des gens, rappeler l’enfance active généralement un sentiment nostalgique qui sera ici davantage perçu comme positif par effet de contraste avec la séquence anxiogène précédente. C’est le but : si je veux vous ramener vers un passé réconfortant, activer en vous de bons souvenirs afin de susciter un désir fort de revenir à cette ambiance si douce et familière, rien de mieux que de commencer par vous faire fuir un présent menaçant.

Zemmour en appelle d’abord à nos souvenirs personnels (vous, vos parents, votre famille), puis en invoque une mémoire collective plus large avec des figures historiques, tel que: Jeanne D’arc, Louis XIV, Napoléon, De Gaulle…

Bon je ne vais pas vous faire toute la liste, d’ailleurs il serait intéressant de noter les absents ; les femmes sont les grandes absentes de cette liste (hormis des actrices, et surtout Jeanne D’arc, je ne peux que vous inviter, si vous le pouvez, à visionner ce numéro d’Arrêt sur Images : https://www.arretsurimages.net/emissions/arret-sur-images/jeanne-darc-napoleon-lhistorien-ne-peut-pas-cautionner-le-roman-national ).

On a aussi des monuments et des symboles, à commencer par Notre Dame et ses clochers. Là encore, accent sur la tradition chrétienne. Puis on continue sur d’autres figures, dans le domaine de la science, du cinéma, musique, etc. (à noter tout de même quelques références qui dénotent avec le reste, comme les barricades ou Jean Moulin, concernant cette dernière figure c’est quand même un comble quand on connaît le discours plus que conciliant de Zemmour par rapport à Vichy et Pétain).

Le principal levier est donc ici la nostalgie.

Toutes ces références, ces moments de gloire et de génie made in France (Non, un anglicisme !) prennent du temps dans la vidéo, plus que pour la première partie anxiogène, ce qui permet ainsi de bien renforcer cette facette disparue de la France, insérant l’idée d’un déclin à la Française, avec cette formule transitoire vers le 3ème moment: « ce pays que vous chérissez et qui est en train de disparaître ». Là est toute la finalité de ce passage : activer le sentiment de perte.

Notons que ce passage a suscité de vives critiques en raison de l’usage de certaines images, sans l’autorisation des intéressés (ce sera aussi le cas pour d’autres passages de la vidéo), avec des questions touchant le droit d’auteur. On peut se demander pourquoi Zemmour et son équipe (composée de professionnels en la matière) se sont autorisés une telle exploitation en connaissance de cause. Je ne peux m’empêcher de poser l’hypothèse que cela est calculé. En effet, Zemmour a tout à gagner à travers une polémique sur le droit d’auteur, car il pourra invoquer à la fois une tentative de censure sous des prétextes juridique sans importance, et pointer du doigt la contradiction gauchiste à invoquer un droit par ailleurs critiqué car capitaliste. Autrement dit, soit ça passe et il est gagnant, soit ça ne passe pas et il pourra ainsi s’en servir pour évoquer des contradictions ou des tentatives de censure de la part de ses adversaires.


Troisième moment : le consensus de la perte


Vous avez apprécié ce moment nostalgique, vous auriez aimé y rester davantage ? Zut, tout cela, on vous le prend, vous êtes dépossédé : « vous avez la sensation de ne plus être chez vous […] c’est comme si votre pays vous avez quitté».

Le levier psychologique est ici évident : REACTANCE !

Pour en savoir plus sur la réactance, on en parle ici :

Mais il n’exploite pas ce seul levier, il veut aller plus loin : ce sentiment de perte, tout le monde le  ressentirait, le problème c’est que tout est fait pour vous empêcher d’en parler (encore un levier de la réactance). Il cherche ainsi à créer une sorte de sentiment commun, une réalité partagée par tous les Français autour de cette perte, cette dépossession, jouant à la fois la carte de l’anti-conformisme (ces idées et sentiments sont contraires à la doxa, et les puissants feront tout pour vous empêcher d’en parler) et du conformisme (mais au fond, tout le monde pense pareil, ce sont bien des idées et sentiments majoritaires). Ça me rappelle encore une technique publicitaire que l’on retrouve par exemple dans les publicités de voiture : soyez anti-conformiste en vous conformant à ce qu’on vous dit ( j’en parle notamment dans notre vidéo sur les publicités de voiture  ).

Pour cela, il va user d’une énumération mettant en scène des liens d’abord de proximité, puis de plus en plus éloignés, les personnages étant de dos afin que l’on puisse se projeter à travers eux :
« et puis vous l’avez dit à votre femme, à votre mari, à vos enfants, à votre père, à votre mère [famille], à vos amis, à vos collègues, à vos voisins [groupes sociaux proches, non familiaux]. Et puis vous l’avez dit à des inconnus, et vous avez compris que votre sentiment de dépossession était partagé par tous : la France n’était plus la France et tout le monde s’en était aperçu ».

Il n’y va pas de main morte, il ne parle pas là d’une partie de la population qui pourrait adhérer à ses constats, mais à tous les Français, comme si cela était une évidence pour tout le monde (c’est du bon sens voyons!). Ça ne l’est toujours pas pour vous ? C’est que vous avez sans doute encore honte, que vous ne voulez pas voir !

C’est un discours totalisant, qui répond notamment à une motivation que nous pourrions avoir quand nous nous sentons menacés, c’est-à-dire la recherche d’une réalité partagée, d’un consensus large. Les leaders autoritaires jouent sur ce plan car cela peut être séduisant pour les gens dès lors qu’ils sentent que leurs besoins pourraient être potentiellement frustrés : par cette voie, ce que Zemmour veut, ce n’est pas convaincre, mais soumettre (sur ces différents besoins, motivations de réalité partagé, de consensus, par rapport aux attitudes idéologies de droite, je ne peux que vous conseiller l’ouvrage de Jost qui synthétise ce type de recherche en psychologie politique : Left and Right, The Psychological Significance of a Political Distinction, 2021).

Note de viciss : cette frustration n’est pas forcément objectivement « grave » ni une atteinte aux besoins humains. Dans une école de commerce, un intervenant se lamentait auprès de Mélenchon de ne pas avoir trouvé un jambon beurre dans un quartier et seulement des sandwichs au poulet, et il s’est senti « menacé » par ce « manque ». La discussion en question : https://www.youtube.com/watch?v=Std_D2X9fk8&t=3s

Les leviers ici sont donc :

  • La réactance, avec l’idée de perte, visant à enclencher la motivation de récupérer ce qu’on nous aurait volé.
  • Mise en scène d’un faux consensus, d’une fausse évidence (conformisme).

A 3 :10, écran noir. Cela crée une cassure, on passe à une autre séquence, la séquence « bouc émissaire ».


Quatrième moment : des fautifs, des responsables, des boucs-émissaires


Qui dit attitudes idéologiques autoritaires, dit boucs émissaires. C’est le propre de l’ethnocentrisme et de l’agressivité autoritaire que de viser les exogroupes, c’est-à-dire tout groupe social qui ne correspondra pas à leurs critères (ici les critères de Zemmour et de celles et ceux qui sont sur la même ligne idéologique).

Ce moment est, me semble-t-il, le cœur de l’intervention de Zemmour, en cela qu’il donne des visages aux ennemis à combattre, et il se met en scène en pseudo-De Gaulle appelant à la résistance.

[je ne vais pas tout le temps suivre la chronologie de la vidéo, préférant là réunir les divers éléments selon plusieurs angles d’analyse]

Ce qu’il dit, et surtout ce qui il montre

Je vais donc faire la longue liste de ces « fautifs » qu’il pointe du doigt, celles et ceux qui sont responsables de tous les maux, du déclin de la France, ceux qui ont participé à vous « déposséder » (directement ou indirectement).

Notons déjà ce qu’il dit (sa parole, non les images) :

– Les puissants
– Les élites
– Les bien-pensants
– Les journalistes
– Les politiciens
– Les universitaires
– Les sociologues
– Les syndicalistes
– Les autorités religieuses
– Les technocrates
– Les juges européens, l’Europe tout court (comme chimère « qui ne sera jamais une nation »)
– Les migrants
– Les étrangers
– Les juges
– Les « pédagogistes et docteur Folamour des théories du genre et de l’islamo gauchisme » (en gros : les personnes LGBT+, et toutes les militants de gauche ou associés à gauche).

Ça fait déjà pas mal, on remarquera que c’est souvent bien flou, comme « les puissants », les « élites », « bien-pensants », etc. Et quand on prend tous ces groupes, ça fait quand même pas mal de monde.
Finalement, les questions qu’on pourrait se poser, c’est : qui reste-t-il ? Et qui range-t-on vraiment sous ces étiquettes ? Après tout, on pourrait situer Zemmour dans la catégorie « journaliste » voire« élites » médiatiques (en tant qu’essayiste occupant depuis plusieurs années pas mal de temps d’antenne et se présentant comme un intellectuel légitime). On devine sans mal qu’il ne se place pas dedans.

Notons des formules que je trouve extrêmement préoccupantes tant elles sont violentes et irresponsables quand il dit que ce sont « eux qui vous font du mal ». D’autant que je ne citais là que ses paroles, or ce sont bien encore les images qui traduisent son discours.

Que voit-on ? Plusieurs figures politiques, médiatiques ou universitaires comme Jacques Attali, Ursula von der Leyen, Aymeric Caron, Yann Barthès, Eric Dupond-Moretti, Bernard Heni-Lévy, Eric Fassin, Philippe Martinez.

Dans cette liste, notons plusieurs messages que cherche à faire passer Zemmour, comme avec Eric Fassin ciblé comme le sociologue coupable du déclin de la France. L’image en question vient d’une vidéo de France Culture que l’on peut retrouver ici :
https://www.franceculture.fr/societe/le-racisme-anti-blancs-existe-t-il

Dans cette vidéo, le sociologue explique pourquoi le racisme anti-blanc n’existe pas pour les sciences sociales. Cela a sans doute été de trop pour les oreilles de Zemmour, qui l’affiche comme bouc-émissaire, lui permettant d’ailleurs, par négation, d’affirmer implicitement que le racisme anti-blanc est une réalité (encore une fois dans la continuité de Jean-Marie Le Pen, cf. la vidéo de Eric Fassin justement).

Certaines de ces personnalités visées réagiront à cette accusation d’être responsable du déclin français, comme Aymeric Caron (présenté dans la vidéo sous l’étiquette «bien-pensante »).
Il réagit ici notamment : https://www.leparisien.fr/video/video-pour-moi-zemmour-est-un-fasciste-aymeric-caron-reagit-a-sa-presence-dans-le-clip-de-campagne-du-polemiste-30-11-2021-CXNTV7QL6FATFM3OIJXNLPHRYI.php ).

Cet exemple est intéressant en cela qu’on devine sans mal qu’il y a là une pique volontaire de Zemmour à son encontre, c’est un règlement de comptes suite à une humiliation publique où Aymeric Caron a voulu montrer ses méconnaissances, confusions, voire falsifications sur les chiffres de l’INSEE concernant les immigrés :

Le fameux document dont il est question dans cet échange date de 2012, et il est dispo ici si cela vous intéresse :
https://www.google.com/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=&cad=rja&uact=8&ved=2ahUKEwjM18Wjr8P0AhUI1BoKHSfHBNYQFnoECBQQAQ&url=https%3A%2F%2Fwww.insee.fr%2Ffr%2Fstatistiques%2Ffichier%2F2416930%2Finsee-en-bref-immigration.pdf&usg=AOvVaw2ATTx8G2N_0Nd8-sPvUQ9i

Revenons à notre vidéo de Zemmour, avec les paniques morales de la droite et de l’extrême droite actuelle, tels que les déboulonnages de statues, la destruction des églises. Si on remet en perspective les fameux boucs émissaires, cela en devient absurde : ce seraient donc les syndicalistes, les sociologues, les journalistes, même les autorités religieuses qui seraient responsables de la destruction des églises comme illustrées par les images durant ces passages ?

Bien sûr avec un tel discours, on pourra toujours accuser le contradicteur de déformer les propos, Zemmour n’a jamais dit ça. Je suis de mauvaise foi, je ne vois que ce que je souhaite voir. Eh bien oui justement, ce genre de leviers et de discours sert à ça : amener les gens à projeter ce qu’ils veulent, je ne fais là qu’adopter provisoirement une lecture au 1er degré, ni plus ni moins.

Autres groupes sociaux ciblés via les images :

Indépendamment des coupables tout désignés du côté des personnalités, des images viennent cibler des groupes sociaux spécifiques :

• Les personnes LGBT+ (toujours l’arc ciel qui leur fait si peur)

• Les féministes et militants progressistes, minorités « qui ne cessent de tyranniser la majorité »

• Les musulmans et les migrants quand il parle de [grand] remplacement

On retrouve donc les attitudes à forts préjugés typiques de l’autoritarisme de droite, préjugés qui se voient ici associés à la menace que ces groupes sociaux constitueraient (menaçant l’ordre et les valeurs traditionnelles).

Vous reprendrez bien une dose de pseudo-démocratie ?

Durant ce moment, on a le droit à des formules qu’Adorno et ses collègues auraient qualifiées d’attitudes pseudo-démocratiques.
Nous en avions parlé dans notre première partie des Autoritaires par rapport aux préjugés antisémites :

«  Le pseudodémocratisme est un terme que les chercheurs utilisent pour désigner un discours au contenu autoritaire, anti-démocratique donc, à fort préjugé, mais dont la forme est en quelque sorte adoucie afin de lui donner l’apparence de propos plus acceptable. En effet, suite à leurs premières investigations et entretiens, ils ont remarqué que la plupart des individus à fort préjugé antisémite, était peu enclin à assumer leur position de manière décomplexée. Consciemment ou non, ils préféraient manifester leurs opinions sous des tournures de phrases plus nuancées, moins affirmatives, en utilisant par exemple des conditionnels, ou encore en abusant de certaines conjonctions telles que le « mais…». Ce type de formulation vient comme masquer l’hostilité qu’ils ont vis-à-vis d’un groupe, masque qu’il ne présente pas seulement aux autres mais aussi à eux-mêmes, car ces stratégies ne sont pas toujours conscientes et volontaires. »

Vidéo complète ici :

En effet, Zemmour use ici d’une variante à la formule pseudo-démocratique par excellence  « je ne suis pas raciste, mais… », avec l’usage de « même si… » :

« la disparition de notre civilisation n’est pas la seule question qui nous harcèle, même si elle les domine toute […] l’immigration n’est pas cause de tous nos problèmes, même si elle les aggrave tous ».

Dire cela consiste à faussement minimiser l’immigration comme « cause de tous nos problèmes », tout en affirmant que c’est bien elle qui « aggrave tous » nos problèmes. Ce n’est pas là une nuance, c’est un subterfuge pseudo-démocrate.
On remarquera d’ailleurs une nouvelle fois une référence à peine déguisée au Grand Remplacement avec « la disparition de notre civilisation », et quand il dit que ce n’est pas la seule question qui le harcèle, celle demeure toutefois la question la plus centrale. Encore une fois, peur de la perte, via une théorie fumeuse d’extrême droite (le Grand Remplacement) comme moteur idéologique de la candidature de Zemmour.
De toute la liste des boucs émissaire que nous a essaimé Zemmour, nous avons les principaux « coupables » : les étrangers (je ne ferais pas de distinction entre « immigrés », « étrangers » et toutes les nuances nécessaires, pour la simple raison que Zemmour n’en fait pas).
Dans ce passage, il dit bien que c’est à cause de l’immigration et de la « tiers-mondisation de notre peuple » que « vous avez du mal à finir vos fins de mois » (reprise une nouvelle fois d’un classique de l’extrême droite, qu’on trouvait par exemple chez Jean-Marie Le Pen).

Des propositions ? On peut dire ça…

Les propositions (concrètes), ce sont les grandes absentes de sa vidéo. Mais si on cherche bien, on pourra toutefois trouver ceci :

– Réindustrialisation de la France
– Rééquilibrer balance commerciale
– Réduire la dette
– Ramener en France les entreprises
– Redonner du travail à nos chômeurs

D’accord. Donc, contre les problèmes d’emplois, solution : « redonner du travail à nos chômeurs ». Si ces quelques propositions sont si vides, c’est parce que Zemmour n’a pas de projet positif, et il n’a pas à en avoir puisque tout ici consiste non à proposer mais à insinuer, à générer des affects, à faire croire à un monde dangereux à force de répétition de mots, de formules à valence anxiogène.
Ces quelques pseudo-propositions ne servent que de prétexte pour réamorcer une nouvelle charge contre les fautifs et bouc émissaires, les étrangers notamment.

Mirage démocratique

Autre classique : « nous devons rendre le pouvoir au peuple ». Ce faisant, Zemmour se fait défenseur de la démocratie, au sens du fort du terme, et pour illustrer cela les images nous montrent des manifestations de Gilets Jaunes.


Ce peuple dont parle Zemmour, ce n’est pas l’ensemble des individus et des groupes sociaux divers qui le composent, ce ne sont pas non plus tous les mouvements populaires. Ce peuple a d’abord une définition négative en cela qu’on le définit par l’exclusion de plusieurs groupes sociaux, plus précisément les minorités, comme il le dit clairement « reprendre [le pouvoir] aux minorités qui ne cessent de tyranniser la majorité » illustrant cette minorité par des images de manifestation féministes notamment. Nouveau renversement : si les minorités manifestent, ce n’est pas pour réclamer davantage de droits, pour en appeler à une société plus égalitaire, pour dénoncer les dominations qu’ils subissent, ce serait au contraire car ce sont eux les dominants, non les dominés, ce sont eux « les tyrans ».

De plus, il joue d’une confusion entre les groupes dits minoritaires, et le reste des Français dit majoritaires, car des revendications des minorités peuvent être majoritairement partagés par l’ensemble des Français (comme le mariage pour tous par exemple).


Dernier moment : le prophète, le sauveur !


On arrive au dernier moment de son intervention, soit l’objectif premier de cette vidéo : le pourquoi de sa candidature, tout ce qui précède devant mener à sa personne.

C’est le moment où il rassemble toutes les pièces de son storytelling politique, à commencer par sa position d’un homme au-dessus des clivages.

Le classique « ni de droite, ni de gauche »

Zemmour s’en prend à tout le spectre politique, de droite comme de gauche, en montrant notamment différentes personnalités politiques qui ne sont pas à même, contrairement à lui, de répondre à toutes ces menaces chimériques qu’il a montrées plus tôt (les personnalités en question étant Hollande, Macron, Xavier Bertrand, Valérie Pécresse, Michel Barnier, Anne Hidalgo, Yannick Jadot, Macron). On remarquera les absents, notamment à droite, comme Marine Le Pen ou Eric Ciotti, que Zemmour ne fait pas figurer (ces deux figures étant proches de sa position idéologique).

Tout cela pour dire : « Droite, gauche, ils vous ont menti […] ils vous ont caché la réalité de notre remplacement ». Non seulement on a encore des références au Grand Remplacement (on en avait déjà parlé plus tôt dans la vidéo, comme s’il diluait ce concept par petites touches pour que cela ne se voit pas trop) à coup de « on vous ment », et ce « on » désigne tous les anciens gouvernements et responsables des partis dits classiques, de gauche et de droite. Cela permet à Zemmour de se placer au-dessus des anciens clivages ou de suggérer une position « ni de droite ni de gauche », là encore typiques des militants et leaders autoritaires de droite.

On en prenait l’exemple notamment avec le Centrumpartij néerlandais dans l’une de nos vidéos sur les Autoritaires .

Il va donc jouer la carte de l’outsider (comme avait pu se présenter Macron en 2017 d’ailleurs): il n’appartient pas à ce champ politique, il n’appartient pas à ces familles, il est au-dessus de tout cela. Et puisque ce sont ces gens-là qui nous auraient menti, lui, Zemmour se présente comme détenteur de la vérité. C’est encore un levier de la réactance : on vous a caché des informations, on vous a menti, si vous voulez la vérité, retrouver ce qu’on vous a volé, c’est à moi que vous devez vous adresser (on parle de ces leviers dans notre vidéo de la Recette de Valeurs actuelles :  )

Carte de la familiarité et de la proximité

Comme pour faire écho aux différentes dimensions affectives qu’il a utilisé plus tôt, soit la nostalgie, l’accointance pour ce qui sera familier, il va se présenter comme figure populaire bien installé dans le paysage français (comme le clocher d’une église dans son village) avec ce : « vous me connaissez depuis des années ».

C’est assez malin de jouer cette carte, car elle fait écho avec les leviers de la nostalgie, de la familiarité, bien accentuée durant la seconde séquence : il est à la fois familier des Français, sans être responsable de la situation qu’il prête aux élites politique et médiatique (même si concrètement il fait bien partie de l’élite médiatique).

De plus, cela lui permet de donner l’illusion d’un destin tout tracé, renforçant une certaine cohérence dans son parcours, comme si tout son cheminement ne pouvait conduire qu’à cette grande destinée qu’est la présidence française.

Le « vous » bien répété durant toute son intervention est assimilé par Zemmour, « vous » devient « je » avec la formule répétitive « comme vous… ». Il ne se présente pas tant comme potentiel représentant du peuple, mais davantage comme son incarnation, non pas des Français, mais de la France.

Toujours ce choix des images avec quelques messages implicites via ce bandeau qui matraque encore et toujours la même thématique : l’immigration.

Prends-toi en main, c’est ton destin !

Cette phase d’incarnation, de storytelling, cette mise en scène de Zemmour, on peut la résumer en plusieurs points :

1. Je suis présent depuis longtemps, j’ai annoncé ce qui vient (il se place ainsi en prophète, même s’il préfère l’expression de « Cassandre », de « lanceur d’alerte »).

2. Il met en avant sa consistance idéologique en insistant sur le fait qu’il dit cela depuis des années (comme si dire la même chose sans changer d’avis était gage de qualité ; d’autant que ce n’est pas vrai, son discours a bien bougé depuis qu’il a commencé la télévision, en glissant progressivement vers l’extrême droite).

3. Il se présente comme ne désirant pas le pouvoir, il voulait juste transmettre le « flambeau » : « à chacun son métier, à chacun son rôle, à chacun son combat… ». Mais il a dû se rendre à l’évidence : aucune grande figure politique ne s’est montrée digne de prendre ce fameux flambeau.

4. Par conséquent, il n’a pas le choix, il est comme contraint de se lancer dans la campagne, car « il n’est plus temps de réformer la France, mais de la sauver, c’est pourquoi j’ai décidé de me présenter à l’élection présidentielle ». On trouve là la thématique de l’intellectuel contraint à prendre le pouvoir sans vraiment le souhaiter, ce qui précisément le rendrait digne d’avoir le pouvoir (c’est une vieille figure que l’on retrouvait par exemple chez Platon dans l’idée du « philosophe roi »).

C’est donc en tant que sauveur qu’il se présente aux élections, mais pour être un sauveur, encore faut-il qu’on soit en danger, et c’est bien pour cela qu’il a besoin de créer cette menace : comme tout politicien ou idéologue autoritaire de droite, c’est sur cette menace qu’il s’appuie, contre « la barbarie » (les étrangers, les musulmans…) pour ressusciter cette France d’avant (qui n’existe que dans les fantasmes de Zemmour), au nom de la tradition (encore et toujours), « pour que les Français restent des Français ».

Il présente ce que pourrait être cette France, à coups d’images de ses propres meetings notamment, ce sont eux les « vrais » Français.

« Nous ne nous laisserons pas remplacer » dit-il en regardant la caméra [il regarde peu la caméra durant son intervention, ce faisant chaque regard face caméra donne un effet dramatique, donne du poids à ses mots].

Et il se fera à nouveau prophète en annonçant la réception de sa candidature et les réactions à l’encontre de ses partisans qu’on traitera de « racistes ». C’est une technique assez vicieuse, car puisqu’il émet bien des attitudes à forts préjugés ethnocentriques, qualifier ainsi ces propos de racistes est légitime (ou également xénophobe, sexiste, homophobe, transphobe…) ; ces critiques légitimes se verront alors renversés, car prédites et confirmées par avance par Zemmour. Tout est alors verrouillé, si vous êtes d’accord avec lui, il gagne, si vous vous opposez à lui (en signalant ces préjugés par exemple), il gagne aussi, faisant de vous un autre représentant de la bien-pensance, responsable de tous les maux qu’il dénonce.

Puis on en arrive à la conclusion, qui fait de nouveau écho à l’appel du 18 juin, mais comme une résistance inversée : « aidez-moi, rejoignez, dressez-vous ». Le « dressez-vous » est très martial, dans l’expression comme dans le ton. Et enfin : « vive la République et SURTOUT vive la France ». Le « surtout » qui est ici signifiant : c’est la France avant République ! Il nous aura prévenu.

Résumons :

Je suis loin d’avoir fait le tour de tout ce que contient cette vidéo. J’aurais pu m’arrêter sur d’autres passages, messages cachés, comme les livres que l’on voit apparaître sur certaines images qui sont rattachés au parcours d’essayiste de Zemmour.

Comme ici, avec le livre « Le sexe et l’effroi » de Pascal Quignard, référence sur laquelle Zemmour a pu s’appuyer quand il déplore la féminisation et la dévirilisation de la société (thème qu’on peut retrouver par exemple dans son essai « Le premier sexe »).

On retiendra donc que Zemmour va utiliser différents leviers psychologiques tels que la réactance, l’heuristique de disponibilité, l’amorçage cognitif, le sentiment de frustration des besoins via des épouvantails renforçant la menace, etc.

La vidéo ne consiste pas tant à annoncer une candidature, mais à propager une réalité déformée, la vision d’un monde dangereux, menaçant. Tout est fait donc pour créer une ambiance anxiogène, via les images, leur rythme, la mise en scène, la marche funèbre. Ainsi, c’est la nostalgie d’un passé fantasmé n’est là que pour renforcer le sentiment de la perte, perte qui est ici présentée comme un vol, une dépossession, et dont les fautifs, les coupables sont clairement désignés (les étrangers).
Point de solution proposé, mais plutôt une modalité de réaction : celui d’une soumission martiale sous l’obéissance du chef qu’il souhaite incarner, un appel au combat contre cet occupant qui ferait soi-disant de nous des étrangers sur notre propre sol !

C’est tout un renversement de valeurs qu’il opère : les dominés seraient les dominants ; les résistants ne seraient pas les anti-fascistes durant l’occupation, mais  les pétainistes ; les anti-racistes serait les véritables racistes ; les mouvements pour l’égalité seraient des mouvements pour l’inégalité ; la division des Français, l’exclusion de nombreux Français, serait la cohésion entre les Français ; etc.
Une part importante de son intervention désigne des ennemis qu’il ne nomme pas toujours, mais qu’il montre systématiquement. Et c’est bien pour cela que l’analyse de ses seules paroles ne suffisent pas, que les images disent plus que ce qu’il déclare, que c’est via cette association parole-image qu’on voit pleinement se manifester cette idéologie autoritaire de droite.

Sur l’autoritarisme de droite (je m’appuie notamment sur les travaux d’Altemeyer pour dire ce qui suit), tout y est : soumission à l’autorité via par exemple l’appel de Zemmour en position de général appelant ses soldats, son appel à un ordre autoritaire (contre le chaos de la rue) ; agressivité autoritaire qui passe par ce long passage des boucs émissaires, parole et image mettant en lumière de forts préjugés ethnocentriques ; et fort conventionnalisme, via ces valeurs traditionnelles mises en avant, propre aux discours réactionnaires.

Cette vidéo est donc un pur produit d’un autoritarisme de droite, dont les propos sont tout à fait qualifiables d’attitudes fascistes (selon les travaux d’Adorno et de ses collègues, je vous invite à voir nos deux vidéos pour les définitions précises), avec ce paradoxe d’un Zemmour qui se présente comme un homme fort, alors qu’il ne cesse de mettre en exergue ses peurs, son sentiment d’être dépassé, déroulant ainsi une interminable complainte, et ne souhaitant au fond qu’une chose : la fuite dans un foyer parental fantasmé. L’homme fort est de la même étouffe que ses épouvantails à combattre : une illusion.


Pour aller plus loin vers une résistance altruiste et non-ethnocentrique


♦ On a fait un résumé de la personnalité autoritaire, du RWA et du SDO ici : https://www.hacking-social.com/2019/09/02/mcq-le-potentiel-fasciste-lautoritaire-et-le-dominateur/ ; si vous souhaitez vous prémunir de devenir autoritaires, retourner les caractéristiques (à la fermeture, on nourrit son ouverture ; à la soumission à l’autorité, on se libère des soumissions ; etc.) Si vous êtes dans le hack social, vous pouvez vous appuyer sur les caractéristiques hauts score avant d’entamer la procédure de bidouillage, puis vous pourrez jouer sur un mode furtivement bas score en mélangeant leurs codes. Ca marche parfois très bien. Parfois, à terme, certains arrivent à se libérer de leur haut scores.

♦ On a parlé aussi du lien entre profil autoritaire et absence de compassion pour autrui : https://www.hacking-social.com/2020/07/13/quest-ce-qui-bloque-la-compassion-conformisme-ethnocentrisme-dominance-sociale-triade-noire/
À noter, pour les hackers sociaux, que si les hauts scores n’éprouvent aucune compassion pour les autres (les SDO pour absolument personne, les RWA sont quand même prêt à aider leur endogroupe), ils aiment néanmoins en recevoir et font preuve d’auto-compassion. Ca peut être un levier d’approche.

♦ On a parlé aussi du lien entre ethnocentrisme et peur de sa propre mort ici : https://www.hacking-social.com/2018/01/22/tmt1-quand-avoir-peur-de-penser-a-la-mort-rend-ethnocentrique-la-theorie-de-la-gestion-de-la-terreur/
C’est une grille de lecture intéressante pour comprendre les profils devenant de plus en plus autoritaire avec l’âge ou suite à des événements de vie impliquant la saillance de la mort (menace de la maladie, du terrorisme) ; et ces expériences montrent aussi comment éviter de tomber dans des biais (spoiler: accepter de réfléchir à sa propre mort plutôt que la dénier).

♦ Suite à l’étude sur la personnalité autoritaire Viciss a donné quelques pistes pour prévenir, neutraliser et tenter de construire un monde non-autoritaire (et ça ne veut pas dire gauchiste quand je dis non autoritaire, c’est ce qui n’est pas dans l’agressivité autoritaire, la soumission, le grand méchant monde etc) : https://www.hacking-social.com/2017/06/19/f14-neutralisation-transformation-et-prevention-des-racines-du-fascisme/

♦  Viciss a exposé ici de précieux témoignages de résistants-sauveteurs durant la Seconde Guerre mondiale, si jamais vous déprimez, Viciss vous le conseille vivement, parce que leur force, leur tactiques de hack social, leur altruisme héroïque regonfle le moral, montre que même dans le pire des cas, on peut œuvrer de façon non autoritaire, contre l’autoritarisme. Ce sont vraiment des modèles exemplaires et cette force vous est accessible : https://www.hacking-social.com/2019/03/25/pa1-la-personnalite-altruiste/

 

 

 

Si vous pouvez lire l’anglais, je vous conseille mille fois l’ouvrage The altruistic personnality, rescuers of jews in Nazi Europe, Samuel P. Oliner, Pearl M. Oliner, 1988 , parce que les témoignages y sont encore plus fournis. Perso, je suis le conseil de l’expert en génocides Jacques Semelin qui, pour tenir bon, alterne entre thématique autoritaire extrêmement déprimante et thématique de résistance altruiste. Il s’agit de ne jamais oublier qu’il y a des profils inverses, fort courageux même dans les pires situations et que ceux-ci sauvent parfois à eux seul des milliers de personnes.

 

 

♦ En toute puissance, le dernier livre de Viciss qui a été écrit sous l’impulsion de trouver des alternatives à la fois à ce mode autoritaire comme néolibéral. Il serait comment ce monde ne faisant émerger ni l’autoritarisme, ni la manipulation propre au monde néolibéral ? Et comment faire entre-temps face à ces environnements autoritaires ou néolibéraux ? Via la théorie de l’autodétermination, on trouve quantité de trucs possibles à faire dès maintenant pour lutter ou hacker ; Viciss a donné des astuces précises pour les profils autoritaires (chapitre O) : https://www.hacking-social.com/2021/09/17/en-toute-puissance-manuel-dautodetermination-radicale/

♦ La résistance tout comme la désobéissance est un élan intrinsèquement altruiste ; désobéir pour son propre bien être ou son égo contre le bien-être des autres, c’est juste être égoïste ; beaucoup trop de pseudo-intellectuels ont récemment voulu s’approprier le champ de la désobéissance tout en vantant un profond conventionnalisme égoïste voire destructeur d’autrui. Si vous voulez être au clair avec cette notion, je rappelle ici dans une liste ce qu’est la désobéissance, la résistance et celle-ci ne peut être qu’intrinsèquement altruiste :

Force à vous !


Bibliographie


150 petites expériences de psychologie des médias pour mieux comprendre comment on vous manipule, de Sebastien Bohler 2008
• Le Pouvoir rhétorique – Apprendre à convaincre et à décrypter les discours, de Clément Viktorovitch ,2021
• Cohrs, J. C., Kielmann, S., Maes, J., Moschner, B. (2005). Effects of right-wing authoritarianism and threat from terrorism on restriction of civil liberties. Analyses of Social Issues and Public Policy, 5(1), 263–276.
• Hetherington, M. J., Suhay, E. (2011). Authoritarianism, threat, and Americans’ support for the war on terror. American Journal of Political Science, 55(3), 546–560.
• Jost, Left and Right The Psychological Significance of a Political Distinction, 2021
• Jost, J. T., Stern, C., Rule, N. O., & Sterling, J. (2017). The Politics of Fear: Is There an Ideological Asymmetry in Existential Motivation? Social Cognition, 35(4), 324–353. doi:10.1521/soco.2017.35.4.324
• Jost, Stern, Rule, Sterling, The Politics of Fear: Is There an Ideological Asymmetry in Existential Motivation? 2017
• Kossowska, M., Trejtowicz, M., Lemus, S., Bukowski, M., Van Hiel, A., Goodwin, R. (2011). Relationships between right-wing authoritarianism, terrorism threat, and attitudes towards restrictions of civil rights. British Journal of Psychology, 102, 245–259.
• Lavine, H., Lodge, M., Freitas, K. (2005). Threat, authoritarianism, and selective exposure to information. Political Psychology, 26(2), 219–244.
• FISCHER P., GREITEMEYER T., KASTENMÜLLER A., FREYA D., OSSWALD S. (2008). « Terror salience and pu ishment : Does terror salience induce threat to social order ? »,

Je remercie infiniment Histony pour le coup de main précieux et nos échanges sur ce sujet

Chayka Hackso Écrit par :

Gardienne de l'île d'Horizon, grande prêtresse du culte du caillou. Si vous souhaitez nous soutenir c'est par ici : paypal ♥ ou tipeee ou ♣ liberapay ou utip ; pour communiquer ou avoir des news du site/de la chaîne, c'est par là :

4 Comments

  1. 2 décembre 2021
    Reply

    Bonjour,

    Attention, petite erreur dans votre analyse de la situation illustrée par la photo du Parisien prise le 12/09/2020. Il ne s’agit pas du tout d’une manifestation Gilets Jaune mais bel et bien d’une attaque aux mortiers par des « bandes de jeunes » dans un square pour enfants en pleine après midi.

    Source :
    Le parisien (justement) : https://www.leparisien.fr/info-paris-ile-de-france-oise/paris-panique-a-belleville-apres-des-tirs-de-mortiers-dans-un-parc-pour-enfants-12-09-2020-8383551.php
    Le courrier picard : https://www.courrier-picard.fr/id126715/article/2020-09-15/echanges-de-tirs-aux-feux-dartifices-dans-le-19e-paris

    Concernant Zemmour, beaucoup déforment ses propos, n’écoutent pas ses mots mais interprètes ses idées dans une tentative paresseuse de contre-attaquer. Beaucoup le remarquent, constatent cette paresse et l’interprètent comme de la mauvaise fois (pour ne pas dire de la bêtise).

    En parlant de paresse, un bon nombres d’autres coquilles sont présentes dans l’article mais j’ai la flemme de les lister.
    Je trouverai intellectuellement intéressant que l’un d’entre vous refasse l’exercice à froid cette fois (dans quelques mois) en appliquant vos méthodologies pour voir si des crispations, des biais n’auraient pas influencé votre analyse.

    Bonne continuation, j’aime beaucoup votre chaine.

    • Chayka Hackso
      2 décembre 2021
      Reply

      Merci pour nous souligner l’erreur, je corrige cela sous peu 🙂

  2. AmaSan
    2 décembre 2021
    Reply

    Ça carry tout. Merci pour tout ce boulot.

  3. Weg
    3 décembre 2021
    Reply

    Effectivement, si la vidéo est très drôle quand on prends un peu de recul (mention spéciale aux chevaliers en armure au moment où il parle du pays de notre enfance. Quand au pays de Brassens et Jean Moulin, fallait oser), je me suis fait exactement la même réflexion : à un bingo du facho, il coche toutes les cases.

    Il y a tout de même deux trois choses qui m’ont surpris. Je m’attendais à ce que les commentaires soient désactivés sur youtube. Ils étaient finalement visibles et tous positifs. Et ils venaient tous de l’étranger (Russie principalement, Espagne et quelques autres aussi). Recours massifs à l’achat de clic pour lancer la vidéo dans les algo de référencement ?
    J’ai voulu vérifier si ça avait changé entre temps, mais il y a maintenant une limite d’âge. Deuxième surprise. Certes, youtube a l’habitude de mettre une limite d’âge dès qu’on voit un nombril (féminin seulement. Les nombrils d’hommes, on peut). Mais là, c’est quoi le motif ?
    La dernière chose qui m’as frappé, c’est l’intelligence de la campagne de Zemmour depuis le début. Il a su profiter de la notoriété de Mélenchon pour rentrer par la grande porte et s’éviter un parcourt à la Asselineau ou à la Dupont-Aignant. Quand à la vidéo, si elle est grotesque pour un esprit avertit, elle est tout de même extrêmement soignée. On est loin du roman national grossier façon Puy du Fou. Contrairement à Marine (dont la vidéo de la précédente campagne était au contraire gênante au possible), il cultive une image d’intellectuel qui réussirait à se placer au-dessus du débat.
    Il a une sacrée équipe de communication n’empêche.

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