[F11] Les syndromes fascistes

Précédemment, nous avons terminé l’étude clinique des hauts scores potentiellement fascistes ; en guise de conclusion, Adorno propose différents syndromes fascistes et antifascistes que nous allons voir aujourd’hui.

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Cet article est la suite de :

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Classer les gens, n’est-ce pas de la stéréotypie ?

Adorno, à la fin de l’étude, a relevé différents profils de hauts scores et de bas scores selon certaines caractéristiques marquantes. Cette mise en catégorie peut poser problème (comme nous avions commencé à aborder la question ici) : n’est-ce pas faire preuve de stéréotypie que de classer ainsi les gens ? Il était parfaitement conscient de la dérive que cela pouvait représenter :

« Les enquêtes consacrées à l’étude du préjugé doivent être particulièrement prudentes lorsqu’on aborde la question de la typologie. Pour l’exprimer de manière précise, la rigidité de la construction des types témoigne en soi de cette mentalité “stéréopathique” qui relève des constituants fondamentaux du caractère potentiellement fasciste »

Source : Études sur la personnalité autoritaire, T. W Adorno

Mais ceci étant dit, parler de ces différents profils était nécessaire :

« La construction de type psychologique n’implique pas simplement une tentative arbitraire et compulsive pour mettre un certain “ordre” au sein de la diversité confuse de la personnalité humaine. Elle représente un moyen pour “conceptualiser” cette diversité, selon sa propre structure, c’est-à-dire pour parvenir à une meilleure compréhension »

Source : Études sur la personnalité autoritaire, T. W Adorno

Il ne s’agissait pas de ranger les gens, mais de rendre compte de ces profils pour mieux les comprendre. Il en est de même pour d’autres classifications mal comprises comme le DSM (manuel de psychologie/psychiatrie qui recense tous les troubles et pathologies mentales) : il ne s’agit pas d’inventer de nouveaux malades ou de faire loi sur le mental des gens en les taxant de fous, mais de rendre compte des troubles et permettre aux thérapeutes une meilleure observation, compréhension et réflexion dans leurs pratiques. Les classifications posent problème lorsqu’on est dogmatique et qu’on les prend en quelque sorte pour des textes de lois.

Bien saisir la diversité des profils hauts scores avait aussi un but pragmatique :

« Il s’agit là d’une réflexion pragmatique : la nécessité pour la science de fournir des armes contre la menace potentielle de la mentalité fasciste. La question reste ouverte de savoir si, et dans quelle mesure, le danger fasciste peut être réellement combattu avec des armes psychologiques. Le traitement “psychologique” des personnes ayant des préjugés est problématique en raison de leur grand nombre et parce qu’ils ne sont en rien “malades” au sens habituel, puisque, comme on l’a vu, ils sont souvent, du moins superficiellement, mieux “adaptés” que les individus qui n’ont pas de préjugés. »

Source : Études sur la personnalité autoritaire, T. W Adorno

Adorno fait là un constat fondamental et, en un sens, assez effroyable : les hauts scores sont plus adaptés à la société que les bas scores, au moins en « surface »…

On aura le temps de revenir sur cette terrible phrase, mais d’ores et déjà lorsqu’on prend connaissance des grandes tendances du haut score, il est rapide de faire le même constat qu’Adorno : le conventionnalisme, la soumission à l’autorité, la perception du haut score du monde « comme une jungle » sont des prérequis dans beaucoup d’entreprises, des tendances qui permettront de « réussir » sa vie, bien plus que les caractéristiques d’un bas score qui se fiche des hiérarchies et statuts, qui suit son amour des choses et des personnes, qui n’obéit qu’à ses principes et non à ce qui est ordonné, qui n’arrive pas à être conventionnel, « normal ».


Les syndromes hauts scores


La typologie d’Adorno comporte plusieurs profils de hauts scores :

  • 1. le ressentiment de surface
  • 2. le syndrome conventionnel
  • 3. le syndrome autoritaire
  • 4. le rebelle et le psychopathe
  • 5. le manipulateur

Ce classement n’a rien à voir avec les scores, mais concerne les structures psychiques des personnes, leurs tendances « préférées », la façon dont elles se sont appropriés les préjugés et stéréotypes. Pour le ressentiment de surface, le préjugé n’est pas très profondément inscrit dans la personne, au point qu’elle peut changer d’avis si sa situation économique change ; le psychopathe lui, prend le préjugé comme point de départ ou « excuse » pour lâcher ses élans agressifs, argumenter ne sert strictement à rien, là n’est pas la source du problème, c’est plutôt son manque d’empathie et la violence des pulsions sur lesquels il faut s’interroger.

Adorno rappelle qu’il ne cible pas les gens avec cette typologie, mais bien des mécaniques engendrées par l’environnement, notamment la culture :

« Le caractère potentiellement fasciste doit être considéré comme le produit d’une interaction entre le climat culturel du préjugé et les réponses “psychologiques” à ce climat. Le climat culturel du préjugé ne consiste pas seulement en facteurs externes de base, tels que les conditions économiques et sociales, mais en opinions, idées, attitudes et comportement qui semblent appartenir à l’individu qui n’ont été engendrés ni par sa pensée personnelle ni par son développement psychologique autonome, relevant de son appartenance à notre culture »

Source : Études sur la personnalité autoritaire, T. W Adorno

Autrement dit, le haut score n’est pas un « idiot », sa pensée est issue de l’environnement social, il s’est saisi des préjugés parce qu’ils étaient là et aussi parce que son développement mental ou les événements de la société l’ont poussé soit à ne pas développer cette autonomie de pensée, soit à la briser pour la restreindre dans un système gratifiant et sécurisant de la pensée fasciste.

Adorno n’a pas restreint sa typologie aux hauts scores, il étudie des bas scores dans le but de mieux comprendre les hauts scores :

« Nous considérons qu’il faut aussi construire les syndromes des sujets à bas scores. La direction générale de notre recherche nous conduit à souligner, avec une certaine unilatéralité, les déterminants psychologiques. Cela ne devrait néanmoins jamais nous faire oublier que le préjugé n’est en rien un phénomène entièrement psychologique et « subjectif ». On doit garder à l’esprit que ce que nous avons souligné au chapitre XVII : l’idéologie et la mentalité « hautes » sont largement créées par l’esprit objectif de notre société. Alors que des individus différents réagissent différemment, selon leur structure psychologique, aux stimuli culturels omniprésents du préjugé, l’élément objectif du préjugé ne peut être négligé si nous voulons comprendre les attitudes des individus ou des groupes psychologiques. Par conséquent, il ne suffit pas de se demander « pourquoi cet individu est ethnocentrique, ainsi que cet autre ? », mais il faut plutôt poser la question « pourquoi réagit-il de manière positive aux stimuli omniprésents, auxquels cet autre homme réagit de manière négative ? »

Source : Études sur la personnalité autoritaire, T. W Adorno

Pourquoi le bas score n’est-il pas devenu ethnocentrique ? C’est là le but de la classification des bas scores d’Adorno, en cela, elle me semble non exhaustive, et ne répond qu’à cette précédente question.

Le haut score à ressentiment de surface

C’est l’un des profils qui – à mon sens – éclaire beaucoup sur les problématiques fascistes de notre époque. Le ressentiment de surface est lié à l’anxiété sociale, les sujets y ont des préjugés, mais qui portent sur des facteurs « rationnels » ; en cela, ils sont capables d’entendre des arguments rationnels également. Leur discours ethnocentrique semble une réaction à des événements de leur vie et même s’ils présentent toutes les tendances de la personnalité autoritaire, ce système fasciste ne s’est pas acoquiné à leur psychisme profond.

Pour mieux se représenter ce profil, Adorno l’illustre par le sujet 5043, une femme au foyer qui a des scores extrêmement élevés. Elle est issue d’une famille relativement riche qui n’a pas eu une discipline sévère vis-à-vis d’elle, au contraire elle dit avoir été chouchoutée et être très proche de ses parents. Elle s’est mariée avec un agent de change, conservant un statut supérieur jusqu’à un krach boursier : leur statut économique s’est alors dégradé, ils ont perdu de l’argent et sont « tombés » dans la classe moyenne, ils ont du demander de l’aider à leurs proches.

Elle a peur de tomber plus « bas ». Elle a des préjugés contre toutes les minorités et ses peurs et angoisses sont dirigées vers ceux qui pourraient lui prendre quelque chose, d’un point de vue économique et statut social. Le fait que ses préjugés soient directement connectés à ces événements de vie est explicite dans ses silences au sujet de la peur qu’elle a pu ressentir lors du krach, par contre elle disserte sur l’installation des juifs dans son quartier, elle y voit une prise de contrôle du quartier. L’arbitraire du krach boursier est incarné, personnalisé (au sens qu’un problème complexe est réduit et injecté à la responsabilité d’un groupe de personnes), c’est comme si ce préjugé personnalisait ce qu’elle a subi et qu’ainsi elle pouvait libérer toute sa colère sur une cible enfin perçue clairement, ce qui lui était impossible avant. On a là une mécanique du bouc émissaire, qui permet de condenser des problèmes complexes, arbitraires et abstraits sur une cible humaine et que l’on peut viser :

« Le besoin qu’ils [les hauts scores] ont de trouver un “coupable” responsable de leur situation sociale précaire constitue un postulat nécessaire à l’équilibre de leur moi : sinon l’ordre juste du monde serait perturbé. Selon toute probabilité, ils recherchent d’abord le coupable en eux-mêmes et se considèrent, de manière pré-consciente, comme des “ratés”. Les juifs les soulagent superficiellement de ce sentiment de culpabilité. L’antisémitisme leur offre la gratification de se sentir “bons” et innocents et de transférer la responsabilité sur une entité visible et hautement personnalisée. Ce mécanisme a été personnalisé. Des individus comme notre cas 5043 n’ont probablement jamais eu d’expériences négatives avec les Juifs, mais ils adoptent simplement le jugement prononcé extérieurement à cause du bénéfice qu’ils peuvent en retirer »

Source : Études sur la personnalité autoritaire, T. W Adorno

Autrement dit, trouver un bouc émissaire qui serait responsable d’une situation sociale perturbée – aux motifs complexes, abstraits, arbitraires, injustes – leur permettent d’aller mieux, d’être en sécurité mentale avec une explication claire, de redorer leur image d’eux-mêmes, de ne pas culpabiliser. Le préjugé attrapé à l’extérieur, dans la société a une véritable utilité, celle d’aller mieux…

On voit aussi dans ce profil la facilité que peut représenter le contrôle des personnes par les politiciens, les personnalités publiques parlant de politique, les gourous politiques : il suffit d’exploiter des problèmes complexes, arbitraires qui génèrent de la culpabilité (le chômage par exemple) et de personnaliser le problème « ce sont les étrangers qui volent le travail ». Et voilà, les personnes pour se sentir moins confuses dans leur situation, moins coupables, plus assurées, n’ont qu’à se saisir de cette phrase pour retrouver un peu d’estime d’elles-mêmes, se voir dans la catégorie des « bons », se sentir plus maîtresses de leur vie, plus maîtresses et plus puissantes dans cette connaissance des « vraies » causes.

Cette assurance de « savoir » des hauts scores via le préjugé est décrite et expliquée en amont dans l’étude par Adorno, c’est assez étonnant à lire, on croirait lire la description de personnes « gourous politiques » comme on peut en croiser sur YouTube, chez la pseudo-dissidence :

« Leurs allusions plus ou moins cryptées révèlent fréquemment une espèce d’orgueil sinistre ; ils parlent comme s’ils avaient deviné et résolu un stratagème autrement insoluble pour le restant de l’humanité (et peu importe le nombre de fois que leur solution a été déjà exprimée). Ils lèvent l’index, au sens littéral ou figuré, parfois avec un sourire d’indulgence supérieure ; ils ont réponse à tout et présentent à leurs interlocuteurs au cours des discussions l’assurance absolue de ceux qui ont coupé tout contact avec ce qui pourrait provoquer une vérification quelconque de leur formule. C’est probablement cette sécurité illusoire qui fascine ceux qui ressentent un manque d’assurance. Grâce à cette même ignorance, que nous pouvons nommer confusion ou semiérudition, l’antisémite parvient souvent à conquérir la position d’un mage profond. Plus ses formules drastiques sont primitives, du fait de leur caractère stéréotypé, plus elles sont en même temps séduisantes, dans la mesure où elles opèrent la réduction du complexe à l’élémentaire, quel que soit le mode de fonctionnement de la logique de cette réduction. La supériorité ainsi gagnée ne s’en tient pas au niveau intellectuel. Parce que le cliché représente régulièrement le groupe externe comme mauvais et le groupe interne comme bon, le modèle d’orientation antisémite offre des gratifications émotionnelles et narcissiques qui tendent à briser les barrières de l’autocritique rationnelle ».

Source : Études sur la personnalité autoritaire, T. W Adorno

Autrement dit, le préjugé sert aux personnes à se sentir supérieures, leur assure un substitut de compréhension du monde, un substitut de puissance, un empowerment de paille qui leur permet de ne pas affronter leurs conflits internes, leurs échecs, leurs méconnaissances, leur permet d’éviter un long travail d’analyse complexe de toutes les choses qui leur arrivent.

Ce dernier extrait ci-dessus d’Adorno est une véritable clef pour ouvrir le champ des solutions « efficaces » contre l’ethnocentrisme, le fascisme ou toute autre militance contre les discriminations ; elle nous rappelle qu’une question à se poser lorsqu’on fait face à quelqu’un qui tient un discours raciste, sexiste, ethnocentrique, discriminant c’est « quel est le bénéfice qu’obtient son ego a exprimer ceci ? ». C’est une bonne question à se poser lorsqu’on tombe sur des vidéos ou contenus pénibles lorsqu’on est bas scores.

A noter que cela est pénible pour les bas scores non parce que ça dérangerait leurs opinions (comme se vantent les influenceurs hauts scores) mais parce que quelqu’un un minimum doté d’empathie ressent comme une gifle la haine envoyée à autrui, donc c’est pénible, surtout lorsque tout ceci est vide de rationnalité, manipulatoire, signe manifeste d’ignorance et sans grand talent souvent.

Le portrait qu’on a passé aux filtres Prisma en tête d’article est une vraie affiche du FN que voici.

Le haut score à syndrome conventionnel

Ici les stéréotypes ne sont pas forcément utilisés en réaction à des événements inassumés/non traités par la personne, mais sont intégrés à la personnalité : par exemple, l’homme haut score à syndrome conventionnel considère le fait d’être fort, viril, et tout ce qui compose le stéréotype masculin, comme la normalité, et tout ce qui en différerait, par exemple être un homme doux est selon lui anormal, pathologique, indécent, choquant. Les valeurs dominantes sont les socles de son monde, il n’en a pas construit d’autres, il n’en reconnaît pas d’autres. Le préjugé est considéré comme de l’ordre d’une loi de la nature, ils l’ont absorbé comme une leçon de vérité sur le monde, une représentation unique et juste de tel ou tel type d’individu. En cela, le préjugé est plus irrationnel que ceux ayant un ressentiment de surface, car il n’est pas connecté à leur vie personnelle, à leurs préoccupations, il est la norme : c’est comme si le haut score avait appris qu’un sapin était le parfait représentant de « l’arbre » et donc qu’un peuplier ou un saule ne pouvaient pas être des arbres normaux, qu’ils étaient soient malades, soient des erreurs de la nature, atteints d’une forme de corruption, etc. Il ne peut pas intégrer le saule à sa définition d’arbre, car il persiste à ne voir que le sapin en modèle absolu.

Ce n’est pas la colère qui guide leurs préjugés, mais la représentation rigide du monde qu’ils ont reçu sans interroger. En cela, il peut y avoir de très fortes contradictions dans leurs discours, parce qu’ils ont une très forte pression intérieure à paraître normaux, ils déclament donc des discours normatifs, mais qui proviennent de différentes pensées s’opposant :

M5057 est un soudeur de 30 ans aux manières extrêmement sympathiques, qui ne fait cas d’aucune haine lors de l’interview. Il a un score très haut en ethnocentrisme. À la question du problème juif voici ce qu’il répond « C’est évident qu’ils se tiennent les coudes. Ils s’aident bien plus que ne le font les protestants. » Il pense qu’ils ne devraient pas être persécutés parce qu’ils sont juifs « Un juif a autant de droits à être libre aux États-Unis que n’importe qui d’autre » dit-il. Puis suit cette déclaration : « je déteste voir un trop grand nombre d’entre eux qui arrivent chez nous en provenance d’autres pays. Je suis favorable à l’exclusion complète des immigrants juifs ».

M5057 est ethnocentrique parce qu’il veut suivre les conventions de l’endogroupe, qu’il s’identifie à lui, en témoigne sa référence à la valeur liberté et accueil de tous aux États-Unis. Mais il suit également des conventions d’exclusions de toute différence.

Les personnes à syndrome conventionnel ont fait des préjugés les piliers de leur monde mental, leur surmoi, leur autorité mentale : enlever ces piliers et tout s’effondre, tout est chaos pour eux, car ils n’ont pas d’autres fondations que celles dictées par ces valeurs. Ils ont un énorme besoin de paraître normal, d’être conformes ; être différent est une angoisse, une peur d’être séparé ou exclu de l’endogroupe.

Argumenter ne sert à rien en ce cas, quand bien même il comprendrait que les piliers de son édifice mental ne sont pas franchement rationnels, ce sont les piliers, les détruire c’est risquer l’effondrement, le chaos, donc il s’en défendra.

On peut alors se demander si en ce cas changer les conventions peut avoir un effet : cherchant à être normal avant tout, suivra-t-il des conventions sans préjugés ? Si l’endogroupe dominant rejette toute trace d’ethnocentrisme et de préjugés, se « soumettra »-t-il à cette nouvelle norme ? Étant donné que le non-ethnocentrisme n’est pas un pilier, n’est pas un dictat précis, mais basé sur une forme de liberté par exemple qu’un homme peut avoir toutes les caractéristiques possibles, peut-il intégrer cette flexibilité, lui qui a besoin d’une rigidité pour s’orienter dans le monde ? Là me semble toute la complexité du problème haut score, certains ont besoin de dogmes rigides, ainsi toute tentative pour lui faire adopter des idées par essence flexibles non « bétonnées », souples, ouvertes à toutes les surprises, c’est le plonger dans l’angoisse et donc le faire s’accrocher à cor et à cri à ses stéréotypes. Avant de lui apprendre à danser, il me semble qu’il faille d’abord développer sa souplesse, sans quoi il va croire qu’on veut lui faire du mal, puisque cette danse ne lui fait que des crampes, des courbatures et fait crier son corps.

Après tout dépend à quel âge intervient ce « duel » de conventions, tout dépend de la situation et de l’environnement dans lequel vit ce haut score.

Le haut score à syndrome autoritaire

C’est celui qui se rapproche le plus de la totalité de ce qui a été vu dans l’étude. Ce profil apprécie être obéi et obéir, l’autorité est une valeur phare dans son monde mental. Cette posture est la résultante d’événements traumatiques liés à l’autorité :

M352 est un sujet dont nous avons déjà pris quelques extraits d’entretiens. Il est opérateur en chef et ce qui lui plaît dans son métier c’est d’avoir des personnes qui lui obéissent. Il est préoccupé avant tout chose par la question du « statut », il voit le monde comme une escalade dans une hiérarchie sociale, et ce qui lui plaît c’est de pouvoir monter : le contenu intrinsèque du métier, de sa vie, des choses qu’il peut acquérir n’a pas d’importance, il ne les mentionne pas. Ce qui compte c’est le statut, l’extrinsèque, être dominant et pour cela il accepte d’être soumis. Il est très rigide sur les règles et dogmes, par exemple il dit que les non-chrétiens – car ils sont non chrétiens – vont périr. Concernant l’adultère, il considère que c’est mal si cela est découvert, parce que des gens « respectables » (c’est-à-dire des autorités de l’endogroupe) le commettent, donc ça va si cela reste caché. Là encore on voit l’importance qu’il donne à l’image extérieure ainsi qu’à l’autorité.

Enfant, il a été battu par son père très sévère, et cela d’une façon on ne peut plus arbitraire ; il touchait aux outils, attiré par cette activité, et se faisait frapper à chaque fois sans explication, tous les jours. Ce n’est que bien plus tard que son père expliqua qu’il le frappait, car il ne rangeait pas correctement les outils. Et aussi violentes, injustes soient ces punitions, non seulement il les a acceptées, mais il a fait sienne cette façon de faire, la trouve bonne :

«  Mais vous voyez, je n’en ai jamais voulu à mon père – c’était de ma faute. C’est lui qui établissait les règles, et je désobéissais j’étais puni, mais jamais dans un accès de rage incontrôlé. Mon père était un homme bon – je n’ai jamais eu aucun doute là dessus […] (De quel parent vous sentiez vous le plus proche ?) De mon père, je crois. Même s’il me battait tellement, je pouvais lui parler de tout (le sujet souligne que son père a toujours été juste avec tout le monde, lui y compris) »

Source : Études sur la personnalité autoritaire, T. W Adorno

 Face à ses traumatismes, il y a eu une forme de résignation puis, pour expliquer cet arbitraire, le sujet a justifié l’attitude de son père en se détruisant : c’était de sa faute, son père était bon. Puis il s’est construit à l’image de son père faute de pouvoir le remettre en question, et adhère au modèle autoritaire. À présent le sujet voit dans le but de la vie une conquête de la place du « fort », c’est-à-dire celui qui a un statut lié au pouvoir sur autrui, c’est la solution qu’il a trouvé pour supporter, s’adapter à la violence du père : devenir comme lui dans la société, prendre la place du dominant ayant le pouvoir de violence sur autrui.

En cela il rejette tout ce qui serait inférieur, faible – son moi passé, cet enfant qu’il a été, subissant les coups arbitrairement – et refuse les explications liées aux situations :

« il [le sujet] a continué en soulignant qu’il faudrait établir une ségrégation entre les noirs et les blancs, qu’il vaut mieux donner des possibilités équivalentes plutôt qu’ « éviter le problème », selon sa formule. Il fait référence au très haut pourcentage de maladies vénériennes parmi les noirs, qu’il attribue à leur bas niveau de moralité et, lorsque l’intervieweur lui pose des questions plus précises, il finit par attribuer à leurs « conditions de vie surpeuplées » et fait beaucoup d’effort pour expliquer sa pensée. Cela conduit à une absence de pudeur et de respect pour la vie privée – tous ces gens les uns sur les autres « ils perdent la distance qu’il devrait y avoir entre les gens », etc. »

Source : Études sur la personnalité autoritaire, T. W Adorno

Il ne peut s’empêcher d’expliquer les choses par une erreur fondamentale d’attribution : c’est de la faute des gens, c’est leur nature qui les conduit à subir des choses – ici les maladies vénériennes seraient de la faute de leurs traits de caractère. Même lorsqu’il essaye d’intégrer un élément de la situation, « les conditions de vie surpeuplée » plutôt que de chercher ce qui cause ce surpeuplement (par exemple la pauvreté), il ne peut s’empêcher de se raccrocher à nouveau à une explication causale interne allégeante, une erreur fondamentale d’attribution, le fait que ce soit des traits personnels communs qui soient en cause. On voit ici l’histoire de son enfance très clairement : il ne peut pas accuser le père, c’est impossible, l’idée même d’insoumission est une vallée de terreurs, de peurs intenses, il est forcé pour sa survie de se soumettre (allégeance). Alors, s’il y a un problème, cela ne peut être que provenant de lui (internalité). Il projette là sa vie intime sur l’explication de phénomènes de société, excepté qu’à présent il s’identifie au père, et qu’à présent c’est lui qui veut faire preuve d’autorité et imposer la punition (la ségrégation).

Adorno explique que ces profils autoritaires sont littéralement épuisés par la quantité d’énergie qu’ils doivent consacrer à refouler, dénier et se battre pour maintenir cette image de fort dans ce monde réduit de tout ce qui pourrait éveiller la moindre question critique. En cela, ils ont recours aux stéréotypes par économie mentale et parce qu’ils répondent bien à leur besoin de domination.

Le haut score de rebelle à psychopathe

Ce rebelle-là rêve d’accomplir des actions pseudo-révolutionnaires, il peut avoir une haine irrationnelle et aveugle contre toute autorité, et être guidé par une volonté de destruction. Cette anti-autorité implacable cache le fantasme d’être au côté des forts ou de prendre leur place. Plus est poussée cette tendance, plus on se rapproche d’un profil psychopathe, ici à prendre en tant que profil sadique, comme la définition dans le sens commun.

Adorno parle aussi du syndrome du « dur » : ce haut score n’a pas d’autorité mentale intérieure et il ne respecte pas beaucoup plus celle extérieure, tous les excès sont permis, les pulsions d’agressivité sont lâchées.

Dans l’étude ce profil a été trouvé dans la prison de StQuentin, notamment avec des sujets à profil ouvertement antidémocratiques comme Floyd par exemple qui nous dit que si les noirs restent aux États-Unis, « sur le territoire des blancs » il y aura « effusion de sang ». On a là des profils qui ne se contentent pas de dire, mais qui passent à l’action violente en témoigne leurs séjours en prison.

C’est le profil le plus inquiétant en matière de potentiel d’agression physique et d’impossibilité qu’une autorité arrive à le contenir (même provenant de son propre groupe).

Le haut score excentrique

Ce profil ne s’est pas adapté à ce qu’on nomme le principe de réalité (la capacité à s’extraire du rêve, de l’hallucination) ; ces individus se sont isolés ou ont été poussés à l’isolement et construisent un monde intérieur fictif qui s’oppose au monde extérieur qu’ils rejettent. Ils sont très suspicieux et le mécanisme de projection est très actif chez eux.

Prenons l’exemple de F24, la cinquantaine, ancienne gouvernante d’un président, d’apparence très cultivée (du moins elle insiste énormément sur la question de sa culture qu’elle dit très haute).

« Elle les méprise beaucoup [ses collègues de travail], elle se sent supérieure et isolée… Les autres ne savent rien d’elle – vraiment rien – et elle se considère comme une personne très spéciale qui pourrait leur révéler ses talents, mais ne veut pas le faire  […] elle pense que “les Japs, les juifs et les nègres devraient retourner d’où ils viennent…” “Évidemment, les Italiens devraient rentrer dans la région d’Italie d’où ils sont venus, mais – bon les trois groupes principaux qui n’ont rien à faire ici sont les Japs, les Juifs et les nègres” [au sujet de la religion] elle a une religion individuelle. Un jour elle se promenait tôt le matin – les oiseaux chantaient – elle a levé les mains et le visage vers le ciel, et ils étaient mouillés (elle considère qu’il s’agit d’un phénomène surnaturel). »

Source : Études sur la personnalité autoritaire, T. W Adorno

Ce profil est marqué par la paranoïa (aucune confiance ni considération pour autrui) et, on le voit sur la dernière phrase, guidée par des délires de grandeur (sur le thème de la supériorité qu’elle s’attribue, le fait d’être « élue »).

Ces profils lient des délires aux préjugés et stéréotypes : par exemple, ils pensent régulièrement que les Juifs conspirent à un niveau mondial pour dominer la terre. Le préjugé est marqué du sceau de la paranoïa et du délire, souvent de conspirations parfaitement invérifiables. Cela permet à ces personnes de se sentir supérieures parce qu’elles sauraient quelque chose d’inaccessibles aux communs des mortels. Cette croyance autojustifie leur isolement social sans toucher à leur ego (« je suis seul parce que je suis trop supérieur ou parce que je sais, moi »). Le fait d’en rester à des stéréotypes leur permet de vivre encore en société, de garder un pied dans une forme de normalité puisque le stéréotype est accepté, lui.

On est ici à deux pas de la psychose avec ce profil.

Le haut score manipulateur

Dans ce profil, l’émotion est absente. Le sujet voit le monde comme un objet à utiliser, manipuler, il est indifférent au contenu, à l’intrinsèque. Le monde et les autres sont vus schématiquement, voire administrativement, comme à « gérer », sans affect. Il y a une froideur totale dans ce profil, et il est plus proche de notre définition actuelle de psychopathe : il est dénué d’empathie, d’émotions, il agit rationnellement, mais étant donné que les émotions, l’affect lui sont parfaitement étrangers, cela donne des « plans » parfaitement horribles. Il a un goût pour la logique, l’organisation qui s’exprime comme ceci par exemple :

M108 : (qu’est-ce qu’on peut faire à propos des noirs ?) on ne peut rien faire. Il y a deux factions. Je ne suis pas favorable à l’accouplement entre blancs et nègres parce que cela produirait une race inférieure. Les nègres n’ont pas atteint le stade de développement des Caucasiens, qui vivent artificiellement et absorbent quelque chose des autres races. » Il approuverait la ségrégation, mais cela n’est pas possible, à moins d’utiliser les méthodes d’Hitler. Il n’y a que deux manières de traiter ce problème [selon lui] – les méthodes d’Hitler ou bien le mélange des races. Le mélange des races est la seule réponse et il se produit déjà, d’après ce qu’il a lu, mais il est contre. Cela n’apporterait rien de bien à la race.

Source : Études sur la personnalité autoritaire, T. W Adorno

Autrement dit, le sujet est pour l’extermination des noirs.

Le terme manipulateur peut porter à confusion à notre époque, parce qu’Adorno n’y voit pas là quelqu’un de machiavélique, mais quelqu’un dépourvu d’affect et d’émotions, donc qui avance avec une logique et une raison inhumaine, froide. Il « manipule » dans le sens où autrui n’a pas plus de valeur à ses yeux qu’une chaise, il ne voit pas en quoi c’est gênant de se débarrasser d’un mobilier qu’il estime encombrant.


Les syndromes bas scores


Le bas score rigide

C’est le profil bas score qui a le plus en commun avec les hauts scores : l’absence de préjugés ne vient pas chez lui d’une réflexion personnelle, intérieure, mais d’un modèle idéologique extérieur qui fait office de pilier mental, un peu comme les conventions chez les hauts scores à syndrome conventionnel.

Adorno explique bien les différentes rigidités du bas score :

« On peut parfois les reconnaître [les bas scores rigides] à un certain désintérêt pour des questions de minorités en soi cruciales, dans la mesure où ils sont plutôt contre le préjugé en tant qu’élément de la plateforme fasciste ; mais parfois ils s’intéressent uniquement aux problèmes de minorités. Ils n’ont pas moins souvent tendance à se servir de clichés et de phraséologie que leurs opposants politiques. Certains d’entre eux sont moins enclins à minimiser l’importance de la discrimination raciale, en la cataloguant simplement comme un sous-produit des graves enjeux de la lutte des classes – une attitude qui révèle peut-être un préjugé refoulé de leur part. On rencontre souvent des représentants de ce syndrome, par exemple parmi les jeunes gens “progressistes”, en particulier les étudiants dont le développement a échoué à coïncider avec leur endoctrinement idéologique. L’un des meilleurs moyens pour identifier ce syndrome consiste à remarquer la manière dont le sujet est enclin à déduire son attitude à l’égard du problème des minorités d’une quelconque formule générale, au lieu de faire des déclarations spontanées. En outre, ces sujets avancent souvent des jugements de valeur qui ne peuvent pas être fondés sur une connaissance réelle du sujet en question »

Source : Études sur la personnalité autoritaire, T. W Adorno

Ce bas score est rigide, il a cet « implacable » dans la façon dont il assène les idées comme on trouve chez le haut score :

« F139 pense que toutes les personnes sont égales, et sur ce point aussi elle croit que c’est le seul point de vue possible pour un vrai chrétien […] « Si je pouvais introduire la prohibition aujourd’hui je le ferais. Je crois qu’il faut empêcher tout ce qui ne rend pas l’homme meilleur – ce qui le rend pire »

L’égalité est pensée de façon dogmatique « c’est le seul point de vue possible » et il y a une certaine tyrannie dans sa volonté au sujet de la prohibition. Le sujet est punitif et ne tolère pas d’exception à la règle.

Il y a aussi comme chez le haut score des préoccupations sur l’extrinsèque, le statut et on sent une hiérarchisation des individus :

« Je suis très préoccupée par l’école où elle va [sa fille]. L’influence des gens qui ont des modèles d’éducation et de culture plus bas que les nôtres a naturellement eu un effet sur les écoles »

Le bas score protestataire

C’est l’homologue du profil autoritaire ; son surmoi, son autorité intérieure est très, voire trop forte, il a une conscience qui est autonome et indépendante des codes extérieurs :

« la plupart des sujets à bas scores « névrotiques », qui jouent un rôle tellement important dans notre échantillon, révèlent le syndrome « protestataire ». Ils sont souvent timides, « réservés », ils manquent d’assurance, et sont même enclins à se torturer avec toute sorte de doutes et de scrupules. Ils manifestent parfois certains traits compulsifs, et leur réaction contre le préjugé semble leur avoir été à certains égards imposée par les exigences de leur surmoi rigide. Ils sont fréquemment poursuivis par un sentiment de culpabilité et considèrent a priori les Juifs comme des « victimes », et comme nettement différents d’eux-mêmes. Un élément de stéréotypie est peut-être inhérent à leurs sympathies et à leurs identifications. Ils sont guidés par le désir de réparer l’injustice qui a été commise contre les minorités. […] tout en étant non-autoritaires dans leur mode de pensée, ils sont souvent psychologiquement contraints, et par conséquent incapables d’agir avec l’énergie que leur conscience requiert. C’est comme si l’intériorisation de la conscience avait tellement bien réussi qu’ils sont sévèrement inhibés ou même psychologiquement paralysés. Leur éternel sentiment de culpabilité tend à leur faire considérer tout le monde comme « coupable ». Bien qu’ils détestent la discrimination, ils peuvent avoir du mal à s’élever contre elle. »

Source : Études sur la personnalité autoritaire, T. W Adorno

Autrement dit, ils sont tellement durs envers eux-mêmes qu’ils s’en paralysent. On voit néanmoins avec ce profil qu’on commence à s’éloigner des profils hauts scores.

F127 est une étudiante : elle cite le nom de son association étudiante féminine (c’est l’une meilleures, n’est-ce pas ?) « C’est ce qu’on dit. Je n’avais jamais pensé qu’elle avait quelque chose de spécial »

Elle n’a pas d’intérêt pour les questions de statut ; dans son attribution des causes de phénomène, on voit que le discours est clairement opposé à celui des hauts scores :

« (que pensez-vous de la pauvreté ?) je déteste y penser. Et je ne crois pas qu’elle soit nécessaire. (de qui est-ce la faute ?) oh je ne voulais pas dire que c’était de la faute des pauvres. Je ne sais pas, mais il me semble qu’à notre époque on devrait faire en sorte que personne ne manque de rien »

On peut se demander si son enfance a été déterminante pour justement construire cette autorité mentale personnelle – quoique trop forte. On peut imaginer qu’elle ait eu une meilleure enfance que le haut score autoritaire qu’on a vu précédemment, mais ce n’est pas le cas. À quatre ans, elle a été enlevée par un noir, mais dit « je ne crois même pas que j’ai eu peur » et elle n’a pas de préjugés contre eux. Cela se passait très mal avec son père :

« je crains de ressembler plus à mon père, et ça ne me plaît pas. C’est un homme très impatient, arrogant et égoïste. On ne s’entend pas très bien. Il préférait ma sœur parce qu’elle l’adulait. Mais il nous a fait souffrir toutes les deux. Il suffisait que je parle un peu mal à ma sœur, comme font les enfants quand ils se chamaillent, pour que je sois frappée, et durement. Ma mère en était très préoccupée. C’est pour ça qu’elle ne nous punissait jamais, parce que lui le faisait constamment, et la plupart du temps sans aucune raison. J’étais continuellement frappée. C’est la chose dont je me souviens le mieux »

Une enfance terrible ne produit pas forcément le haut score, la personne à préjugés ou autoritaire.

Le bas score impulsif

Ce sujet laisse libre cours à son « ça », c’est-à-dire que ce sont des sujets qui ont par exemple une vie sexuelle totalement débridée, intense, de fortes consommations d’alcool/drogues : ils laissent les pulsions s’exprimer, mais ils sont dépourvus d’agressivité. Ils ont une très forte libido, ils sont attirés intrinsèquement par les personnes estimées différentes ou refoulées. Ils ne font strictement pas de différence entre endogroupe et exogroupe, ils vont vers autrui avec une très grande sympathie. Donc on a ici un profil centré sur le « ça », mais dont les pulsions agressives sont absentes, mais au moi et surmoi fragile : ce n’est pas à cause des forteresses qu’ils y érigeraient, mais dans la façon dont ils assument leurs pulsions avec sincérité et passion. Ils ont des élans destructeurs contre eux-mêmes lorsque justement, leurs élans et ce qui est recommandé par la société entrent en conflit.

Adorno illustre ce profil par une jeune femme homosexuelle F205, internée pour des raisons de dépression profonde, où elle est parfois complètement perdue. Elle a été sévèrement punie par le passé à cause de son homosexualité et a en conséquence multiplié les conquêtes masculines pour savoir si elle réagissait sexuellement à eux.

Elle n’a pas de préjugés et cette question de la discrimination la préoccupe :

« il y a une quantité terrifiante d’oppression des minorités – de préjugés. Il y a une peur des minorités, un manque de connaissance. Je voudrais que tous les groupes soient assimilés – internationalement. Je voudrais que l’éducation du monde soit unifiée. Les minorités elles-mêmes se tiennent aussi à l’écart. C’est un cercle vicieux. La société en fait des parias et eux réagissent de la même manière (des différences ?) » l’intervieweur a beaucoup insisté pour que le sujet décrive les différences entre les groupes, mais elle s’est contentée de répéter “toutes les différences qui existent sont dues aux conditions dans lesquelles les gens sont élevés et aussi aux réponses émotionnelles (discrimination) ». (les juifs ?) je ne vois pas en quoi les juifs sont différents comme groupe. J’ai des amis juifs… peut-être sont-ils plus sensibles à cause des préjugés contre eux. Mais c’est une bonne chose.” »

Le bas score indulgent

Il est l’opposé du manipulateur. Ce profil a une forte réticence à faire violence à qui que ce soit, Il est enclin à “vivre et laisser vivre”. C’est un profil caractérisé par un non-jugement d’autrui très marqué. Ces profils n’ont pas de rancœur, pas de mécontentement, ils ont une forte sécurité intérieure qui leur permet d’ironiser sur eux-mêmes, qui leur permet de jouir de la vie, ils ont beaucoup d’imagination. Concernant leurs positions politiques, ils ne sont pas radicaux, c’est comme s’ils vivaient dans un monde sans discriminations ou injustices, ce qui tend à abaisser leur pouvoir de résistance. Généralement ils n’ont pas subi de traumatismes ni de gros conflits au cours de leur vie.

Autant Adorno dit qu’il ne faut pas attendre d’action militante d’eux, autant s’il venait à y avoir des contextes fascistes, ils ne s’y plieraient pas. Leurs stéréotypes sont absents :

Sujet M711, ancien urbaniste “(que pensez-vous du problème juif ?) je ne pense pas qu’il y ait un problème juif. Dans ce cas aussi, ce sont les agitateurs qui veulent une diversion (que voulez-vous dire? ) Hitler, Ku Klux Klan, etc. (des traits juifs ?) Non… j’ai vu des juifs qui avaient des traits censés être juifs, mais aussi beaucoup de personnes non-juives. (le sujet insiste sur le fait qu’il n’existe aucune distinction selon des lignes raciales). »

Ce profil est dans le non-engagement, le doute, l’interrogation. Mais ce n’est pas une posture de fuite, c’est une posture consciente et réfléchie. Lorsque les chercheurs ont soumis à M711 un item sur le fait d’avoir « un leader fort », il a dit être un peu d’accord, d’une manière paraissant indécise, mais qu’il explique ensuite de cette façon :

« Hé bien, j’admirais Willkie ; j’admirais Roosevelt ; j’admirais Wallace. Mais je ne crois pas qu’on devrait avoir des leaders en lesquels les gens placent une foi aveugle. On dirait que les gens recherchent des chefs pour éviter de penser par eux-mêmes. » L’interview de ce sujet se conclut par l’affirmation dialectique que « le pouvoir est presque l’équivalent de l’abus de pouvoir ».

Cette posture d’indulgence, de « non-dogmatisme » faisant presque l’allure d’un doute fuyant les réalités, les opinions fermes, est en fait une posture très réfléchie, engagée dans le non-engagement, pour éviter justement tout aveuglement par un culte du chef ou une croyance aveugle à une idéologie.

Le bas score libéral authentique ou à syndrome compassionnel

Avant de commencer, rappelez-vous ce qu’on a dit dans le chapitre sur le libéralisme. Lorsque que les chercheurs parlent de « libéral » cela n’a rien à voir avec quelqu’un qui serait pour le libéralisme économique, on parle ici de libéral individuel, c’est-à-dire d’un individu qui promeut la liberté des personnes à choisir leur religion ou ne pas en avoir, à avoir les mœurs qu’ils souhaitent, à être autonomes, etc. Dans la définition des chercheurs, ce libéral-là est au contraire opposé à l’antiétatisme, opposé aux pouvoirs dominants des entreprises, et politiquement c’est selon nos catégories politiques modernes et françaises, une personne à gauche toute, voire à l’extrême gauche.

Ce profil affirme ses opinions, il a un fort sens de l’autonomie personnelle, de l’indépendance et ne supporte pas que l’extérieur interfère avec ses croyances et idées. Il ne veut pas interférer non plus dans les idées des autres. Ce qui marque le plus ce profil, c’est le courage moral : il lui est impossible de garder le silence si du mal est fait à autrui quand bien même parler le mettrait en danger. Les stéréotypes sont absents, car il se considère comme un individu singulier et donc considère autrui comme un individu singulier également. L’émotion forte comme il pouvait y en avoir chez le profil impulsif est transformée en compassion chez lui : Adorno parle de syndrome compassionnel pour le décrire, car ces profils peuvent s’engager à sauver autrui à leur déprofit.

À titre d’illustration, ils rapportent l’interview du sujet F515, une jeune fille joyeuse qui a fréquenté un cours d’infirmière où elle dit avoir appris à se débarrasser de ses a priori sur le contact physique : pour supporter les tâches qui lui étaient auparavant pénibles, par exemple le changement des bassins, elle s’est concentrée sur le contact humain avec les patients en blaguant et plaisantant avec eux. Elle refuse toute vision ethnocentrique des humains :

« Les minorités doivent avoir autant de droits que les majorités. Ce sont tous des êtres humains et ils devraient avoir autant de droits que la majorité. Il ne devrait y avoir seulement que des individus et ils devraient être jugés selon leur individualité. Point final ! Est-ce que ça suffit ? »

L’entretien révèle qu’elle a eu des parents extrêmement ouverts d’esprit, intelligents, non carriéristes et surtout, diffusant un très grand amour à leurs enfants et autour d’eux :

« Ma mère est très sympathique. Compréhensive. Bienveillante. Les gens adorent parler avec elle. Quelqu’un l’appelle au téléphone et ils deviennent amis pour la vie juste pour avoir parlé au téléphone ! Elle est sensible ; c’est facile de la blesser. »

Adorno voit en ce profil un exemple pour contrer le fascisme ; il constate que les profils les plus ouverts, les plus compassionnels, les plus engagés avec un élan d’affection vers le monde sont ceux qui ont eu une famille aux mêmes traits, il conclut ainsi :

« Le résumé de l’entretien [de F515] est résumé par l’intervieweur de la manière suivante  « les facteurs les plus puissants engendrant dans ce cas un sujet à bas score sont l’ouverture d’esprit de ses parents et le grand amour que la mère du sujet a porté à tous ses enfants. » si l’on peut généraliser cette affirmation, et en tirer des conséquences pour les sujets à haut score, nous pouvons postuler que la signification croissante du caractère fasciste dépend largement de changements fondamentaux qui doivent être apportés à la structure même de la famille. »

Source : Études sur la personnalité autoritaire, T. W Adorno

Alors la voilà, la piste de lutte contre le fascisme selon Adorno et ses collaborateurs. Elle serait au cœur de la famille, et il serait question d’y permettre l’ouverture de la porte de l’amour. Un constat d’apparence simple, cohérent avec tout ce qui a été trouvé, mais on ne peut plus complexe à prendre en considération. C’est un constat parfaitement inaccessible au champ défini du Hacking social, mais c’est aussi une conclusion dont les associations contre les discriminations en tout genre peuvent difficilement prendre en compte. La famille est un noyau que même les lois les plus rigides n’atteignent pas, le foyer est un espace secret de la société pour lequel même les personnes proches n’en voient pas la vie, même en cas de fortes violences.

Le monde a quand même évolué depuis Adorno, et même si on trouve encore des familles totalitaires comme celles d’un grand nombre de hauts scores, des violences et traumatismes subis par l’enfant, on voit aussi que beaucoup d’enfants, même en ayant vécu le pire, sortent des terribles conditionnements qu’ils ont subis. Ce n’est pas une raison pour rendre tolérables les punitions physiques qui sont intrinsèquement des gestes violents et humiliants, mais cela donne beaucoup d’espoir sur la capacité de l’individu à se construire hors et au-delà des traumatismes subis. La résilience est possible, et l’environnement a un grand rôle pour tendre la main à des personnes qui ont été empêchées dans leur développement pour une raison ou une autre. L’environnement, c’est l’école, mais aussi les proches, le voisinage, les amis et tout ce qui fait un univers social au cours d’une vie.

Notre conclusion diffère de celle d’Adorno : nous pensons pour notre part qu’on peut aider via d’autres passerelles que celles de la famille, que les déterminations traumatisantes ne sont pas uniquement issues que de l’enfance, en cela il y a d’autres moyens d’agir contre le fascisme, tant pour en prévenir sa naissance dans le psychisme, que pour transformer les personnes en étant atteintes, que pour le neutraliser dans des environnements où il a trop de pouvoir destructif. C’est ce dont nous parlerons non pas la prochaine fois, car nous poserons d’abord toutes les critiques liées à cette partie « entretien clinique » puis nous résumerons tout ce qui a été trouvé qualifiant la personnalité autoritaire.

A suivre…

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8 commentaires sur “[F11] Les syndromes fascistes

  1. Merci pour ce travail que je prend plaisir à suivre 🙂
    Je me suis fait la réflexion que notre société vivait avec un héritage culturel qui rejette les sentiment (la raison caractérise l’homme, les passions sont la faiblesse de l’âme,…) et il ressort de votre article que ce qui finalement rend un humain « bon » ce sont au contraire ses capacités d’empathie. L’absence de sentiment se rapproche alors de la catégorie manipulateur. Sans aller jusqu’à traiter certains penseurs grecs, latins ou chrétiens de fascistes, je me demandais quels impacts ont pu avoir ces doctrines sur nos modes de pensées actuelles ?

    1. Merci ! Oui en effet, c’est aussi une réflexion que je me suis faite : il y a un rejet et dédain dans notre culture de l’intelligence émotionnelle (qui comporte l’empathie, la capacité à nouer des relations interpersonnelles, à gérer ses propres émotions etc…) au profit de la « rationnalité pure » qui peut vite tomber dans des décisions ou comportements complétement inhumains. Et oui, c’est exactement la catégorie « manipulateur » d’adorno, qui est en plus souvent institutionnalisé dans les entreprises comme mode de fonctionnement en niant la personne humaine dans ses besoins, ses sentiments (et donc qui peut promouvoir un système de compétition extrême, trouver que le harcèlement est une bonne méthode de management…). Clairement, tu fais bien de le signaler, oui, apprendre au gens que l’intelligence émotionnelle est une forme d’intelligence nécessaire et tout aussi importante que la raison, qu’elle est un complément indispensable à la réflexion, est une des stratégies dont on parlera à la fin du dossier pour contrer l’émergence des syndromes fascistes.

  2. Merci merci pour cette suite ! Cela fait plusieurs articles que, malgré mon grand intérêt pour cette étude et tout ce que j’y apprends, je m’interrogeais sur « mais qu’est-ce qu’on peut bien faire de tout ça pour passer à l’action et lutter contre le fascisme, concrètement ? », sans réussir à trouver de fils à tirer.
    Avec les profils, je commence à voir des pistes se dégager. Ça a un côté réconfortant de se dire que des actions sont possibles, même si celles-ci différeront sans doute fortement de ce qui existe déjà (je pense aux actuelles grosses asso de lutte contre le racisme dont je ne suis clairement pas convaincue de l’efficacité pour faire changer d’avis les profils à haut score…) et qu’il va falloir imaginer de nouvelles formes (ce qui est enthousiasmant aussi !). Hâte de lire la suite…

    ps : petite coquille à la fin du paragraphe sur le haut score à syndrome conventionnel : on dit « à cor et à cri » (qui s’écrit bien « cor » et non « corps » comme je le pensais avant de vérifier !) et non « à cœur et à cri » 😉

    1. Merci ! Je suis super contente que cela puisse susciter des idées, oui cette quête de solutions alternatives est exaltante parce qu’à l’inverse du fascisme justement ; je suis à fond dans les recherches dans ce but là justement, et je jubile car l’horizon antifasciste – au sens inverse ou contraire au fascisme – peut être d’un bonheur, d’un flow, d’un épique et d’une humanité vraiment plus qu’enthousiasmante. Je suis d’autant plus heureuse que cette inspiration arrive chez vous à ce moment là, sans que j’ai encore abordé les idées de « que faire » que j’ai pu trouvée ça et là ; cela me confirme la chance que nous avons d’avoir une communauté intelligente tant émotionnellement que cognitivement, engagée sans dogmatisme ni autoritarisme, et ça… et bien ça nous donne envie de continuer d’œuvrer, du mieux que l’on peut, à vos côtés, vraiment. Merci, vraiment.
      ps : coquille corrigée, merci 😉

  3. Bonjour,
    Pour le bas score indulgent, vous dites qu’il n’a pas de position politique radicale, du coup j’aimerais savoir ce que vous appelez ‘radical’, parce que penser que « le pouvoir est presque l’équivalent de l’abus de pouvoir » ressemble beaucoup à de l’anarchisme (qui me semble être une position radicale).

    1. Dans l’étude, le terme radical est employé dans le sens d’une stricte et totale adhésion à une politique/parti ; par exemple, en tant que « non-radical » il peut avoir voté démocrate sans pour autant être militant, partisan du parti en question ou fan du politicien. Le profil indulgent n’est pas radical également dans le sens où il ne milite pas, n’est pas activiste ou même engagé dans une cause précise ou à la défense de quelque chose. Il est dans un non-engagement volontaire, pour éviter tout dogmatisme en autres. Par contre, en effet, il n’est pas sans réflexion politique, sa posture de non-engagement est réfléchie et il se méfie de tout groupe qui peut avoir du pouvoir. En effet cette méfiance du pouvoir peut paraitre anarchiste, mais je pense que ce profil ne se dirait sûrement pas anarchiste, quand bien même cela représenterait effectivement bien ces idées, ne serait-ce que par méfiance que l’idéologie prenne le dessus sur leur vie.

  4. Super suite d’article, quel travail intéressant sur la nature humaine, je me régale de réflexions a chaque nouvel opus !
    Et justement je me demandait est ce que il faudrait pas nuancer le principe du haut score/ bas score en classant par exemple les « bas scores rigide » dans une catégorie score moyen bas ? Ce n’est qu’une idée qui me passe par la tête mais je me suis dit que j’aimerais bien savoir ce que tu en penses.

    1. Merci !
      Alors il faut se rappeler que les étiquettes haut score et bas score sont liés aux résultats à l’échelle F ( http://www.hacking-social.com/2017/02/14/f5-anti-faible-agressif-intolerant-et-soumis-la-personnalite-autoritaire-potentiellement-fasciste/ ) donc il serait erroné et injuste de faire une catégorie moyen score si les personnes ont eu un bas score à l’échelle F. Mais oui en effet, le bas score rigide est vraiment très proche d’une personne autoritaire, c’est juste qu’il obéit et s’est soumis à d’autres idéologies, mais sa psyché est tout autant verrouillée et rigide, avec les conséquences néfastes d’extrapunitivité par exemple. Les chercheurs après Adorno – et toujours dans le but d’étudier l’autoritarisme, mais quel que soit ces formes (donc des rigidités mentales de droite comme de gauche, religieuses ou athées) ont créé des échelles de dogmatisme, où justement on peut voir la rigidité d’une idéologie, quelle qu’elle soit, chez la personne, au-delà des questions de fascisme (parce que l’échelle F ne mesure vraiment que le fascisme latent, pas d’autres extrémismes) je n’ai pas vu ces échelles encore, mais le sujet de recherche est assez intéressant.

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