[F8] « Moi ! » Comment le potentiel fasciste et l’antifasciste se considèrent-t-ils ?

Précédemment, nous avons vu que les extrêmes hauts scores (ou potentiels fascistes) avaient subi une famille « totalitaire », hiérarchisée et autoritariste. Cela avait de lourdes conséquences en termes de traumatismes et de difficulté pour se construire en tant qu’individu singulier, avec ses propres principes, ses propres idées sur le monde et le comportement à y avoir. Comment, en conséquence, les hauts scores se considèrent-ils eux-mêmes ? C’est ce qu’on va voir avec ce chapitre sur le soi.

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Cet article est la suite de :

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La façon dont on se considère, s’estime, en quoi c’est important ?


Un anti-intraceptif dirait que la considération de soi, positive ou négative, on s’en fout, qu’il n’y a que les actions qui comptent, et par actions il faudrait entendre le travail – surtout pas lié à une forme d’expression comme l’art ou tout domaine intellectuel nécessitant une forme de subjectivité.

Mais la façon dont on se considère est déterminante sur les actions que l’on fait et les actions que l’on peut s’interdire de faire. La façon dont on s’estime est une détermination, elle ouvre ou ferme des possibilités de vie. Par exemple, si on se considère idiot, comme ayant une intelligence plus basse que la moyenne, on va s’interdire de faire des études ou même de travailler pour réussir un examen. On va s’interdire de lire, s’interdire de s’intéresser à des sujets aux intitulés trop intellectuels. S’étiqueter d’un jugement ainsi définitif, que ce soit d’être « nul », « incapable », « idiot », etc., c’est être son propre tyran et, par la censure d’activités, confirmer ce jugement du tyran intérieur – un mécanisme typiquement névrotique, un vrai cercle vicieux parfois entretenu par l’extérieur (par exemple l’éducation nationale qui groupe des élèves taxés de « nuls » et fait ce qu’on appelle horriblement des « classes poubelles »).

L’inverse est tout aussi réducteur de possibilités : se considérer comme supérieur aux autres, compétent en tout de façon quasi innée – autrement dit, être narcissique – fait qu’en conséquence on va mépriser les autres, quand bien même ils auraient raison sur l’erreur qu’on a commise dans un travail ou dans un comportement nuisible. Se considérer de façon exagérément positive et brillante nous fait considérer le critique même le plus aimable du monde comme un inférieur qui n’exprime que sa jalousie, et on ne voit la réalité de ce qu’il souligne, donc on persiste à faire l’erreur dans le travail, le comportement, etc. Ce qui, là encore, conduit paradoxalement à l’incompétence, l’échec, puisque le narcissisme empêche d’observer et corriger ses erreurs (vu qu’il se considère forcément parfait).

L’avis, les opinions qu’on a de soi-même sont des déterminations sur nos comportements et l’idéal serait une forme de réalisme bienveillant : c’est-à-dire ne pas tomber dans la négativité totale (« je suis nul, idiot… ») ou la positivité totale (« je suis supérieur à tous, je réussis tout…. »), mais d’avoir un avis subtil, complexe et complet, sans jugement moraliste, avec compassion, sur ses propres actions (« là je n’ai pas été assez à l’écoute de telle personne c’est dommage, mais ce n’est pas dramatique ; mais pour tel autre je pense avoir trouvé la bonne attitude, donc j’essayerai de reproduire cette attitude par la suite »).

Cette posture de « réalisme bienveillant » demande de bien se connaître, de pouvoir prendre le temps de réfléchir à son vécu, de pouvoir se sentir en sécurité mentale pour faire face aux conflits le plus paisiblement possible, mais aussi d’avoir pu parler avec autrui, d’échanger authentiquement avec les gens, que ceux-ci soient des aides à cette construction de soi ou au contraire des personnes avec lesquelles on est en conflit. Tout cela demande beaucoup d’énergie mentale.

Les hauts scores extrêmes, qu’on sait anti-intraceptifs, dont on sait à quel point ils ont été bridés par les traumatismes et leur famille, peuvent-ils avoir une image d’eux même réaliste, ou du moins les aidant dans la vie en tant que suffisamment bonne détermination ? Si ce n’est pas le cas, comment se considèrent-ils alors, quelle est la nature de l’image qu’ils se donnent ? Quel est l’impact d’une image de soi irréaliste ?


Perception de soi chez les hauts scores et les bas scores : vue générale


Rappel : ci-dessus le résumé des catégories sous-jacentes de la thématique « soi » dans les entretiens cliniques. Il y a 80 sujets extrêmement haut et extrêmement bas sur l’échelle d’ethnocentrisme. Les pourcentages correspondent au pourcentage de l’échantillon par exemple des hauts scores hommes (60%) ayant manifesté une « glorification de soi » dans leur entretien.

Pour plus de détails sur la façon dont sont calculés ces chiffres et leur méthodologie, veuillez consulter cet article : une famille au fonctionnement totalitaire

Soi

Hs hom

Hs fem

Total HS

Bs hom

Bs fem

Total BS

34A Glorification de soi : mention de traits positifs, les traits négatifs sont rationalisés ; dit avoir surmonté les faiblesses/handicaps/persécution… ; le moi et l’idéal du moi tendent à être les mêmes.

60%

52%

55.55%

15%

6.6%

11.4%

Jugement objectif de soi : l’idéal du moi et l’estimation de soi sont séparés ; parfois accusations de soi

15%

16%

15.55%

75%

80%

77.1%

34b le mépris de soi est refoulé ; moraliste, autoritaire et semi-externalisé

50%

40%

44.44%

5%

13.33%

8.571%

34b estime ses traits comme pseudomasculins (détermination, énergie, décideur, volonté. Pas d’admission de la passivité.)

65%

10%

Estimation de ses traits, admission d’un coté passif : douceur, fébrilité…

5%

70%

Estimation de ses traits pseudoféminins

32%

6.66%

Admission des traits non-féminins

20%

46.66%

Estime ses traits actuels selon un moralisme conventionnel : honnêteté, self-control ; tout comportement différent est considéré comme un « craquage » inexpliqué

65%

76%

71.11%

10%

20%

14.28%

Admission d’échecs concernant le contrôle de soi, pas seulement les « craquages » inexpliqués.

5%

8%

6.66%

65%

60%

62.85%

36a soi comme « normal », donc tout va bien. Tentatives de déni ou d’oubli des comportements déviants passés ou présents.

70%

8%

35.55%

10%

0%

5.714%

Soi comme « différent », non-conventionnel, singulier

25%

20%

22.22%

70%

60%

65.71%

36b s’identifie à l’humanité, idéal d’égalité entre les hommes

10%

0%

4.44%

25%

26.6%

25.71%

37 idéal de l’égo : pseudomasculin

80%

20%

Idéal de l’égo : s’accomplir, se réaliser, comprendre, être attaché physiquement et émotionnellement aux autres et s’en occuper, travail avec des valeurs humanistes, améliorer les relations sociales, s’améliorer, etc.

5%

65%

Idéal de l’égo : pseudoféminin ;

32%

6.66%

Idéal de l’ego : s’accomplir se réaliser, comprendre, être attaché physiquement et émotionnellement aux autres et s’en occuper, travail avec des valeurs humanistes, améliorer les relations sociales, s’améliorer, etc.

20%

73.33%

37 Son idéal est estimé selon un moralisme conventionnel

70%

64%

66.66%

20%

13.333%

17.143%

Son idéal est humaniste

15%

20%

17.778%

75%

73.33%

74.28%

38 Déni des déterminations psychosociologiques ; explication de soi en termes d’hérédité, de facteurs physiques, de facteurs accidentels, etc. ; ou déni de l’impact de n’importe quel incident (par exemple déni de ses symptômes)

55%

56%

55.55%

5%

0%

2.857%

Explications des déterminations psychosociologiques de soi

20%

8%

13.333%

70%

73.33%

71.42%

39. propriété conçue comme une extension de soi

70%

52%

60%

15%

0 %

8.571%

Propriété comme un moyen vers une finalité

10%

28%

20%

75%

86.66%

80%


La glorification VS la critique objective


Soi

HS

hom

HS fem

Total

HS

BS hom

BS fem

Total BS

34A Glorification de soi : mention de traits positifs, les traits négatifs sont rationalisés ; dit avoir surmonté les faiblesses/handicaps/persécution… ; le moi et l’idéal du moi tendent à être les mêmes.

60%

52%

55.55%

15%

6.66%

11.42%

Jugement objectif de soi : l’idéal du moi et l’estimation de soi sont séparés ; parfois accusations de soi

15%

16%

15.55%

75%

80%

77.14%

Les hauts scores s’attribuent des traits majoritairement positifs, nient ou « oublient » les traits négatifs. S’ils ne peuvent pas nier les traits négatifs, ils les rationalisent.

Rappel : les noms des sujets ont été anonymisés par les chercheurs par des « codes » ; « M » correspond à un sujet homme, « F » à un sujet femme. Nous avons mis en rouge les hauts scores, en bleu les bas scores. Les propos en italique et en parenthése sont les questions des intervieweurs.

F38 raconte comment elle a vaincu une paralysie infantile par la force de sa volonté : « j’ai toujours eu une bonne humeur, j’ai toujours été honnête avec ma famille, j’apprécie ce qu’ils ont fait pour moi, j’ai toujours essayé de trouver un moyen pour que je ne sois pas un fardeau pour eux. Je n’ai jamais voulu être une infirme. J’ai toujours été fiable.J’ai toujours été joyeuse et je suis sûre que je n’ai jamais fait sentir mal personne à cause de mon handicap. Peut-être qu’une des raisons de ma joie est ce handicap. J’ai porté un plâtre jusqu’à l’âge de 4 ans…. Il [son mari] me compare à son ex-femme. Elle était infidèle. Je ne suis pas comme ça. Elle était alcoolique. Je n’ai jamais bu comme ça. Je n’ai jamais fait des choses dans le dos des gens. J’ai toujours fait les choses ouvertement… (habitudes ?) Je n’ai jamais eu de mauvaises habitudes lorsque j’étais enfant, pas de cauchemars. Je rêve rarement même maintenant, que ce soit le jour ou la nuit. […] Ma mère était la cheffe de la discipline. J’ai toujours été honnête avec eux et leur ai fait savoir ce que je supportais. Je crois que toutes mes relations avec mes frères et soeurs étaient meilleures que la moyenne. Je pense que je suis la favorite de toute la famille. Je sais que je suis la nièce préférée de tous mes tantes et oncles »

Chapter 11: Sex, People, and Self as Seen Through the Interviews. The Authoritarian Personality, Studies in Prejudice Series, Volume 1. (1950)

La « gaieté » et la volonté qui résout tous les problèmes sont une idée récurrente des hauts scores, idée en lien avec le déni des causes psychologiques ou sociologiques et aussi avec une forme de conventionnalisme.

Les bas scores, au contraire, ont un jugement d’eux-mêmes plus complet, plus objectif, qui comprend le négatif comme le positif ; ils font souvent référence à leurs failles, leurs sentiments d’insécurité, leurs timidités, leurs dépendances :

M49 dit à propos de lui-même : « Je pense que c’est le contact social qui me dérange le plus, je peux parler avec une personne, mais lorsqu’il y a plusieurs personnes, je reste là et je ne dis pas un mot. Je pense que c’est peut-être dû à un manque de contacts sociaux. »

F63 : « Je travaille mieux toute seule – j’ai du mal à travailler avec d’autres personnes, je m’entends bien avec eux, mais c’est une contrainte pour moi, je suis un peu timide, je n’aime pas la compétition. »

Chapter 11: Sex, People, and Self as Seen Through the Interviews. The Authoritarian Personality, Studies in Prejudice Series, Volume 1. (1950)

Les hauts scores ont tendance à réprimer tout ce qui peut leur être désagréable à confronter – comme ici leurs défauts -, donc a restreindre le champ de leur conscience. Sans doute est-ce à cause de la discipline à laquelle ils ont été exposés, qui exigeait d’eux une soumission immédiate : ainsi ils ont appris à présenter une « bonne » façade qui plaise aux parents, car ils étaient effrayés et tout ce qui ne correspond pas à cette façade est donc refoulé. Même lorsque les failles de cette façade sont « officielles » ou flagrantes, ils continuent néanmoins de se glorifier en retournant les causes des failles :

M57 [prisonnier] : « J’ai un peu honte, je suis le seul mouton noir de la famille… et j’ai gagné plus d’argent que tous les membres de ma famille reunis. Oui, un homme de mon intelligence a laissé un foutu libéral me mettre derrière les barreaux. »


Le masculin et le féminin


Les hommes :

Soi

HS hommes

Bs hommes

estimation de ses traits, pseudomasculins : détermination, énergie, décideur, volonté. Pas d’admission de la passivité.

65%

10%

idéal de l’égo : pseudomasculin

80%

20%

Idéal de l’égo : s’accomplir, se réaliser, comprendre, être attaché physiquement et émotionnellement aux autres et s’en occuper, travail avec des valeurs humanistes, améliorer les relations sociales, s’améliorer, etc.

5%

65%

estimation de ses traits, admission d’un coté passif : douceur, fébrilité,…

5%

70%

Il y a chez les hauts scores hommes une très forte tendance à se décrire selon des traits « idéals » pseudomasculins (virils) : c’est-à-dire la détermination, la force, l’indépendance, la prise de décision, la volonté… Il n’y a pas de distinction entre ce qu’ils disent être et leur idéal (contrairement aux bas scores chez qui la description de l’idéal et de soi diffère). Les hommes bas scores n’ont pas cet idéal de pseudomasculinité et ont un idéal singulier d’accomplissement « hors genre » ; ils s’attribuent des traits dits « féminins ».

Les femmes :

Soi

HS femmes

BS femmes

Idéal de l’égo : pseudoféminin ;

32%

6.667%

Idéal de l’ego : s’accomplir se réaliser, comprendre, être attaché physiquement et émotionnellement aux autres et s’en occuper, travail avec des valeurs humanistes, améliorer les relations sociales, s’améliorer, etc.

20%

73.33%

Estimation de ses traits pseudoféminins

32%

6.667%

Admission des traits non-féminins

20%

46.667%

La description de soi en traits pseudoféminins chez les femmes hauts scores est moins marquée (sans doute parce que, quelles que soient ses opinions, ce « rôle » féminin n’est flatteur ou enviable pour aucune femme) cependant il est présent chez quelques-unes qui disent par exemple positivement qu’ « être une femme au foyer est définitivement ma carrière ». Chez les femmes bas scores il a été trouvé un fort idéal d’accomplissement de soi en tant qu’individu singulier et elles s’attribuent également des traits/activités dits masculins :

F62 : « Ma mère disait toujours que je serais un meilleur garçon qu’une jeune fille, je bricolais, construisais encore et toujours quelque chose… Dans mon adolescence, je portais toujours des salopettes. Aujourd’hui encore, quand je suis triste, je construis des choses, je travaille physiquement. »

F23 : le sujet a toujours souhaité être un garçon et a beaucoup réfléchi aux discriminations contre les femmes dans sa profession. Elle n’aime pas cuisiner ou coudre. « Si j’étais un homme, je pourrais avoir une femme – c’est ce dont j’ai vraiment besoin, quelqu’un pour cuisiner, coudre et prendre soin de moi. » Elle se sent vraiment très dépendante à cet égard. Par conséquent, elle ne pourra pas se marier, ou bien elle continuera à travailler après qu’elle se soit mariée. Même si elle a des enfants, elle voudrait retourner au travail et que quelqu’un d’autre les élèvent après leur première année. « Je ne pense pas que je pourrais éléver correctement des enfants de toute façon … j’aimais les activités de garçons et je n’aimais pas du tout les activités des filles. Je voulais jouer au baseball avec les garçons et je sortais jouer au baseball avec eux. (Que font les filles ?) Elles s’asseyent et parlent des garçons – et rien ne m’ennuie plus. »

Chapter 11: Sex, People, and Self as Seen Through the Interviews. The Authoritarian Personality, Studies in Prejudice Series, Volume 1. (1950)

Malgré les conventions de l’époque – qu’une fille doit être pseudoféminine – elles assument le fait de ne pas l’être ou d’être « pseudomasculin ». Ce n’est pas tant le fait que les bas scores aient une part de féminité pour les hommes et une part de masculinité chez les femmes qui compte ici, mais le fait que malgré les conventions de l’époque, ils parlent ouvertement de leur singularité, voire les assument complètement. Ils n’ont pas besoin de cette « façade » normative dont ont besoin les hauts scores, ils acceptent et ne peuvent pas dénier ce « défi » que d’être singulier malgré les difficultés en société que cela peut représenter.


Conventionnalisme et moralisme


Soi

Hs hom

Hs fem

Bs hom

Bs fem

Estime ses traits actuels selon un moralisme conventionnel : honnêteté, self-control ; tout comportement différent est considéré comme un « craquage » inexpliqué

65%

76%

10%

20%

37 Son idéal est estimé selon un moralisme conventionnel

70%

64%

20%

13.333%

36a soi comme « normal », donc tout va bien. Tentatives de déni ou d’oubli des comportement déviants passés ou présents.

70%

8%

10%

0%

Encore une fois, le haut score présente sa façade « normale », « conventionnelle » : il se dit normal, se présente avec des qualités conventionnelles et son idéal est de même nature. Il y a une volonté de paraître dans la norme (qui on l’a vu précédemment est d’être pseudomasculin pour les hommes, par exemple). Tout ce qui pourrait faire leur singularité, les traits négatifs ou positifs, est oublié, dénié, non abordé ; ce qui pourrait le rendre « différent » est gommé, censuré à la conscience ou encore n’a pu éclore à cause de censures psychiques (dues à l’éducation, la peur, aux ressentiments trop violents, etc.). Dans l’exemple ci-dessous, on voit à quel point ce conformisme est lié à l’extrinsèque (les statuts, la hiérarchie…), au matériel, et ignore les activités ou relations sociales « pour elles-mêmes » ; il y a aussi l’aspect « glorification » de soi qui est bien représenté :

M352 : « (satisfaction ?) hé bien, je suis l’opérateur en chef – le chef d’équipe du groupe – qui contrôle les emplois du temps…  [le sujet insiste sur sa position de chef] – c’est un petit département – nous sommes cinq employés, cinq par équipe, j’en retire une satisfaction personnelle… du fait d’avoir cinq personnes qui travaillent pour moi, qui viennent me demander conseil sur comment gérer notre production, et je suis satisfait du fait que j’ai la décision finale… c’est moi qui en suis responsable, et aussi du fait que sur cette décision c’est moi qui ai raison – et en général j’ai raison, et savoir que j’ai raison m’apporte une satisfaction personnelle. Ce sont ces choses que j’ai mentionnées… ce qui m’apporte aussi une satisfaction, c’est de savoir que j’apporte du contentement à quelqu’un. […] (qu’est que vous feriez si vous aviez plus d’argent ?) ça élèverait notre niveau de vie, on pourrait avoir une voiture ; déménager dans un quartier plus résidentiel ; on se mélangerait à des gens d’un niveau plus haut, à part pour quelques amis très proches qui restent toujours ; et évidemment on ferait la connaissance de gens d’un niveau supérieur – avec plus d’instruction et plus d’expérience. Après, quand on a réussi à s’associer avec ce type de gens…ça vous fait élever à un niveau encore plus haut. »

Chapter 11: Sex, People, and Self as Seen Through the Interviews. The Authoritarian Personality, Studies in Prejudice Series, Volume 1. (1950)

Les chercheurs expliquent que cette importance d’avoir des traits conventionnels chez le haut score est liée à la forte volonté d’appartenir à la puissante majorité ; il s’agit de compenser le manque d’identité. Plus la déviation à cet idéal conventionnel est grande, plus il dénie cette déviation stressante. Voici deux sujets hauts scores en prison qui, justement, ont eu une forte déviation à la norme et qui la dénie :

M51 : le sujet dit qu’il a volé une seule fois et porte la responsabilité de cet acte sur l’alcool. « Je ne me considère toujours pas comme antisocial… » Il souligne qu’il ne se considère pas comme dépravé. Il note qu’il y a quelque temps, il a pris quelques traitements glandulaires et estime que ces derniers l’ont rendu plus masculin.

M57 : Le sujet exprime le désir superficiel de comprendre pourquoi il s’est fourré dans tant de problèmes alors que ses frères n’en ont pas eu. Il exprime le désir de se redresser. Il nie spontanément « qu’il y ait quelque chose qui cloche chez moi ».

Chapter 11: Sex, People, and Self as Seen Through the Interviews. The Authoritarian Personality, Studies in Prejudice Series, Volume 1. (1950)

Soi

Hs hom

Hs fem

Bs hom

Bs fem

Admission d’échecs concernant le contrôle de soi, pas seulement les « craquages » inexpliqués.

5%

8%

65%

60%

Son idéal est humaniste

15%

20%

75%

73.33%

Soi comme « différent », non-conventionnel, singulier

25%

20%

70%

60%

C’est le contraire chez le bas score : il parle volontiers de ses échecs, ses travers, qu’il a pu inspecter avec sa conscience et assumer comme faisant partie de soi ou encore se construire en intégrant les échecs passés. Son identité est plus riche de singularité, en cela il ne se sent pas conventionnel et donc, on le verra plus tard, n’attend pas que les autres soient « normaux », respectant les normes en vigueur. L’important pour lui est là encore de s’accomplir en tant qu’humain, à travers des buts sociaux, des échanges, des constructions qu’il pourrait faire avec autrui ; il ne suit pas un modèle préfabriqué de réussite, son idéal est lié à sa personne et ce qu’il est, traits positifs comme négatifs.

M55 : (Je vois que vous aimeriez être membre du Congrès ?) Le sujet rit. Il indique que ce n’est pas un choix réaliste, mais qu’il aimerait être un membre du Congrès. Il met l’accent sur ce qu’il appelle les « valeurs intrinsèques » ici, « ne pas travailler uniquement pour de l’argent, etc., mais pour ce que vous accomplissez … et si vous êtes en échec, vous avez la satisfaction d’avoir essayé. » (Qu’est-ce qui vous attire ?) Il n’est pas adepte des relations personnelles, mais il les aime plus que les statistiques ou la recherche, il préférerait être en contact avec les gens. Un travail durant la guerre l’a fait s’impliquer dans les relations sociales « je vise peut être trop haut…. Je pourrais être recruteur dans une agence pour l’emploi ».

F62 : « Je voudrais enseigner le théâtre à l’école secondaire. Les raisons pour cela sont peut-être un peu bizarres. J’ai toujours beaucoup aimé le théâtre et j’ai pensé que le monde devrait en connaître plus sur ce domaine. Je veux que les gens connaissent le bon divertissement, l’art de haut niveau. »

F23 : Le sujet a été employé comme chimiste junior un an et demi. Elle est déçue de ce travail parce qu’elle avait espéré faire de la recherche, au lieu de cela elle fait un travail de routine comme cela aurait pu être fait par un assistant de laboratoire. « Vous n’êtes pas autorisée à faire les choses à votre façon, et vous n’avez aucune responsabilité à moins d’avoir un doctorat ». Le sujet est également agacé par le manque d’honnêteté chez ses collègues : ils pratiquent ce qu’on appelle la « chimie du crayon », c’est-à-dire si une lecture ne donne pas le résultat escompté, ils falsifieront le résultat. Elle est allée le dire au chef, mais il n’a rien fait à ce sujet.

M9 : « [son but est :] Aider les moins fortunés, et faire partie de la communauté ou de la société dans laquelle on est, y participer activement, être gentil et généreux, avoir plus d’estime pour son prochain… »

M15 : « J’ai commencé à étudier dans le collège avec un grand intérêt pour les études sociales, l’histoire. » Cet intérêt est combiné avec un désir de travailler avec les gens. « Le conseil semble être mon choix actuel. (Il y a une idée derrière ce choix ?) Eh bien, dans notre église, j’ai observé à quel point nombre de personnes avaient des problèmes. Je pense que je voudrais les aider. (Quels types de problèmes ?) Personnel …. (Quel est votre point de vue religieux à l’heure actuelle ?) Vous pourriez l’appeler quelque chose comme une religion sociale. […] C’est un péché d’être indifférent au progrès. »

Chapter 11: Sex, People, and Self as Seen Through the Interviews. The Authoritarian Personality, Studies in Prejudice Series, Volume 1. (1950)


Le déni des causes psychosociologiques


Soi

Hs hom

Hs fem

Bs hom

Bs fem

Déni des déterminations psychosociologiques ; explication de soi en termes d’hérédité, de facteurs physiques, de facteurs accidentels, etc. ; ou déni de l’impact de n’importe quel incident (par exemple déni de ses symptômes)

55%

56%

5%

0%

Explications des déterminations psychosociologiques de soi

20%

8%

70%

73.33%

On a vu précédemment que le haut score rejette l’introspection, il est en général anti-intraceptif, il rejette les explications psychologiques ou sociologiques : cela vaut aussi pour son propre cas comme pour les autres, notamment les exogroupes dont il accuse le « sang » mauvais, la nature. Cette tendance s’explique à la fois par leur éducation (sans discussion, avec des punitions arbitraires, une culture ethnocentrique, etc.), mais aussi parce que les ressentiments et les conflits mentaux sont violents et rendus inaccessibles à la conscience par, à la fois la soumission à l’autorité (« je ne dois pas ressentir des pulsions sinon je vais être puni »), le conventionnalisme rigide (« il est anormal de penser/vouloir ceci ») et l’autoritarisme (« je dois être fort donc renier telle ou telle faiblesse ressentie »). En conséquence, en ne réfléchissant pas à soi, en ne regardant pas à l’intérieur de soi ou dans les relations sociales, en ne s’interrogeant pas sur autre chose que le physique ou l’extérieur, le moi est donc pauvre, restreint. Et son jugement du monde est tout aussi pauvre (et souvent très négatif), cantonné à des explications en termes de nature, de sang, d’hérédité, etc.

Au contraire, le bas score est lui ouvert aux explications de toutes sortes, il s’y intéresse vivement et n’hésite pas à enquêter sur elles, ainsi que sur leurs traits les plus négatifs ; ils font des liens avec leur passé. Cette posture d’acceptation de l’introspection leur a été permise dans l’enfance et leur permet de réfléchir plus amplement, plus exhaustivement au monde, aux autres. Cette capacité est directement connectée à leur absence de préjugés : comme leur structure psychique leur permet de faire face aux problèmes, aux défauts ils peuvent réfléchir autrui de façon plus exhaustive, en pouvant imaginer leurs conflits mentaux, leurs atouts, leurs situations et l’impact sur leur esprit.

A noter que ce déni des déterminations psychosociologiques, que Gangloff appelle allégeance est actuellement promue et apprise à autrui dans notre société par les institutions sociales (pôle emploi, missions locales), vanté par les politiques, c’est un trait apprécié dans les entreprises. Le non allégeant, celui qui pense les déterminations sociales ou psychologiques est lui rejeté par la société.


La propriété considérée comme une extension de soi


Le haut score conçoit le matériel – donc la propriété – comme une extension de soi ; en quelque sorte il pense inconsciemment « je suis ce que j’ai ». Les chercheurs expliquent que cette conception du matériel est liée à l’insécurité mentale des hauts scores cachée derrière leur surconfiance de surface. Faute d’avoir suffisamment d’édifices mentaux solides, dont la construction et la solidification s’est faite grâce à l’amour et l’affection authentique d’autrui, le haut score cherche à l’extérieur ce qui lui manque à l’intérieur dans son identité, c’est-à-dire une forme de richesse mentale. L’exemple déjà cité de M51 est assez explicite à ce sujet, ses buts ne sont qu’extérieurs, tant dans le statut que dans la propriété.

On peut aussi dire que cette conception du matériel, de la propriété a un lien assez fort avec le conventionnalisme : les hauts scores se soumettent aux buts de la société capitaliste, tout simplement, alors que les bas scores ont d’autres buts plus importants à leurs yeux.

Les hauts scores estiment donc la propriété comme une fin, alors que les bas scores considèrent la propriété comme un moyen vers d’autres finalités, souvent des buts sociaux ou d’appréciation intrinsèque (comme la volonté d’avoir de la musique et des livres, pour leur contenu pas le fait de les posséder).

M49 : « (Que feriez-vous avec 7500 $ ?) Eh bien, bien sûr, cela nous permettrait d’abord d’avoir une maison confortable, et un bon mode de vie. Et ma femme a toujours voulu écrire, et elle a commencé plusieurs idées, et cela lui permettrait d’aller de l’avant avec son écriture, et – si elle a écrit – nous pourrions embaucher des personnes pour le nettoyage de la maison et pour la blanchisserie, afin de lui donner plus de temps… et elle a toujours aimé aller à des pièces de théâtre et des concerts… Et nous pourrions faire ces activités sans nous mettre en péril… »

F63 : « L’argent n’a jamais eu beaucoup de sens pour moi. Peut-être que c’est stupide et irréaliste. Mais c’est d’œuvrer qui me donne satisfaction. »

Chapter 11: Sex, People, and Self as Seen Through the Interviews. The Authoritarian Personality, Studies in Prejudice Series, Volume 1. (1950)


En résumé


Comme ils le faisaient en décrivant leurs parents, les hauts scores se glorifient en « surface », en soulignant uniquement des aspects positifs d’eux (leur volonté, leur détermination, comment ils ont réussi à surmonter les difficultés de la vie…). Cette glorification s’avère être une défense contre les sentiments de dépendance, de passivité, d’impuissance et de mépris vis-à-vis de soi. Autrement dit, cette glorification est le miroir inverse de ce qu’ils ressentent, mais qu’ils refoulent ou qu’ils ne veulent pas évoquer (c’est-à-dire qu’ils n’arrivent pas à s’autodéterminer, ont du mal à surmonter les difficultés de la vie, etc.).

Comme une grande palette d’événements, de faits et de sentiments ne sont pas acceptables à la conscience du haut score, leur égo – leur moi – est considérablement réduit, limité : les chercheurs parlent souvent de « moi faible » chez les hauts scores. En conséquence, ils se considèrent comme conventionnels, non-différents, « droits ». Leur description d’eux-mêmes a un ton moraliste.

Quand certains acceptent de parler d’écart de conduite de leur part, ils en définissent les causes par des facteurs extérieurs et des incidents sur lesquels ils ne pouvaient pas avoir de prise. Ils évitent les explications psychologiques ou sociologiques. On pourrait dire qu’ils oscillent entre externalité allégeante (pour les échecs) et internalité allégeante (pour les succès et pour accuser autrui) ; il n’y a jamais non-allégeance.

Il n’y a pas de continuité entre ce qu’il s’est passé dans leur enfance et ce qu’ils présentent dans leurs explications : ils évitent de faire référence à leur enfance, essayent tant que possible d’écarter la responsabilité de leurs parents dans ce qu’ils pourraient être ou avoir vécu (alors que le chapitre précédent est fort explicite sur l’impact des parents sur leurs comportements ou choix).

Les bas scores sont en meilleurs termes avec eux-mêmes, car ils ont été aimés et étaient acceptés par leurs parents. Ils sont plus disposés à admettre qu’ils n’ont pas atteint leurs idéaux ou qu’ils sont loin des rôles attendus dans leur culture. Leurs pulsions et leur tendance les moins désirables sont acceptées et considérées par le bas score comme faisant partie d’eux (il n’y a pas de refoulement). En conséquence, leur égo est plus riche, plus complexe, plus intraceptif. Les bas scores hommes acceptent pour eux des traits comme la douceur ou la passivité, sans recourir à des défenses contre ces sentiments et les femmes ne se censurent pas le fait d’être attirées et faire des activités à cette époque réservées aux hommes (ou rejeter la place au foyer).

Les bas scores ont un sentiment de sécurité grâce au recours à leur identité singulière en plus de facteurs extérieurs comme l’appartenance au groupe par exemple. Au lieu de respecter les règles et valeurs conventionnelles, ils cherchent à se réaliser en tant qu’individu singulier, à travers la compréhension, l’affiliation, la réalisation d’idées telles que l’amélioration des relations sociales, le développement de soi, etc.

Les bas scores sont intéressés par les explications au sujet de leur égo, ils font des références spontanées à leur enfance qu’ils connectent à leur moi actuel. Ils décrivent de façon non idéalisée leur enfance : timide, avec des valeurs d’adulte (appréciation de la lecture, attirance vers le travail) qui semble montrer une « internalisation », c’est-à-dire que leur éducation a permis une transmission authentique de valeurs qu’ils ont faites siennes.

Ils parlent ouvertement de leurs dépressions, de leurs angoisses : ils ont une grande capacité à faire face à l’insécurité et au conflit. Le fait qu’ils soient disposés à l’introspection leur permet de s’ajuster, d’être souple mentalement : parfois cela fonctionne pour résoudre leurs problèmes parfois cela prend une tournure morbide (c’est-à-dire trop de sentiments de culpabilité par exemple).

***

La suite : [F9] Personnalité fasciste et sexe : la recherche du stéréotype plutôt que de l’amour

Viciss Hackso Écrit par :

Attention, atteinte de logorrhée écrite et sous perfusion de beurre salé. Bisounours destructrice de choux-fleurs à temps partiel.

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4 Commentaires sur "[F8] « Moi ! » Comment le potentiel fasciste et l’antifasciste se considèrent-t-ils ?"

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Thomas Cmoi
Invité
Encore un très bon article. Félicitation Viciss, j’avais un peu de mal avec ces tableaux rouges et bleus au début mais, à la longue, on s’y fait. Pour les hauts scores, lorsqu’ils évoquent le « mauvais sang » ça m’a tout de suite fait penser à la saga HP, les familles de sang pur qui deviennent des mangemort, l’enfance de Tom Jedusor qui devient Voldemort. Je trouve que ces histoires peuvent illustrer certains de tes articles. Bon et pour ma question, tu dis que les hauts scores se soumettent aux buts de la société capitaliste (donc on peut imaginer qu’ils en tirent… Lire la suite »
QuinnLesquimau
Invité

Cette série est géniale, merci pour votre magnifique travail !
Cette vision donne à réfléchir, c’est intéressant de comprendre les rouages de ce mode de pensée qui peut paraitre si absurde à première vue.

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