[F4] Libéralisme ou conservatisme… une histoire d’ignorance et de confusion

Précédemment, les chercheurs ont vu que les antisémites n’étaient pas qu’atteints de préjugés, mais qu’ils étaient ethnocentriques : tout groupe différent était mis en stéréotype, attaqué et rejeté ; inversement, le groupe de référence, l’endogroupe était rendu supérieur à un tel point que les hauts scores étaient incapables de critiques vis-à-vis de lui. Est-ce que ceci est lié à une idéologie politique ? Le potentiel fasciste l’est-il parce que tout simplement il a adhéré à tel parti ? Ce sont ces questions auxquels les chercheurs vont tenter de répondre avec une échelle de conservatisme-politico-économique.

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Cet article est le 4ème d’un dossier « Facho ! La personnalité autoritaire » ; voici les épisodes précédents :

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Pour les chercheurs, il semblait logique de faire une étude sur les tendances politiques des sujets car l’idéologie de l’ethnocentrisme et de l’antisémitisme se retrouvent évidemment dans le fascisme et dans les mouvements politiques qualifiables de fascistes, que ce soit les réactionnaires, les impérialistes, les chauvins… ; l’étude bibliographique et l’histoire ne laissaient pas de doute.

La grande question de cette échelle était donc de savoir quelles idées politico-économiques se rattachent à l’idéologie ethnocentrique (des hauts scores) ou anti-ethnocentrique (des bas scores). Le fascisme étant intrinsèquement d’extrême droite, on pouvait supposer que la gauche, dans ses formes extrêmes, voulant rendre « autoritairement » égalitaire tous les citoyens seraient non-ethnocentrique.

Lors de notre toute première introduction, nous avions noté que souvent lorsque quelqu’un est traité de facho à notre époque, c’est parce que ses idées sont considérées comme marquées à l’extrême droite. Cependant, il est rare que le traité de facho accepte cette affiliation et la reconnaisse ; il aurait plutôt tendance à rejeter toute affiliation avec l’extrême droite, soit en renvoyant la balle (« c’est celui qui dit qui est »), soit en se disant apolitique ou encore en donnant des arguments prouvant que ce n’est pas son penchant politique (en donnant des idées de démocratie et non de tyrannie autoritaire par exemple). Ce qui va se passer dans cette étude va peut-être nous aider à interpréter ce comportement.


De quoi on parle lorsqu’on parle de libéralisme ?


Aux États-Unis de 1950, pas de fascisme, pas de communisme au pouvoir. La droite ou la gauche ne sont pas implantées de la même façon que dans nos pays européens, alors les chercheurs ont étudié le libéralisme (qui est plus à gauche) et le conservatisme (qui est plus droite). Les chercheurs vont donc construire une échelle mesurant les tendances conservatrices ou libérales afin de voir s’il y a des corrélations avec l’ethnocentrisme et plus tard les tendances fascistes (échelle F).

Mais avant d’entrer dans le détail, il va nous falloir faire un point sur les définitions de conservatisme et de libéralisme.

À l’époque, les chercheurs parlent d’une grande confusion concernant ces sujets politiques : des postures libérales sont considérées comme conservatrices et vice versa ; les définitions ne sont pas claires chez les gens et le discours des médias n’y est pas pour rien dans cette confusion généralisée selon les chercheurs.

De notre point de vue de personnes vivant en 2017 en Europe, on donne encore d’autres définitions au libéralisme et notre conservatisme n’est pas le même que celui des États-Unis pour des raisons historiques. La notion de libéralisme est particulièrement confuse : des gens de droite comme de gauche s’en réclament, on suspecte l’extrême droite d’être sournoisement libérale également, comme si cela était une tare. D’autres au contraire vantent le libéralisme pendant que d’autres (comme nous) parlent plutôt de problème néo-libéral.

Commençons par le terme conservateur, qui semble plus clair à plus de personnes : être conservateur, c’est être en faveur des valeurs traditionnelles et s’opposer au progressisme de façon générale ou pour certains domaines. Par exemple, Fillon se dit « conservateur social » c’est-à-dire qu’il s’oppose à des changements sociaux (= souhait de « statu quo » pour le social), voire souhaite le retour en arrière sur certaines avancées sociales (= statu quo ante)  ; la manif pour tous est conservatrice en accusant le droit au mariage des homosexuels. Le conservateur veut donc que les choses restent pareilles ou qu’on annule certaines progressions de la société.

Cependant, on peut être conservateur de différentes manières : par exemple on peut souhaiter le retour à de très vieux modèles, comme les royalistes type Loràn Deutsch ; mais on peut avoir une autre vision du monde et être conservateur sur des valeurs modernes qui seraient considérées comme progressistes pour les royalistes. Par exemple Audrey Tang qui est hackeuse politique, se dit conservatrice car elle souhaite le statu quo des valeurs du vieux Net, celles d’avant les réseaux sociaux, des valeurs et une éthique hacker (qui prône l’autonomie, le do it yourself, l’autodétermination, l’horizontalité, la collaboration, la passion, etc. ; c’est-à-dire une posture assez libertaire, anarchiste, dont le noyau nourrisseur est la motivation intrinsèque, où l’individu est autotélique). Cependant le cas d’Audrey Tang – s’assumer conservatrice pour des valeurs qui sont parfois totalement inconnues de conservateurs comme Fillon par exemple – est rare ; je pense également qu’elle se dit conservatrice pour provoquer la réflexion sur la rapidité des changements de paradigmes qu’il y a eu grâce à Internet et l’outil informatique, pour montrer à quel point certains individus sont sortis du train et n’ont pas suivi le cours intense et passionnant de l’histoire de ces dernières décennies en ligne.

Le libéralisme aujourd’hui est très mal compris, il est source de confusion et les politiciens exploitent cette confusion. Récemment, nous avons pris la mesure de ces confusions lorsqu’on nous a reproché de ne rien comprendre au libéralisme parce que nous dénoncions le néo-libéralisme. Mais le libéralisme n’est pas le néo-libéralisme, et le libéralisme lui-même peut prendre des significations qui, même si à l’époque du XVIIème siècle, lorsqu’il était tout nouveau, lui était associées , aujourd’hui il est nécessaire, d’un point de vue politique, de les dissocier. Parce que cela a un impact sur nos vies, parce que concrètement il y a plein de postures libérales différentes.

Donc repartons un instant au XVIIème siècle, lorsque cette notion a commencé à apparaître ; à l’époque le libéralisme est une doctrine qui promeut la liberté dans tous domaines : droits fondamentaux pour tous, tolérance, libre marché, le pouvoir arbitraire de l’État est bridé pour des raisons de liberté.

Aujourd’hui « l’État  » ce n’est pas la même chose (au XVIIème siècle, c’est une opposition à la monarchie de droit divin), et le marché a considérablement changé, donc il est beaucoup plus juste et représentatif de diviser les caractéristiques du libéralisme, car des personnes peuvent être libérales sur des domaines et pas sur d’autres ; voici une distinction assez utile à connaître :

« Quatre façons d’être libéral :

— le libéralisme individuel ou moral désigne la tolérance face aux actions, aux mœurs et aux opinions d’autrui, dont on respecte l’indépendance et la liberté individuelle. Il promeut par exemple les droits des femmes, des minorités ethniques ou des homosexuels. C’est pourquoi, dans le monde anglo-saxon, il est plutôt associé à la gauche.

— le libéralisme politique émerge en opposition à l’absolutisme des monarchies de droit divin. Il entend promouvoir la liberté individuelle de penser, croire, circuler, organiser sa vie à sa guise, du moment que la liberté collective n’est pas entravée. Il s’identifie rapidement à la démocratie. Il est représenté en France au XIXème siecle par des penseurs comme Benjamin Constant (1767-1830), François Guizot (1787-1874) ou Alexis de Tocqueville (1805-1859).

le libéralisme économique s’identifie au laissez-faire, au libre échange, à la liberté d’entreprise et à la limitation stricte des interventions gouvernementales dans l’économie. Adam Smith (1723-1790), David Ricardo (1772-1823), Jean-Baptiste Say (1767-1832), John Stuart Mill (1806-1873) font partie de ses figures fondatrices.

— Neo-libéralisme. Dans les années 80 on voit ressurgir des « néolibéraux » bien plus radicaux, surtout aux États-Unis. Ce courant est représenté par Friedrich Hayek (1899-1992)  Milton Friedman (né en 1912) ou encore les libertariens (James Buchanan, Robert Nozick, David Friedman…) qui radicalisent à l’extrême les conceptions libérales en prônant la privatisation quasi totale des services publics. […] [le néo-libéralisme] est centré sur la seule économie, attachée à promouvoir partout le libre marché et la concurrence, il serait porteur d’un anti-étatisme beaucoup plus dogmatique. Pour les néolibéraux, l’État devrait être confiné à ses fonctions régaliennes ou bien à la construction d’une société et d’une économie mues par des logiques de marchés. »

Hors-série Sciences humaines, Les grandes idées politiques, n° 21 – mai-juin 2016

En psychologie, on emploie souvent le mot libéral pour décrire un mode comportemental ; par exemple une éducation libérale VS une éducation autoritaire, l’éducation libérale étant ici non l’apprentissage de la concurrence et de la compétition, mais une éducation centrée sur la liberté, par exemple l’enfant est libre de choisir l’activité extrascolaire de son choix à la différence d’une éducation autoritaire où l’enfant se doit d’être obéissant et où on lui impose tel type d’activité extrascolaire.

J’emploierai désormais le mot « libéral » en tant que libéralisme moral ou individuel uniquement, car c’est également de ce libéralisme-là dont parlent les chercheurs dans leur étude ; le libéralisme économique ou le néo-libéralisme, pour lequel on s’oppose à notre époque, dans nos circonstances, est également, dans l’étude, considéré comme une posture conservatrice, une posture de droite. Par exemple aux États-Unis, le « laissez-faire » économique, l’antiétatisme (que l’État ait le moins de pouvoir possible, qu’il n’y ait pas de contraintes sur les entreprises, qu’il n’intervienne même pas dans des questions sociales) est historiquement, une tradition, un conservatisme, quand bien même il serait issu conceptuellement du libéralisme, il est déjà conservateur dans les États-Unis des années 50. Et nous, francophones de 2017, nous voyons à présent que conservatisme et libéralisme économique se sont acoquinés également, tant à droite qu’à gauche, le libéralisme moral ou individuel est relégué à un accessoire de mode pour feindre une posture de gauche : le mariage homosexuel par exemple, est progressiste, de gauche, c’est un libéralisme individuel ; bien que nous soyons absolument pour cette mesure, nous considérons que la gauche en a fait un accessoire de justification car le gouvernement au pouvoir a eu une politique néo-libérale (faveur aux entreprises, aux marchés par exemple en cassant le Code du travail au déprofit des citoyens) et a des accents autoritaires d’extrême droite comme avec la prolongation de l’état d’urgence, l’accroissement des surveillances sur le Net.

Revenons à notre étude. Les chercheurs, bien que sachant qu’historiquement le « laissez-faire » était une posture libérale, l’ont classé en conservatisme, car c’est une tradition chez les Américains et ce sont des postures de droite qui portaient cette idée qu’on nomme chez nous « néo-libéralisme ». On pourrait aussi parler de conservatisme capitaliste pour mieux représenter l’idée.

Ce qu’ils ont nommé libéralisme dans leur étude, c’est le libéralisme individuel dont on a parlé en citation précédemment, et il peut s’opposer au conservatisme (capitaliste ou non) et au néo-libéralisme.

Pour clarifier notre lecture de non-américain de 2017, nous emploierons le terme de libéralisme individuel VS conservatisme capitaliste : il s’agit de ne pas acoquiner le néo-libéralisme avec le libéralisme et de rendre bien compte de la dimension non-progressiste du « laissez-faire » et de l’antiétatisme américain de l’époque. Pour les rendre intelligibles à notre époque, on pourrait dire que les chercheurs vont ici étudier un bas score « libéral individuel libertaire » VS un « néo-libéral conservateur capitaliste », nous n’emploierons pas ces termes ne serait-ce que parce qu’ils sont beaucoup trop longs :), c’est juste pour vous montrer à quoi font référence les auteurs sous le prisme de notre époque.


Ce que voient et veulent les libéraux et les conservateurs


Les chercheurs vont construire une échelle de conservatisme politico-économique (CPE) qui mesurera l’appétence des sujets pour les idées libérales individuelles ou pour le conservatisme capitaliste. Pour cela, ils vont isoler les tendances de ces deux courants, tendances avec lesquelles on peut faire le parallèle avec l’idéologie ethnocentrique (pour le conservatisme) et l’idéologie anti-ethnocentrisme (libéralisme individuel). Le but n’est pas de savoir qui est libéral et qui est conservateur, mais comment ces postures politiques peuvent être en lien avec l’ethnocentrisme qui est au cœur du fascisme.

L’échelle CPE va donc mesurer ces tendances conservatrices :

— le statu quo américain

Le conservateur veut que les choses restent telles qu’elles sont, que ce soit les façons de faire ou la façon d’organiser les choses. Ce qui est, ce qui est dominant à l’époque, est considéré comme étant de bonnes choses, des façons de faire justes et bonnes ; l’american way of life fonctionne très bien selon lui et s’il y a des problèmes, c’est la faute des individus eux-mêmes ou des influences étrangères. La structure sociale est pour eux parfaite, n’a pas de défaut, il faut donc la maintenir (statu quo). [à noter qu’on retrouve là parfaitement la notion d’internalité allégeante qu’on a étudié précédemment]

En cela, pour les conservateurs, être rebelle c’est être immature ; être mature c’est être conforme, suivre les normes sociales, reconnaître la justesse de la structure sociale dominante et s’y conformer. Les groupes qui pointent du doigt la structure sociale comme étant la source d’injustice ou de problèmes sont considérés comme des agitateurs, des personnes qui veulent « faire leurs intéressants », qui pensent à leurs profits personnels ; ces groupes considérés par les conservateurs comme des agitateurs égoïstes, voire des charlatans et menteurs, sont les syndicats, les groupes libéraux.

À l’inverse, le liberal-individuel remet en cause le statu quo et critique les structures sociales, les autorités (il est externe non allégeant).

— Résistance au changement social

Comme les conservateurs pensent que les choses sont bien actuellement, ils s’opposent à tout changement. Le capitalisme et l’ordre social de leur époque sont pour eux l’ordre naturel, ce sont les modèles les plus adaptés à leur idée de ce qu’est la nature humaine. En cela, ils prônent une voie du milieu, qui évite les extrêmes. Ils considèrent les libéraux comme des rêveurs qui ne voient pas l’homme tel qu’il est.

Les problèmes en société ne viennent pas selon eux des structures sociales, mais de la nature humaine ; le changement est donc impossible et indésirable.

— Valeurs conservatrices

Pour les conservateurs capitalistes, le succès se mesure en termes financiers : a réussi celui qui est riche ; les systèmes étant parfaits à leurs yeux, cette réussite est méritée, légitime, signe de compétence et d’effort. Le business est donc tenu en très haute estime, il est synonyme de prestige. Les valeurs comme « l’ambition », le fait d’être terre à terre, la compétitivité sont des valeurs fondamentales. Il y a selon eux une méritocratie bien réelle : ont réussi ceux qui le méritaient de par leurs efforts, leurs compétences, etc. Et ceux qui sont pauvres le méritent également : c’est parce qu’ils n’ont pas fait d’efforts, se sont mal comportés, sont feignants, etc. Autrement dit, ils considèrent que les pauvres ne vivent pas une situation arbitraire, c’est entièrement de leur faute (donc ils sont opposés aux allocations sociales, à la sécurité sociale, etc.).

Mais le conservateur a le devoir d’adoucir néanmoins le sort des pauvres, notamment en participant financièrement ou par du temps à des œuvres caritatives.

Pour le libéral, ce sont les structures qui créent la pauvreté et l’injustice, notamment le « laissez-faire » donné aux industries ou entreprises ; pour les libéraux, ce devoir moral que les conservateurs se donnent d’aider des œuvres caritatives est une façon d’apaiser leur conscience et ainsi pouvoir maintenir les situations injustes. Le pauvre, pour le libéral-individuel, n’est pas intrinsèquement stupide ou feignant, c’est l’économie et ses systèmes qui créent la pauvreté.

Étant donné que le conservateur-capitaliste pense que les structures sont justes, inchangeables et que les problèmes sont de la faute des individus incapables, il a tendance à sélectionner des candidats aux élections selon leurs caractéristiques personnelles (ce qu’on nomme « la personnalisation ») alors que le libéral-individuel mettra ceci au second plan et choisira un candidat selon ses connaissances et idées au sujet des structures sociales.

— L’équilibre des puissances entre entreprises, travail et gouvernement

Comme on l’a dit précédemment pour cette étude, le « laissez-faire » normalement issu du libéralisme économique, a été classé dans le conservatisme, parce que c’est de tradition aux États-Unis et que les personnes l’ont dissocié du libéralisme individuel. Donc le conservateur capitaliste, considère l’entreprise comme la puissance la plus prestigieuse, elle mérite un grand pouvoir social et le gouvernement ne doit pas l’empêcher, la brider, lui mettre des bâtons dans les roues (défiance à l’égard du gouvernement, mais pas envers les entreprises). En cela, le conservateur voit les syndicats comme une menace par exemple. C’est l’inverse chez le libéral, qui pense que le gouvernement doit intervenir et légiférer les entreprises, que les syndicats sont nécessaires.

Un bon résumé de la gauche VS droite aux USA. On voit bien que le libéralisme économique est encore considéré comme une posture conservatrice de droite et non de gauche. Le libéralisme est à gauche individuel, pas économique. En France, le libéralisme économique n’est pas une posture conservatrice à proprement parler, mais elle est plus poussée à droite également quoique les politiques de gauche ont été récemment très néo-libérales, favorisant les entreprises contre les individus, ce qui n’est pas du tout de gauche pourtant. J’ai hésité à traduire cette infographie car elle est très bien faite mais en même temps pas très compliquée niveau anglais, est ce que cela vous servirait ou pas ?

 


L’échelle CPE… problème ?


L’échelle d’antisémitisme ainsi que l’échelle d’ethnocentrisme étaient extrêmement fiables (des corrélations de .80 à .90) c’est-à-dire qu’elles mesuraient bien ce que les chercheurs attendaient qu’elles mesurent, les résultats des personnes étaient cohérents. Quels que soient les différents groupes qui passaient ces échelles, la fiabilité était au rendez-vous et les deux échelles se corrélaient.

Trêve de suspens, ce n’est pas le cas pour l’échelle CPE, dont la fiabilité est plus basse (.73), les chercheurs ont donc cantonné leurs observations aux groupes, mais pas entre individus. À ce titre, l’exemple de Mack et Larry est significatif pour montrer le problème de cette échelle :

Les questions 36, 44, 52, 68 mesurent le libéralisme, donc un conservateur aurait un score bas à ces questions et un libéral un score haut.

Bien que nous savons à quel point les idées de Larry et Mack sont différentes, ici, leur moyenne est quasi identique, ils sont d’accord sur bon nombre de points et il est bien difficile de dire si Mack et Larry sont libéraux ou conservateurs : ils sont les deux, à différents degrés, sur différents domaines.

Il y a des incohérences et cette fois des deux côtés et non prévues par les chercheurs : par exemple pour l’item libéral « 36*. Il est de la responsabilité de toute la société et son gouvernement que soit garanti à chacun un logement, un revenu et des loisirs adéquats. » Mack et Larry sont tous deux en désaccord (donc posture conservatrice), mais sur l’item libéral « 44.* La seule façon de fournir des soins médicaux adéquats à l’ensemble de la population serait un programme social de médecine [= sécurité sociale] » Mack est cohérent et refuse l’intervention du gouvernement (parce qu’il la refusait aussi pour l’item 36), et Larry incohérent en souhaitant son intervention alors qu’il ne le souhaitait pas auparavant.

Tout ceci est très confus, et on remarque que les moyennes de DP sont faibles ; alors que pour les autres échelles, il pouvait y avoir jusqu’à trois ou quatre points de différence entre les hauts et bas scores, ici la moyenne est à 2,14 et on le verra plus tard dans d’autres groupes, le DP est quasi nul, ce qui indique que les items ont un problème, car ils font l’unanimité d’opinion or les chercheurs cherchent des positions tranchées qui diffèrent pour mieux en comprendre les différences.

Voici le détail de l’échelle forme 78 ainsi que les moyennes, les DP de quatre groupes différents ; attention, les items à * sont libéraux donc les scores bas à ces items sont conservateurs et inversement, voilà pourquoi nous les avons mis en rouge s’ils étaient sous 3,5.

Pour rappel :

  • le score maximal est de 7 et le minimum est de 1 ; 4 est neutre, ni accord ni désaccord. Au dessus de 4 il y a accord, sous 4 il y a désaccord.
  • le DP (Discriminatory Power) est la différence entre haut score et bas score. Plus il est bas, plus les personnes hauts scores et bas scores sont d’accord, plus il est grand plus il y a désaccord (par exemple, les hauts scores sont tout à fait d’accord, les bas scores pas du tout.

Item

GrA moy

GrA

dp

Gr’B

moy

Gr’B

dp

Gr’C

moy

Gr’C

dp

Gr’D

moy

Gr’D

dp

1. Un enfant devrait apprendre tôt dans sa vie la valeur d’un dollar et l’importance de l’efficience, de l’ambition et de la détermination.

6,20

1,69

5,94

0,81

6,25

0,88

6,02

1,27

5. Les dépressions sont comme des maux de tête occasionnels et des maux d’estomac ; même pour la société la plus saine c’est naturel d’en avoir de temps en temps.

3,23

2,09

3,75

1,86

3,40

3,36

2,95

3,73

8. Chaque adulte devrait trouver du temps ou de l’argent pour se consacrer à une association (Charité, aide médicale, etc.) c’est la meilleure façon d’aider son semblable.

5,66

1,35

5,06

1,17

5,73

1,18

5,37

2,20

13. L’homme d’affaires, l’industriel, l’homme pragmatique – ont une plus grande valeur pour la société que l’intellectuel, l’artiste, le théoricien.

2,24

1,73

2,54

1,25

2,05

1,94

2,32

1,87

15. La meilleure façon de résoudre les problèmes sociaux est de rester au milieu de la route, de se déplacer lentement et d’éviter les extrêmes.

4,03

2,60

4,44

2,45

4,60

2,71

4,32

3,86

22. Un candidat politique, méritant d’être élu, doit avant tout avoir un
bon tempérament, qui luttera contre l’inefficacité, la corruption, et le vice.

6,44

0,31

6,17

0,39

6,50

-0,03

6,41

0,60

27. Les jeunes ont parfois des idées rebelles, mais à mesure qu’ils grandissent, ils doivent les surmonter et devenir normaux.

3,71

2,90

3,62

2,05

4,30

2,06

3,83

4,33

36*. Il est de la responsabilité de toute la société et son gouvernement que soient garantis à chacun un logement, un revenu et des loisirs adéquats.

3,46

2,73

3,35

2,41

3,65

3,82

2,43

3,07

44.* La seule façon de fournir des soins médicaux adéquats à l’ensemble de la population serait un programme social de médecine [= sécurité sociale]

2,49

1,64

2,58

1,72

2,45

1,39

1,98

2

52*. Après la guerre, il est essentiel de maintenir ou d’augmenter les impôts sur le revenu des sociétés et les personnes riches.

3,73

2,02

3,69

2,58

3,78

1,76

3,43

2,80

61. En général, octroyer une sécurité économique [=allocations] est nocive ; la plupart des hommes ne travailleraient pas s’ils n’avaient pas besoin de l’argent pour manger et vivre.

4,19

2,05

3,94

2,44

3,78

2,85

3,10

3,40

63. La tradition américaine disant que l’individu doit rester libre de l’ingérence du gouvernement, libre de faire de l’argent et de le dépenser comme il le souhaite est fondamentale.

4,11

1,81

3,95

1,34

4,43

2,02

3,56

4,40

68.* Les syndicats devraient devenir plus forts en étant politiquement actifs et en publiant des journaux pour être lus par le grand public.

5,11

2,36

4,83

1,75

4,48

1,74

3,90

3,33

71. Qu’on les aime ou non, on devrait admirer des hommes comme Henry Ford ou J. P. Morgan, qui ont réussi à surmonter toute concurrence et connu le succès.

5,42

1,89

5,21

1,67

5,45

1,46

5,13

3

76.* Après la guerre, le gouvernement doit jouer un rôle encore plus important qu’avant dans la vie de la nation.

3,69

2,32

3,35

4,07

3,05

1,11

3,21

3,53

78. Le tempérament, l’honnêteté et les compétences s’expriment sur le long terme ; la plupart des gens obtiennent à peu près ce qu’ils méritent.

5,14

1,96

4,42

1,52

4,80

2,74

4,62

1,73

 Totaux :

4,30

1,97

4,18

1,84

4,29

1,94

3,91

2,82

Il y a une sorte d’uniformité autour d’une posture un peu conservatiste, mais les conservateurs choisissent aussi des items libéraux.


Pourquoi cette échelle n’est-elle pas aussi solide ?


Tout d’abord on peut arguer un problème d’items qui ne sont pas représentatifs des tendances qu’ils étaient censés mesurer ; par exemple pour l’item « 22. Un candidat politique, méritant d’être élu, doit avant tout avoir un bon tempérament, qui luttera contre l’inefficacité, la corruption, et le vice. » il était censé représenter la tendance qu’ont les conservateurs à choisir non en fonction des idées intellectuelles, mais du caractère, du personnage, c’est ce qu’on nomme la personnalisation. Or ici, il n’y a pas vraiment de conservatisme ou de libéralisme parce que l’inefficacité pourrait très bien concerner l’inefficacité d’un service social pour lequel le gouvernement intervient (donc une posture libérale), la corruption pourrait être celle des entreprises (et donc une intervention libérale de l’État). Donc cela ne distingue pas les libéraux des conservateurs, ceux-ci pouvant continuer cette petite histoire selon leurs idées politiques, cela ne mesure aucune différence.

Des items ont été modifiés au cours des différentes versions, mais toutes les formes n’ont pas une fiabilité aussi importante que les autres échelles ; cet item cité au-dessus par exemple, est resté inchangé ce qui forcément a un impact sur la mesure non efficace de l’échelle.

L’autre hypothèse, c’est la méconnaissance politique des personnes, leur ignorance, qui leur fait choisir peut-être par hasard, sans vraiment réfléchir, des idées qui leur viennent de ce qu’ils ont entendu, mais qui ne représentent pas leurs croyances. Cette explication n’est pas juste du dédain des chercheurs envers leurs sujets, elle vient de constats qui ont été faits lors des entretiens, qui ont manifestement montré cette méconnaissance ou l’ont déclaré aux chercheurs. Juste pour vous donner une idée voici ce que pouvaient dire les sujets lorsque la discussion portait sur le politique, voici les propos d’un haut score sur les échelles CPE, F (personnalité autoritaire) et moyen sur l’échelle ethnocentrisme lorsqu’on lui demande de parler du communisme :

« dans le monde du spectacle, tous ceux qui sont communistes sont de braves gens. […] Le communisme semble être une espèce de club social qui tient des réunions et réunit des fonds pour des causes méritoires ».

La personnalité autoritaire, Adorno

D’autres en entretien diront très explicitement qu’ils n’y comprennent rien et qu’ils ne peuvent pas répondre sur les questions politiques, et d’autres encore feront semblant de s’y connaître, mais répondront de façon très confuse.

Attention, ce n’est pas parce que les chercheurs ont constaté que beaucoup n’y connaissaient rien qu’ils généralisent ce constat à tous les américains : certains sujets seront par ailleurs très renseignés et très clairs, cependant dans les moyennes de groupe sur les échelles, la méconnaissance peut avoir un poids sur les résultats.

L’autre théorie relative aux difficultés rencontrées avec l’échelle CPE, c’est qu’elle serait au contraire extrêmement réaliste et à l’image de la politique américaine des années 40/50 qui était alors assez uniforme, au « milieu », mélangeant conservatisme et libéralisme, les opposants politiques étant « bonnets blancs et blancs bonnets » . Les sujets seraient donc conformes à ce qu’était la politique à cette époque-là, même si dans les autres échelles ils avaient pourtant des idées bien plus extrêmes, que ce soit dans l’ethnocentrisme ou l’anti-ethnocentrisme, ils ont répondu tels qu’étaient les partis dominants de l’époque.


Corrélations


Les corrélations ont donc du mal à être trouvées entre l’échelle CPE et les autres échelles :

Étonnamment, il y a des groupes où il y a une corrélation forte entre l’échelle d’ethnocentrisme et CPE (PEC en anglais) comme le groupe des professionnelles à .86 et d’autres groupes où la corrélation est nulle, comme celle des hommes de Saint Quentin à .14. À noter que la forme réduite des échelles peut être également en cause, ainsi qu’une proportion non équilibrée de libéraux dans certains groupes (par exemples le groupe des professionnelles étaient beaucoup plus libéral que tout les autres groupes).

Mais globalement, il y a un problème avec cette échelle.


Un échec ?


L’échelle CPE a néanmoins permis de montrer qu’il y a une affinité entre conservatisme et ethnocentrisme. C’est quantitativement imparfait et cette affinité est plus complexe à qualifier convenablement en raison de bon nombre de confusion tant de la part des personnes, que des médias, que des politiciens de l’époque, eux-mêmes assez contradictoires dans leur libéralisme et conservatisme cumulés.

Ces « échecs » (entre guillemets parce que oui, les fiabilités ne sont pas excellentes, mais elles sont rarement nulles, c’est juste que les autres échelles étaient en comparaison excellentes d’un point de vue statistique) sont assez intéressants et posent des questions, qui, à mon sens, sont assez éclairantes pour notre époque.

Les personnes ici semblent s’être conformées au terrain moyen de leur époque, ils n’ont vraiment montré « l’extrémité » de leurs idées ou alors n’avaient pas conscience du lien de leurs idées avec le politique, ça laisse à penser qu’il y aurait plusieurs façons d’être politique chez l’individu, une sorte de « masque » conforme à la société et ses partis les plus dominants, et une autre façon plus authentique, plus convaincue, mais qui n’est soit pas assumée, soit pas réfléchie ou associée avec la politique. Une pensée politique qui s’ignorerait ou qui se déguiserait sous le conformisme ou encore les deux. Évidemment, cela renforce l’idée déjà bien présente que les sondages ne servent à rien si ce n’est ce « masque » politique conformiste, mais cela pose aussi des questions sur la conscience politique des personnes, qui s’exprime plus inconsciemment dans les autres échelles, et qui là, est cohérente dans son idéologie, notamment fasciste. Il y a une réflexion à se faire sur le fait de rendre conscientes ses idées, quelles qu’elles soient, non pour les vendre, mais pour que la personne puisse les saisir non via des processus inconscients donc mêlés d’émotions, de pulsions, de besoins psychologiques, mais par le travail de la conscience, de la raison. Parce que la propagande politicienne moderne se base rarement sur la raison, les facultés de réflexion des personnes, elle ne fait souvent qu’agiter émotions, histoires, anecdotes qui énervent, stimulent les pulsions de ressentiment, de haine, de colère, etc. Et cela pour quasi tous les partis, il est rare qu’ils essayent de convaincre par l’exposition d’idées claires, concrètes et complexes, réalistes, ancrées dans le travail politique brut comme telle mesure se fera ainsi et provoquera ceci de positif, telle autre chose sera négatif qu’on va tenter de réduire avec telle autre mesure, etc. L’intelligence est rejetée par beaucoup de politiciens, les électeurs potentiels sont implicitement considérés incapables de saisir cette complexité, donc à force qu’on le leur répète et qu’on leur prouve par des discours creux basés sur l’émotion, qu’est ce que cela peut donner ? Les médias, ce marketing politique, n’a-t-il pas enterré définitivement tout espoir des personnes qui avaient une conscience politique en les rendant apolitiques ? N’est-ce pas le meilleur moyen jamais trouvé pour laisser toute politique fasciste prendre le dessus, le discours politique pulsionnel étant le seul autorisé à prendre le devant de la scène ? N’a-t-on pas là tous les éléments qui concourent à tuer la conscience et l’intelligence politique des gens ? Je n’ai pas de réponse à ces questions, mais il me semble qu’il y ait, sous-tendu à ces questions, un gros problème dans le traitement médiatique de la politique. Et Internet peut tout autant être une solution pour peut-être entendre un peu d’intelligence politique, comme être encore pire que les médias actuels, avec ces infaux gobées comme des vérités et ces tweets qui remplacent les programmes.

Bref, tout ceci était pour dire que cet « échec » très relatif de l’échelle CPE mène à énormément de réflexions sur notre société actuelle, le rôle des médias,  la politique, les politiciens, etc.

Notre prochaine étape, c’est la dernière échelle, l’échelle « F », celle qui mesurera et qualifiera la personnalité autoritaire, le potentiel fasciste. Cette échelle sera quant à elle, extrêmement fiable, au point que je vais devoir donner des avertissements d’utilisation avant de vous la faire rencontrer:)

La suite : [F5] Anti-faible, agressif, intolérant et soumis : la personnalité autoritaire, potentiellement fasciste

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13 commentaires sur “[F4] Libéralisme ou conservatisme… une histoire d’ignorance et de confusion

  1. Salut Viciss et les lecteurs,
    Je voulais juste dire que la police d’écriture me paraît moins agréable à lire que celle du 3 ème article par exemple. Qu’en pense les lecteurs ?

    1. Oui en effet ça m’intéresse de savoir également ! Sachant que cette mise en page présente c’est une énorme économie de temps quand même 😀

      1. Je pense qu’il parle bien de la police (et pas de la mise en page) qui est Times New Roman (par défaut) si l’utilisateur n’a pas Open Sans installé sur sa machine. Il doit s’agir d’un lien vers la police qui a sauté dans la feuille de style (ou d’un lien vers la feuille de style qui a sauté de la page).
        Le code pour (ré)intégrer la police à la page est disponible en cliquant sur la barre du bas ici : https://fonts.google.com/specimen/Open+Sans?selection.family=Open+Sans

  2. Honnêtement, je pensais avoir compris au troisième article, mais là je me sens un peu perdu. Je vais relire depuis le début pour être sûr et je reviens…
    Voilà c’est bon. Donc, je vais juste tester une ULTRA synthèse pour voir si j’ai bien saisi. Le fascisme est donc lié, plus ou moins au conservatisme ; les conservateurs veulent garder leur monde à eux tel quel, soit parce qu’ils s’y sentent bien, soit parce qu’ils ont peur d’un changement qui ne leur conviendrait pas ; et cette peur est entretenue par les médias qui en plus parlent dans le vent pour ne pas parler de progrès, d’initiatives, ou d’alternatives, ce qui engendre une méconnaissance de ces sujets et accentue encore plus la peuuuuuur. J’ai bon ? ^^
    Le gaz de fashyste sent-il plus la peur ou l’ignorance ? (dsl je suis un peu fatigué -_-)

    1. Oui c’est ça, l’ultra synthése est ok ! Les fachos sont conservateurs, mais il était difficile de jauger en 1950 car il y avait à la fois beaucoup de confusions chez les sujets, des confusions dans la politique elle-même (avec des politiciens à la fois conservateurs et libéraux), et des confusions entretenues par les médias. Donc les résultats sont pas très nets et oui, il faut le dire l’échelle est beaucoup moins bien construite que les autres (on peut interpréter les items un peu n’importe comment). On verra dans les critiques et méta-analyse (pas la semaine prochaine, mais celle d’après) par contre qu’il y a une forte corrélation entre personnalité autoritaire et la droite de nos pays européens, surtout l’extrême-droite.

  3. Bonjour,
    Le fait que certains items du questionnaire aient une réponse inversée jouerait-il dans l' »inefficacité » de l’échelle CPE ? Pour les autres échelles, par exemple l’échelle AS, les sujets pouvaient remarquer qu’un 7 correspond toujours à une réponse anti-sémique, et donc, par exemple pour les bas scores, ne pas vraiment réfléchir au questions et ne mettre que des 1 « automatiquement » par refus de l’antisémitisme, (un peu insciemment, là où ils auraient choisi 2 ou 3 si les questions étaient posées seules ou de manière à ne pas créer d' »automatismes ») et en ne répondant d’autres réponses que 1 que lorsque ils sont totalement en désaccord. Alors que les sujets peuvent voir, dans le formulaire CPE, que selon les questions, un 7 n’aura pas le même sens, et ils seront ainsi plus aptes à donner une réponse plus réfléchie et nuancée pour chaque question, ce qui se traduit par des moyennes moins extrêmes, donc un DP moins marqué. En d’autres termes, est-ce que, au lieu que ce soit l’échelle CPE qui soit inefficace, ce ne seraient pas les autres échelles qui seraient mal faites car elles « forceraient » artificiellement l’apparition d’un DP très marqué ?
    La dernière partie de l’article est très intéressante dans ce contexte de campagnes électorales qui le sont souvent beaucoup moins (mais bon, au moins, c’est plutôt divertissant). C’était aussi comme cela, dès les années 50, aux États-Unis ? Le phénomène évoqué s’est-il accentué récemment ?
    Enfin, je ne sais pas si c’est une erreur, mais il manque le passage « Milton Friedman (né en 1912),  » de la quatrième partie de la citation de Sciences Humaines HS n°21.
    Et, au passage, merci beaucoup pour ce dossier mais aussi pour les Geek Faëries OTW (c’est quand même avant tout grâce à vous que j’ai battu mon record de temps passé devant un écran en une journée !).

    1. Oui ta remarque est tout à fait pertinente ! C’est l’une des critiques les plus partagées par d’autres chercheurs et l’équipe d’Adorno aussi a beaucoup écrit sur la construction des échelles. En effet, à présent la norme en psychologie sociale est de varier les items comme sur l’échelle de libéralisme, et c’est ce qui aurait du être fait avec les précédentes, notamment pour contrer ce que tu signales, cet automatisme à tout rejeter en bloc ou au contraire d’adhérer à tout.
      Mais l’analyse des questionnaires en fait montre que les sujets ont « joué » le jeu à cette époque, c’est-à-dire qu’ils ont réfléchi à chaque item. Par exemple sur les échelles précédentes on voit que Larry, bien que globalement bas score a parfois mis des hauts scores en fonction de ses opinions. Disons que les automatismes ont réussi à être contrés par une amorce dont je n’ai pas encore parlé ; les instructions étaient celle-ci :
      « Nous vous proposons de découvrir quels sont les sentiments et les opinions du public en général à propos d’une série d’importantes questions sociales. Ce n’est pas un test d’intelligence ni d’information. Il n’existe pas de réponses « justes » ou « éronnées ». La meilleure réponse est votre opinion personnelle. Vous pouvez être sûrs que, quelle que soit votre opinion sur un certain sujet, il y aura beaucoup de gens d’accord avec vous ou en désaccord avec vous. Et c’est cela que nous cherchons à découvrir : de quelle manière l’opinion publique est-elle réellement divisée sur chacune de ces importantes questions sociales ? »
      C’est une amorce, une injonction implicite, à ce que les personnes répondent de façon variée et non de façon automatique, ce qui a dû contrer les biais d’acquiescement ou de rejet.
      On reviendra sur cette question plus tard, il faut savoir que l’échelle la plus importante a été reconçue aussi après pour être variée, on verra quelques résultats.
      Concernant les élections actuelles, difficile de jauger entre 1950 et maintenant ; ce que je vois par contre, c’est qu’Adorno dénonçait chez les hauts scores une tendance à la « personnalisation » c’est-à-dire qu’il se fichait éperdument des programmes, et votait pour l’homme. J’ai l’impression que cette tendance c’est accentué encore plus, répandue à tous les partis qui misent tout sur le charisme, la rhétorique, bref sur le personnage et sa façade plutôt que sur le programme et la réflexion politique sur les problèmes et la façon de les résoudre. Les médias clairement ont joué un rôle très néfaste en transformant petit à petit la politique en un divertissement futile qui ne s’attarde qu’à cette façade, au spectacle. Jamais il n’y a explication des processus complexes économiques, jamais on ne fait de « big picture » sur une mesure et tout ce qu’elle a engendré, jamais il n’y a d’investigation sur une question politique, etc. (je pense surtout à la télévision, là) . Alors que ce sont ces connaissances, ces outils qui permettraient aux gens, de façon autonome, d’avoir les éléments pour choisir.
      Je vais corriger pour la citation, c’est sûrement une erreur.
      Merci pour ton retour sur le live des GF otw on est très contents que cela ait pu intéresser !

  4. Bonjour bonjour !

    Alors mon premier commentaire sur Hacking Social que je dévore depuis quelque chose comme au moins 6 mois (merci à ma compagne de m’avoir fait découvrir ce site, d’abord via ses vidéos que je continue de visionner de nouveau !).

    Donc déjà, merci à toute l’équipe, pour le contenu fabuleux qui me fait apprendre plein de choses en psychologie sociale !

    Sur l’article plus précisément, une idée / un commentaire m’est venu par rapport à cette question de la pertinence de l’échelle CPE. En effet, historiquement le fascisme (aussi bien le fascisme historique italien de Mussolini que le nazisme) a, dans sa propagande, beaucoup mis l’accent sur l’idée de création d’un « homme nouveau » (fortement imprégné par les idées futuristes), donc on pourrait se dire que d’un point de vue social c’est plutôt une approche libérale (bien sûr teintée fortement d’autoritarisme, puisque totalitaire, en s’immiscent dans le vie intime des gens pour créer ce « surhomme »).

    Mais dans le même temps comme tu l’as montré, Viciss, dans l’article précédent et en corrélation avec l’article suivant, une personnalité potentiellement fasciste va aussi être ethnocentriste. Or si l’on est ethnocentriste, on va rejeter toute « contamination » de notre groupe social, ce qui est une autre manière de faire preuve d’un conservatisme social extrêmement rigide.

    Je vois là donc une contradiction entre le libéralisme futuriste et le conservatisme social rigide, peut-être ceci explique l’échec (relatif) de l’échelle CPE ?

    Une autre pensée qui m’est venue c’est que l’échelle CPE mélange des questions économiques et sociales : peut-être que la corrélation entre libéralisme économique et libéralisme social n’est déjà, en elle-même, pas si forte que ça, biaisant donc toute l’échelle CPE ?

    1. Bienvenue dans l’espace commentaire cher lecteur 😀 Et merci !
      En effet ton interprétation est très intéressante ! Y a une certaine contradiction, je pense même aujourd’hui dans cette volonté des mouvement plus ou moins fascistes de faire d’avancer vers le futur avec une société nouvelle, innovatrice avec des grandes valeurs rigides conservatrices, donc oui sans doute que y a une représentation très étrange du progrès chez eux, qui consiste à imposer ces valeurs rigides et intransigeantes à tous.
      « peut-être que la corrélation entre libéralisme économique et libéralisme social n’est déjà, en elle-même, pas si forte que ça, biaisant donc toute l’échelle CPE ? »
      Oui, c’est pour cela que tout ce qui a trait au libéralisme économique à été mis en conservatisme pour l’étude, les items libéraux n’ont trait qu’au social et non au libéralisme économique. Même à notre époque maintenant, le libéralisme économique et social sont des postures souvent contradictoires : l’ultralibéralisme eco qui serait par exemple d’abolir le code du travail (par liberté économique) s’oppose au libéralisme social, parce que là la liberté de l’individu ne serait-ce que d’assouvir ses besoins de repos seraient mis à mal. D’où l’intérêt de séparer définitivement ces deux libéralismes qui s’opposent.

  5. Bien joué le paragraphe au début, car entre libéralisme, « liberalism » (au sens américain), libéralisme moral/politique/économique, néo-libéralisme, les « libertaires », les « libertariens », etc. c’est très flou pour beaucoup de personnes !

    J’ai dû faire pas mal de recherches (au moment où je les ai faites, cet article n’existait pas !), pour arriver à comprendre toutes les subtilités (différents courants) et le fait que les termes soient en fin de compte quasiment des « faux-amis » entre la version anglo-saxonne et la version française, donc encore bravo pour avoir bien résumé les différences

    En fait je pense que le terme français qui se rapproche le mieux des « liberals » au sens anglo-saxon est le terme « progressistes »

    Sinon, autre point, pour moi la définition des conservateurs c’est des personnes qui ne veulent que la société évolue (et quand je dis évolue c’est dans le sens du progrès social, par exemple les droits des minorités), donc uniquement le « statu quo »

    Pour la partie « statu quo ante » (revenir en arrière sur un progrès, enlever des droits qui ont été acquis), le terme utilisé couramment en français est « réactionnaire »

    Certains conservateurs sont uniquement pour le statu quo (par ex. ils s’opposaient au mariage homosexuel quand il n’était pas encore mis en place, mais maintenant qu’il l’est, ils ne militent pas pour qu’on revienne en arrière et qu’on l’annule) et d’autres sont à la fois conservateurs sur certains points et réactionnaires sur d’autres.

    Et plus on va à l’extrême-droite sur l’échiquier politique, plus on trouve cette tendance au « c’était mieux avant » (E. Zemmour par ex., ou comme précisé dans l’article les royalistes)

    centre-droit : progressistes sur certains points, conservateurs sur d’autres
    droite : conservateurs
    droite dure, ou « décomplexée » : conservateurs, et réactionnaires sur certains points
    extrême-droite : réactionnaires

    Et il faut bien préciser que le libéralisme économique est totalement décorrélé de la notion de gauche/droite (qui porte sur les valeurs morales progressistes vs conservateurs/réactionnaires)

    Bon, j’aurais tendance à quand même classer le libéralisme économique à droite car il conserve (voire même accroît) les inégalités entre les classes sociales, etc. mais bon c’est peut-être parce que je suis anti-libéral (économiquement) donc j’ai peut-être un biais là-dessus

    Mais en gros ce que je veux dire c’est qu’on peut très bien être à la fois de droite (conservateur voire réactionnaire au sens des valeurs morales) et anti-libéral (économiquement) : par ex. les gaullistes/souverainistes de droite comme Dupont-Aignan, ou le FN actuel (alors qu’il était ultra-libéral dans les années 70/80, cf. http://www.fakirpresse.info/Front-national-virage-social)), tout comme (même si ça me fait mal au cul de le dire) on peut être de gauche (progressiste au sens des valeurs morales et droits individuels) et libéral (économiquement) comme le gouvernement PS que l’on vient d’avoir pendant 5 ans, Emmanuel Macron, etc.

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