[F2] « La menace juive… » L’antisémitisme ou la peur de la contamination

Aujourd’hui, nous allons observer ce qui se cache derrière l’antisémitisme avec la première étude de « surface » d’Adorno, Lewison, Frenkel-Brunswik, et Sanford  de 1950.

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Cet article est le deuxième d’un dossier « Facho ! La personnalité autoritaire » ; l’article précédent était :

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C’est quoi une idéologie ?


Les auteurs définissent l’idéologie comme un certain nombre d’opinions, d’attitudes et de valeurs organisées en un système de pensées, un ensemble qui a un thème directeur.

Pour vous expliquer nous allons prendre un exemple parfaitement idiot : il y en Bretagne, une substance se nommant le « beurre salé » auquel les bretons tels que nous sont très attachés, et nous jouons, plaisantons de ce régionalisme en rejetant gentiment le beurre doux. Imaginons maintenant que cela en devienne une véritable idéologie, une idéologie pro-beurre salé, anti-beurre doux. On va l’imaginer rigide, implacable, cette idéologie, au point qu’elle considère ses idées sur le beurre comme « la vérité » ou de l’ordre d’une loi de la nature.

Cette idéologie serait formée :

  • d’opinions : « le beurre doux c’est ignoble », « il faut interdire le beurre doux dans les cantines »
  • d’attitudes de nature affective : « lorsque quelqu’un mange du beurre doux à mes côtés, je suis dégoûté et de mauvaise humeur », c’est-à-dire que l’objet génère des sentiments, des affects positifs ou négatifs et que cela dirige le comportement de la personne.
  • d’attitudes de nature conative : « jamais je ne cuisine avec du beurre doux », c’est-à-dire que la personne a une disposition favorable ou défavorable vis-à-vis de l’objet ; ici c’est défavorable, donc cela génère un comportement d’évitement.
  • d’attitudes de nature cognitive : « le beurre doux, c’est mauvais pour la santé, car c’est gras » cela peut être toutes les connaissances sur l’objet, favorables ou défavorables qui vont inciter à l’éviter ou avoir des attitudes favorables vers lui.
  • de valeurs : « c’est une perversion que d’aimer le beurre doux » « c’est contre nature de prendre du plaisir à manger du beurre doux » « les seules personnes sages sont celles qui se tiennent loin du beurre doux et luttent contre lui ». Les valeurs sont des conceptions qui guident l’action, le comportement, les désirs, les attitudes, les opinions de la personne ; elles sont hiérarchisées et guident la vie des personnes, inconsciemment ou consciemment. Ici les valeurs de l’idéologie anti-beurre doux classent les personnes en fonction de leur appétence pour le beurre doux, et décident qui est mauvais et qui est bon, l’idéologie étant extrêmement rigide, donc intolérante à la différence, incapable de jugements mesurés, incapable de changement ou très difficilement.

Fort heureusement, les personnes n’ont pas des idéologies aussi rigides sur tous les objets de la vie : certaines personnes font des « mix » d’idéologies, par exemple en politique elles vont avoir tout aussi bien des idées et opinions de gauche, de droite, progressistes ou conservatrices, l’ensemble formant quelque chose d’assez personnel ; d’autres vont au contraire – comme notre idéologue anti-beurre doux — suivre avec rigueur une idéologie donnée, par exemple l’idéologie d’une secte à laquelle elles vont obéir au point de se mettre en danger ; d’autres encore suivent des idéologies inconsciemment, et lorsqu’on les accuse de sournoisement manipuler autrui à tel type d’idée, vont s’insurger sans prendre conscience qu’elles portent effectivement tel type d’idéologie. D’autres personnes vont être très confuses, et pour des raisons sociales souvent, vont dire oui à la fois à une idéologie d’ouverture, démocratique, de tolérance et à la fois être d’accord avec des idées issues du nazisme, vantant la suppression d’un groupe de personne (= pseudodémocratisme, on le verra plus en détail plus tard).

C’est donc toute cette variété de positions vis-à-vis d’un thème ou d’un système de pensée que nous allons étudier avec Adorno, Lewison, Frenkel-Brunswik, et Sanford dans ce niveau de surface d’idéologies.


La surface ??


Nous employons le mot surface, parce que ces idéologies, nous allons les rencontrer à l’extérieur de la personne, comme la dernière fois avec Mack et Larry, les informations que nous aurons, on aurait très bien pu les apprendre après des discussions avec les personnes.

La seule différence c’est que dans la vie courante, nous aurions pris connaissance des idées de Mack et Larry de façon disparate, parfois incomplète. On se serait peut-être disputé avec Mack ou Larry par désaccord politique, ce sont des thèmes de discussions qui ont tendance à fâcher. Et finalement on en aurait peu su sur les arrières pensées idéologiques, notamment de Mack.

Donc, même si on parle d’idées en « surface », les chercheurs vont tout de même aller voir un peu plus loin que ce qu’on peut obtenir lors d’une discussion, et voir si telle opinion n’est jetée en pâture que par pure provocation (comme « les juifs méritent leur persécution ») ou si la personne croit et soutient une idéologie effectivement totalement fasciste.

On va donc voir une surface complète de ce que l’individu peut exprimer sur une idéologie qui peut lui être inconsciente. Mais on entre encore peu dans sa psyché, cela viendra dans les autres études.


Pourquoi les chercheurs ont d’abord étudié l’antisémitisme ?


Rappelons que la recherche que nous étudions a été publiée en 1950, et donc que les études ont été menés dans les années 40, parfois au cœur de la Seconde Guerre Mondiale. Qu’on soit proche des idées de Mack ou Larry, qu’on renie l’Histoire telle qu’elle a été écrite ou pas, on ne peut nier que l’idéologie nazie prenait appui sur une aversion des juifs, prescrivant leur rejet. Il y a un lien entre antisémitisme et fascisme, historiquement parlant, ces deux idéologies se sont acoquinées.

Propagande durant l’occupation en France

Il était donc logique que ce préjugé contre les juifs soit étudié pour comprendre le fascisme, mieux en qualifier ces potentiels d’adhésion chez les personnes, avant d’étudier d’autres préjugés ou d’autres systèmes de pensées.

Les chercheurs expliquent également que leurs recherches bibliographiques montrent que ces accusations portées aux juifs n’apprennent pas grand-chose sur les juifs eux-mêmes (la pensée fasciste étant assez irrationnelle, il y a des incohérences majeures, une méconnaissance des faits et des personnes dans leur diversité), mais beaucoup sur celui qui exprime l’accusation : son préjugé antisémite est éclairant sur sa propre personnalité, ses besoins psychologiques, ses désirs, etc.

Se poser la question pourquoi tel individu accepte et diffuse des idées antisémites et tel autre les rejette franchement, permettait de faire un premier pas vers la psychologie de la personnalité autoritaire, voir ce qui en elle déterminait de telles idées dans la psyché.

Par la suite, les chercheurs se sont penchés sur d’autres idéologies et d’autres préjugés, parce que lorsqu’il y avait antisémitisme chez une personne, on pouvait prédire sans se tromper qu’elle aurait une dent contre beaucoup d’autres groupes également.

Notons néanmoins que la recherche, à la base, devait apparemment être plus portée sur l’antisémitisme en général, sans doute à cause du soutien de l’American Jewish Committee’s à ses études et également le fait que nombre de chercheurs étaient concernés directement par l’antisémitisme (Adorno avait un père juif et une mère catholique par exemple). Mais ce sont les résultats et les constats qui ont poussé les chercheurs à voir beaucoup plus « large » en termes de thématique et d’idéologie, comme le signale Adorno beaucoup plus loin dans la recherche:

« Notre étude tire son origine d’enquêtes spécifiques sur l’antisémitisme. Néanmoins, au fur et à mesure de l’avancée de notre travail, l’accent s’est peu à peu déplacé. Nous en sommes ainsi arrivés à considérer comme notre tâche principale non pas l’analyse de l’antisémitisme ou de n’importe quel autre préjugé à l’égard des minorités en tant que phénomène sociopsychologique en soi, mais plutôt l’examiner des relations entre le préjugé anti-minorité et des modèles idéologiques et caractériologiques plus vastes. C’est de cette manière que l’antisémitisme a peu à peu disparu presque totalement de notre questionnaire et que, dans le schéma de notre entretien, il est apparu comme l’un des sujets , parmi beaucoup d’autres, que l’on devait traiter. »

Études sur la personnalité autoritaire, T. W. Adorno


Une échelle pour explorer l’antisémitisme


Les échelles de cette étude sont une série de propositions (c’est-à-dire ici avec des opinions, attitudes, valeurs) qui tentent de couvrir toute l’idéologie antisémite. Pour construire ces propositions les chercheurs se sont inspirés des discours de leur époque, de ce qu’ils avaient entendu chez des personnes comme Mack, de leur bibliographie de recherche, des médias et également lors des entretiens. Rappelez-vous que nous sommes entre 1940 et 1950 lorsque vous lirez ces propositions :

12. (A) Il n’est pas sage pour un chrétien d’être trop vu avec des Juifs, car il pourrait être pris pour un Juif, ou être mal perçu par ses amis chrétiens.

22. (N) Il y a un petit peu d’espoir de corriger les défauts raciaux des juifs, puisque ces défauts sont simplement dans leur sang.

16. (O) Les juifs devraient se soucier plus de leur apparence, ne pas être si sales, si malodorants et si négligés.

 

Que ce soit l’échelle antisémite ou d’autres que l’on proposera dans ce dossier, elles n’ont pas cessé d’être modifiées, améliorées, car leur but n’était pas de sonder les personnes et d’obtenir des chiffres (bien qu’ils soient important tout de même) : l’intérêt de l’étude était d’abord qualitatif et non quantitatif. Ces échelles n’ont rien à voir avec un sondage dont le but serait de faire une photographie représentative des idées de la population à un instant T, mais bien de représenter correctement une idéologie en particulier avec toutes ses dimensions et que les personnes telles que Mack puissent s’y retrouver (donc qu’elle plaise à ce panel de la population sensible aux idées et à la mécanique du fascisme). Ces échelles devaient diviser la population, certains y étant parfaitement d’accord, d’autres rejetant tous les items (= les propositions = les énoncés) ou presque : ainsi l’étude pouvait se poursuivre avec les « hauts scores » (les personnes comme Mack potentiellement fasciste) et les « bas scores » (les personnes comme Larry, rejetant les préjugés et presque toutes les idées fascistes).

Donc, la méthodologie a été particulière :

  1. Les chercheurs construisaient une échelle dense (pour l’antisémitisme par exemple plus de 70 propositions).
  2. Ils la faisaient tester sur quelques groupes.
  3. Ils discutaient en entretien avec ces groupes testés, et comprenaient plus en détail pourquoi certains avaient refusé tel ou tel item, si des items n’avaient pas du tout été compris, obtenaient de nouvelles informations ou du vocabulaire qui décrivait mieux une idéologie.
  4. En fonction des premiers résultats avec les premiers groupes et avec les entretiens, les chercheurs reconstruisaient l’échelle, supprimant certains items, les modifiant avec un vocabulaire plus signifiant pour les gens, en y ajoutant d’autres, plus représentatives des idées des gens.

Puis toutes les étapes recommençaient, jusqu’à l’échelle définitive, c’est-à-dire une échelle courte (10 items) qui pourrait donc être employée avec d’autres pour faire des corrélations. Par exemple l’échelle d’antisémitisme a été testée ensuite avec des personnes qui devaient aussi remplir des échelles d’ethnocentrisme : donc les chercheurs ne pouvaient pas proposer des centaines d’items à chaque personne, cela aurait été beaucoup trop fatigant et les personnes auraient fini par répondre n’importe quoi pour s’en débarrasser, il fallait des échelles courtes.

Les sujets devaient indiquer leur degré d’accord avec les propositions. Par exemple ils devaient noter :

« 22. (N) Il y a un petit peu d’espoir de corriger les défauts raciaux des juifs, puisque ces défauts sont simplement dans leur sang.

Pas du tout d’accord -3 ; Moyennement en désaccord -2 ; Un peu en désaccord -1 ; un peu en accord +1 ; Moyennement en accord +2 ; Tout à fait d’accord +3 »

Ensuite les chercheurs convertissaient les résultats en score (pas du tout en accord = 1 ; tout à fait en accord = 7) puis divisaient par le nombre d’items. Les résultats sont des moyennes de scores :

  • 7 est le score maximal et plus les moyennes s’approchent de lui, plus cela veut dire que les personnes sont d’accord avec les propositions, donc qu’ils sont « hauts scores » et qu’ils sont donc potentiellement fascistes, potentiellement des personnalités autoritaires. Les chercheurs parlent également de potentiel antidémocratique.
  • Entre 3,5 et 4 ce sont des scores moyens, ni potentiellement fasciste ni bas score. 4 est inclus dans le « moyen », car les chercheurs ont mis un score de 4 pour les non-réponses.
  • Entre 1 et 3,5 ce sont les bas scores, 1 étant vraiment la plus basse réponse, le désaccord total, le rejet de l’item.

Tous les items dans les échelles sont généralement, par exemple, antisémites. Il n’y a pas de proposition s’opposant à l’antisémitisme. Toutes les échelles donneront donc des propositions potentiellement fascistes et non des propositions qui pourraient plaire aux bas scores, sauf exception que je signalerais le moment venu (dans l’échelle de conservatisme politico-économique par exemple).


Comprendre les chiffres qu’on va observer ensemble


Voici une série de calculs qu’on va pouvoir voir sur ces échelles et ce qu’elles veulent dire ; aussi chiant soit le sujet des statistiques, sachez qu’on va avoir besoin de comprendre ces petites notions pour les trois articles suivants, et que cela peut être utile de connaître ces petites bases pour comprendre toutes les études en psychologie sociale (surtout les corrélations).

  • les moyennes : ce sont les moyennes de score sur parfois un groupe, ou encore parmi les hauts scores, les bas scores ou sur des items en particulier. Les moyennes générales sont peu informatives et sont généralement… moyennes, ce qui n’aide pas à comprendre les personnes à haut score ni à bas score, ni à définir la psychologie des personnalités autoritaires. Il y a juste quelques groupes testés qui ont des moyennes spéciales (très hautes ou très basses) qu’on signalera le moment venu, mais ils sont rares. Les moyennes sont par contre très intéressantes par item et par groupe et par haut score ou bas score : on voit ce à quoi les sujets sont massivement d’accord, on voit les sujets qui divisent ou au contraire les sujets qui font l’unanimité.
  • le DP (Discriminaty Power) : j’ai gardé l’acronyme anglais égoïstement par facilité pour moi (parce que j’ai principalement regardé les chiffres dans l’étude en anglais), mais on peut le traduire par « capacités discriminatoires ». Ce chiffre est obtenu en faisant haut score moins bas score = DP ; plus il est haut (par exemple au-dessus de 3) , plus cela veut dire que l’item divise, certains peuvent y mettre un accord très très haut (7) tandis que d’autres sont en total désaccord (1). Non seulement un DP haut montre que l’item est bien construit (les bas scores et hauts scores ont tous un avis dessus très clair), et qu’il représente bien ce qu’il doit représenter. Le DP faible ( entre 0 et 1.5) montre qu’il y a plus d’unanimité sur cette question, donc qu’il y a un problème avec la construction de l’item qui ne répond pas aux objectifs des chercheurs. Il est important de regarder la moyenne pour les DP faible, car la moyenne est alors très représentative, les personnes ont toutes répondu autour (cela peut être un score haut, bas ou moyen).
  • les corrélations : on ne va pas montrer toutes celles qui ont été calculées, car beaucoup d’entre elles servent à des fins méthodologiques, pour tester si les échelles sont fiables statistiquement, si les items mesurent ce qu’ils doivent mesurer, etc. Cela servait aux chercheurs pour améliorer les échelles s’il y avait des corrélations trop basses ou au contraire les garder si les corrélations étaient hautes. Cependant, on va sûrement vous présenter des corrélations entre les échelles : retenez que plus le chiffre est proche de 1, plus il y a corrélation positive. Par exemple, entre l’échelle d’antisémitisme et l’échelle d’ethnocentrisme, il y a une corrélation de .74, ce qui veut dire qu’on peut prédire avec justesse qu’un individu à un haut score sur l’échelle d’antisémitisme va faire aussi un haut score sur l’échelle d’ethnocentrisme. Et un bas score serait bas score sur les deux échelles. Si par exemple la corrélation était de .40, cette prédiction serait très faible, et on pourrait dire qu’il y a un problème de construction dans les échelles, qu’elles ne mesurent pas ce que les chercheurs voudraient qu’elles mesurent.

Voici un schéma utile pour se rappeler de ce que veulent dire les corrélations ; si on traduit (avec un exemple stupide pour montrer que ce n’est pas les chiffres qui peuvent être biaisé généralement, mais ce qu’on decide de mesurer), cela donne :

  • une corrélation de .99 entre le fait de mettre des chaussettes (variable n° 1) et manger du beurre salé (variable n° 2) veut dire qu’on peut prédire de façon certaine qu’un individu qui mangera du beurre salé aura des chaussettes, ou qu’on peut prédire sans erreur que quelqu’un qui a des chaussettes mange du beurre salé.
  • une corrélation de .51 montre qu’il y a un lien entre la variable 1 et la variable 2, mais que la prédiction a une marge d’erreur importante : on peut dire que l’individu qui a des chaussettes a plus de chance de manger du beurre salé qu’un individu qui n’aurait pas de chaussettes, mais il peut y avoir des erreurs.
  • une corrélation de .01 est nulle, il n’y a pas de lien entre la variable 1 et la variable 2, c’est-à-dire que non le fait de porter des chaussettes et manger du beurre salé n’ont aucun lien de cause à effet.

Quand la corrélation est négative, cela veut dire que la variable 1 et la variable 2 sont en quelque sorte en opposition.  À -.99 par exemple, on peut dire avec certitude qu’un individu qui porte des chaussettes ne mangera pas de beurre salé ou un individu qui mange du beurre salé n’a certainement pas de chaussettes.

Comme le montre cet exemple stupide, une corrélation n’a du sens que lorsque les variables ont un intérêt à être corrélées ; lorsqu’on critique une expérience en psycho ce n’est pas tant les chiffres qui posent souvent problème, mais la problématique, la nature des variables qu’on décide de tester. Ainsi se demander si les personnes antisémites (variable 1) sont également ethnocentriques (variable 2) est beaucoup plus sensé, plus instructeur, plus utile à la recherche et sert une problématique raisonnable.

Il y a d’autres calculs intéressants évidemment pour les chercheurs de tous poils, mais nous avons choisi de nous consacrer sur ceux-ci qui montrent le plus clairement et le plus facilement les enjeux et résultats de cette immense recherche. Pour ceux qui sont passionnés par l’analyse des chiffres ou qui ont l’habitude de décortiquer des résultats de recherche, à chaque fois nous signalerons le lien vers le total des résultats dans l’étude anglaise à dispo. Si vous êtes très aventurier, voici le sommaire de tous les résultats de l’étude (bon courage :D) :

http://www.ajcarchives.org/AJC_DATA/Files/AP3.pdf

et tous les chapitres : http://www.ajcarchives.org/main.php?GroupingId=6490


Nos choix de traduction


La majeure partie de l’étude étant en anglais, nous avons donc opté pour des choix de traduction qui parfois ne sont pas les mêmes que l’ouvrage en français. Nous avons aussi préféré certains mots à d’autres, parce qu’ils nous paraissaient plus représentatifs pour un lecteur de notre époque, plus représentatifs de la recherche elle-même et de sa clarté. C’est important de les signaler et d’expliquer ces choix, ne serait-ce que par honnêteté intellectuelle :

  • nous avons remplacé le mot « nègre » par noir. Il était employé tant dans les échelles que dans les propos des chercheurs. Ce mot a été aboli à notre époque, il est péjoratif, raciste, il nous semblait évident qu’il fallait le remplacer par noir.
  • bien que les auteurs parlent de posture antidémocratique très souvent pour désigner la personnalité autoritaire, le potentiel fasciste, nous emploierons moins ce mot : les chercheurs opposent attitudes démocratiques à attitudes antidémocratiques, or jamais ils ne définissent en profondeur ce qu’ils entendent par démocratie. Et la définition pourrait extrêmement différer de la nôtre en 2017. Ce qu’ils entendent par antidemocratie est par contre très défini et synonyme de potentiel fasciste, donc nous préférerons ce terme qui lui est défini, clair. Pour ceux qu’ils désignent avoir une attitude démocratique, nous parlerons dans les termes vérifiés tels que « bas score », « non-fasciste », « non-autoritaire ». Nous avons gardé le mot « pseudodemocratie » par contre, car il est défini dans l’étude et renvoie à quelque chose de clair.
  • nous emploierons souvent le terme de « structure psychique » pour remplacer le terme personnalité : la conception de personnalité a beaucoup changé, actuellement il y a un certain consensus sur les « big five », c’est-à-dire des grands traits de personnalité qui sont innés. Or la personnalité autoritaire dont parle cette étude est plus proche du terme « structure psychique », elle n’est pas innée, mais acquise via la vie, l’éducation, les traumatismes, etc. Il semble absolument fondamental de comprendre que la personnalité autoritaire dont on ne va pas parler n’est pas « innée », n’est pas dans le sang, les gènes : elle est acquise, due à l’environnement social, économique, politique, à l’éducation, à cause de traumatismes. C’est d’autant plus important de le préciser qu’on va parler de racisme, de discriminations, de préjugés, et qu’il serait malheureux de croire à une race « fasciste » qui aurait collecté sa pensée à cause de son sang ou son héritage génétique : ce n’est clairement pas ce que disent les chercheurs, la personnalité autoritaire est acquise à cause de l’environnement de la personne, cela n’a strictement rien à voir avec ses gènes. Donc, nous parlerons souvent de structure psychique du fasciste, ce qui n’enlève rien ni ne modifie les propos des chercheurs et peut permettre d’éviter cette croyance du « sang » particulièrement inappropriée à cette étude.

Les résultats de l’échelle d’antisémitisme


Et voici une première échelle d’antisémitisme, avec les items à gauche, puis les scores moyens par items des hauts scores, les scores moyens des bas scores, le DP, et enfin la moyenne générale par items. Elle a été réalisée en 1944, l’échantillon est composé de femmes étudiantes à l’université de Californie (j’ai donc mis au féminin les items). Il n’y a pas d’homme dans ce premier groupe, car c’était la guerre et les chercheurs n’ont pas réussi à former un groupe de sujets masculins assez importants pour le calcul statistique. Cependant les résultats en restent très intéressants d’un point de vue qualitatif.

Pour ces premiers résultats, nous avons classé les items en allant de ceux qui remportent le plus d’adhésion, les hauts scores, vers ceux qui en remportent le moins. Il s’agissait de simplifier la lecture de ce tableau, nous ne ferons pas ce « rangement » en fonction des résultats à chaque fois. En rouge sont soulignées les moyennes de score qui sont en accord majoritaire avec les items c’est à dire au-dessus de 4 jusqu’à maximum 7 (donc ici qui sont clairement antisémites), en marron les scores moyens entre 3,5 et 4, en bleu les scores qui montrent un désaccord avec les propositions qui sont inférieures à 3,5 et au minimum à 1 (donc qu’ils rejettent les préjugés antisémites). Le DP n’est pas un score, mais un indice pour l’analyse, donc pas de couleur pour lui, on a juste surligné les DP intéressants, les très hauts comme les très bas.

Les couleurs que nous avons choisies ne sont strictement pas politiques : nous avons choisi le rouge pour montrer que les personnes étaient en quelque sorte « chaudement en accord » et le bleu pour montrer l’attitude froide, le rejet des items. Le marron nous a semblé bien montrer l’attitude moyenne sans vraiment de position marquée. A noter que nous garderons ces couleurs pour désigner les hauts scores et bas scores tout au long du dossier pour plus de facilité.


Résultats


Items

Moy. hauts scores

Moy. bas scores

DP

Moy. groupe

10. (O) Je peux difficilement m’imaginer mariée à un juif.

6,58

2,30

4,28

4,22

1. (O) Les juifs doivent faire des efforts sincères pour se débarrasser de leurs défauts évidents et agaçants s’ils veulent cesser d’être persécutés.

5,89

2,51

3,38

4,31

17. (S) Dans la plupart des villes, les quartiers juifs sont le résultat de leur logique de clan et de leur tendance à rester collés ensemble.

5,78

2,32

3,46

4,57

7. (I, O) Le problème, quand on laisse les juifs dans un quartier agréable est qu’ils lui donnent peu à peu une atmosphère typiquement juive.

5,28

1,32

3,96

3,23

8. (T) La première des loyautés des juifs concerne d’abord leur communauté plutôt que leur pays.

5,05

1,81

3,24

3,10

13 (S. O) Un des tort général des juifs est d’être excessivement agressif, leur tendance à toujours s’afficher avec leur allure juive, leurs manières et leur façon de vivre.

4,97

1,73

3,24

3,44

3. (I.A) Cela nuirait au business et à un grand nombre d’entreprises s’il y avait trop d’employés juifs.

4,89

1,30

3,59

2,95

24. (A) Il serait dans l’intérêt de tous que les juifs forment leur propre nation et restent ensemble.

4,78

1,70

3,08

3,23

21. (A) Les leaders juifs devraient encourager les juifs à être plus discrets, à se tenir hors des activités et professions déjà surpeuplées par les juifs et éviter de s’afficher publiquement.

4,64

1,62

3,02

3,07

5. (T) Les juifs peuvent avoir des normes morales qu’ils appliquent dans les relations avec leur communauté, mais avec les chrétiens ils sont sans scrupules, impitoyables, et peu fiables.

4,47

1,16

3,31

2,45

11 (T) Les juifs semblent avoir une aversion pour le travail acharné ; ils ont tendance à parasiter la société en trouvant des emplois faciles et improductifs.

4,36

1,27

3,09

2,19

14 (T) Il semble y avoir une certaine propension révolutionnaire chez les juifs comme le démontre le fait qu’il y a tant d’agitateurs et de communistes parmi eux.

4,28

1,35

2,93

2,69

4. (o) Il y a quelque chose de différent et d’étrange chez les juifs ; on ne sait jamais ce qu’ils pensent ou planifient ni ce qui les anime.

4,17

1,19

2,98

2,23

23. (S) Les juifs se préoccupent trop d’eux-mêmes, au lieu de s’intéresser aux problèmes de la communauté et au bon gouvernement.

4,03

1,94

2,09

3,21

20. (s) Les millionnaires juifs peuvent donner un certain montant d’argent pour aider leur propre peuple, mais peu de leur argent va dans des causes américaines valables.

3,97

1,32

2,65

2,44

15. (a) L’une des premières mesures à prendre pour purifier les films et améliorer globalement la situation à Hollywood est de mettre fin à la
domination juive.

3,94

1,13

2,81

2,47

12. (A) Il n’est pas sage pour un chrétien d’être trop vu avec des Juifs, car il pourrait être pris pour un juif, ou être mal perçu par ses amis chrétiens.

3,89

1,13

2,76

2,09

22. (N) Il y a un petit peu d’espoir de corriger les défauts raciaux des juifs, puisque ces défauts sont simplement dans leur sang.

3,86

1,08

2,78

2,40

16. (O) Les juifs devraient se soucier plus de leur apparence, ne pas être si sales, si malodorants et si négligés.

3,78

1,24

2,54

2,30

6. (A) La meilleure façon d’éliminer la menace communiste dans ce pays est de contrôler l’élément juif qui la guide.

3,39

1,05

2,34

2,08

9. (A) Afin de traiter le problème juif, les non-juifs doivent combattre le feu avec le feu et utiliser les mêmes tactiques impitoyables que les juifs utilisent sur eux-mêmes.

3,22

1,00

2,22

1,84

2. (T) La guerre nous a montré que les juifs ne sont pas patriotes ou prêts à faire des sacrifices pour leur pays.

2,97

1,05

1,92

1,75

25 (I) Lorsque les juifs créent de grands fonds pour la recherche éducative ou scientifique (Rosenwald, Heller, etc.), ils sont principalement mus par un désir de gloire et de notoriété plutôt qu’à un intérêt scientifique sincère.

2,89

1,16

1,73

1,74

26 (N) Dans l’ensemble, les juifs ont probablement moins contribué à la vie américaine que tout autre groupe.

2,89

1,19

1,70

1,97

19 (I) Un vrai chrétien ne pourra jamais pardonner aux juifs pour leur crucifixion du Christ.

2,69

1,08

1,61

1,66

18 (A) La plupart des hôtels devraient refuser l’accès aux juifs, en règle générale.

2,22

1,05

1,17

1,46

Moyennes

4,19

1,42

2,77

2,66

Moyenne de l’échelle totale

4,27

1,42

2,85

2,70

Échantillon total = 144

Nombre de haut scores = 36

Nombre de bas scores = 37

L’échelle mesure bien une division d’opinion au sujet des juifs : le DP est important, il ne descend pas en dessous de 1, c’est-à-dire qu’il y a vraiment des personnes très clairement non antisémites et d’autres qui le sont beaucoup plus.

L’échelle aurait été ratée si tout le monde avait été unanime (=DP en dessous de 1) et les scores toujours moyens, cela aurait voulu dire que les sujets n’avaient pas d’opinions ou encore que les items étaient trop compliqués, incompréhensibles. Par exemple la question de se marier ou non à un juif, a un fort DP : pour certains c’est inacceptable de se marier avec un juif, pour d’autres il est inacceptable de penser que le mariage avec un juif serait impossible. L’item fonctionne, on mesure bien une opinion radicalement différente.

Notons que la moyenne générale du groupe est très basse, ce groupe en particulier ne comporte pas beaucoup d’individus à hauts scores (ici = antisémite) et sans doute beaucoup d’individus à très bas scores (ici = non-antisémite). Les chiffres seront beaucoup plus élevés pour d’autres échelles et d’autres groupes.


Parlons un peu des items…


Je suis une personne comme Larry, vivant en 2017. Alors quand j’ai dû traduire ces items, donc passer du temps dessus et non simplement les lire, cela m’a arraché quelques commentaires d’indignation dont par exemple « mais comment des personnes peuvent être autant d’accord avec cela ? » « c’est pas possible, les chercheurs sont des trolls, c’est de la provocation ! Les sujets ne peuvent pas mordre dans cet hameçon-là, tout de même… ». Je me disais que même une personne à préjugés serait suffisamment intelligente pour préserver son image sociale en répondant comme un bas score tant les items étaient choquants. Les résultats m’ont contredit évidemment, et m’ont rappelés que 2017 n’est pas 1944 et que ma représentation des personnes à préjugés de cette époque était visiblement totalement erronée.

Propagande du régime de Vichy

Soit.

Mais cela est mon ressenti et si jamais le vôtre est différent du mien et que ces items vous semblent non-choquant, vous laisse indifférent ou que vous ne comprenez en quoi cela m’indigne et pourquoi j’insiste tant sur l’époque, n’hésitez pas à me le dire, c’est quelque chose qui m’intéresse, j’écouterais même si je ne suis pas d’accord. Mon ressenti n’est pas plus valable qu’un autre, ne contient pas plus de vérité ; mais je suis curieuse de comprendre ce que peuvent ressentir des personnes de mon époque face à cette échelle et les autres qu’on présentera, surtout des personnes qui n’ont pas les mêmes avis que moi.

Rappelons-nous que l’étude est qualitative : il ne s’agit pas juste de pondre des scores, mais bien d’étudier l’antisémitisme exhaustif pour en comprendre les déterminants. Les items sont donc liés à des catégories différentes (les lettres avant les items) d’antisémitisme :

  • O (offensive) : c’est-à-dire que le juif est perçu ici comme un individu qui offense les autres avec ses caractéristiques, un individu qui pose problème à autrui, qu’on doit éviter ; « le Juif » y est décrit comme extravagant, sensuel, vaniteux et trop agressif ; mais il est aussi « malodorant », miteux et peu soucieux de son apparence personnelle. Il est bizarre, étrange, il « contamine » les quartiers de sa mentalité, il ne faut pas s’y mélanger.
  • T (threatening /menace) : les juifs y sont décrits comme dangereux, dominants, corrompant les groupes sociaux. Ils sont à la fois puissants et parasites, riches et pauvres, capitalistes et communistes. Ils manquent de patriotisme, donc ils sont une menace pour la nation.
  • I (intrusive /intrusif) : ils joueraient trop l’intégration, la participation excessive, ils imitent pour cacher leur « judaité ». Leur démarche d’intégration est inauthentique et avec des buts secrets de notoriété, de profit personnel.
  • E (exclusif) : ils sont repliés sur eux-mêmes, refusent de s’intégrer, ne font pas d’effort vers les autres communautés.
  • A (attitudes) : ici sont représentées les actions qui devraient être mises en œuvre pour résoudre le « problème » juif. C’est-à-dire généralement, des actions de ségrégation, d’éloignement, de restriction des juifs à certains emplois, lieux, etc.

 


L’antisémitisme oui, mais dans du miel pseudodemocrate svp


Pour formuler les items, les chercheurs ont pris des pincettes et les ont formulés de façon « pseudodémocrate » plutôt qu’antidémocrate. L’antidémocrate ce serait, pour employer des termes courants modernes, l’ultra « décomplexé » qui assume sa haine envers un groupe et préconiserait de le détruire, l’annihiler, l’humilier, bref tout ce qui pourrait le détruire avec violence, dans un bain de sang. Ce serait par exemple ces jeunes gens qu’ont voit parfois sur le Net qui vantent leur amour d’Hitler et de sa politique et qui n’ont aucun complexe ou retenue à affirmer haut et fort qu’il faut se débarrasser des étrangers, que certains humains sont inférieurs et qu’il faut les soumettre et que d’autres sont supérieurs, que c’est la nature, que c’est uniquement ce qui doit être fait, car c’est la seule vérité.

Faire des items clairement « décomplexés » aurait rebuté les sujets à y répondre par la positive, parce qu’évidemment ils y auraient reconnu le nazisme (on est en 1944 aux États-Unis, c’est aller contre la nation que d’être en accord avec l’ennemi) et même s’ils avaient été d’accord, pour leur image sociale, pour des raisons patriotiques, ils ne l’auraient pas montré.

Les chercheurs ont formulé les items de façon pseudodemocratique ; le pseudodemocrate, c’est une personne qui inconsciemment ou consciemment déguise son hostilité envers un groupe qui apparaît alors tempéré, moins dans la haine et l’agression et qui est couplée avec des idéaux démocratiques. Le pseudodemocrate, par exemple, peut ne pas apprécier la violence physique, cependant si les circonstances politiques changeaient, il pourrait rapidement devenir antidemocrate et participer à la violence qui serait alors recommandée par le groupe de référence. Le discours inassumé du pseudodémocrate, complexé, peut apparaître alors contradictoire, mais c’est justement parce qu’il y a une sorte de conflit interne entre la posture non fasciste et celle fasciste qui se confronte que le discours peut apparaître ainsi. Les chercheurs ont donc tenté de reproduire ce « complexe ». Par exemple tous les items pourraient se finir ou commencer dans l’esprit de celui qui le lit comme « je ne suis pas antisémite, mais… » ou « ce n’est pas que j’ai des préjugés, mais… »…

De plus, ces items pouvaient également plaire aux personnes ouvertement antidémocratiques ainsi que les personnes à bas score, qui, quelque soit la formulation décomplexée ou pseudodemocrate, auraient tous eu des bas scores, les items étant globalement insupportables à leurs yeux.

L’item le plus pseudodemocrate selon les chercheurs est celui-ci :

21. (A) les leaders juifs devraient encourager les juifs à être plus discrets, à se tenir hors des activités et professions déjà surpeuplées par les juifs et éviter de s’afficher publiquement.

Il y a un conditionnel, la proposition pourrait apparaître comme démocratique dans sa forme (une autorité qui s’occupe d’un groupe, c’est le modèle habituel de société, ce n’est pas un régime autoritaire) par contre, son fond est clairement fasciste : on réduit une liberté à un groupe de personne à cause d’une caractéristique parfaitement arbitraire qu’est l’ethnie, il y a remise en cause de l’idée que les humains sont égaux, de plus il y a une forme de dégoût vis-à-vis des juifs, dans le sens où il faudrait qu’ils se cachent de la société.

À noter que cet item est assez intemporel à mon sens : remplacez le mot juif par musulmans, roms, migrants, arabes, noirs, asiatiques, immigrés, homosexuels, transsexuels, femmes ou n’importe quel groupe qui subit des discriminations, faites quelques menues reformulations, et vous voici avec un discours pseudodemocratique très 2017 auquel beaucoup répondraient par l’accord.

Je trouve que cette notion de pseudodémocratisme est extrêmement intéressante à retenir pour l’analyse du discours en tout genre de notre époque, on en reparlera certainement.


Les contradictions majeures du discours antisémite


Si vous avez lu tous les items, il vous est peut-être apparu des contradictions assez massives. Eh oui, en effet, si l’on formait un discours de tout ce qui est dit dans les items, le discours serait irrationnel, car contradictoire et illogique. C’est parfaitement volontaire de la part des chercheurs, car les entretiens et ce qu’on sait généralement des mécaniques du préjugé, des stéréotypes, c’est qu’ils n’ont pas peur de la contradiction, voire même qu’ils ne se rendent pas compte de l’illogique.

Le préjugé est comme un symptôme : il peut s’exprimer de façon aberrante d’un point de vue rationnel, mais lorsqu’on analyse ses contradictions on comprend sa cohérence dans la psychologie de celui qui les a exprimées, ces contradictions deviennent très éclairantes sur les conflits mentaux sous-jacents de la personne.

Autrement dit, les discours illogiques et irrationnels nous renseignent non pas sur les déficits d’intelligence ou de raison d’une personne, mais sur ses besoins psychiques profonds, sur les conflits mentaux qui l’agitent, sur ses désirs inavoués ou refoulés. Surtout quand le discours est involontairement contradictoire, qu’il n’est pas une stratégie pour énerver l’autre en face ou une forme tout à fait claire et identifiée de poésie sordide.

Le stéréotype, en lui-même, est irrationnel : c’est attribuer une caractéristique qui ne peut être que personnelle à tout un groupe d’individu (selon la définition que j’affectionne de Beauvois). Le stéréotype se fiche bien de la taille du groupe visé et l’impossibilité mathématique, scientifique, rationnelle, que des dizaines de milliers de personnes puissent impossiblement être semblables sur un trait de caractère. Pareil pour ceux qui attribuent une caractéristique personnelle à un groupe qui serait socialement touché par un fait socioéconomique : les pauvres par exemple, ne peuvent pas être tous stupides. C’est statistiquement impossible, donc c’est parfaitement irrationnel.

De plus, certaines caractéristiques liées au stéréotype du « juif » sont contradictoires entre elles : le fait qu’il soit trop exclusif et trop intrusif. Alors les chercheurs ont pu voir si certaines personnes à préjugés voyaient cette contraction ; en ce cas on aurait pu prédire que soit ils allaient juste choisir prioritairement la caractéristique « intrusif » ou « exclusif », mais pas les deux. Ce serait aussi ridicule que de dire qu’une personne est trop extravertie et trop introvertie, c’est un comportement impossible.

L’étude des corrélations nous montre le contraire :

On voit que toutes les catégories sont corrélées entre elles ; il est parfaitement logique que des personnes qui pensent les juifs offensifs pensent aussi qu’ils sont menaçants, c’est cohérent dans leur pensée ; c’est par contre totalement incohérent qu’ils les voient à la fois exclusifs et intrusifs, donc la corrélation – si la pensée avait été cohérente – aurait dû être sous les .50. A noter que les corrélations entre catégorie et l’échelle totale sont toutes supérieures à .90 http://www.ajcarchives.org/AJC_DATA/Files/AP6.pdf

Les catégories « intrusif » et « exclusif » sont corrélées, c’est-à-dire que les personnes qui ont été d’accord pour décrire les juifs « exclusifs » ont été majoritairement aussi d’accord pour le fait de dire qu’ils étaient « intrusifs », alors que même à un niveau personnel, une personne peut difficilement cumuler ces traits contradictoires ; là, l’erreur est encore plus massive, car c’est à toute une population qu’on attribue ces caractéristiques contradictoires.


Et Mack et Larry ?


Mack et Larry dont nous avons vu des extraits d’entretien dans l’article précédent ont été très suivis durant toute la recherche pour toutes les échelles et entretiens, car ils sont assez représentatifs de l’étude : Mack est un haut score, mais pas des plus extrêmes ; Larry est un bas-score, mais il y a également beaucoup plus bas que lui. Grâce à eux, on peut voir comment une majorité de personnes à l’avis moyen peut ou non adopter une idéologie plus extrême ou au contraire la refuser. Le fait de bien analyser la vie de ces deux personnes et de les avoir écoutées longuement permet de comprendre mieux ce qu’est le potentiel fasciste et son envers.

Pour l’antisémitisme, ils ont testé la version courte de l’échelle (la dernière et la plus fiable d’un point de vue statistique) ; voici leurs résultats :

« mean » = moyenne

Larry est très clairement non antisémite et Mack confirme son potentiel fasciste en se positionnant assez nettement en haut score. Donc c’est tout à fait cohérent avec les entretiens qu’on a vu précédemment. La note de Larry qui diffère sur le fait de se marier à un juif (mais qui reste en désaccord) est expliqué lors des entretiens : Larry a un certain conventionnalisme, il est religieux donc le mariage est peut-être compliqué pour ces questions ; cela explique aussi pourquoi il y a tant d’accord à ces questions en général, l’Amérique est plus religieuse sûrement à cette époque et le mariage interreligieux implique parfois des sacrifices de croyance ou peut faire craindre d’être obligé d’en faire.


Qu’en conclure ?


Rappelons que le but n’est pas quantitatif : il ne s’agissait pas de mesurer le nombre de personnes ayant une idéologie antisémite, mais bien de qualifier, comprendre toutes les facettes de cette idéologie.

Mais oui, il existait bel et bien une idéologie antisémite à cette époque et cette idéologie n’était pas « moyennement » partagée : certains la rejetaient avec vigueur (les bas scores), d’autres y adhéraient sur toutes ses facettes principales (hauts scores) même si celles-ci étaient contradictoires, voire impossibles d’un point de vue rationnel.

Les plus complexes à comprendre sont les scores moyens : les hypothèses des chercheurs à leur sujet étaient que soit ces personnes étaient indifférentes à ces questions, soit ignorantes ou encore qu’elles étaient partiellement d’accord et rejetaient partiellement les questions ; les scores moyens n’ont pas été étudiés en profondeur et les chercheurs appelaient à investiguer à ce sujet pour les futures études.

Au delà du constat qu’il existe bel et bien une idéologie antisémite, que certains y adhérent et d’autres s’y opposent vivement, les chercheurs se sont attelés à rechercher les déterminants de cette idéologie.

Pourquoi elle convainc certains alors que d’autres la rejettent avec tant de vigueur ? Qu’est-ce qui séduit dans les propositions antisémites, pourquoi la pensée à préjugés satisfaits les personnes ?

On voit tout d’abord que l’idéologie antisémite est constituée d’un stéréotype : il n’y a pas une population juive variée, avec toutes sortes de personnalités, de caractères, de comportements différents pour les hauts scores, mais un seul profil juif négatif dont toute cette population serait dotée. C’est la définition même du stéréotype : on attribue une caractéristique personnelle à tout un groupe de personne qui pourtant, d’un point de vue rationnel (mathématique, statistique, biologique, génétique, etc.) ne peut pas être attribué à tout un groupe, c’est impossible. [oui je me répète, mais c’est important]

Ce stéréotype du juif décrit par les hauts scores est considéré comme une menace à cause de son comportement, de sa volonté de s’intégrer (il le ferait pour son profit personnel et des motifs immoraux) ou qu’il reste avec les siens ; il serait mauvais par nature, il faudrait l’éloigner et le haut score préconise son éviction, que ce soit dans la sphère professionnelle, le quartier, au cinéma, dans les hôtels…

Propagande du régime de régime Vichy

Le juif est mauvais, les non-juifs ont le droit à plus de liberté qu’eux ; le groupe de référence (non-juif) est moralement pur et l’autre immoral ; il y a une peur de la contamination de la part de la personne à stéréotype, mais pas forcément une peur d’être contaminé par des choses dangereuses ou mauvaises, le haut score a peur d’un mélange, d’un partage quel que soit sa nature, bienveillant ou non. C’est comme si le haut score était dans l’incapacité d’imaginer la présence de plusieurs cultures à la fois ou plusieurs modes de vie en même temps dans un quartier par exemple, il pense qu’il ne peut exister qu’un seul mode (de pensée, de vie, de culture…) et que si l’un domine, l’autre est étouffé. Il n’arrive pas à imaginer une cohabitation pacifique et encore moins profitable, ou encore un mélange créant une culture encore plus profitable à tous, car rajoutant des horizons de comportements à tous. Le haut score a une peur (non explicite, sans doute inconsciente) d’être englouti par la personne différente de lui et pour cela il désire ériger des frontières sociales pour séparer les groupes et maintenir la domination de son groupe sur l’autre.

Un exemple de « peur de contamination » actuelle et irrationnelle :

Ces tendances, elles sont absentes chez le bas score, notamment cette idée de « contamination » très particulière.

Mais, à la fin de cette étude sur l’antisémitisme, il était encore trop tôt pour en déduire des déterminants à ces problèmes psychologiques des hauts scores. Ce sont effectivement des problèmes, car ils mettent à jour des peurs, des angoisses, des souffrances qui sont cachées derrière ces items, comme cette rigidité qui empêche d’imaginer des structures sociales différentes de la hiérarchie rigide. Quand on parle du problème psychologique du haut score, les chercheurs ne disent pas que ce sont leurs opinions politiques le problème, mais que leurs affirmations pseudopolitiques les plus irrationnelles et contradictoires sont des signes manifestes qu’il y a un souci quelque part : ce n’est pas un raisonnement politique que de dire qu’il faut que le juif s’intègre, mais qu’il ne doit pas se mêler aux autres sous peine de diffuser « son ambiance » juive, il n’y a aucun fait, aucune rationalité, aucun argument se raccrochant à la réalité dans une telle affirmation, il n’y a rien de politique là dedans, ce n’est qu’émotion négative, de la peur à l’hostilité. Et ces problèmes sont ensuite le tremplin du fascisme qui exploite ces problèmes psychologiques et ces sentiments négatifs pour sa victoire. Là est la théorie d’Adorno (que vous pouvez lire ici, c’est l’introduction de toute l’étude).

Après cette échelle d’antisémitisme, les chercheurs ont voulu savoir si ces traits psychologiques sous-tendant l’antisémitisme étaient les mêmes lorsqu’on leur demandait leur avis sur d’autres minorités, voire même des groupes beaucoup plus grands, mais différents. Les hauts scores rejetteraient-ils aussi les noirs, les Japonais, les Philippins ? Est-ce qu’ils auraient peur de la « contamination » de groupes culturels ? Seraient-ils sexistes ou non ? Pour le dire autrement, est-ce que la mentalité de l’antisémite resterait cantonnée à l’attaque du juif ou est-ce que cette mentalité serait bien plus globale et rejetterait toute personne différente de lui ?

C’est ce qu’on verra la prochaine fois avec une étude sur l’ethnocentrisme.

La suite : [F3] « Nous forts et bons, eux faibles et mauvais ! » : l’ethnocentrisme

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27 commentaires sur “[F2] « La menace juive… » L’antisémitisme ou la peur de la contamination

  1. Merci pour cette article. Toujours instructif et le style d’écriture est aussi clair et bienveillant que d’habitude. 🙂
    Je rejoins ton avis, les questions me semblent incroyablement évidente aussi.
    Les questions pour les échelles de racisme et sexisme « moderne » ( par rapport à ce qu’on nomme « traditionnel » comme dans l’étude présentée) sont différentes d’ailleurs. Les questions sont plutôt  » La discrimination envers les afro-américains n’est plus un problème aux états-unis. » Si j’ai bien compris ça vient de Mc Conahay, 1986, Modern racism, ambivalence, and the Modern Racism Scale.
    En gros pour l’extrême droite actuelle, c’est pas la nature le problème, c’est la guerre des cultures… https://socio-anthropologie.revues.org/164 étaye mon propos… si j’ai bien compris.

    1. Merci ! Et oui en effet ça étaye le propos, merci pour le lien 🙂 Alors j’en parlerais plus tard, mais certaines échelles de cette étude ont été reconstruites pour s’adapter au contexte plus actuel (les dernières de 1980 environ) ; et déjà la semaine prochaine on verra une échelle d’ethnocentrisme, donc cette guerre des cultures que les hauts scores pensent devoir mener continuellement contre les groupes différents d’eux.

  2. Lorque l’on regarde le tableau des résultats, on voit qu’il y a 36 hauts scores et 37 bas scores sur un échantillon de 144 personnes, ce qui signifie que près de la moitiée de résultats n’ont pas été pris en compte.
    Je me demande si cela ne revient pas à sélectionner les résultats qui confirment la thèse de départ et si cela porte atteinte à la rigueur méthodologique de l’étude.

    1. Tout à fait ! C’est le but de l’étude de chercher les extrêmes:) Il ne s’agissait pas de faire un sondage, une « photo » des opinions de la populations, mais bien de trouver les positions extrêmes, c’est à dire ici parfaitement antisémite ou parfaitement contre l’antisémitisme. Ce n’est pas un biais c’est même voulu, car il fallait trouver ces extrêmes, ce sont eux l’objet d’etude et non ceux qui ont des opinions moyennes. L’objet d’étude n’est pas la population en général, ni même d’établir des lois/preuves sur la population en général. Il s’agit d’apprendre à connaître le haut score.
      La thèse de départ est d’enquêter sur le profil potentiellement fasciste et cette échelle n’est qu’une étape préliminaire pour tester le préjugé, voir jusqu’au les hauts scores y adhérent, quels items ils préféraient etc. Cela servait pour construire les autres échelles et c’était aussi discuté avec eux en entretien afin de concevoir des échelles avec lequel était en accord les hauts scores, pour bien les comprendre.
      Je ne sais pas si cette explication est plus claire ou non ? N’hésites pas à me le dire, j’essayerais de reformuler.

  3. Fichtre cette lecture ne m’a posée aucun problème, et pourtant le sujet à l’air vraiment complexe. Encore bravo Viciss pour ta vulgarisation, j’ai sincèrement l’impression que c’est de mieux en mieux (la question étant de savoir si je suis objectif ^^).
    Bon j’ai malgré tout vu 2 coquilles je crois :
    Avant dernier paragraphe : « diffuser « son ambiance » juive, il n’y aucun fait, aucune rationalité, aucun argument » il manque le verbe avoir je pense.
    Dans « Nos choix de traduction » :  » les chercheurs opposent attitudes démocratiques à attitudes antidémocratiques, or jamais ils ne définissent pas en profondeur » il y a une négation en trop.
    Et enfin j’en viens à ma question : dans les derniers paragraphes tu essais de savoir pourquoi certaines personnes sont sensibles aux idéologies fascistes et d’autres non. Et tu emplois fréquemment le verbe imaginer pour y répondre. Est-ce qu’on doit en conclure une « corrélation » entre ce potentiel fascisme et l’imagination d’un individu ? et d’ailleurs, l’imagination, c’est quoi ? vous avez 1944 secondes.
    Merci encore pour ce que vous faites =)

    1. Merci !
      Coquilles corrigées !
      Sinon, cela n’a rien à voir avec ma vulgarisation, l’étude est intrinsèquement plus facile à comprendre que celles sur l’internalité qu’on a vu précédent avec le dossier « pôle emploi ».
      Concernant l’imagination, cela n’a pas été testé directement, je ne pense qu’il y est de cause à effet, certains haut scores qu’on étudiera étant particulièrement imaginatif sur un plan paranoïaque (conspirations, fins du monde, drames possibles, théories sur des groupes d’individus, ennemis dans l’entourage…) bien que rigides à d’autres points de vues.

      1. D’ailleurs, pour creuser dans ce sens, ne pourrait-on pas y voir un problème de distinction entre fiction et réalité chez certains haut score ?

        1. Oui, il y a certains très hauts scores de l’étude ont des tendances à la psychose (délires paranoïaques, délires de grandeur etc…).
          Il y a des rapports étranges à leurs expériences également, c’est à dire que beaucoup n’en tiennent pas compte : ils vont accuser tel groupe d’avoir des intentions mauvaises, hors ils sont amis avec des gens de ce groupe et cela se passe parfois très bien avec toutes les connaissances du groupe en question. Ils ont du mal à citer des exemples liés à leur vie personnelle, des anecdotes, ils s’en tiennent à des phrases toute faites, refusant de prendre en compte la réalité qui contredit le stéréotype. Là ce n’est pas de la psychose, disons pour résumé que la pensée par stéréotype est un pilier de leur mental qui est devenu plus important pour leur sécurité mentale que leur propre expérience de vie, donc ils nient plus ou moins inconsciemment leurs expériences qui contrediraient le stéréotype. On commence à voir cela dans la partie clinique (à partir de [F7])

  4. Bonjour,
    encore une fois un dossier très intéressant !
    J’ai une question concernant les corrélations calculées entre les différentes catégories d’items : est-ce que tous les résultats sont pris en compte pour calculer la corrélation ? Ou bien seulement les scores « hauts » ? Si tous les résultats sont pris en compte, pour moi c’est problématique car les scores faibles (1, 2, 3) peuvent très bien être corrélés entre intrusifs et exclusifs sans qu’il n’y ait de contradiction. Ainsi on gonfle « artificiellement » la corrélation entre 2 catégories.
    Encore merci pour votre travail !

    1. Alors tous les scores sont pris en compte justement, les chiffres seraient biaisés si on ne prenait pas tous les scores (on ne pourrait pas savoir si l’échelle est valide si on ne prenait en compte que quelques résultats). Mais le calcul des corrélations est assez pointu, et peut être qu’il faudrait que j’explique le calcul de la covariance qui est nécessaire au calcul des corrélations.
      Pour le dire vite fait, la covariance cela permet de voir le sens des variables. Si quelqu’un a un haut score en X il aura un haut score en Y et si quelqu’un un score bas en Y aura un score bas en X (là y a covariation, c’est à dire qu’il que les variables Y et X varient dans le même sens). Si par contre X et Y étaient bien opposée, prenant X = inclusif et Y = intrusif, on aurait normalement des sujets qui mettent du poids numérique en X et pas de poids numérique en Y. Cela donnerait selon les calculs un chiffre négatif, donc ça baisserait fortement la corrélation. Beaucoup plus qu’un bas score, parce que lui mettrais peu de poids (1) en X et peu de poids en Y (1), donc ce n’est pas lui, même si l’échantillon total a plus de bas scores qui va « marquer » la statistique, c’est le haut score par son « poids » numérique, qui mène la danse et affirme par son poids numérique la corrélation.
      Bon j’ai vulgarisé comme une patate, c’est assez moche surtout si tu as des connaissances en math, j’en suis désolée je suis pas très douée pour expliquer les statistiques. Voici quelque extraits de la méthodologie pour calculer les corrélations et donc la covariance au passage, cela sera peut être plus clair si tu es matheux :
      la formule générale de la corrélation (cov = covariance) :

      comment on procède pour un premier calcul de la covariation en prenant les données par variable X et Y :

      Comment on interprète la covariance (dans notre étude sur l’echelle AS, étant donné qu’il y a corrélation partout, la covariance est donc en déduction très positive et très haute, ce qui correspond à la première explication) :

      Bon si tu n’es pas matheux n’hésites pas à me dire que si tu ne comprend pas, je comprends tout à fait j’ai été parfaitement épouvanté et horrifié par ces formules pendant des années avant de comprendre et réussir à avoir des notes honorables en stats 😀 C’est juste que je me dis que si tu as du bagage en math, cela te sera plus clair, mais l’inverse peut être vrai aussi et je comprends absolument pour avoir été dans ce cas là aussi.

        1. Désolé d’insister, mais j’ai fait une petite simulation 🙂

          Dans le cas 1 on voit que ceux qui sont en désaccord avec les propositions de la catégorie X le sont aussi avec celles de la catégorie Y, mais ceux en accord avec les items de catégorie X ne sont pas forcément d’accord avec ceux de catégorie Y.
          Le cas 2 est le même que le cas 1, amputé de ceux qui sont en désaccord avec les deux catégories.
          Dans le cas 3, les gens en désaccord avec la catégorie X semblent plutôt en accord avec la catégorie Y. Ceux en accord avec X sont aussi en accord avec Y.
          Le cas 4 est le même que le cas 3, amputé de ceux qui sont en désaccord avec X.

          Si on regarde le cas 1, on va avoir tendance à dire : il y a une corrélation (certes pas extraordinaire), donc quelqu’un qui va être en accord avec X, aura de bonnes chances d’être en accord avec Y. Si on regarde le cas 2, on aura une vision plus claire de la situation quant aux gens qui sont en accord avec X : on dira qu’on ne peut pas prédire leur accord ou désaccord avec Y.

          Si on regarde le cas 3, on va avoir tendance à dire : Il n’y a pas de corrélation, donc on ne peut rien dire. Mais si on regarde le cas 4, on pourra en déduire que les gens en accord avec X seront majoritairement en accord avec Y (corrélation de 0.70).

          Evidemment ce sont des cas créés manuellement « exprès » pour démontrer ce que je voulais.

          Donc pour moi si on dit « Les catégories « intrusif » et « exclusif » sont corrélées, c’est-à-dire que les personnes qui ont été d’accord pour décrire les juifs « exclusifs » ont été majoritairement aussi d’accord pour le fait de dire qu’ils étaient « intrusifs » », il serait plus intéressant d’appuyer ses propos sur la partie des scores « hauts » uniquement, mais il est fort possible que j’ai fait une erreur quelque part dans mon raisonnement.

          PS : je n’ai pas lu le PDF (c’est peut être là mon erreur 🙂 ).

          1. Ah oui en effet cela aurait été intéressant des calculs juste sur les hauts scores ! Oui on aurait eu des corrélations encore plus saillantes et plus parlantes. Mais par déduction étant donné que les scores à la variable X (=6) et à la variable Y=5 ont plus de poids qu’un bas score ayant fait 1 à x et 2 à y, l’indice de covariance sera plus « guidé » par les hauts scores, donc la corrélation est tirée majoritairement par les hauts scores non les bas scores ; c’est ce qu’on voit justement dans ton test y corrélation signifiante sur la situation 1, grâce aux poids des hauts scores ; certes quand on isole les hauts scores comme tu l’as fait en dernier lien, la corrélation est encore plus forte ; le cas 3, ce que j’en déduis si on l’appliquais à cette étude, c’est que l’échelle est invalide, que des items sont mal construits car il n’y a pas de bas scores clairs, des bas scores dans toutes les variables, donc que l’échelle serait à reconstruire, qu’importe sa corrélation entre variables, il y a un problème, peut être que la variable Y ne représenterait pas du tout le fascisme mais une posture antifasciste du coup on ne mesure plus ce que l’étude veut mesurer. Un autre indice que les chercheurs ont pris en compte pour la validité c’est les DP la différence entre hauts scores et bas scores par items, il était très important pour la validité de l’échelle que les opinions soient très clairement divisés, qu’il y est de très hauts scores et de très bas scores, parce qu’on cherche avec ces échelles à voir où se situe le potentiel fasciste, ce qui lui plait et donc aussi la présence de très grand opposés à ces idées : c’est un fort indicateur que tel item rempli bien sa fonction. On voit bien ces tâtonnement dans les études où justement ils ont testés vraiment des items extrêmement violents à l’échelle d’ethnocentrisme, si violents qu’il n’y a eut que des bas scores. La division franche des items dans les résultats (signifiée par le DP) était aussi un indice de la fiabilité de l’échelle en fonction des attentes des chercheurs à savoir définir où se situait le potentiel fasciste. A noter aussi que les échelles ont été reconstruites souvent, après entretiens avec les sujets, pour être plus affinées.Bref, cette hypothése d’incohérence n’est pas juste que lié à cette corrélation intrusif/exclusif, elle résulte aussi des entretiens cliniques, et de l’analyse des items contradictoires. Tiens je te laisse l’extrait de l’étude qui analyse justement la corrélation intrusif/exclusif via les items, tu peux aussi la trouver ici http://www.ajcarchives.org/AJC_DATA/Files/AP6.pdf :
            « The correlation of between subscales « Seclusive » and « Intrusive » reveals a deep contradiction in anti-Semitic ideology. As a matter of simple logic, it is impossible for most Jews to be both extremely seclusive and aloof and at the same time too intrusive and prying. This categorical, self-contradictory rejection of an entire group is, however, more than a matter of faulty logic. Viewed psychologically, these results suggest a deep-lying irrational hostility directed against a stereotyped image to which individual Jews correspond only partially if at all.
            The illogical manner in which the hostility operates is illustrated by a comparison of related items from these two subscales. Thus, « Seclusive » Item 11—20 states that rich Jews help « their own people » but not « American causes. » However, « Intrusive » Item 11—2 5 takes care of any exceptions: Jews donate money not out of generosity but rather out of desire for prestige and fame. Similarly, either Jews do not take enough interest in community and government (Seclusive), or when they do, they have too much control over national politics (Intrusive). Anti-Semitic hostility leads, then, either to a denial of demonstrable facts (Jewish philanthropy, smallness of number, etc.) or to an interpretation of them which finds the Jews at fault.
            The same self-contradictions and the same implications are evident in the high correlation (.i) between subscales « Seclusive » and « Attitudes. »
            It is indeed paradoxical to accuse the Jews of being clannish and aloof, and at the same time to urge that they be segregated and restricted. It would seem, then, that a general hostility and readiness to accept negative imagery
            are an essential part of the psychological functioning of anti-Semitic individuals, who can regard a great variety of specific accusations, often mutually contradictory, as valid.
            The reliabilities and subscale intercOrrelations, taken together, permit several, conclusions regarding the nature and inner sources of anti-Semitism. It is a general way of thinking in which hostile attitudes and negative opinions toward Jews predominate. Several patterns of imagery brought out by the subscales seem to be partial facets of a single broad ideological framework. While these ideas are relatively common today, it would appear that those individuals (the high scorers) who take them over most easily are different in their psychological functioning from those who do not. One major characteristic of anti-Semites is a relatively blind hostility which is reflected in the stereotypy, self-contradiction, and destructiveness of their thinking about Jews. »

  5. En effet, l’inconvénient de créer des données fictives c’est qu’on s’éloigne de la réalité. J’avais complètement oublié l’importance du DP quand j’ai fait mes séries, bien vu !

  6. Salut,

    Merci pour ta passionnante série d’articles. Pour celui-ci, j’aurais une critique. Tu dis : « Le stéréotype se fiche bien de la taille du groupe visé et l’impossibilité mathématique, scientifique, rationnelle, que des dizaines de milliers de personnes puissent impossiblement être semblables sur un trait de caractère. » Cet argument me semble assez faible, dans la mesure où l’antisémite (sexiste/homophobe/etc.) peut facilement le retourner en disant « oui, bien sûr qu’il y a des exceptions, mais *statistiquement* les juifs (femmes/homosexuels/etc.) ont tendance à être  ». Le stéréotype me permet plutôt irrationnel par son absence de référence à des données empiriques qui ne sont pas issues d’impressions totalement personnelles (et donc soumises à tous les biais de confirmation etc. possibles)

  7. très intéressant
    le lien vers la suite est mort (mène à l’interface d’admin) mais je vais faire l’effort d’aller à sa recherche, j’ai très envie de lire la suite

  8. Bonjour et félicitations pour ce travail impressionnant !
    Viciss, tu semblais choquée par la nature des items et du discours qui y ait tenu, puisque assez violemment antisémite. Il est vrai qu’en 2017, à part quelques extrêmes excités, on ne pourrait plus entendre un tel discours aussi brut. Cela dit, on peut entendre et lire actuellement des discours haineux habillés de tous les ors de la rationalité et légitimés par leur exposition médiatique.
    Cependant, tout ce qui est dit là ne m’a pas « choqué » personnellement, on retrouve tout au long de l’histoire moderne des horreurs écrites par d’éminents personnages, encore malheureusement figures tutélaires de nos démocraties (discours sur la colonisation, sur les indigènes d’Amérique, les afro-américains …).

    Pour l’instant, ce qui me gêne le plus dans ces travaux, c’est cette espèce d’angle mort sur la démocratie et, par conséquent, sur les concepts d’antidémocratie et pseudodémocratie. Pour l’instant, on dirait que le postulat est : « démocratie comme non-autoritarisme » ou « non-fascisme », ce qui semble particulièrement vague et quelque chose de très/trop mouvant selon les époques.

  9. Bonjour,

    J’ai été extrêmement surpris de votre distinction « big five = inné » et « personnalité autoritaire = acquis ».
    Déjà rien n’est 100% inné ou acquis.
    Ensuite les personnalités du big five semblent dépendre à 50/50 des gènes et de l’environnement.
    « L’autoritarisme de droite » ( https://en.wikipedia.org/wiki/Authoritarian_personality#Current_reinterpretations) est négativement corrélé à l’ouverture et l’expérience du big five -0.57 ce qui semble indiquer au moins 25% d’inné.
    Votre insistance sur l’acquis de la personnalité autoritaire sans fournir aucune source est perturbante. Cela m’a donner l’impression que vous pensez que si un trait de personnalité n’est pas 100% acquis alors ce dernier n’est pas condamnable (ce qui est faux).

    Je sais que Wikipedia n’est pas parfait, mais l’étude que vous présentez semble avoir plusieurs problèmes que vous n’avez pas signaler. De plus, il semble y avoir des nouvelles études ayant également divers défauts.

    J’ai vraiment été déçu par cet article.
    Pourquoi cette insistance injustifié sur l’acquis ?Pourquoi si peu de recule sur l’étude présenté ?

    1. Cette étude de 1950 emploie le terme de personnalité différemment d’aujourd’hui, si ce n’est par contre que les traits de personnalité sont très difficilement modifiables (c’est pour cela que j’ai parlé des big fives, parce que c’est une conception très différente de ce qu’est la personnalité, c’était d’ordre illustratif). Si j’insiste sur le fait que ce soit acquis, c’est parce les chercheurs l’ont répété et ont enquêté sur cette « acquisition » de la personnalité autoritaire ; à partir de F7 ( http://www.hacking-social.com/2017/03/13/f7-une-famille-au-fonctionnement-totalitaire/ ) , j’ai commencé à reporter l’étude clinique, qui donne quelques indices sur comment les personnes sont venus à penser de façon autoritaire (donc des caractéristiques non-inées). J’ai opté pour une rédaction « collé-serré » avec l’étude par honnêteté intellectuelle, parce que cette partie de l’étude n’a jamais été traduite en français donc il fallait la rapporter au plus proche de ce qu’elle est. Cela ne veut pas dire pour autant que j’adhère à tous les points sans critiques. Dans F6 ( http://www.hacking-social.com/2017/02/27/f6-le-facho-est-il-celui-qui-traite-de-facho-critiques-de-lechelle-f/ ) , j’ai rapporté les critiques que d’autres chercheurs reprochent à cette étude ainsi que des points qui me gênait personnellement ; il y a aussi des points issues de la méta-analyse. Avant de pouvoir critiquer, personnellement j’ai besoin de voir toute l’étude pour ne pas louper un point important (en plus l’échelle AS n’est qu’une étape préliminaire pour construire l’échelle F), c’est pour cela que je n’apporte mes critiques qu’à la fin des phases de l’étude (dans F6) et plus tard je critiquerais aussi la phase clinique dans le chapitre F12.

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