[F10] L’enfer, c’est les autres

Précédemment, nous avons vu que les hauts scores avaient eu une vie qui avait petit à petit « fermé » leur esprit, créant un rapport à l’environnement social conformiste où seuls les signes extérieurs matériels ou de réussite avaient de l’importance à leurs yeux. Privés de la capacité à nouer des liens d’affection authentique, privés de l’élan intérieur qui leur permettrait de créer leur singularité, de nouer de riches relations tant dans la vie sociale qu’avec des objets de passion, leur vie en vient à reposer sur l’extrinsèque.

***

Cet article est la suite de :

***

 

Le recours au stéréotype n’est pas un biais malheureux chez les hauts scores, il est un guide d’orientation et un guide d’interprétation du monde, portant une vérité parfois essentialiste ; cette considération du monde via le stéréotype, on voit qu’elle concerne même le partenaire amoureux et/ou sexuel. Alors oui, il semble évident, après toutes les recherches précédentes, que l’entourage soit considéré par le haut score selon le filtre du stéréotype. La question sous-jacente qui va nous importer va être de l’ordre du hacking social pour chaque catégorie, d’abord en termes de compréhension de chaque mécanisme sous-tendant la désagréabilité du rapport social avec le haut score (et pour lui aussi), qui est fort signifiante.

Une petite explication sur la phrase de J.P Sartre mise en titre, souvent mal comprise mais dont la mauvaise compréhension est très intéressante, c’est pourquoi je l’ai mise en titre (révélatrice d’un potentiel haut score, cette incompréhension?) :

J’ai voulu dire « l’enfer c’est les autres ». Mais « l’enfer c’est les autres » a été toujours mal compris. On a cru que je voulais dire par là que nos rapports avec les autres étaient toujours empoisonnés, que c’était toujours des rapports infernaux. Or, c’est tout autre chose que je veux dire. Je veux dire que si les rapports avec autrui sont tordus, viciés, alors l’autre ne peut être que l’enfer. Pourquoi ? Parce que les autres sont, au fond, ce qu’il y a de plus important en nous-mêmes, pour notre propre connaissance de nous-mêmes. Quand nous pensons sur nous, quand nous essayons de nous connaître, au fond nous usons des connaissances que les autres ont déjà sur nous, nous nous jugeons avec les moyens que les autres ont, nous ont donné, de nous juger. Quoi que je dise sur moi, toujours le jugement d’autrui entre dedans. Quoi que je sente de moi, le jugement d’autrui entre dedans. Ce qui veut dire que, si mes rapports sont mauvais, je me mets dans la totale dépendance d’autrui et alors, en effet, je suis en enfer. Et il existe une quantité de gens dans le monde qui sont en enfer parce qu’ils dépendent trop du jugement d’autrui. Mais cela ne veut nullement dire qu’on ne puisse avoir d’autres rapports avec les autres, ça marque simplement l’importance capitale de tous les autres pour chacun de nous.

J.P Sartre http://www.philo5.com/Les%20philosophes%20Textes/Sartre_L%27EnferC%27EstLesAutres.htm


Une partie importante


Les parties précédentes permettaient de comprendre la formation de la personnalité autoritaire (notamment avec la famille), et on a pu voir comment cette structure bridait la personne (avec le soi) et comment cela impactait et orientait ses rapports intimes (le sexe). Cela dit, à moins d’être thérapeute ou être dans la famille, dans l’entourage proche du haut score, en termes de hacking social c’est parfaitement désespérant, parce qu’on ne peut strictement rien faire pour aider la personne à se débrider, à aller mieux ou encore que son entourage cesse de développer la fermeture mentale (on pense aux punitions horribles des parents par exemple).

Ici, on va aborder des lieux plus publics, car ces « autres », ce sont les collègues de travail, les personnes croisées, les amis, les camarades de classe, les inconnus avec qui ils doivent, pour une raison ou une autre, partager un moment. Et ce rapport avec autrui, il est pénible tant pour le haut score qui avance d’abord méfiant, voire médisant, que pour autrui qui doit subir son jugement perpétuel.

Il y a également une vraie dichotomie entre l’attitude des bas scores et des hauts scores, encore plus à mon sens que dans les autres parties, c’est pourquoi il va falloir redoubler d’astuce, de retenue pour ne pas tomber dans le piège ethnocentrique qui réduirait le problème à « ils ont tort et nous avons raison », « ils sont méchants nous sommes gentils », dont les solutions seraient réduites à imposer le mode d’action du bas score, rééduquer le haut score, lui faire la leçon, bref être moraliste et dogmatique ce qui est typique des attitudes du haut score lui-même, donc parfaitement inefficace.

Lui dire qu’il est mauvais, lui faire la morale, lui dire d’arrêter de juger, c’est renforcer son ethnocentrisme, lui dire qu’il a raison de se méfier d’autrui.

Mais alors, comment faire ?

Lorsque j’ai lu cette partie (la source ici : http://www.ajcarchives.org/AJC_DATA/Files/AP14.pdf), j’ai imaginé le haut score dans une situation simple pour voir toutes les possibilités. Je l’ai imaginé à une fête sympathique, sans prétention, où les gens dansaient par pur plaisir, où certains jouaient avec passion, où d’autres encore discutaient avec un élan et une certaine profondeur. Une fête de bas score, complètement dans l’intrinsèque, que ce soit avec l’objet jeu, avec les personnes, avec leur libido et celle des autres, se foutant totalement de leur apparence dans un appartement en bazar, avec des gens de tout statut, sans la moindre intention de réseautage.

Le haut score s’y tiendrait là, à l’écart et se foutrait de la gueule des danseurs discrètement. Il n’échangerait que quelque remarques à quelques-uns, se gardant bien dans d’entrer dans la profondeur des discussions. Il accuserait les joueurs de superficialité, il afficherait un mépris général et repousserait avec dégoût le bazar provoqué par la fête. Il lui serait impossible d’entrer dans cette ambiance.
Comment résoudre ce problème ? En le virant ? En lui balançant ses 4 vérités au visage ? En le forçant à aller sur la piste de danse ou en le poussant à donner son avis pour qu’il rentre dans une discussion ? En se foutant de lui ? Ces solutions ne vont que renforcer son mépris et créer une sale ambiance pour lui. Et quand bien même il pourrit déjà l’ambiance, est-ce bien là la seule chose qu’on puisse faire que de s’attaquer à lui ? Ces solutions, elles ne me conviennent pas, et pourtant, à notre époque, notamment sur Internet et dans la militance, ce sont quasi les seules que je vois employées à ma grande tristesse.

Le problème tient peut-être à ce qu’on pose la mauvaise question : le problème n’est pas que le haut score ne participe pas à la fête, d’une manière ou d’une autre. Le problème c’est, qu’est-ce qui l’empêche d’avoir le choix de danser ou de ne pas danser, de discuter ou ne de pas discuter ? Parce que ce jugement, ce mépris qu’il exprime, il n’est que l’expression de son manque de liberté vis-à-vis de la situation : il est incapable d’entrer dans un rapport social, un rapport intrinsèque et donc va le juger pour ne pas perdre sa façade, pour ne pas paraître incompétent. La question, c’est, qu’est-ce qui bride le haut score ? Qu’est qu’il ne sait pas faire (mais qu’il n’ose pas s’avouer), qu’est ce qu’il ne comprend pas, quel est ce manquement si fort qui le pousse à opter pour un rôle infect, mais qui lui donne une meilleure image sociale (c’est dire l’ampleur du problème pour qu’il préfère adopter tel rôle) ? Qu’est-ce qui le bride ? Est-ce qu’il est raisonnable d’engager des actions pour l’aider à être plus libre, autrement dit est-ce que ces brides retiennent quelque chose de bien pire ou est-ce qu’elles sont parfaitement inutiles ? Peut-on le débrider pour qu’il soit plus libre sans pour autant remplacer un logiciel dogmatique par un autre tout autant dogmatique ? Peut-on aider à développer une autonomie mentale réelle chez le haut score, sans pour autant s’en faire maître gourou, sans se rendre supérieur à lui, sans le manipuler, en lui offrant la vaste plaine de la liberté sans qu’il en soit effrayé, en le respectant voire en l’aimant ? Peut-être que le haut score est un défi qui est posé à notre propre autonomie, notre propre individualité, à nos propres travers et notre propre manque de sagesse, peut-être que les seules solutions face au haut score, sont de se débrider soi-même et d’être créatif bien au-delà de toute notion idéologique, bien au-delà de toute morale.

Mais on reviendra sur tout ça plus tard.


Vue générale


Rappel : ci-dessus le résumé des catégories sous-jacentes de la thématique «les autres » dans les entretiens cliniques. Il y a 80 sujets extrêmement haut et extrêmement bas sur l’échelle d’ethnocentrisme. Les pourcentages correspondent au pourcentage de l’échantillon par exemple les hommes hauts scores sont extrapunitifs à 85% d’entre-eux.

Catégories “Les autres”

Hs hom

Hs fem

Moy hs

Bs hom

Bs fem

Moy bs

28. condamnation moralisatrice

70%

56%

62,2%

15%

20%

17.1%

Permissivité envers les individus ; les rejets sont rationalisés par rapport aux principes

5%

12%

8,8%

80%

66.6%

74.2%

29a. extrapunitif

85%

60%

71,1%

5 %

13.3%

8.5%

impunitif

5%

8 %

6,67%

45 %

20 %

34.2%

29b. intrapunitif; sentiments excessifs de culpabilité et reproches à soi

5 %

8 %

6,67 %

35 %

40 %

37.1%

30. méfiance et suspicion; les personnes sont considérées comme une menace ; victimisation ; conception du monde comme une jungle

70%

76 %

73,3%

15 %

20 %

17.1%

Confiance ; ouverture ; les personnes sont considérées comme « bonnes » jusqu’à preuve du contraire

10 %

16 %

13,3%

70 %

60 %

65.7%

31a. conception hiérarchique des relations humaines

60%

52%

55,55%

10 %

6.667 %

8.571 %

Conception horizontale des relations humaines (égalité, mutualité)

5 %

8 %

6,67 %

55%

73.3%

62.8%

Culte du héros

5 %

4 %

4,44 %

5 %

0 %

2.857 %

32a. dépendance à autrui, dispersé, pas de recherche d’amour

70%

40 %

53,33%

15 %

6.66 %

11.429 %

Focal, recherche d’amour

15 %

12 %

13,3%

50%

46.6%

48.5%

32b. exploitation, manipulation, opportunisme

30 %

12 %

20 %

5 %

0 %

2.8%

Soin à autrui personnalisé

15 %

12 %

13,3%

45 %

53.3%

48.5%

32c. authentique fixation sur un objet

5 %

12 %

8.8%

65%

53.33%

60%

33a. trait désiré pour l’ami-e: statut économique ou social acceptable ou admirable

35 %

40 %

37,7%

10 %

0 %

5.7%

Trait désiré pour l’ami-e : valeur intrinsèque, camaraderie et passions communes ; approche intellectuelle ou esthétique ; appréciation des traits « facile à vivre » ; conscience sociale, perspicacité ; valeurs libérales

10 %

12 %

11.11 %

80%

66.6%

74.2%

33b. traits désirés pour l’ami-e: moralement conventionnel; propre sur soi, bonnes manières,équilibré, honnêteté, contrôle.

55%

44 %

48,8%

20 %

20 %

20 %


Condamnation moraliste Vs permissivité


Catégories “Les autres”

Hommes hauts scores

Femmes Haut scores

Hommes Bas scores

Femmes Bas scores

28. condamnation moralisatrice

70%

56%

15,00 %

20 %

Permissivité envers les individus ; les rejets sont rationalisés par rapport aux principes

5 %

12 %

80 %

66.6%

La condamnation d’autrui, moraliste, chez le haut score est une caractéristique qu’on a pu voir dès le début de l’étude sur les échelles d’antisémitisme, puis d’ethnocentrisme, de conservatisme (ou par exemple les pauvres étaient accusés de leur condition, car trop feignants) et enfin sur l’échelle F. En effet, condamner autrui c’est l’essence même du préjugé, son moteur, son expression : l’autre est accusé, dit immoral, selon des facteurs extérieurs. Le haut score accuse l’autre de dire des choses inappropriées, d’avoir des mauvaises manières, de ne pas être propre, de ne pas faire les choses telles qu’il faudrait les faire, etc. Ces accusés sont considérés comme inférieurs, il n’y a aucune indulgence pour eux.

Le haut score a besoin d’exprimer le ressentiment et l’hostilité qu’il y a en lui, mais il ne peut le faire contre lui (anti-intraceptif, le conflit est insupportable à gérer à sa conscience) et il ne peut le faire aux personnes contre qui il a de l’hostilité (forte soumission à l’autorité, née de la peur des parents et de l’absence d’affection), donc cela se déplace contre des groupes extérieurs.

Il se réfère à un ensemble de règles extérieures qu’il a pris en idéal, en dogme, lié au conventionnalisme et à la religion prise de façon dogmatique. Cette condamnation d’autrui est donc sans tolérance et globalement agressive :

M40 : « (Quelles sont les choses qui vous offensent le plus chez les autres  ) Le fait qu’ils soient des gens. (C’est-à-dire ?) Oh, la majorité des gens est ignorante, plus proche des animaux que d’autre chose. Je veux dire des animaux débiles. […] Ils n’ont pas assez d’esprit pour voir les choses telles qu’elles sont ; Ils sont facilement influencés, grossiers, vulgaires ; Ils sont comme une meute. Désignez-leur un chef et ils le suivraient n’importe où. (La plupart des gens sont comme ça ?) Les archives le montrent. (Quelles archives ?) Les statistiques. (…) Comme ici [en prison]. Le QI moyen est d’environ 50 ou 60. C’est très, très bas … Ils se baladant avec un couteau et plantent pour un pauvre “fils de pute”, et ils se prennent pour des forts… »

Source : Chapter 11: Sex, People, and Self as Seen Through the Interviews. The Authoritarian Personality, Studies in Prejudice Series, Volume 1. (1950)

Dans cette condamnation, qui est projection, on peut voir tout le mal que pensent les sujets haut scores d’eux-mêmes, comme une sorte de « je suis ce que je reproche aux autres » parfaitement inconscient. On peut y lire aussi cette façon inconsciente de parler comme leurs parents devaient parler d’eux, ou comment des autorités les ont tyrannisés. Ils se placent dans la peau de ce qui les a aliénés psychiquement.

Le suivi d’un dogme rigide est en cela un besoin chez eux : l’autorité mentale n’a pas été construite, elle a toujours été extérieure, par les parents d’abord, puis par les chefs ou autorités de l’endogroupe. La religion est une autorité mentale totalitaire (en ce sens qu’il n’y charge pas de réflexion personnelle) sur eux et ils veulent qu’elle le soit sur les autres :

M52 : « (Les principales différences entre les chrétiens et les autres ?) « Les chrétiens sont des gens qui, en tout temps, s’efforcent de faire ce qui est juste et de se conformer à la parole de Dieu ».

M58 : « … et la personne qui a vécu selon le christianisme vivra éternellement – ceux qui n’ont pas vécu comme cela périront. »

M4 : « (Importance de la religion ?) C’est très important, car cela donne aux gens l’occasion d’utiliser une partie de leur énergie supplémentaire, cela contribue également à établir une norme pour le comportement et la conduite. Sans la religion, il y aurait beaucoup plus de crime et de délinquance dans le monde (est-ce que le monde devient meilleur ou pire ?) Il s’empire – la jeune génération est plus sauvage, les garçons de 17 ans vont se soûler, et la science est responsable de tout cela, par exemple en ayant permis les voitures pour qu’ils puissent sortir, et c’est là qu’ils commencent à boire. »

Source : Chapter 11: Sex, People, and Self as Seen Through the Interviews. The Authoritarian Personality, Studies in Prejudice Series, Volume 1. (1950)

La condamnation d’autrui est identique chez les femmes hauts scores :

F66 : « (Pourquoi vous dites ne pas vouloir faire un métier lié à l’aide sociale ?) Eh bien, certaines personnes – vous voyez – je ne les aime pas, je ne pense pas que j’aurais assez de patience pour les aider… (Pourquoi avoir dit ne pas vouloir d’activités sociales ?) Je n’aime pas les gens. Nous venions juste de déménager et ils n’étaient pas de mon genre (… ) Ils étaient toujours en clique et ils étaient infantiles. Ils étaient idiots, toujours à rire, ils portaient des jeans et de vieilles chemises à carreaux sales… »

F24 : « (Que pensez-vous des groupes à faible revenu ?) Ils ne pensent pas assez vite – ils ne peuvent pas le faire, ils ne se sont pas assez éduqués pour quoi que ce soit. (Peut-être qu’ils n’ont pas eu assez d’opportunités ?) Il y a toujours des moyens de s’en sortir – il y a toujours des façons si on en fait assez. Cela peut être difficile, mais on peut y arriver. »

Source : Chapter 11: Sex, People, and Self as Seen Through the Interviews. The Authoritarian Personality, Studies in Prejudice Series, Volume 1. (1950)

Chez les bas scores, les sujets tendent à être tolérants envers autrui, envers les individus (ce n’est pas forcément le cas lorsqu’ils parlent des institutions qu’ils peuvent accuser) ; ou alors ils essayent de comprendre les comportements via des explications sociologiques ou psychologiques. Ils montrent plus d’empathie. Par contre, ils ont tendance à s’accuser eux-mêmes comme on le verra plus tard.


Extrapunitif


Catégories “Les autres”

Hommes hauts scores

Femmes Haut scores

Hommes Bas scores

Femmes Bas scores

29a. extrapunitif

85%

60%

5 %

13.33 %

impunitif

5 %

8 %

45 %

20 %

29b. Intrapunitif ; sentiments excessifs de culpabilité et reproches à soi

5 %

8 %

35 %

40 %

L’extrapunitivité est un terme de Rosenzweig. L’extrapunitivité consiste à rejeter la faute sur les autres plutôt que sur soi. Les hauts scores le sont sans surprise, car ils leur manquent une vision sur leurs propres défauts (anti-intraceptif ainsi que de nombreux refoulements pour entretenir une façade conventionnelle « bonne » par peur notamment) et ont une très forte tendance à la projection c’est-à-dire qu’ils projettent leurs défauts et faiblesses sur autrui pour se défendre de prendre conscience.

On pourrait également parler du mécanisme du bouc émissaire : plutôt que de s’en prendre à son groupe, à soi, ou affronter ses propres conflits, l’individu ou le groupe, choisi un individu ou un groupe à blâmer, qui porterait toutes les fautes. L’individu qui s’attaque au bouc émissaire se décharge ainsi, se porte « mieux » dans le sens où ainsi il n’a pas à prendre conscience de ses malheurs, il n’a pas à s’inspecter, il n’a pas à investiguer ses problèmes. C’est une solution économique dans ce sens où l’énergie de l’individu qui accuse est préservée du lourd travail de réflexion. C’est évidemment une fausse solution, un palliatif qui ne résout rien au problème de fond et qui en plus détruit l’individu ou le groupe cible avec une injustice effarante.

L’extrapunitivité, le mécanisme du bouc émissaire, sont des moteurs, des composantes de la machine préjugé. Ils sont en quelque sorte l’aboutissement concret de la pensée à préjugés, de l’ethnocentrisme.

F60 : Le sujet ne se soucie pas de ses collègues de travail. « Certains ont tous le PDQ » [niveaux de diplômes], mais pas de bon sens. » Elle ne veut pas mentionner des noms, mais elle aime dire ce qui se passe. « Certains passent leur temps à échanger des médisances. » Elle se contente de leur parler, mais elle ne croit pas qu’il faudrait faire plus de choses avec eux. Très méprisante, elle se sent supérieure et met des distances avec eux. En effet ils ne la connaissent pas du tout – car elle se considère comme une personne très spéciale – elle pourrait révéler ses dons – mais elle ne le fait pas. Elle décrit comment elle a traité la masturbation [dans l’école où elle travaille] : les autres avaient peur d’arrêter les enfants. Elle, elle a juste « éclaté » les mains des petits garçons et des filles et a dit, « Maintenant, ne faites plus ça. Ce n’est pas bon pour vous. »

F77 : Elle est la sœur d’une présidente d’un club d’étudiants. Elle pense que les filles dans ces clubs sont « stupides, idiotes, ont un comportement dégoûtant et déplacé. Il n’y a rien de plus cruel et égoïste qu’une étudiante en plein développement. Elles sont bruyantes – ne portent aucune attention aux affaires – c’est insupportable. » Lorsqu’elle parle des professeurs, elle dit que ce qu’ils demandent est d’un niveau trop élevé « Ils crient trop, ils beuglent – sont tyranniques – polis et professionnels – il faut être de pierre pour prendre leurs enseignements »

Source : Chapter 11: Sex, People, and Self as Seen Through the Interviews. The Authoritarian Personality, Studies in Prejudice Series, Volume 1. (1950)

Les bas scores sont plus « impunitifs » c’est-à-dire qu’ils ont tendance à s’abstenir de blâmer autrui, que ce soit eux ou autrui ; ou encore intrapunitif, c’est-à-dire qu’ils ont tendance à se blâmer eux, à se culpabiliser excessivement ce qui peut être un problème pour eux (et amorcer des dépressions, voire être signe d’une estime de soi beaucoup trop basse). Il peut y avoir des ruminations excessives à propos de leurs fautes.


« Le monde est une jungle »


Catégories “Les autres”

Hommes hauts scores

Femmes Haut scores

Hommes Bas scores

Femmes Bas scores

30. méfiance et suspicion; les personnes sont considérées comme une menace ; victimisation ; conception du monde comme une jungle

70%

76 %

15 %

20 %

Confiance ; ouverture ; les personnes sont considérées comme « bonnes » jusqu’à preuve du contraire

10 %

16 %

70 %

60 %

Comme le haut score voit autrui comme mauvais, agressif et globalement comme une menace (bien que ce soit une projection de ses propres pulsions agressives), il considère en conséquence que le monde est une jungle, que le monde est dangereux, qu’il faut se méfier de tout le monde et qu’on ne peut pas accorder sa confiance à qui que ce soit. Il y a aussi « victimisation » chez eux, c’est-à-dire qu’ils se considèrent comme victime d’autrui ; la notion de survie est alors très importante pour eux, car si le monde est une jungle, le seul mode est de se battre, de survivre à cet autrui qui ne peut qu’être malfaisant.

Cette conception permet aussi de libérer légitiment des pulsions agressives : puisque le monde est mauvais, pour survivre, il faut être également sans pitié, donc détruire autrui avant qu’il ne nous détruise.

M57 : « foutu enfer, vous ne pouvez pas vous faire de vrais amis ici [prison], ils vous poignardent dans le dos. On ne peut faire confiance à personne. »

M47 : « (qu’est ce que vous détestez chez les autres ?) Eh bien, leurs actions, la façon dont ils parlent. (Que voulez-vous dire ?) Je ne sais pas comment l’expliquer…. Peut-être comme quelqu’un qui viendrait me voir, m’offrirait des bibelots juste pour se faire pardonner. Je ne marche pas dans ça. Pour aller à des spectacles, certains gars se pressent et se bousculent dans des files, comme des petits enfants. (Qu’est-ce que vous trouvez le plus offensant ?) Les gars qui essayent de s’attaquer à mes affaires »

F72 : « (quelles sortes de choses vous rendent folle ?) Eh bien, par exemple, ma sœur. Quand je rentre à la maison et qu’elle commence à me poser des questions sur ce qui s’est passé et ce que j’ai fait : je ne veux pas avoir à rendre des comptes. Je n’ai rien à cacher, mais je n’aime pas qu’on me questionne. Je n’aime pas les fouineurs »

Source : Chapter 11: Sex, People, and Self as Seen Through the Interviews. The Authoritarian Personality, Studies in Prejudice Series, Volume 1. (1950)

Les hauts scores n’aiment pas qu’on leur pose des questions, ce qui a d’ailleurs rendu assez difficile la recherche car ils étaient très méfiants de toute l’étude. Les questions sont perçues comme une intrusion, comme en témoigne précédemment F72, alors qu’il semblerait que sa sœur ne faisait qu’entretenir une forme d’attention parfaitement banale, typique d’une sociabilisation.

Les bas scores ne sont pas méfiants a priori, ils portent d’abord une confiance aux gens ainsi qu’un intérêt authentique pour ce qu’ils sont, ils les considèrent comme bons jusqu’à preuve du contraire. En cela, ils ne voient pas le monde comme une jungle, au contraire, mais plus comme un environnement où chacun peut communiquer avec l’autre, partager :

F34 : « J’ai toujours mis un point d’honneur à m’asseoir à côté de différentes personnes dans le bus et discuter avec eux. Beaucoup de gens pensent que tout le monde va bien maintenant et que tous gagnent beaucoup d’argent. Or, en ce moment les gens passent un mauvais moment. Et ils sont inquiets pour l’avenir. Tout le monde est sous une terrible tension. »

F30 : « Je me contenterais même d’appeler “évolution” ma religion. Quand il s’agit d’assister ou de travailler dans une église, je préfère les méthodistes, mais ce n’est pas important. Ce qui est important, c’est que les gens croient en l’humanité, se fassent confiance les uns les autres, et que la force de la bonté, du progrès, soient les forces les plus puissantes du monde. »

Source : Chapter 11: Sex, People, and Self as Seen Through the Interviews. The Authoritarian Personality, Studies in Prejudice Series, Volume 1. (1950)


Les relations sociales hiérarchisées


Catégories “Les autres”

Hommes hauts scores

Femmes Haut scores

Hommes Bas scores

Femmes Bas scores

31a. Conception hiérarchique des relations humaines

60%

52%

10 %

6.667 %

Conception horizontale des relations humaines (égalité, mutualité)

5 %

8 %

55 %

73.33 %

Le haut score se méfie de tout le monde, considère le monde comme une jungle dans laquelle il faut se battre ; s’accole à cette conception une perception des relations sociales comme une hiérarchie, avec des personnes supérieures et d’autres, inférieures. Comme une meute de loups, luttant pour la survie, maintient une hiérarchie stricte et violente, avec des loups désignés comme boucs émissaires pour relâcher les tensions suscitées par le mode d’organisation et ses frustrations liées aux rôles.

Ils adhérent à cette conception, quand bien même cela les dessert :

M51 : « Eh bien, il y a les faibles et les forts, je ne peux pas expliquer plus en détail. (Et vous ?) Je suppose que je suis un des plus faibles (dit un peu hésitant et à contrecœur). »

Source : Chapter 11: Sex, People, and Self as Seen Through the Interviews. The Authoritarian Personality, Studies in Prejudice Series, Volume 1. (1950)

Le haut score voit donc les relations sociales comme un moyen d’obtenir plus de pouvoir en s’associant aux plus puissants et en méprisant les plus faibles. On avait déjà vu précédemment qu’il cherchait des partenaires amoureux « riches », qu’il refusait de communiquer à des gens estimés inférieurs à leur travail ou dans leur voisinage.

M4 : Le sujet aime se mêler aux gens, aime les grandes fêtes. Il avait un complexe d’infériorité selon lui, mais maintenant il est à l’aise. Il aime s’associer et parler avec des gens célèbres, à être dans la « couche supérieure ». « Eh bien, j’ai rencontré beaucoup de gens depuis que je suis ici ; cela a certainement marqué une différence pour moi. J’ai fixé mon objectif, et je veux être l’un d’entre eux (il mentionne l’armée et la marine, beaucoup de gens riches et socialement éminents). »

Source : Chapter 11: Sex, People, and Self as Seen Through the Interviews. The Authoritarian Personality, Studies in Prejudice Series, Volume 1. (1950)

Cette conception des relations sociales façon « meute de loups » est fortement liée au capitalisme dans leur propos, avec cette idée que le riche a mérité sa richesse et que le pauvre est un feignant qui ne peut que s’en prendre à lui-même. Précédemment on avait vu que leurs buts dans cette jungle étaient parfaitement financiers, matériels ou liés à la position dans cette hiérarchie sociale : voici encore un témoignage presque identique à ceux dont on avait parlé :

M8 : (Qu’est que plus d’argent rendrait possible ?) cela augmenterait notre niveau de vie, on achèterait une meilleure voiture, plus chère, on se déplacerait dans un meilleur secteur résidentiel, on s’associerait avec des entreprises et des groupes fraternels qui nous élèveraient… on fréquenterait des gens de la couche supérieure, à l’exception de quelques amis fidèles qu’on garderait toujours, évidemment… on s’associerait à des gens d’un niveau plus élevé, avec plus d’éducation et plus d’expérience. Lorsque vous arrivez, à s’associer avec ces gens… Cela vous amène à une étape suivante, plus supérieure, etc. »

Source : Chapter 11: Sex, People, and Self as Seen Through the Interviews. The Authoritarian Personality, Studies in Prejudice Series, Volume 1. (1950)

On voit ici bien représentée cette préoccupation trouvée dans l’échelle pour cette dichotomie « fort VS faible », « personnes supérieures VS personnes inférieures » et la recherche compulsive du succès dans cette conception des relations sociales « verticales ». Les chercheurs rapportent que cette conception est typiquement Occidentale et autoritariste :

« Fromm (42) affirme que la caractéristique la plus importante du caractère autoritaire est son attitude envers le pouvoir et sa division des personnes en deux groupes : le fort et le faible. L’amour, l’admiration et la promptitude à la soumission sont automatiquement suscités par le pouvoir des personnes ou des institutions, tandis que le mépris est également suscité par des personnes ou des institutions impuissantes. La vue même d’une personne impuissante peut conduire à l’envie de l’attaquer, de le dominer ou de l’humilier. »

Source : Chapter 11: Sex, People, and Self as Seen Through the Interviews. The Authoritarian Personality, Studies in Prejudice Series, Volume 1. (1950)

En cela les chercheurs ont aussi cherché si dans les discours il y avait un « culte de la personnalité héroïque », assez typique des régimes autoritaires, mais cette recherche ci n’a pas été concluante dans l’étude.

Chez les bas scores, il n’y a pas cette hiérarchie sociale, les relations sont vues de façon plus horizontales sans être supérieures ou inférieures, sans conquête vers des hauteurs de statut. Il y a une appréciation de la collaboration, de la mutualisation, il y a une volonté d’égalité et d’équité entre les êtres humains. Cela est possible parce que le monde n’est pas vu comme une jungle, l’homme n’est pas vu comme un loup. Rappelons que les bas scores ont été sécurisés enfants, ils ont été nourris d’affection authentique, ce qui leur permet d’avancer en confiance et avec bien moins de peurs dans l’univers social dont ils savent qu’il peut être extrêmement bon et bénéfique à leur vie.


La dépendance aux choses


Catégories “Les autres”

Hommes hauts scores

Femmes Haut scores

Hommes Bas scores

Femmes Bas scores

32a. dépendance à autrui, dispersé, pas de recherche d’amour

70 %

40 %

15 %

6.667 %

Focal, recherche d’amour

15 %

12 %

50 %

46.667 %

On l’a vu dans toute catégorie des entretiens, que ce soit avec les parents, avec les conjoint.e.s, les hauts scores ont une dépendance pour les choses matérielles, choses qui font en quelque sorte office d’extension de leur moi dans leur conception de la réussite, c’est en quelque sorte « je suis ce que j’ai » et, en cela, leur relation sociale peut se traduire comme « on m’estime lorsqu’on me donne des choses » ou encore « on me doit des choses, je mérite des choses de cette personne ». L’affection est absente, elle a été remplacée par les choses matérielles et l’univers social est devenu une sorte de marché. L’ami sert à quelque chose par exemple :

M43 : « Oh, un ami aide à combler beaucoup de besoins, que ce soit lié à la maladie, l’argent, eh bien, un ami peut aider pour tout »

M45 : « (Que cherchez-vous chez des amis ?) même s’il n’y a pas de conversation entre nous, c’est de savoir que si vous avez besoin d’aide à n’importe quel moment, il sera présent pour aider… »

Source : Chapter 11: Sex, People, and Self as Seen Through the Interviews. The Authoritarian Personality, Studies in Prejudice Series, Volume 1. (1950)

On voit bien la différence avec les bas scores, ceux les plus bas en ethnocentrisme, qui voient l’ami tout autrement :

M48 : « (Qu’est-ce que les amis offrent à une personne ?) Eh bien, ils vous offrent une compréhension – ils vous comprennent et tiennent compte de vos lacunes. . . Et ils vous apprécient même avec ces lacunes. »

M56 : « (Qu’est-ce que les amis vous offrent ?) Ah, c’est quelque chose… J’ai toujours été sélectif dans mes choix, en conséquence je n’ai pas beaucoup d’amis… mes amis ont toujours été des gens avec qui je peux me confier – c’est la confiance, la camaraderie. »

Source : Chapter 11: Sex, People, and Self as Seen Through the Interviews. The Authoritarian Personality, Studies in Prejudice Series, Volume 1. (1950)

Comme on l’a vu dans les chapitres précédents, le bas score serait plus dépendant à l’amour qu’autre chose, ce qui peut parfois être un problème lorsque les attentes d’affections sont trop grandes.


L’exploitation/manipulation d’autrui VS l’authentique appréciation d’autrui


Catégories “Les autres”

Hommes hauts scores

Femmes Haut scores

Hommes Bas scores

Femmes Bas scores

32b. exploitation, manipulation, opportunisme

30 %

12 %

5 %

0 %

Soin à autrui personnalisé

15 %

12 %

45 %

53.33 %

La manipulation, l’opportunisme et l’exploitation ne sont pas les tendances les plus fortes chez les hauts scores (ici comme dans les autres thèmes des entretiens), cependant il y a certains individus parmi eux qui ont des tendances très marquées d’exploitation d’autrui contrairement aux bas scores. Comme les propos de ce sujet :

M51 : « (Pourquoi choisir une femme plus âgée ?) Eh bien, j’ai oublié… Elle avait de l’argent et je ne… Je n’ai jamais eu de relations avec quelqu’un qui n’avait pas d’argent, même avec ces affaires homosexuelles. Je me suis enfui de chez moi et c’est surtout de cette façon que je me suis géré. » […] « (Est-ce que vous avez des préférences concernant le type de partenaire homosexuel ?) Oui, j’ai toujours eu des préférences, mais je n’ai jamais laissé la préférence me guider, la seule chose qui m’intéressait était la rentabilité. Je n’ai pas été fidèle, autrement dit, je ne m’attendais pas à l’être. J’ai été seul si souvent, je m’ennuyais. (Est-ce que des hommes vous attirent en dehors de l’argent ?) Oh oui, mais je n’ai jamais laissé l’amour, soi-disant, s’opposer à ma façon de gérer les choses… » Le sujet souligne que s’il était une femme, il ne laisserait aucun aspect lié à l’amour empêcher un mariage pour gagner autant d’argent que possible. Il essayerait d’obtenir ce qu’il pourrait en termes financier, qu’importe la relation sexuelle.

Source : Chapter 11: Sex, People, and Self as Seen Through the Interviews. The Authoritarian Personality, Studies in Prejudice Series, Volume 1. (1950)

L’inverse, c’est-à-dire l’authenticité des relations avec autrui, le soin d’autrui qu’importe les rétributions financières ou de statut, est par contre marqué chez les bas scores :

M42 : « (Avantages du scoutisme ?) J’aime travailler avec les jeunes… il y a de la satisfaction à aider autrui… ça ne rapporte pas financièrement, mais… vous êtes plus heureux… on se fait de bons amis… »

Source : Chapter 11: Sex, People, and Self as Seen Through the Interviews. The Authoritarian Personality, Studies in Prejudice Series, Volume 1. (1950)


L’amitié selon le statut


Catégories “Les autres”

Hommes hauts scores

Femmes Haut scores

Hommes Bas scores

Femmes Bas scores

33a. trait désiré pour l’ami.e : statut économique ou social acceptable ou admirable

35 %

40 %

10 %

0 %

Trait désiré pour l’ami.e : valeur intrinsèque, camaraderie et passions communes ; approche intellectuelle ou esthétique ; appréciation des traits « facile à vivre » ; conscience sociale, perspicacité ; valeurs libérales

10 %

12 %

80 %

66.66 %

33b. trait désiré pour l’ami.e : moralement conventionnel ; propre sur soi, bonnes manières, équilibré, honnêteté, contrôle.

55 %

44 %

20 %

20 %

Là encore, le fait que les hauts scores cherchent des amis avec un statut élevé et conventionnel n’est pas ce qu’il y a de plus marqué ; mais c’est dans l’absence de recherche de camaraderie, d’intérêts communs, de conscience sociale etc. chez leurs amis qui est assez marquant. L’important, c’est l’aspect extérieur :

M52 : « (Comment choisissez-vous vos amis ?) Eh bien, j’ai un standard basé sur mes propres attentes dans la vie. Cet ami doit avoir un but dans la vie, avoir des bonnes manières, il n’a pas besoin d’être un gros bonnet, mais je les aime lorsqu’ils ont un certain statut. Je n’aime pas les voyous… Beaucoup de mes amis sont des gens sociables. »

F78 rapporte qu’elle n’a « pas vraiment de proches amies ». Elle cherche quelqu’un « pour lequel elle n’aurait pas à s’excuser – quelqu’un bien élevé, avec une belle apparence, qui s’habille soigneusement. »

M4 : « (qu’est-ce qui vous attire chez un ami ?) Eh bien, leurs manières et leurs comportements. »

Source : Chapter 11: Sex, People, and Self as Seen Through the Interviews. The Authoritarian Personality, Studies in Prejudice Series, Volume 1. (1950)

Le bas score se fiche du statut et ses buts avec ses amis sont bien différents ; ils sont entre bas scores très différents à ce sujet :

F62 : « Nous sommes quatre filles et nous avons beaucoup de discussions sur les grandes idées. Nous avons eu un professeur qui nous a appris à réfléchir au sujet de l’éducation et des conditions sociales. Nous parlons de tous ces domaines, et nous espérons être des individus avec l’esprit tourné vers le social. Nous essayons de penser. Ma plus proche amie et moi ne sortons pas avec les garçons, mais les deux autres filles si, et nous apprécions qu’elles racontent leurs expériences, et ce qu’elles nous disent. Je suis plus une suiveuse qu’une cheffe. Mes amies sont plus dominantes. »

M42 : « J’aime une personne qui pense que l’argent n’est pas la chose la plus importante… mais elle veut se perfectionner et avoir une meilleure éducation ; elle aime s’entendre avec les gens… Mes amis sont tous très différents les uns des autres…. J’ai un ami qui est un catholique et qui connaît mieux les critiques de l’Église catholique que moi… Mais qui argumente intelligemment en faveur de l’Église catholique… »

M49 : « j’avais un camarade chinois et nous avions l’habitude d’aller nager et d’aller jouer au ping-pong… il s’est marié juste quand je suis arrivé… sa maison était dans une allée sans adresse ; c’était des gens sans complications, simples ; il pouvait être très sérieux, mais si vous le vouliez, on pouvait vraiment s’amuser… ils semblaient plus compréhensibles, ils appréciaient plus les petites choses et ils étaient plus sympathiques. »

Source : Chapter 11: Sex, People, and Self as Seen Through the Interviews. The Authoritarian Personality, Studies in Prejudice Series, Volume 1. (1950)


En résumé


Les hauts scores ont une relation extrinsèque aux personnes en général : ils apprécient les personnes qui ont un haut statut dans la hiérarchie sociale, ils apprécient les personnes conventionnelles et qui suivent les normes sociales, ils condamnent de façon irréaliste les personnes qui ne suivent pas les normes sociales. Il est possible que cette condamnation leur serve de défense contre la tentation d’avoir un comportement immoral ou non conventionnel, ils projettent sur autrui ce qu’ils sont en quelque sorte tentés de faire, mais qu’ils s’interdisent de penser.

À titre d’exemple (c’est vraiment qu’une simple illustration, on a vu que certains hauts scores même en 1950 exprimaient leur bisexualité et n’étaient pas pour autant non-ethnocentrique), la condamnation irrationnelle de l’homosexualité est assez éclairante sur le sujet : ce serait parce que ces personnes à haut score, à cause de leur éducation (entre autres) ne peuvent pas se permettre de s’imaginer ni même se poser la question de si elles seraient homosexuelles ou bisexuelles ; or ce questionnement est en quelque sorte demandeur d’être évalué par la conscience, mais ils le refoulent en condamnant les homosexuels ou tout droit qui pourrait leur être accordé.

[Cette vidéo rapporte des opinions de personnes participant à la manif pour tous, mais il semblerait que la plupart des interviewés soient de Civitas, un groupe catholique extrémiste ; il y a donc à espérer que tous les manifestants ne portent pas ces opinions, quoique que les slogans scandés soient de mauvaise augure]

Les hauts scores considèrent majoritairement que les autres sont menaçants et dangereux, qu’il faut s’en méfier. Là également, il y a projection de leurs propres sentiments d’agressivité et d’hostilité sous-jacent (d’abord contre leurs parents, et l’autre sexe) sur autrui, qu’ils imaginent aussi porteur de cette hostilité. Ces idées que l’environnement humain est une menace, renforce le désir qu’ils ont d’être fort, cela explique aussi cette conception viriliste : ils cherchent un « costume » pseudomasculin, pseudopuissant pour compenser leurs peurs, leurs impuissances, leurs confusions.

La peur de l’échec et la peur d’être submergé par des forces extérieures (comme ont été les parents avec eux, des tsunamis dont les punitions étaient arbitraires et inexpliquées) les conduisent à être préoccupés par cette dichotomie forts VS faibles, être en haut VS être en bas de la pyramide sociale. En cela, leur choix de leurs amis est exclusivement déterminé par le désir d’obtenir un soutien dans la lutte compulsive pour le succès. Cet opportunisme est à peine masqué : comme avec leurs parents, ils mettent le focus sur l’obtention d’avantages matériels, sur l’utilisation des personnes pour avoir des choses ou surmonter des obstacles.

Leur inclinaison à considérer le monde comme une jungle semble révéler une panique au sujet de cet opportunisme qui ne serait pas « assez », une peur d’être impuissant face aux dangers. Comme ils sont terrorisés par le monde, ils ont alors une attitude d’exploitation et de manipulation des gens qui les entourent, y compris leur partenaire.

Leur relation au travail est extrinsèque : ils sont indifférents au contenu du travail, ils se concentrent sur les passerelles vers le succès et l’ascension vers le pouvoir. Il s’agit de lutter contre la concurrence par la rudesse, par le fait d’être plus malin que l’autre. La passion ou l’intérêt pour le travail lui-même est hors propos.

Les bas scores sont moins angoissés donc sont libres de chercher de l’affection dans leurs amitiés, ainsi que du plaisir, des intérêts communs, des valeurs sociales, des attraits communs intellectuels ou esthétiques, etc. Ils se concentrent sur la valeur singulière des personnes, sur l’intrinsèque.

Cette capacité à aimer est liée à une attitude permissive et confiante envers les autres. L’environnement social est conçu comme agréable plutôt que dangereux, ils sont dépendants aux gens non pour des questions matérielles ou de statuts, mais émotionnelles. Cette recherche d’amour peut là encore être problématique pour eux, car ils ont un tel niveau d’aspiration que cela peut être irréaliste.

Le travail est plus « libidinisé », ils s’y intéressent intrinsèquement, il y a un effort constant pour oeuvrer intellectuellement ou socialement : ils ne s’inquiètent pas du statut, du pouvoir, mais plutôt du fait de réussir à oeuvrer ou non. Ils ne sont pas indifférents au succès, mais lorsqu’ils dépriment à ce sujet, c’est à cause du sentiment de ne pas oeuvrer.

Leur tendance à se concentrer sur l’intrinsèque, que ce soit chez les autres individus ou le travail par exemple, est directement liée à leur absence de préjugés : plutôt que de juger en fonction de préjugés et de façon stéréotypée (la place dans la hiérarchie par exemple) ils sont ouverts à l’expérience immédiate avec les personnes ou les activités et évaluent cette expérience de façon personnelle et intrinsèque.

***

Cette étape de la recherche a été importante pour moi. Je trouve qu’elle suscite énormément de questions, qu’elle rend bien compte du mécanisme de la haine et du mépris, à quel point cela est une prison mentale, à quel point cela peut être pénible au point que cela devienne un défi de résister de haïr soi-même l’autrui haineux. Je voulais donc terminer sur ces propos de Martin Luther King, qui me semblent pouvoir résonner en chacun, qui qu’on soit, et qui définissent à mon sens ce qu’est la force de la résilience, la force tout court :

À suivre…

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12 commentaires sur “[F10] L’enfer, c’est les autres

  1. Coucou Viciss, je ne sais pas pourquoi mon précédent message n’est pas passé :/
    J’ai cru repérer une petite erreur : le tableau de la section « le monde est une jungle » ne correspond pas à ce qu’on voit dans la partie « vue globale » (c’est le 31a au lieu du 30).
    De plus, j’ai une question : cet article (et un peu les précédents) montre une certaine corrélation entre sociabilité (capacité à s’intéresser facilement aux autres, à se faire des amis…) et bas score. Cela voudrait-il dire que les personnes peu sociales/à tendance solitaire sont plutôt haut score?
    Merci encore pour tes articles! 🙂

    1. Ah oui en effet j’avais répété deux fois le même extrait de tableau ! Merci, c’est corrigé.
      Alors non, pas de corrélation entre sociabilité et bas scores ; plein de témoignages montrent des bas scores très solitaires ou encore très maladroits dans leurs rapports sociaux. La différence avec des hauts scores en difficulté pour se faire des relations, c’est que les bas scores en ont conscience et font des efforts pour s’améliorer, ou s’excuser, etc. Alors que le haut score qui est peu sociable, lui va rejeter la faute sur autrui qui ne serait pas assez bien, trop bête etc, parce qu’il n’a pas la force de regarder en lui ses difficultés. Donc il n’y a pas de lien entre problème de sociabilité et haut score, c’est juste qu’il y a une interprétation de la solitude ou des problèmes sociaux différentes (pour le haut score les problèmes de relation avec l’autre : c’est de la faute des gens ; pour le bas score les problèmes de relation avec l’autre : c’est parce qu’il a conscience qu’il a du mal à s’y prendre avec les gens).

  2. Waw, c’est un sacré morceau celui-là !
    Merci pour tout le travail fourni, c’est super intéressant.
    Deux remarques/questions que je ferais sur cette partie:
    – qu’est-ce qui détermine ton choix des morceaux d’entretiens rapportés ? La plupart des items ici on une majorité d’entretien haut scores cités, voire uniquement du haut score. Dans d’autres parties, on trouvait plus de bas score, et même du bas score permettant de relativiser un peu (= « à connotation négative »), mais ici l’impression que j’en ai (peut-être à tort, parce que c’est moi qui considère les traits mis en lumière chez le haut score comme « négatif » au final) est fortement « positif bas vs négatif haut ». La portion sur l’auto-punitivité des bas scores n’est pas illustrée. (note: je sais qu’il s’agit d’une étude de la personnalité autoritaire en particulier, mais j’aime bien la nuance ne serait-ce que pour me forcer à sortir du flux de lecture et prendre du recul plutôt que de risquer, paradoxalement, de prendre l’étude comme une construction de stéréotype. Le cerveau, cette machine à biais…)
    – J’ai l’impression qu’il y a moins d’éléments contextuels dans cette partie (notamment parce que les thématiques restent assez actuelles et qu’il y a peu de mention de méthodo) et qu’il serait plus facile si on tombait dessus par hasard de la prendre comme une affirmation basée sur de la donnée récente plutôt qu’un rapport d’étude passée (notamment avec ton commentaire du début très perso du coup). Peut-être qu’il ne serait pas inutile de coller ça et là des mentions à l’époque et aux chercheurs, de nouveau pour « forcer » un peu la prise de recul à la lecture.

    Bon, c’est un poil plus long que prévu, désolé. ^^’ Bonne continuation !

    1. Merci !
      Alors tout d’abord dans l’étude, les entretiens ne sont pas délivrés en entier, les chercheurs ont pris des extraits illustratifs comme dans les articles présents (d’ailleurs ils disent eux-même qu’ils auraient fallu tout livrer en brut à moment donné). Donc il y avait des catégories où effectivement il parlait plus de hauts scores et d’autres de bas scores. Ensuite, il y a eut mon travail de selection. Là j’ai choisi ce qui me parraissait le plus representatif d’une catégorie (choisi selon l’importance chiffrée et ce qu’en disait les chercheurs de son importance), tout simplement, je n’ai pas choisi du tout « tiens je vais mettre plus de haut score là », c’est juste que les extraits étaient en plus grand nombre, voire qu’il n’y avait pas d’illustration par les chercheurs pour des bas scores par exemple. Et inversement. Le témoignage des bas scores est vraiment à prendre comme une façon de mieux comprendre les hauts scores, les chercheurs ne se sont pas centrés sur eux. Ils le disent régulièrement que l’étude des bas scores est assez « floue » c’est parce qu’en fait les caractéristiques étudiées chez eux ne sont là que pour éclairer celle des hauts scores. Personnellement, j’aurais préféré les témoignages en brut aussi même cela aurait mis encore plus de temps à lire, pour bien saisir le contexte des personnes, reconstruire leur histoire et faire ma propre analyse hors de leurs catégories.
      Concernant ton deuxième tiret, c’est une remarque intéressante, je prend note:)

  3. Bonjour,

    A travers votre série d’articles, on peut dresser un « portrait » du potentiel fasciste : éducation stricte, moralité rigide, suiviste et superficielle, faible conscience de soi, admiration du fort, admiration de la force…

    Ce portrait semble correspondre à un certain nombre de personnes de mon entourage passé ou présent, et, très souvent, j’ai eu des conflits avec ces personnes en raison de leur morale rigide (ils voulaient me dire quoi foutre et semblaient prendre des remarques comme « De quel droit me juges-tu ? Est-ce que tu es mon supérieur hiérarchique ? Tu penserais quoi si moi je jugeais que tu es un gros connard, tu te conformerais à mes attentes ? » comme une véritable agression alors qu’il ne s’agit que de la réaffirmation de frontières raisonnables) ou de leur valorisation de la force (ils me dénigrent pour me mettre dans une position de faiblesse ce qui les met, relativement parlant, en position de force ; ils le font d’autant plus volontiers quand je prends des libertés avec certaines conventions (craignent-ils que mon succès démontre la vacuité des conventions auxquelles ils se soumettent ?)).

    D’où une petite série de questions :
    * ai-je tort de chercher à faire des rapprochements entre des personnes de mon entourage et le portrait que vous dressez ? N’est-ce pas là utiliser ce portrait comme un stéréotype ? Est-ce pseudoscientifique que de récupérer ce portrait établi selon les canons de la science pour en faire un argument en dehors du contexte prévu ?

    * Je ne suis pas un hackeur social et, si j’ai conscience que, comme disait Bourdieu, qu’il n’y a pas de force intrinsèque des idées vraies, ma formation scientifique et ma personnalité font que j’ai du mal à fonctionner autrement que sur le dialogue de raison. Autrement dit, autant je ne hais pas le « potentiel fasciste », autant, vu que lui a tendance à sinon me haïr, avoir une attitude très hostile, j’ai du mal à comprendre comment je peux avoir une relation avec lui qui soit autre chose qu’un rapport de force quasi-nu : quand il tente de me rabaisser, quelque soit le moyen employé c’est objectivement une forme d’agression, j’ai du mal à me convaincre de ne pas adopter une posture très défensive (accessoirement, je trouve injuste que son agression ne soit pas traité socialement comme telle quand, si moi je lui crachais au visage, je serais considéré comme un agresseur) mais lui, comme il trouve légitime de me rabaisser, il trouve cette défense illégitime et va, plus ou moins de bonne foi (la bonne foi ici consistant à croire en ses principes, même si leur inconsistance est flagrante), se sentir agressé et donc insister parce qu’il est hors de question que je limite ce qu’il a droit de dire (le vice peut être poussé assez loin : des gens qui m’insultent quotidiennement et qui ne tolèrent pas la moindre insulte en retour, le cirque ayant duré pendant deux ans et demi, moment où j’ai alerté les autorités compétentes, ce qui a suscité l’ire de mes « camarades »). Pour le dire autrement, autant je ne rejète pas les ethnocentriques par principe mais, généralement, eux ont une nette tendance à me rejeter (paradoxalement, je me plais parfois à dire qu’ils me rejètent car ils m’en veulent du fait que je me foute qu’ils me rejètent) et sont donc, de mon point de vue, au mieux des personnes qui multiplieront les interactions modérément désagréables (et donc je préfère passe mon temps en meilleure compagnie) au pire seront une menace. Peut-être ai-je tort de décrire une personne comme une menace mais concrètement, quand on vous diffame auprès de votre hiérarchie, ça met en péril votre capacité de survie. Au final, c’est pas tant une question que des remarques à propos desquelles je suscite une réaction. Ou, pour formuler une question :il y a certes un piège qu’il y a à démoniser les ethnocentristes mais comment peut-on avoir une relation normale avec eux ? Autrement qu’en jouant leur jeu pour obtenir une domination sur eux, bien évidemment.

    1. Alors pour ta première question, non tu n’as pas tort de faire des rapprochements avec des personnes de ton entourage : c’est une opération mentale normale, lorsqu’on parle de comportement, de psycho, hé bien parfois oui on trouve des rapprochements avec des personnes que l’on connaît. Il y a rien de mal à ça, tout dépend de ce qu’on fait de cette somme de connaissances qu’on associe à la personne. Pour te donner un exemple, quand j’étais à la fac, alors que j’apprenais en détail la schizophrénie en psychopathologie, j’avais un ami en pleine crise. Celui-ci n’avait pas été diagnostiqué encore. J’ai vu qu’il s’agissait de la schizophrénie, il n’y avait aucun doute là-dessus tant ces crises étaient impressionnantes, cependant je ne me suis pas autorisée à l’étiqueter de la sorte, ni à ses proches car cela n’aurait pas été déontologiquement acceptable, et pour son cas, très dangereux (il y aurait peut être pris cette information comme un encouragement au suicide étant donné la nature de ces délires). Les connaissances que je savais de la schizophrénie m’ont permis de ne pas avoir peur de lui (ces délires étaient extremement impressionnants), de pouvoir continuer à communiquer pacifiquement avec lui et faire des activités mentalement paisibles avec lui et inciter les proches à lui faire consulter un psychologue. Maintenant tout va bien, il est suivi et ces crises sont finies grâce à ses proches qui ont fait les démarches pour l’aider.
      Bref, tout ça pour dire qu’étiqueter une personne cela sert personnellement et intérieurement à établir la bonne stratégie comportementale avec elle, mais quel que soit l’étiquette, ce n’est généralement pas très bon à dire à la personne ni déontologiquement parlant. Parce qu’on peut se tromper, parce que cela va au contraire renforcer les traits négatifs qu’on accuse, parce que cela est parfois même dangereux dans une situation sociale, parce que c’est aussi se poser en personne supérieure/moraliste (que ce soit vrai ou non, c’est l’impression que cela donne aux témoins ou à l’accusé). Clairement, ce n’est pas non plus un argument à opposer à la personne lors d’un débat houleux, cela ne sert que l’égo de l’accusateur qui se pose alors en autorité morale et l’accusé ne voit que ça, ce qui va l’enerver et on peut le comprendre. Qu’importe la vérité là dedans, personne n’aime être étiqueté, donc jamais ce n’est pas une bonne stratégie, surtout dans le cas des personnalités autoritaires.
      Concernant tes difficultés, cela semble se passer au travail, donc il y a des rapports hiérarchiques qui s’en mèlent, cela peut rendre plus complexe le problème. Là, ce qui me semble découler naturellement des études d’Adorno, c’est que les hauts scores sont méfiants par défaut des autres, donc la premiére chose à faire avant toute tentative de hacking social, c’est de gagner un minimum de confiance de leur part. Sans quoi, impossible de discuter même pour des banalités, impossible qu’ils parlent de leur difficultés, impossible de les temperiser s’ils se mettent à stigmatiser quelqu’un d’autre. Etre quelqu’un de confiance pour eux est le premier pas stratégique à faire, et le plus difficile, c’est qu’il faut être authentiquement de confiance, sans quoi on obtient rien. Mais avoir leur confiance, ce n’est pas aimer leur propos ou se fondre dans leur mentalité. On peut rester parfaitement soi avec un ami dont on répugne certaines idées. Et là, on peut calmer la violence des rapports en général et prévenir les propos discriminants ou actes violents sur le terrain. Et puis, petit à petit on peut construire des moments enrichissants d’ouverture sur le monde avec eux, ce qui va leur faire du bien et va « remplacer » leur fascisme latent, si celui ci n’est pas lié à une psychopathologie ou un probléme psychique profond.
      Ce que tu me décris ressemble plus à du harcélement, ils t’ont pris en grippe, en bouc émissaire. Je te conseillerais de fuir de cet environnement, lorsqu’on est la cible du harcélement, il est très difficile d’agir, c’est vraiment les personnes hors du champ du harcélement qui ont le pouvoir de le stopper. Sois ferme sur ce que tu n’acceptes pas «  tu m’insultes, ça me fait pas marrer, arrete », explicite tout ce qui se passe « tu me dis ça et ça, cela me semble une volonté de m’humilier, personnellement je m’en fiche, je pars » (c’est très utile à entendre pour les témoins éventuels qui ne sont pas au fait de tout, c’est une technique je conseillerais dans toute sorte de situation d’agressions). Bref j’ai donné plein de petits trucs comme ça dans notre livre l’homme formaté, c’est dans les derniers chapitres ici : http://www.hacking-social.com/wp-content/uploads/2015/07/lhomme-format%C3%A9-red-3.2.pdf
      « comment peut-on avoir une relation normale avec eux ? » Pour résumer ce que j’ai dit plus haut, la première des clefs c’est de gagner leur confiance. Personnellement au travail avec une collégue raciste, je me suis retenue de réagir à ces propos ignobles, j’ai accepté un temps son conventionnalisme et progressivement quand je sentais un moment d’ouverture, on discutait et je m’intéressais a ce qu’elle disait. J’ai beaucoup beaucoup écouté, et puis un moment j’ai senti que c’était bon, elle avait confiance. Alors là, elle m’a posé des questions, et là j’ai raconté plein d’anecdotes de chômeurs très actifs (elle stigmatisait les personnes sans emploi), et par petites touches, avec enthousiasme et beaucoup de bonheur surtout. Et quand l’occasion se présentait, j’agissais de façon marginale (désobéissance aux normes/règles, mais de façon sécurisante, sans risques) ce qui la faisait bien marrer et lui montrer qu’il n’y avait pas avoir peur. Je pense pas l’avoir changer en quoi que ce soit, mais sur les heures que nous partagions en tout cas, elle n’a plus était raciste, rigide, autoritaire, conformiste et elle m’écoutait avec respect. Mais nous étions dans un environnement de travail pacifique, humain qui m’a permis de prendre tout ce temps de sociabilisation. Ça, ça fait tout la différence.
      Bref je sais pas du tout si ce que j’ai dit peut t’être utile, si cela te parle ou pas, n’hésites pas à m’envoyer tes retours, j’ai peut être aussi mal cerné ta situation.

  4. Ce que je raconte est issu de plusieurs anecdotes de ma vie : une situation, que depuis j’ai fuie, de harcèlement en milieu « amical » ainsi que d’autres situations plus éparses et quelques expériences de pensées aussi. Certaines des personnes concernées me semblent parfaitement correspondre au portrait de l’ethnocentrisme (pour d’autres, il faudrait y aller un peu au forceps pour que ça colle, je m’en abstiens donc).

    Mais au delà de ces anecdotes, sur lesquelles il m’est difficile d’avoir un point de vue objectif, je trouve le profil dessiné par l’ethnocentrisme assez perturbant parce que si quelqu’un a cette personnalité, ma réaction spontanée est la méfiance. Comment établir une relation égalitaire avec quelqu’un qui voit spontanément en faible/fort ? Si cette personne tente un jeu de domination, comment désamorcer la chose ? Et admettons que j’ai une « tactique » de désamorçage, est-ce que jouer des tactiques, c’est une relation saine ?

    Peut-être suis-je simplement en train de dire de façon très verbeuse que ce portrait fait un peu peur ou inquiète. Du coup, je suis tiraillé entre le fait qu’avoir peur d’un exogroupe semble déraisonnable et le fait que certains aspect du portrait semblent objectivement menaçants. Pour certaines minorités c’est sûr mais aussi, éventuellement, dans une moindre mesure, pour les personnes, disons, un peu rétives aux rapports autoritaires non légitimes.

    1. Alors oui, c’est parfaitement légitime d’avoir peur, d’être méfiant quand on se retrouve avec des ethnocentriques. Encore plus lorsqu’on est l’objet de leur préjugés, c’est parfaitement logique et sensé d’avoir peur car clairement on est leur cible. Quand je parlais de gagner leur confiance, je ne disais pas qu’il fallait ignorer ses propres sentiments, au contraire. Ils font peur, faisons quelque chose pour se sentir en sécurité ou que d’autres soient plus en sécurité, là est l’essence des stratégies de pacification. Perso, ma collègue raciste, hé bien c’était au début parfaitement insupportable d’être en duo avec elle pendant des heures, et c’est parce que c’était insupportable que j’ai travaillé et pris beaucoup sur moi et la situation pour qu’elle se « pose » et que cette situation où elle ne faisait que haïr telle ou telle personne cesse. Cela peut paraître assez injuste vu de l’extérieur, mais quand on est pacifique par nature (ou trop sensible), que la violence de toute nature nous ait insupportable, on n’a pas le choix, on travaille à temps plein pour sans cesse pacifier les relations humaines, écouter, réparer. La récompense, c’est qu’avec l’expérience on arrive à vivre plus des situations sociales intéressantes avec moins de souffrance autour de nous et que même les pires, où l’on a rien pu faire ou que l’on a lamentablement échoué, sont utiles pour comprendre tout un tas de choses et tenter de s’améliorer.

      Comment établir une relation égalitaire avec quelqu’un qui voit spontanément en faible/fort ?
      Alors l’objectif premier n’est pas qu’elle perçoive la relation égalitaire (projet trop ambitieux à mon sens, faut y aller à petit pas), mais qu’elle ne soit pas méfiante ou qu’elle ne nous voit comme un inférieur à écraser. Au travail je pense c’est plus simple, faut montrer qu’on est compétent, qu’on prend soin de tout le monde, qu’on connaît les règles et les conventions et qu’on est capable de les respecter, expliciter tout nos comportements qui pourrait leur paraître anormal. Il faut savoir se faire l’employé idéal le temps que la confiance soit gagnée. C’est s’ouvrir des champs de possibilités, surtout si on est hacker social, ça me semble l’étape obligée. Si on affirme sa marginalité d’emblée, cela va provoquer trop de resistances, les champs de possibilités vont se fermer. Personne ne donne du pouvoir (pas au sens de statut, mais plus de liberté d’action) à quelqu’un qui n’a pas la confiance de quelques uns au moins. Par contre, on peut ensuite, toujours à petit pas, amener de la joyeuse marginalité ou de l’anticonformisme salvateur dans l’environnement.
      Je me rappelle d’un chef qui était ultra dominant, violent avec tous, il m’a fallu des années pour qu’il me laisse tranquille. Ma stratégie avait été de faire des feedback de toutes mes initiatives constamment et de devancer ce qu’il allait dire par l’action. A la fin, ça l’a tellement saoulé qu’il a cessé de m’ordonner quoique ce soit. J’ai gagné un poil de confiance de sa part en discutant aussi par ailleurs de thèmes qu’on appréciait tout deux. Ma grosse erreur à l’époque (et mon grand regret) c’est de ne pas avoir partager ma technique aux autres ou de ne pas avoir utiliser ce brin de confiance pour qu’il cesse son autoritarisme sur d’autres. Après ces tactiques dépendent de la personne qu’on a en face, de la situation, de l’environnement, il n’y a pas de règle absolue.

      Si cette personne tente un jeu de domination, comment désamorcer la chose ? Et admettons que j’ai une « tactique » de désamorçage, est-ce que jouer des tactiques, c’est une relation saine ?

      On peut être tactique sans que ce soit une relation malsaine. Par exemple j’ai pris l’habitude de pas tenir compte des ragots au travail, qui servent souvent à de la domination, à faire des clans, à monter des gens les uns contre les autres. J’écoute, parfois même je pose plein de questions, mais je n’en tient pas compte dans mes relations avec les autres, et ces relations sont au contraire saines, en tout cas elles sont appréciables. Pareil pour ma colllégue raciste, j’ai été très tactique mais dans le but d’avoir justement une relation pacifique. Pour le dire autrement, être tactique ce n’est pas manipuler autrui, c’est s’ajuster soi même en fonction de ce qu’on perçoit/sait/ce qu’on a expérimenté pour changer la relation et la rendre la moins malsaine possible. Ensuite on peut promouvoir par l’action la solidarité, la réciprocité (le dire ne sert à rien, faut le montrer en étant soi même solidaire par exemple) et ça, cela contre la domination parce que la personne peut y voir immédiatement le gain de bonheur qu’elle obtient à être solidaire. Mais parfois c’est l’environnement qui a des règles plus ou moins fascistes de concurrence, de hiérarchisation des individus (par exemple là ou il y a la théories des alliés en place : http://www.hacking-social.com/2014/12/01/hacker-le-chef-psychopathe-la-theorie-des-allies/ ), là faut bidouiller encore plus pour tout recomposer les relations sociales, ce ne sont pas les individus qui font obstacles mais la structure elle même.

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