[TMT13] Pour en finir avec les biais : la pleine conscience ?

Les chercheurs de la TMT ont vu que les personnes pleinement conscientes résistaient mieux au biais, voire les défiait en ayant des valeurs exacerbées d’altruisme et de connexion humaine. Alors que face aux saillances de la mort, les non-pleinement conscients se fermaient au contraire, se recentraient sur eux et leur groupe.

Cet article est la suite de [mais il peut se lire indépendamment des autres chapitres] :

Photo d’entête est l’œuvre : « Convergence: The Poetic Dialogue Project » de Lynda Lowe / Joseph Heithaus à l’ Ukrainian Institute of Modern Art

Ce dossier est disponible en PDF : https://www.hacking-social.com/wp-content/uploads/2018/07/la-pleine-conscience-de-la-mort-2.pdf

La pleine conscience des sujets a été testée avec ce questionnaire : ici en anglais, et là notre traduction en français

Ce questionnaire montre plus exactement des personnes qui ont plus de maîtrise de leur attention, et cela est forcément dû à un entraînement mental quelconque, car l’esprit a naturellement tendance à automatiser certaines tâches, les vider d’attention et se préoccuper d’autres choses. Je pense par exemple aux taches quotidiennes représentées par ses items :

« Je grignote sans être conscient que je suis en train de manger. » (cela n’arrive « jamais » à la personne pleinement consciente ) 

« J’ai tendance à marcher rapidement sans faire attention à ce qui se passe sur le chemin. » (cela n’arrive « jamais » à la personne pleinement consciente )  

Ces personnes qui arrivent à aborder pleinement des petites choses quotidiennes, au présent, doivent sans doute s’exercer à se recadrer sur le présent. C’est-à-dire qu’elles arrivent à couper notamment le travail de pensée précédente, peut-être tout simplement en allant pleinement jusqu’au bout des réflexions, sans laisser de conflits latents ni de questions en suspend, ainsi la conscience est libre de s’absorber dans le présent en continu.

Les études ne précisent malheureusement pas ce qu’ont fait ces sujets pleinement conscients pour avoir ainsi une très bonne maîtrise de leur attention. Mais on peut essayer de deviner ce qui empêcherait cette pleine conscience :


Ce qui fait barrage à la pleine conscience : les troubles de l’attention


Nombreux sont les symptômes de différentes pathologies qui agissent négativement sur l’attention. Par exemple, les hallucinations et pensées parasites de la schizophrénie empêchent toute concentration ; les pensées culpabilisantes, désespérantes de la dépression coupent l’individu de toute perception des choses positives de la vie, voire le punissent d’avoir eu des sentiments positifs par un cercle vicieux d’autopunition ; l’anxiété bloque la conscience de l’individu sur des circuits de pensée répétitives (les ruminations, par exemple la peur d’avoir mal agi dans telle situation, la crainte que tel événement se passe très mal, la peur d’avoir été mal perçu ou de l’être pour telle situation), l’hyperactivité (TDA/H) empêche l’individu de se concentrer sur une activité de façon posée, longue… etc

Être atteint de ces symptômes n’est pas une malédiction inéluctable dont on ne pourrait se séparer. Pour certaines maladies, il existe des traitements médicamenteux efficaces qui aident vraiment lorsque la personne est bien diagnostiquée et accompagnée (je pense à la schizophrénie par exemple), des thérapies qui permettent de résoudre les conflits mentaux ou d’éviter les replongées et il existe des exercices concrets qui permettent de retrouver une attention reconnectée au présent, dépolluée des pensées ou croyances parasites, comme il peut y en avoir dans la dépression et les troubles anxieux. On parlera justement par la suite d’exercices de pleine conscience dans la dépression.


Ce qui fait barrage à la pleine conscience : le surmenage au travail


Très clairement, il me semble impossible à une personne de pouvoir vivre au présent, de permettre à son attention d’être là au moment présent, si elle est surmenée : je pense par exemple au surmenage d’un travailleur qui a beaucoup de responsabilités, qui manque de soutien humain dans ses tâches ; plus précisément je pense par exemple à ce cadre de Leader Price qui s’est suicidé au travail :

Cet homme avait des activités normalement prévues pour 3 personnes. Une telle somme de travail est inhumaine, et si oui, l’humain est à ce point tellement adaptable qu’il peut provisoirement tenir une telle somme de travail un temps, ce n’est pas une norme acceptable, parce c’est littéralement le détruire, ne plus lui laisser le moindre espace de repos physique et psychique. Dans un tel cas de surmenage, comment prendre conscience de quoi que ce soit ? Ici le manque de conscience vient de l’entreprise qui a osé permettre une telle situation inhumaine, cet homme a été pris dans une tempête dont il ne pouvait pas mentalement sortir, car trop débordé, sans espace possible de pensée pour se rendre compte de la souffrance qu’on lui infligeait. L’entourage peut bien sûr aider, en partageant sa propre conscience de la situation, en aidant la personne à partir de l’entreprise, en l’aidant à décrocher mentalement de cette folie, mais là encore, son pouvoir à l’aider est mince. Les syndicats ou tout regroupement professionnel critique peuvent aussi aider.

Mais c’est l’entreprise qui doit mettre un frein à tout ça. Et pour cela, il me semble que détruire petit à petit le Code du travail n’aide en rien à la prise de conscience des entreprises que la « ressource » humaine a ses limites à respecter. Au contraire, en réformant ainsi le Code du travail, c’est dire aux entreprises qu’elles peuvent continuer à traiter ses humains comme des machines, qu’elles épuisent jusqu’à la casse.


Ce qui fait barrage à la pleine conscience : le surmenage au foyer


Le surmenage est aussi dans le foyer : notre culture occidentale a réduit progressivement l’aspect groupe dans les foyers. Là où dans certaines cultures collectivistes, s’occuper des enfants est une affaire du groupe, ainsi l’enfant est soigné par une dizaine de personnes au quotidien, passant des tantes aux grand-pères, du cousin aux parents, etc. C’est beaucoup moins fatigant, car la responsabilité est partagée, c’est l’enfant du collectif, tous s’en sentent un peu responsable. Je ne dis pas là que c’est mieux, c’est pour simplement montrer un mode d’éducation familiale différent qui est moins surmenant en terme mental, parce que la responsabilité, les charges sont partagées.

À présent, il arrive parfois qu’un seul parent doive s’occuper de plusieurs des enfants, tout en travaillant énormément, tout en ayant la responsabilité de tout le foyer : non seulement en terme de travail, la personne n’a plus aucun espace de vrai repos (son attention est toujours divisée pour garder un œil ou une oreille sur l’enfant qui aurait besoin de quelque chose ou qu’il faudrait surveiller), mais elle a l’esprit complètement surmené par les responsabilités.

Autrement dit, elle doit penser continuellement la gestion du foyer, des courses, du ménage, de l’emploi du temps des membres, l’éducation, gérer les émotions de tout le monde… Tout devient de « sa faute » s’il y a échec, problème ou désorganisation, elle est privée de soutien humain en ce sens que même l’appel aux grands-parents ou au conjoint travaillant est culpabilisant, parce c’est les déranger potentiellement, les extirper de leur vie pour aider la sienne (qui selon les normes actuelles individualistes, est donc signe de son échec à être une bonne mère qui « gère » bien).

Un extrait de la BD d’Emma qui a mis sur le devant de la scène la question de la charge mentale qui est étudiée en sociologie, mais qui est bien connue en psychologie cognitive sur le terme de surcharge cognitive ; la BD complète : https://www.huffingtonpost.fr/2017/05/10/partage-des-taches-menageres-arretez-de-dire-aux-femmes-il-fal_a_22079044/

Je pense que pour ces soucis de foyer, la prise de conscience des personnes dans la famille peut sauver de ce surmenage : le proche, qu’il soit cousin/grand parent/voisin/conjoint qui voit le problème à la fois du trop de travail et trop de responsabilité peut interfèrer avec altruisme en décrétant « ceci, je veux m’en occuper, je veux t’en libérer totalement au moins pour tel temps et je le ferais avec le plus de soin possible, comme toi ». Le proche qui prend la charge avec beaucoup de soin, de responsabilité, en respectant le travail passé, et l’autonomie de la personne aidée, libère des espaces de repos au parent surmené tout en ayant plus pleinement conscience du quotidien.

Ce surmenage est également connecté, disons politiquement au travail. Si le travail était plus rémunérateur pour moins de temps, de façon égale pour les femmes et les hommes, que les métiers à haut statut ou au haut salaire étaient accessible égalitairement à tous, il y aurait une meilleure distribution du temps dédié à la « gestion » de la famille. Pour l’instant, la distribution des tâches est inégalitaire (qu’importe le temps de travail extérieur des femmes, elles travaillent toujours beaucoup plus au foyer que l’homme cf) et la charge mentale des tâches, qui est un poids énorme pour le psychisme alors jamais tranquille, car jamais en « congé », revient aux femmes.

Donc, le premier défi pour espérer une attention meilleure, une plus grande pleine conscience semble être de faire la chasse au surmenage, ce qui est un problème qui paraît parfois impossible à résoudre pour des raisons économiques. On peut néanmoins, je pense, s’extirper de certaines situations « impossibles » ou aider autrui à s’en extirper, en n’ayant pas peur du chômage, en cherchant la motivation intrinsèque plutôt qu’extrinsèque (l’autodétermination, qui est finalement une opposition massive aux buts introjectés de la société de consommation, on en a parlé ici) en adoptant des pratiques plus écologiques (des modes de vie moins centrés sur la consommation, qui donc nécessitent moins d’argent, mais qui sont plus riches en bons moments, comme on en a parlé ici. Cependant, ces solutions individuelles sont parfois impossible tant il peut y avoir des problèmes financiers enchainant aux jobs les pires ; ainsi la solution est d’ordre politique. Comme nous l’avons dit souvent, nous pensons qu’il faudrait que le pouvoir change de main, que les salariés puissent refuser sans crainte des jobs épouvantable, sanctionnant au passage les entreprises aux pratiques inhumaines : cela demande un filet de sécurité non humiliant et suffisamment sécurisant, comme un revenu universel voire un salaire à vie.


« Muscler » sa conscience


Pour l’instant, ce qui a été le plus validé par la science est la méditation en pleine conscience et celle dite de compassion ; au bout de 3 semaines de pratique (une demi-heure par jour) le cerveau change, certaines zones prennent en densité, d’autres sont plus stimulées. La seule contre indication est parfois de l’éviter chez les patients schizophrènes ou en délire (cela pourrait accentuer leurs délires) ; mais des pratiques de pleine conscience guidée par des spécialistes (en psychopathologie, psychologie, psychiatrie, médecine) ont donné dans certaines expérimentations de très bons résultats (cf « la thérapie cognitive basée sur la pleine conscience », Segal, Williams, Teasdale) . Il n’y a pas d’effets secondaires à cette pratique, le seul danger à mon sens est de le faire dans le cadre d’un dogme sectaire, et c’est ce cadre, donc l’interprétation donnée à la méditation (par exemple, transcender les mondes, développer des pouvoirs surnaturels, explorer ces vies antérieures) qui est très problématique.

À présent, des médecins sont formés à cette spécialité étant donné le bénéfice que cela apporte aux patients ayant des pathologies augurant beaucoup de souffrances.

On peut tout à fait la pratiquer seul, sans avoir à payer quoi que ce soit. La méditation en pleine conscience consiste à s’asseoir confortablement, mais avec un certain maintien du dos, se concentrer sur un objet ou sur un phénomène interne (sa respiration par exemple) et garder son attention sur ce phénomène, en l’écoutant, en le regardant. On doit s’absorber dans cet objet d’attention.

Très rapidement, l’attention va dériver, les pensées vont prendre un autre chemin : il suffit d’en prendre acte et les laisser filer en se reconcentrant sur l’objet. Il ne s’agit pas de « s’engueuler » lorsque l’attention s’échappe de l’objet choisi, mais juste de constater ce qui traverse l’esprit et de tranquillement replacer l’attention. Un peu comme lorsqu’on lit un livre et que l’esprit dérive : parfois si on est particulièrement déconcentré, fatigué, on peut passer plusieurs pages sans prendre conscience d’avoir totalement décroché, mais on peut aussi s’en rendre compte presque dès la ligne « sautée », et parfois ce phénomène n’advient pas, on reste totalement concentré sur le livre. C’est plus dur en méditation, car contrairement au livre qui est fait pour séduire l’attention, qui a un fil conducteur qui tire l’attention du lecteur à lui, l’objet de la méditation n’est pas fait pour séduire l’attention.

La méditation de la compassion est un travail mental moins « neutre ». On peut faire deux sortes d’exercices, d’abord celui de l’amour altruiste : Il s’agit de trouver mentalement un objet de méditation humain, tout d’abord un proche envers qui on laisse se manifester amour et bienveillance inconditionnelle. Puis on étend cet amour à d’autres personnes, au monde, au vivant en général. Si cet amour baisse, si on est distrait, on ramène son attention à l’amour.

Pour la compassion elle-même, on commence à penser à un proche qui souffre et on souhaite sincèrement qu’il soit libéré de ses souffrances. Là également, on étend progressivement cette compassion aux moins proches, et si l’on est distrait on se reconcentre sur cette compassion.

Voici un exemple très concret où Matthieu Ricard raconte une de ces méditations de compassion qu’il a effectuée en laboratoire, à la fois en scanner et en IRMf, c’est très intéressant parce qu’on sait ce qu’il a fait exactement dans sa tête et les scientifiques ont en même temps vu ce que cela donnait sur son cerveau.

Attention pour les âmes sensibles  : pour ces méditations, Matthieu Ricard s’est focalisé sur des phénomènes émotionnellement très difficiles à supporter, et il est normal d’être choqué ou de ressentir des émotions lorsqu’on n’a pas eu d’entraînement. Matthieu Ricard est moine bouddhiste depuis plusieurs dizaines d’années, il est entraîné, ainsi si vous souhaitez commencer à méditer en compassion, des thèmes moins durs sont plus appropriés au début.

En premier lieu, les chercheurs lui avaient demandé de faire une méditation sur l’empathie, le processus empathique étant quelque chose de plus courant, automatique en général chez les personnes :

« ce jour-là, le sujet de la méditation sur l’empathie m’avait été fourni par un documentaire de la BBC que j’avais vu la veille. Il était consacré aux conditions de vie d’enfant handicapés mentaux dans un hôpital roumain qui, bien que nourris et lavés quotidiennement, étaient pratiquement abandonnées à leur sort. La plupart d’entre eux étaient d’une maigreur effrayante. L’un était si frêle qu’il s’était cassé la jambe rien qu’en marchant. Les aides-soignantes s’étaient contentées de lui mettre une attelle de fortune et de le laisser dépérir sur son grabat. Lorsque l’on faisait leur toilette, la plupart des enfants gémissaient de douleur. Un autre enfant, squelettique lui aussi, était assis par terre dans le coin d’une pièce nue, hochant indéfiniment la tête, le regard vide. Tous semblaient tellement perdus dans leur résignation impuissante qu’ils ne levaient même pas les yeux vers les aide-soignantes qui s’approchaient d’eux. Tous les mois, plusieurs enfants mourraient.

J’imaginais aussi une personne chère terriblement blessée dans un accident de voiture, gisant dans son sang au bord d’une route de nuit, loin de tout secours ; à mon désarroi s’était mêlée de l’aversion pour ce spectacle sanglant.

Ainsi, pendant presque une heure, en alternance avec de courtes périodes neutres, je me représentais le plus intensément possible ces souffrances sans nom. Entrer en résonance avec cette douleur devint rapidement intolérable. Leur intensité créait une distance, un malaise incapacitant qui m’empêchaient d’aller spontanément vers les enfants. Une expérience courte, mais très intense d’empathie dissociée de l’amour et de la compassion m’avait déjà mené au burn-out. »

Plaidoyer pour l’altruisme, Matthieu Ricard

Tania Singer, une des chercheuses qui l’étudiait en laboratoire, lui propose ensuite de continuer l’après-midi, mais dans un scanner, sur une médiation vers l’amour et la compassion :

« À peine eus-je fait basculer l’orientation de ma méditation vers l’amour et la compassion que mon paysage mental se transforma du tout au tout. Les images de la souffrance des enfants étaient toujours aussi présentes et aussi fortes, mais au lieu de créer en moi un sentiment de détresse et d’impuissance difficile à supporter, je ressentais à présent un profond courage lié à un amour sans limites envers ces enfants. […]

Chaque atome de souffrance était remplacé par un atome d’amour. La distance qui me séparait d’eux s’effaçait. Au lieu de ne savoir comment approcher cet enfant si fragile qui gémissait au moindre contact ou cette personne ensanglantée, je les prenais maintenant mentalement dans mes bras, les baignant de tendresse et d’affection. Et j’étais convaincu que, dans une situation réelle, j’aurais su entourer ces enfants d’une tendresse qui ne pouvait que leur apporter du réconfort. »

Plaidoyer pour l’altruisme, Matthieu Ricard

Les chercheurs ont analysé les données de ces deux formes d’état mentaux :

« Une fois les données longuement analysées, Tania [Singer] m’expliqua que les revirements de mon expérience s’étaient accompagnés de modification significative de l’activité de certaines zones de mon cerveau. Ces modifications avaient principalement affecté l’insula antérieure et le cortex cingulaire antérieur associés à l’empathie. L’équipe s’aperçut en particulier que, lorsque je passais à la compassion, certaines régions du cerveau habituellement stimulées en cas d’émotions positives étaient davantage activées que lorsque je restais dans l’empathie. Ces travaux de recherche se poursuivent aujourd’hui et des publications scientifiques sont en cours »

Plaidoyer pour l’altruisme, Matthieu Ricard

Ces recherches sont maintenant sorties et sont laissés librement, gratuitement à disposition : Compassion: Bridging practice and science A noter que parfois ces livres scientifiques peuvent atteindre la centaine de dollars à l’achat, et chaque chapitre peut atteindre les 30$, ainsi c’est un très beau geste que de laisser un tel travail en libre accès, de plus très facile à trouver.

« La compassion ne conduit pas au déni de la souffrance, mais permet aux gens de ressentir des émotions positives, malgré la difficulté d’une autre personne.
Sur le plan neuronal, la compassion induit des activations entièrement différentes de l’empathie. Ces activations se sont produites dans le cortex médial orbitofrontal, le striatum ventral et le cortex cingulaire antérieur prégénital, qui forment ensemble un réseau lié aux émotions positives,
l’affiliation et l’amour, et les circuits de la récompense. »

Plaidoyer pour l’altruisme, Matthieu Ricard

Matthieu Ricard, précise ce qui est difficile à concevoir voire peu être vu comme dérangeant pour les non méditant, c’est à dire éprouver des sentiments et élan extrêmement positifs face à la souffrance :

« certains objecteront qu’il n’y a rien d’altruiste dans tout cela et que le méditant se fait du bien en soulageant sa détresse . À cela, on répondra tout d’abord qu’il n’y a aucun mal à ce que le méditant se délivre des symptômes de la détresse, lesquels peuvent avoir un effet paralysant et risquent de recentrer ses préoccupations sur lui-même, au détriment de la présence attentive qu’il pourrait offrir à celui qui souffre. Ensuite, et c’est là le point le plus important, les émotions et les états mentaux ont indéniablement un effet contagieux. Si celui qui est en présence d’une personne qui souffre ressent de l’angoisse, cela ne peut qu’aggraver l’inconfort mental de celle-ci. À l’opposé, si la personne qui vient en aide rayonne de bienveillance, s’il se dégage d’elle un calme apaisant, et enfin, si elle sait se montrer attentionnée, il ne fait aucun doute que le patient sera réconforté par cette attitude. Enfin la compassion et la bienveillance développent chez celui qui les ressent la force d’âme et le désir de venir en aide à autrui. »

Plaidoyer pour l’altruisme, Matthieu Ricard

La méditation de la compassion n’est en rien de la pitié ou même de l’empathie (c’est-à-dire se mettre à la place de l’autre, sentir comme pour soi les souffrances), c’est un élan très fort d’aide, et très clairement on peut concevoir cette méditation comme un très fort entraînement qui servira totalement dans des situations dramatiques. Cela n’a pas été testé en laboratoire à ma connaissance, mais c’est une visée que s’impose en tout cas les moines bouddhistes tibétains qui sont investis dans des causes humanitaires « Si la compassion sans sagesse est aveugle, la compassion sans action est hypocrite » nous dit Matthieu Ricard.

On sait depuis un certain temps en psycho qu’imaginer vivement une expérience vaut tout autant que s’entraîner IRL ; par exemple des expériences sur les sportifs ont été menées, à certains on demande de s’entraîner à tel type de mouvement, à d’autres on demande juste d’imaginer ces mouvements le plus précisément possible comme s’il faisait l’entraînement, mais dans leur tête. Et pour contrôler les effets, un groupe n’a aucun entraînement au mouvement. Le lendemain, ils exercent les mouvements : il n’y a pas de différence entre les entraînés IRL et les entraînés par imagination, le groupe contrôle est lui beaucoup moins habile.

Les récentes découvertes sur la lecture qui augmente l’empathie en est également un exemple : l’imagination, les processus mentaux associés développent de vraies compétences exécutables IRL.

Alors la méditation de la compassion pouvant avoir très certainement un fort effet sur les situations IRL, elle a été assez rapidement proposées aux infirmiers et soignants dans des services particulièrement exposés à la souffrance et à la mort, des services où les burn-out émotionnels arrivent fréquemment. Il s’agit là d’adopter une stratégie d’aide positive qui ne fait pas souffrir l’aidant par empathie, il n’est que tourné vers l’envoi d’un sentiment positif qui ne nécessite pas de souffrir comme l’autre, qui dépasse les processus empathiques.

Un autre exercice qui permet de mieux comprendre ce qui est entendu par compassion dans ces méditations est celui d’adopter l’attitude dite du médecin : il s’agit de dépasser les automatismes que l’on peut avoir face aux comportements malveillants, qui nous écœurent ou encore nous font fuir :

« si un patient souffrant de troubles mentaux frappe le praticien qui l’examine, ce dernier ne va pas le battre en retour, mais, au contraire, le soigner. […] Face au malfaiteur, l’altruisme véritable consiste à souhaiter que ce dernier prenne conscience de sa déviance et cesse de nuire à ses semblables. Cette réaction qui est à l’opposé du désir de se venger, de punir en infligeant une autre souffrance, n’est pas une preuve de faiblesse, mais de sagesse »

Plaidoyer pour l’altruisme, Matthieu Ricard

Et c’est à mon sens, la stratégie la plus pérenne pour qu’un mauvais comportement n’advienne plus. Personne ne change sous l’effet d’une punition, d’un jugement par autrui, par une souffrance reçue en retour. Pire certains, par réactance vont au contraire persister encore plus dans leurs comportements. La seule façon qu’une personne change vraiment et positivement, c’est qu’elle veuille changer, qu’elle s’autodétermine elle-même.

Ces discours précédents peuvent peut-être apparaître « bateau », « déjà vu », typique de la morale religieuse en général (avec toutes les dérives de pitié condescendantes que cela peut augurer…), mais très clairement d’expérimenter vraiment en soi cette compassion est un défi particulièrement difficile à atteindre. Pour l’avoir tenté, j’en suis restée toujours étrangère du domaine de la religion (je suis agnostique, je n’ai jamais été éduquée à quelconque religion dans mon enfance et plus entourée d’athées en général), je n’adhère pas au bouddhisme pour autant. Cela ne nécessite pas de foi ni de croyances particulières, j’y vois plus un parallèle avec le sport, il s’agit de trouver une posture mentale, la tenir jusqu’à ce que les muscles soient habitués et adaptés, ainsi il n’est plus difficile de l’adopter quand cela est nécessaire. Mais nul besoin de foi, de croyance à cet exercice : le seul prérequis, je pense, est juste concevoir la souffrance de soi comme d’autrui comme un problème à régler.


Les dilemmes de la pleine conscience


Évidemment, on peut légitimement se méfier de la méditation, quand bien même la science apporte des preuves que l’exercice est bon pour l’humain. Il y a encore quelques années, la méditation était rangée aux côtés de la divination, des pratiques new-ages, ésotériques, sectaires, religieuses. Ce n’était considéré que comme une pratique liée à des croyances et on pouvait suspecter que l’exercice soit une forme de conditionnement.

> l’accroche bouddhiste

Encore aujourd’hui beaucoup d’ouvrages traitant de la méditation sont issues de moines bouddhistes, de convertis au bouddhisme. Et même si par exemple les écrits de Matthieu Ricard sont extrêmement sérieux, car étant anciennement scientifique il a une méthode de recherche et une rigueur particulière à rapporter ces recherches, qu’on peut tout à fait lui faire confiance en terme d’honnêteté intellectuelle, il y a néanmoins une marque bouddhiste subtile : les termes d’empathie, d’ignorance et d’égo par exemple, sont employés selon les définitions du bouddhisme. Or la définition d’empathie dans le milieu scientifique a connu énormément de débat et ne représente pas forcément une facette négative comme ressentir le malheur d’autrui. L’empathie cognitive par exemple, c’est se mettre à la place d’autrui, le comprendre, sans pour autant souffrir comme il souffre : on pourrait juxtaposer cette empathie à la compassion.

Cependant, il ne s’agit pas d’un cheval de Troie bouddhiste, le bouddhisme tibétain (les branches bouddhistes sont différentes) ne cherche pas à convertir des personnes ; le dalaï-lama au contraire incite les personnes à garder leur religion si elles veulent se mettre à méditer ou apprendre des médiations pleine conscience/de compassion. On pourrait arguer cyniquement qu’il connaît bien les mécanismes psychologiques (le meilleur moyen de convaincre quelqu’un c’est de le laisser libre de choix), mais qu’importe ce cynisme : on peut réellement prendre les méthodes de méditations, les utiliser s’y entraîner, sans que cela change quoique ce soit à nos croyances.

> l’utilisation allégeante de la méditation pleine conscience

Et c’est sur cette dernière phrase « on peut réellement prendre les méthodes de méditations, les utiliser s’y entraîner sans que cela changement quoique ce soit à nos croyances » que la médiation pleine conscience tout particulièrement peut être beaucoup moins profitable qu’on l’imagine. Les exercices de pleine conscience sont excellents pour l’attention, la concentration, c’est un sport mental qui nous rend plus maîtres de nos muscles cognitifs. Mais je pense que cela n’a que peu d’impact sur les idéologies, quand bien même elles seraient liées à une forte inconscience, une ignorance de la vie.

L’exemple le plus frappant à ce sujet est cette news : l’Assemblée nationale projette de méditer en pleine conscience (http://www.lemonde.fr/m-moyen-format/article/2017/12/20/l-assemblee-en-pleine-seance-de-meditation_5232380_4497271.html) . Cela semble une bonne idée, qui ne peut pas faire de mal, mais très clairement les finalités me semblent sans aucune sagesse :

Delphine Batho (PS), à l’origine de cette initiative avec son collègue Pacôme Rupin (LREM), est elle-même une adepte de longue date de cette pratique, ayant suivi une formation : « C’est bien utile à l’heure où les outils numériques font que tout va très vite, dit-elle, dans un monde politique qui peut-être aussi très toxique. »
Remboursé La parlementaire deux-sévrienne estime que la méditation – elle préfère l’expression moins connotée « méditation en pleine attention  » – est « un vrai phénomène de société, qui suscite beaucoup d’engouement et dont les politiques ne peuvent se tenir à l’écart. » https://www.lanouvellerepublique.fr/actu/delphine-batho-fait-la-promo-de-la-meditation

Donc voilà, il s’agit d’être « à la page » et trouver un moyen d’apaisement dans la rapidité du monde et de la toxicité de la politique. C’est très bien, mais on passe totalement à côté de ce qui serait un vrai exercice congruent de la conscience à la politique (on voit d’ailleurs que le mot « conscience » est remplacé par attention ; en gros il s’agit de booster ses capacités de cerveau, mais surtout de ne pas questionner son contenu) : il aurait fallu pratiquer des méditations liées à la compassion, liées justement aux problèmes de société qui sont tout autant de sujet qu’ils doivent traiter. Clairement cela aurait pu aider de travailler justement sur l’ignorance des souffrances que beaucoup n’ont jamais connues, comme celle liée à la précarité, au problème du monde du travail, etc. Par exemple Ruffin est à lui seul un exercice de vraie pleine conscience en explicitant clairement et exhaustivement les problèmes des salariés. Ici, il fait preuve de pleine conscience et de compassion en observant le travail des agents d’entretien de l’Assemblée nationale et la profonde injustice qu’ils subissent, dans ce long thread :

La méditation de la pleine conscience, que ce soit dans cette news ou dans certains livres de coaching ou d’auteurs se gardant bien de remettre la société en question, est vidée de sa substance « conscience » et transformée en énième exercice néolibéral permettant d’être plus productif, comme ces innombrables et peu utiles exercices « cérébraux ». La méditation pleine conscience peut être présentée de façon extrêmement allégéante (c’est-à-dire ignorant la responsabilité des autorités dans l’environnement social). C’est extrêmement dommage, car ignorer ce n’est pas être conscient.

Un livre « manger en pleine conscience » est extrêmement agréable à lire, vraiment il donne des clefs pour appréhender cet acte quotidien qui est de manger, j’ai apprécié de le lire. Mais j’ai été extrêmement dérangé par ces passages allégeant qui tente d’écarter des formes de consciences compassionnelles pourtant très importantes à développer ; l’auteur propose par exemple de méditer sur toute la chaîne qui a amené le produit qu’on mange dans notre assiette, en éprouvant une gratitude pour chacun des acteurs, que ce soit l’agriculteur, le routier qui a amené la nourriture au supermarché, etc.

Fort bien, c’est effectivement bon d’éprouver de la gratitude pour les travailleurs auquel on est dépendant pour manger. Mais pense-t-on à leurs souffrances ici ? À l’injustice des conditions de travail ? À la précarité ? Au désastre écologique de certaines pratiques ? À l’absence d’éthique des supermarchés ? J’avais imaginé que peut-être l’exercice de cette gratitude permettait par rebond de motiver à acheter uniquement des produits pour lesquels on avait des informations (circuit court, produit bio/éthique…), mais je me demande aussi si « méditer » de cette façon n’est pas se conditionner à ne penser qu’à certains points pour mieux en ignorer d’autres dérangeants.

On disait précédemment qu’on pouvait avoir de la méfiance vis-à-vis de la pleine conscience à cause de ses origines bouddhistes : il me semble que le problème le plus important soit au contraire que l’exercice soit si vidé de toute sa substance qu’il n’en devienne qu’un exercice au service allégeant du monde néolibéral, donc un exercice de conscience sur certains points et d’inconscience sur d’autres points. Effectivement, on ne peut plus employer le mot conscience pour décrire cela.

En cela je partage l’avis de Matthieu Ricard qui très clairement n’est pas allégeant (Son Plaidoyer pour l’altruisme est extrêmement critique des idéologies dominantes, que ce soit la société de consommation, le brutalisme, l’autoritarisme, le syndrome du grand méchant monde…) et qui conseille la méditation de la compassion : celle-ci me semble moins « trafiquable » par le monde néolibéral parce qu’il s’agit de faire face aux souffrances avec une conscience de plus en large et d’y exercer sa puissance d’y répondre du mieux qu’on puisse. En cela, cette médiation a à la fois le mérite de ne pas demander de croyances religieuses ni de croyances tout court, mais être exigeante en terme de conscience, d’humilité. Pour revenir sur la méditation en pleine conscience sur la nourriture, il s’agirait à la fois d’imaginer tout le parcours de la nourriture et s’imaginer aussi la difficulté du routier, soumis à la surveillance de tous ces gestes, privés de sa liberté, son métier vidé de son sens ou encore de la peur de la faillite, de la pauvreté, de cet agriculteur qui l’a poussé à adopter des pratiques chimiques. Il s’agit de penser à l’emprise de Monsanto et comment libérer la terre du poison que cette entreprise impose, et d’envoyer aux personnes prisonnières de ces horreurs un respect, une compassion forte dans l’espoir qu’ils soient libérés de ce qui gâche leur métier, qu’ils puissent avoir suffisamment de force pour dire non, pour se solidariser, dire non à leurs oppressions, aux pratiques insensées auxquelles ils sont soumis et ainsi aller vers ce qui a plus de sens pour tout le monde et être plus heureux. Je pense que des idées très concrètes pourraient également naître de ces médiations.

> d’autres formes de pleine conscience et tabous des expériences sensibles

Nous avons parlé longuement ici des méditations en pleine conscience, mais pour revenir aux études de la TMT, les sujets ne sont testés que superficiellement sur la pleine conscience, on sait juste qu’ils arrivent à être attentifs, présents au moment présent. Très certainement, et au vu des échantillons (populations d’étudiants aux États-Unis et en Angleterre), ils ne sont certainement pas tous des méditants, possibles même qu’il y en ait très peu, la pratique de la méditation dans le monde occidental n’étant pas une habitude très répandue.

Je pense qu’il y a bien d’autres manières d’être pleinement conscient, et que celles-ci sont extrêmement différentes dans leur façon de s’exercer. Il me semble que l’attention au moment présent soit tout de même un noyau commun : la personne se concentre sur le moment, absorbe le présent de tous ses sens et garde ce présent dans son mental, le dessine le plus clairement possible en intégrant aussi son expérience interne (ses émotions, ses sentiments, son raisonnement).

Ainsi, il me semble que des démarches de compréhension scientifique, artistique, poétique, sociale, ou n’importe quel focus lié à une volonté de rencontrer le moment soit une forme de pleine conscience.

[extrait le cercle des poètes disparus] une façon d’appréhender la mort via la poésie, l’appréciation esthétique :

Le problème c’est que ces démarches pleinement conscientes sont très invisibles, voire il me semble tabou dans notre monde occidental, lorsqu’on en discute IRL : l’expérience est réduite à quelques qualificatifs positifs, à l’anecdote, mais dès qu’on y met de la profondeur, on est suspecté d’être un peu trop mystique, un peu trop parti dans un délire esthétique, un peu trop coloré de questions existentielles. On apprend rapidement à rapporter ces expériences de façon superficielle, cachant bien le travail de la conscience, des émotions, de la sensibilité. Seules les œuvres ont le droit de rapporter subtilement, de façon cachée, ces expériences profondes. À moins encore que nous n’ayons pas de moyens d’expression convenables autre que l’œuvre pour les exprimer, cela est fort possible également.

Prenons un exemple concret, actuellement je relis le livre Underground de Haruki Murakami que j’avais lâchement abandonné aux premières pages, me rendant compte que je n’y trouverais pas le roman et la plume « habituelle » de Murakami : l’auteur ici rapporte des entretiens menés avec des victimes d’un attentat au gaz sarin qui s’est déroulé en 1995 dans le métro de Tokyo, par la secte Aum. Murakami s’est rendu compte que les victimes souffraient d’une double punition, d’un coté souffrant encore des dégâts du gaz sarin, mais étant en plus rejeté dans leur travail pour beaucoup, comme des pestiférés. Il voulait comprendre pourquoi sa société était si dure envers ces victimes, il voulait comprendre ce qu’il clochait. Alors, il est parti à la rencontre des victimes, très difficilement parce qu’elles étaient introuvables, beaucoup voulaient oublier ce qu’elles avaient subi. Ce livre, Underground, est un travail de pleine conscience, je dirais même un travail acharné de pleine conscience, cimenté par une compassion énorme dont on voit qu’il n’est en rien hypocrite. Murakami, dans ses mots, montre tout l’effort qu’il s’astreint à prendre conscience, à exercer avec toutes ses compétences d’écrivain sa compassion, en donnant des mots à des personnes qui pour certaines, ne peuvent plus en prononcer.

Toujours dans la culture japonaise, le travail de la conscience à des exercices bien différents des méditations décrites plus haut ; le jardin zen est un appel à l’ouverture de l’imagination par la contemplation par exemple :

Je pense également à la cérémonie du thé, qui allie conscience et gratitude :

Ou encore le Kintsugi une pratique qui consiste à réparer les objets cassés avec une très grande attention, avec de l’or :

Une artiste a fait de même, mais avec les cicatrices humaines :

« Le projet d’Hélène Gugenheim, diplômée de l’École du Louvre, s’appelle Mes cicatrices. Je suis d’elles, entièrement tissé. En s’inspirant du kintsugi (« jointure d’or »), elle aide à faire accepter petits et grands stigmates.

Il s’agit d’une technique traditionnelle de réparation des bols de la cérémonie du thé japonaise. Lorsqu’un bol est brisé, il est réparé avec de la laque naturelle et ses joints sont recouverts d’or. Le bol a donc au final une valeur supérieure après son endommagement. L’idée est de faire naître une réflexion sur ses propres cicatrices, ce qu’elles ont changé à notre être par exemple. » https://www.huffingtonpost.fr/2016/01/13/photos-artiste-or-cicatrices-acceptation-de-soi_n_8968818.html

Mais il ne s’agit pas que de trouver des exemples issus du monde asiatique, en occident également, on a des pratiques qui ouvrent la conscience, je pense notamment à des exercices plus artistiques, poétiques, comme dans l’excellent film (et livre) Le cercle des poètes disparus :

L’appréciation de l’art, des traces historiques, est en soi un exercice de pleine conscience qui apporte parfois une expérience profonde :

Momie de chat égyptienne ; le soin apporté par les Égyptiens à ces chats morts est extraordinairement touchant, cela est incroyable de voir toute l’attention qu’il y a eu à s’occuper de leur bon passage de l’autre coté de la vie
Guernica, de Picasso : cette œuvre, IRL, est massive, écrasante ainsi être face à elle est en soi une expérience parfois gênante pour certains, parfois profondément triste, parfois angoissante. Même sans comprendre le contexte, on le sent, le chaos, l’horreur, en cela c’est une œuvre d’art extrêmement marquante, qui a la compréhension rationnelle du contexte apportant un sentiment, un ressenti bien particulier, riche de réflexion.

Plus généralement je pense que les livres, la musique, les œuvres d’art, les ballades dans la nature, sont potentiellement des « aimants » à attention, elles cadrent l’attention sur elles, une somme d’informations plus ou moins grande, plus ou moins facile. Qu’on peut renverser, d’ailleurs. Par exemple, depuis quelques années j’emploie les romans comme thermomètre de mon attention : si j’arrive à me plonger dans un livre, c’est que j’ai l’esprit assez disponible ; si ce n’est pas le cas, j’ai d’autres affaires à classer, à régler, à réfléchir vraiment, à m’occuper afin de retrouver suffisamment de tranquillité. Mais cela peut se faire pour d’autres activités, l’important c’est la présence qu’on met à cette activité qui compte.

Pour résumer, pour faire travailler sa conscience, il s’agit de trouver un calme intérieur suffisant (en chassant ce qui nous surmène, en s’attelant à résoudre des problèmes qui nous tiraillent, en prenant en compte et en réfléchissant à nos émotions face aux situations de la vie qu’on rumine, etc.) pour être attentif à ce qui se passe dans le moment présent. Ce n’est pas grave si l’attention dérive, on peut la ramener tranquillement dans le présent en se focalisant sur ce qu’on voit, sent, entend, éprouve, vit. Il n’y a pas à s’en culpabiliser, c’est parfaitement normal. Et lorsque l’attention est au présent, on peut décider d’y être encore plus dans l’action, comme Murakami qui décide de rencontrer des victimes d’attentat pour mieux comprendre la société, comme le capitaine du cercle des poètes disparus qui fait grimper ces élèves sur le bureau pour leur faire apprécier une nouvelle perception du monde, comme M. Ricard qui vit sa compassion en aidant humanitairement la population après les catastrophes, insistant lors de ses passages dans les médias sur la solidarité des personnes qu’il a pu voir afin de prémunir du syndrome du grand méchant monde, etc.

Mes exemples là encore sont extrêmement limités par ce que je peux lire, voir, entendre : mon temps est limité. Ce serait avec un immense plaisir d’accueillir vos témoignages sur votre pleine conscience, celle d’autres personnes, des événements, des exercices, des anecdotes, des expériences, des œuvres que vous avez constatées comme pleinement conscientes, démontrant une compassion empreinte de sagesse et active ou encore déclenchant la pleine conscience. Dans tout domaine et par toute personne, cela est possible, je l’espère.


Sources


  • « Being Present in the Face of Existential Threat: The Role of Trait Mindfulness in Reducing Defensive Responses to Mortality Salience » Christopher P. Niemiec, Kirk Warren Brown, Todd B. Kashdan, Philip J. Cozzolino, William E. Breen, Chantal Levesque-Bristol, Richard M. Ryan Journal of Personality and Social Psychology 2010 American Psychological Association 2010, Vol. 99, No. 2, 344–365
  • « Self-determination Theory », Richard M Ryan et Edward L. Deci
  • « Public self and private self », Roy F Baumeister
  • « Compassion, bridging pratice and science », Tania Singer, Matthias Bolz ; il est mis à disponibilité gratuitement, sur tous les format ici : http://www.compassion-training.org/?page=download&lang=en#prettyPhoto
  • Order of the good death http://www.orderofthegooddeath.com/
  • La chaine youtube « Ask a mortician » : https://www.youtube.com/channel/UCi5iiEyLwSLvlqnMi02u5gQ
  • « Plaidoyer pour l’altruisme » Mathieu Ricard
  • « La thérapie cognitive basée sur la pleine conscience », Segal, Williams, Teasdale
  • « L’empathie au cœur du jeu social » Serge Tisseron
  • « L’empathie, jusqu’où se mettre à la place de l’autre ? » magazines Sciences Humaines, n°293
  • « La méditation thérapeutique », magazine Cerveau et Psycho n°94
  • « Psychologie de l’attention », magazine Sciences Humaines n°298

Viciss Hackso Écrit par :

Attention, atteinte de logorrhée écrite et sous perfusion de beurre salé. Bisounours destructrice de choux-fleurs à temps partiel.

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Maurice Tice
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Maurice Tice

Une fin de dossier superbe ! Merci ! Merci pour ces articles et ces réfléxions, j’ai tout lu de votre blog et je continue d’aimer ce que vous faites. Je n’était pas attiré plus que ça par la méditation mais je suis curieux maintenant et je vais réfléchir à cette pratique plus souvent. Ce blog, c’est vraiment “dépolluer et remplir son cerveau”, sans mensonges ! Merci P.S : J’ai trouvé quelques fautes (des coquilles) dans cet article que voici : “C’est plus dur en méditation, car contrairement au livre est fait pour séduire l’attention, qui a un fil conducteur qui… Lire la suite »

QuinnLesquimau
Invité
QuinnLesquimau

Merci pour l’article ^^ Ça m’a donné envie de me remettre à la méditation. Par rapport à la difficulté d’accéder aux travaux scientifiques, à cause de leurs prix abusifs, je voudrais mentionner l’existence du site Sci-Hub, qui permet d’accéder gratuitement à la plupart des articles scientifiques. Ce site connu mondialement est évidemment illégal, et change tout le temps d’adresse. En ce moment, c’est sci-hub.tw. L’objectif est de donner libre accès à la science et de court-circuiter le système des éditeurs, qui s’en mettent plein les poches sans rémunérer les auteurs, la plupart du temps. Quand on ne fait pas partie… Lire la suite »

tom
Invité
tom

« l’Assemblée nationale s’est mise à méditer en pleine conscience dans l’hémicycle ».
C’est faux:
« Mardi soir, ces élus ont invité Christophe André, psychiatre à l’hôpital Sainte-Anne et spécialiste du domaine, pour une conférence sur le sujet, salle Colbert, à l’Assemblée nationale. «Le but est de présenter les grandes études et expériences, montrer les impacts positifs que peut avoir la méditation sur l’éducation, la santé, ou encore le travail», explique au Figaro Pacôme Rupin, »

(http://www.lefigaro.fr/politique/le-scan/insolites/2017/12/12/25007-20171212ARTFIG00121-des-deputes-veulent-lancer-des-seances-de-meditation-a-l-assemblee.php)

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